Cartouches (70)


Le grand sys­tème du vivant, la lutte contre le pro­duc­ti­visme cli­ma­ti­cide, le racisme comme régime de pou­voir, le com­mu­nisme impur, un syn­di­ca­lisme de com­bat, le flan de la méri­to­cra­tie, une ren­contre avec un cro­co­dile, l’Espagne répu­bli­caine, la Révolution fran­çaise et une mai­son d’Alger : nos chro­niques du mois de novembre.


☰ L’Ordre des choses, de Bruno Remaury

Au début, la lumière. Cela, on le sait : voi­ci deux mil­lé­naires que pro­phètes et pré­di­ca­teurs se par­tagent le droit de le rap­pe­ler. Puis on acco­la une majus­cule à ce mot : le XVIIIe siècle s’en vit sou­dai­ne­ment éclai­ré « et toutes choses, roches, bêtes et plantes, qui se tenaient jusque-là dans l’ordre bien­heu­reux de l’in­clas­sé du monde, allaient se trou­ver orga­ni­sées selon le grand sys­tème du vivant ». C’est cet élan d’or­don­nan­ce­ment que Bruno Remaury tente de sai­sir, lui qui s’est d’a­bord atta­ché à dépeindre les évo­lu­tions de notre rap­port à l’es­pace et au temps, dans Le Monde hori­zon­tal et Rien pour demain. Mais, contrai­re­ment à son objet, l’au­teur ne cherche pas la tota­li­sa­tion : il avance par frag­ments, anec­dotes, por­traits fic­tifs ou dûment docu­men­tés, petits faits et grandes avan­cées. Il y a Monsieur de Saint-Martin qui délaisse les mon­da­ni­tés pour s’en­fon­cer chaque jour un peu plus dans la pour­suite des bêtes et dans la forêt ; il y a Elizabeth, reine d’Angleterre, qui vio­lente son peuple au nom du pro­grès, du com­merce, de l’a­mé­na­ge­ment de ses terres ; il y a Martin Wynn, clo­chard à Londres qui se sou­vient de Myrddin le Gallois tan­dis qu’un poli­cier lui demande de des­cendre de son arbre. Dans le sillage de Walter Benjamin, Remaury joue de détours et de col­lages pour décrire les contra­dic­tions propres au capi­ta­lisme nais­sant. On classe et on asser­vit ; on embrasse la rai­son et on gifle les fêtes et les rituels. Alors que Linné des­sine son Systema naturæ et que Defoe affirme l’op­po­si­tion entre sau­vage et civi­li­sa­tion dans Robinson Crusoé, on brûle des femmes par mil­liers en Allemagne, en France et en Angleterre, on expro­prie les pay­sans dans les cam­pagnes d’Écosse et on les rem­place par autant de mou­tons. L’ordre des choses, ce serait ce qui va de soi ; Remaury nous montre ici que pour ce qui est de la moder­ni­té, il n’en est rien. [R.B.]

Éditions Corti, 2021

☰ Pour la jus­tice cli­ma­tique : stra­té­gies en mou­ve­ment, d’Attac

Six ans après la COP21, qui a cata­ly­sé l’ins­tal­la­tion du mou­ve­ment pour la jus­tice cli­ma­tique en France, l’as­so­cia­tion alter­mon­dia­liste Attac dresse un pre­mier bilan théo­rique et stra­té­gique. Le point de départ : le « chaos cli­ma­tique » ne frappe pas indif­fé­rem­ment l’hu­ma­ni­té ; il croise les inéga­li­tés pré­exis­tantes à dif­fé­rentes échelles. Face à ce constat, les contes­ta­tions se sont mul­ti­pliées, cha­cune mobi­li­sant des modes d’ac­tion spé­ci­fiques : mani­fes­ta­tions, blo­cages, grèves, actions de déso­béis­sance civile, voie juri­dique, sabo­tage… Retraçant les glis­se­ments stra­té­giques d’un mou­ve­ment mor­ce­lé, les auteurs refusent, en fai­sant appel à l’his­toire de l’al­ter­mon­dia­lisme, tout rejet caté­go­rique et prin­ci­piel d’un mode d’ac­tion. Au contraire, il s’a­git de suivre à la fois un prin­cipe de soli­da­ri­té entre mili­tants et une prise en compte cir­cons­tan­ciée des condi­tions de mobi­li­sa­tion à un ins­tant t, la plu­part du temps sous forme d’un « consen­sus d’ac­tion ». La ques­tion stra­té­gique se décline éga­le­ment autour des échelles d’ac­tion. Si l’al­ter­mon­dia­lisme s’est lar­ge­ment consti­tué dans un cadre trans­na­tio­nal, les auteurs recon­naissent la néces­si­té de relo­ca­li­ser les luttes, de les faire « atter­rir ». Ce retour à une dimen­sion ter­ri­to­riale assu­mée des conflits n’empêche pas leur inclu­sion dans des reven­di­ca­tions plus larges. Ici, le modèle de la cam­pagne, for­te­ment mobi­li­sé par les ONG, est don­né en exemple puis­qu’il per­met de divi­ser une reven­di­ca­tion géné­rale — réduire les émis­sions de gaz à effet de serre par exemple — en une série d’ob­jec­tifs concrets : empê­cher la construc­tion d’un aéro­port ou d’un pipe­line, la tenue d’une assem­blée géné­rale d’une com­pa­gnie pétro­lière, etc. Même si elles peuvent paraître déri­soires en com­pa­rai­son des chan­ge­ments néces­saires, ces « petites » vic­toires per­mettent au mou­ve­ment de se ren­for­cer. Pour « faire dérailler le train du pro­duc­ti­visme cli­ma­ti­cide », point de solu­tion miracle, donc : il fau­dra faire feu de tout bois. [M.H.]

Les liens qui libèrent, 2021

☰ Race, de Sarah Mazouz

Lancée en 2019 par les édi­tions Anamosa, la col­lec­tion Le mot est faible s’attache, dans des textes courts et inci­sifs, à ravi­ver le poten­tiel cri­tique de concepts dont le sens a été détour­né ou neu­tra­li­sé par les logiques du pou­voir (démo­cra­tie, école, peuple, his­toire, etc.). C’est à une tâche légè­re­ment dif­fé­rente que s’attelle Sarah Mazouz puisque la notion de « race » a his­to­ri­que­ment d’abord ser­vi la domi­na­tion, avant de voir son sens être réap­pro­prié par les luttes et les ana­lyses cri­tiques. Elle décrit ain­si le para­doxe de la race avec lim­pi­di­té : « la race n’existe pas au sens bio­lo­gique et natu­rel que le raciste lui attri­bue. Mais elle existe socia­le­ment, comme régime de pou­voir ». L’autrice insiste donc sur la dimen­sion heu­ris­tique de la race pour l’analyse de situa­tions concrètes de domi­na­tion et pro­pose à ce titre quelques dis­tinc­tions utiles. « Racialisation » désigne « les logiques de pro­duc­tion des hié­rar­chies raciales dans telle ou telle socié­té don­née » et engage l’étude de celles et ceux qui sont soumis·es à ces hié­rar­chies autant que celle des groupes qui sont ame­nés à en tirer pro­fit. « Racisation », plus spé­ci­fique, qua­li­fie le pro­ces­sus de « pro­duc­tion de l’assignation racia­li­sante » et « raci­sé », « un groupe sou­mis à un rap­port de pou­voir racia­li­sant ». Ce texte, qui vise à répondre à plu­sieurs reproches récur­rents adres­sés aux usages cri­tiques de la race, pro­cède d’un double refus : refus d’un uni­ver­sa­lisme abs­trait qui conduit au « déni des effets sociaux de la race » ; refus d’accorder a prio­ri la pri­mau­té à la classe sociale dans l’analyse des rap­ports de pou­voir. Mais il ne s’agit en aucun cas de sub­sti­tuer une hégé­mo­nie à une autre : la race, en tant qu’outil d’analyse cri­tique, ne pré­tend pas s’appliquer à tous les contextes ni à toutes les époques, pas plus qu’à fonc­tion­ner de manière auto­nome. On conseille­ra à ce titre et en pro­lon­ge­ment de cet essai la lec­ture de Pour l’intersectionnalité, que Sarah Mazouz signe avec Éléonore Lépinard chez le même édi­teur. [B.G.]

Anamosa, 2020

☰ Autonomie ! — Italie, les années 1970, de Marcello Tarì

Les années 1960 ont été mar­quées, en Italie, par de longs et mémo­rables conflits sociaux. Les lieux de leur déploie­ment sont bien connus : les usines auto­mo­biles du nord du pays. Au même moment naît un cou­rant, l’o­pé­raïsme, qui entend don­ner des assises théo­riques à ces luttes ouvrières mas­sives. Sur les braises encore rou­geoyantes du mar­xisme-léni­nisme, en marge du Parti com­mu­niste, on dis­serte sur l’ou­vrier comme unique sujet révo­lu­tion­naire. Les années 1970 font voler en éclats ce car­can que d’au­cuns consi­dèrent trop rigide. Alors — et peut-être pour la seule fois, sous cette forme, dans l’his­toire de l’au­to­no­mie ouvrière —, « le refus du tra­vail, l’ex­tra­néi­té hos­tile à l’ins­ti­tu­tion, la vio­lence dif­fuse, l’in­gou­ver­na­bi­li­té des ser­vices publics » deviennent « la ligne de conduite de masse ». Un fais­ceau d’élé­ments qui marque le pas­sage de « l’au­to­no­mie des ouvriers » comme reven­di­ca­tion et ensemble de pra­tiques, à « l’au­to­no­mie dif­fuse », soit « l’or­ga­ni­sa­tion auto­nome de la vie à par­tir des besoins les plus élé­men­taires ». Il s’en est fal­lu de peu, nous rap­pe­lait Frédéric Lordon, pour que la mémoire de cette séquence ne se perde pas ; Marcello Tarì fait ain­si œuvre d’ar­chi­vage, geste utile qui n’en reste pas à la seule fabrique de l’Histoire. Faire en sorte que l’Autonomie soit enfin « lisible », c’est, dit-il, rendre « prêt à l’u­sage » son héri­tage. L’auteur plaide dès lors pour un retour de l’i­déal com­mu­niste, posi­tion sin­gu­liè­re­ment retra­vaillée en Italie durant ces années. « Le com­mu­nisme esquis­sé par l’Autonomie est impur, il réunit Marx et l’an­ti­psy­chia­trie, la Commune de Paris et la contre-culture amé­ri­caine, le dadaïsme et l’in­sur­rec­tion­na­lisme, l’o­pé­raïsme et le fémi­nisme, il téles­cope Lénine et Frank Zappa ». L’Autonomie a ins­tau­ré, dix années durant, une véri­table « césure révo­lu­tion­naire » qui a fait pas­ser le ter­rain de lutte du lieu de tra­vail aux lieux de vie, des moyens de pro­duc­tion aux moyens de sub­sis­tance. [E.M.]

La Fabrique, 2011

☰ On fabrique, on vend, on se paie — Lip 1973, de Charles Piaget

La lutte menée par les Lip au cours de l’année 1973 est bien connue. L’autogestion de l’usine de montres bison­tine, mise en œuvre par les ouvriers et les ouvrières pour faire front contre les licen­cie­ments mas­sifs, a été lar­ge­ment docu­men­tée. Mais l’ambition de ce petit livre, écrit par le lea­der his­to­rique de cette lutte, ne vise ni la syn­thèse exhaus­tive, ni le témoi­gnage exclu­sif. Rédigé dans un style sobre et ramas­sé, il s’agit de mettre en lumière la figure qui en a été le prin­ci­pal pro­ta­go­niste : le « grand col­lec­tif de salarié·es ». En repre­nant le récit bien en amont du coup d’éclat de 1973, Piaget montre que cette ultime vic­toire n’a été pos­sible que grâce à un tra­vail syn­di­cal de longue haleine, qui pen­dant près de deux décen­nies a trans­for­mé la « peur » et la « honte » éprou­vées par les salarié·es en une « force » reven­di­ca­tive qui sur­pren­dra Fred Lip lui-même. Au fond, c’est toute la culture syn­di­cale tra­di­tion­nelle que l’on voit ques­tion­née et réin­ven­tée pour faire naître ce « syn­di­ca­lisme de com­bat » : lais­ser gran­dir le Comité d’action plu­tôt que suivre les direc­tives des cen­trales ou ren­for­cer les pou­voirs des délé­gués ; pri­vi­lé­gier les assem­blées et les occu­pa­tions vivantes de l’usine plu­tôt que les blo­cages et les piquets de grève ; consa­crer son temps, son éner­gie et son intel­li­gence à la construc­tion de ce « grand col­lec­tif » plu­tôt qu’aux négo­cia­tions et aux tâches admi­nis­tra­tives. Alors que « le sys­tème hié­rar­chique de l’entreprise déve­loppe le côté manuel et étouffe la dimen­sion intel­lec­tuelle des salarié.es », le syn­di­cat a ici été mis au ser­vice de leur auto­no­mie. Apprendre à lut­ter autant avec « sa tête » qu’avec « ses pieds (manifs) », en somme. Finalement, Piaget brosse ici le por­trait sti­mu­lant d’une usine trans­for­mée en « une sorte d’école de la reven­di­ca­tion concrète », déli­vrant une for­ma­tion mili­tante solide à celles et ceux qui en consti­tuent la « base » et qui allaient grâce à elle faire l’ex­pé­rience de la puis­sance du « grand col­lec­tif ». [L.M.]

Syllepse, 2021

☰ Héritocratie — Les élites, les grandes écoles et les mésa­ven­tures du mérite (1870–2020), de Paul Pasquali

Par ce néo­lo­gisme heu­reux, le socio­logue Paul Pasquali entend mettre en lumière deux dyna­miques au long cours. D’une part le fait que la rhé­to­rique méri­to­cra­tique, loin de rem­plir ses pro­messes affi­chées de démo­cra­ti­sa­tion de l’accès aux études supé­rieures, per­met aux élites de jus­ti­fier la per­pé­tua­tion de leur main­mise sur les filières les plus pres­ti­gieuses et les car­rières aux­quelles elles donnent accès. Par un tour de passe-passe, des par­cours indi­vi­duels lar­ge­ment déter­mi­nés par l’héritage de dif­fé­rents capi­taux (éco­no­mique, cultu­rel, social) se voient trans­for­més en odys­sées per­son­nelles où seuls le mérite, le talent ou la volon­té pri­me­raient — un dis­cours qui jus­ti­fie, en creux, l’absence des classes popu­laires dans les grandes écoles par des man­que­ments per­son­nels plu­tôt que par les inéga­li­tés sociales. Héritocratie désigne éga­le­ment les stra­té­gies et les méca­nismes par les­quels les grandes écoles ont su, mal­gré de nom­breuses remises en ques­tion depuis la fin du XIXe siècle, main­te­nir leur cohé­sion, leur posi­tion domi­nante et leur homo­gé­néi­té sociale. Retracer l’histoire des poli­tiques d’ouverture s’avère à ce titre éclai­rant. Pasquali en montre l’indéniable échec, mais insiste sur­tout sur le fait qu’elles ont ser­vi avant tout à entre­te­nir pour elles-mêmes et aux yeux de la socié­té la fable méri­to­cra­tique — tout en neu­tra­li­sant les réformes plus radi­cales qui auraient pu remettre en cause l’ordre inéga­li­taire du mérite. La figure du bour­sier occupe ici une place cen­trale, jus­ti­fiant par l’exemplarité de quelques-uns l’exclusion de tous les autres. « Restituer l’historicité du mérite en l’envisageant comme un enjeu de luttes » per­met néan­moins de don­ner toute leur place aux cri­tiques et aux contes­ta­tions : la per­pé­tua­tion du pou­voir des grandes écoles ne s’est pas faite sans heurts. Mais force est de consta­ter que la remise en cause du dua­lisme de l’enseignement supé­rieur a dis­pa­ru des reven­di­ca­tions à gauche et que le pres­tige et le pou­voir des filières d’é­lite n’ont fait que s’accroître au cours des der­nières décen­nies au détri­ment des uni­ver­si­tés. [B.G.]

La Découverte, 2021

☰ Dans l’œil du cro­co­dile — L’humanité comme proie, de Val Plumwood

Un jour de février 1985, au nord de l’Australie, dans « un ter­ri­toire de pierres aux formes colos­sales et fan­tas­tiques, sculp­tées par le ciel, le vent et l’eau », la phi­lo­sophe Val Plumwood pagaie sur les eaux en crue d’une rivière. La sai­son des pluies débute, temps pro­pice à la remon­tée des cro­co­diles marins jusque dans les terres. C’est un tel ani­mal que croise ce jour-là Plumwood ; son corps et sa pen­sée en res­te­ront mar­qués pour le reste de sa vie. Car à trois reprises l’a­ni­mal referme sa gueule sur elle ; à trois reprises la proie se débat, s’é­chappe, res­pire ; à trois reprises Val Plumwood manque de mou­rir. Elle s’en sor­ti­ra et ce récit est là pour le prou­ver. Mais, plus que la matière d’un simple témoi­gnage, l’au­trice fait de cette ren­contre un levier pour une nou­velle approche de la condi­tion humaine — une condi­tion éco­lo­gique, réso­lu­ment ani­male. Prise par le cro­co­dile, elle recon­naît sa sur­prise : « j’a­vais négli­gé ma propre vul­né­ra­bi­li­té en tant qu’a­ni­mal comes­tible ». Partant de ce constat, elle s’at­tache à déplier, dans une série d’ar­ticles pour la pre­mière fois tra­duits en fran­çais, un ensemble de consi­dé­ra­tions éthiques pour l’es­pèce humaine et ses rela­tions au reste du vivant. Plumwood oppose ain­si un « ani­ma­lisme éco­lo­gique » à un « véga­nisme onto­lo­gique », « sub­ti­le­ment anthro­po­cen­trique » par ses vel­léi­tés uni­ver­selles. Tout en pre­nant acte que « les ani­maux sont des indi­vi­dus qui se connaissent les uns les autres et accordent une valeur à leur vie », l’au­trice entend faire une place aux rela­tions qui inter­viennent quo­ti­dien­ne­ment dans les milieux natu­rels et y réin­sé­rer l’être humain. Son geste invite à « appré­hen­der la vie humaine en termes éco­lo­giques tout en appré­hen­dant la vie non humaine en termes éthiques », à pri­vi­lé­gier la soli­da­ri­té avec le vivant plu­tôt que la seule com­pas­sion à son égard. Un dépla­ce­ment qui pour­rait faire sou­rire d’autres théoricien·nes, jugeant peu tan­gibles ses impli­ca­tions concrètes. Reste que la phi­lo­sophe apporte ain­si une pierre impor­tante à cet édi­fice en per­pé­tuelle construc­tion qu’est l’é­thique ani­male. [R.B.]

Wildproject, 2021

☰ Le Trésor de la guerre d’Espagne, de Serge Pey

Un livre, deux recueils de récits : Le Trésor de la guerre d’Espagne et La Boîte aux lettres du cime­tière, qui res­ti­tuent la mémoire de répu­bli­cains et anar­chistes espa­gnols autant que les sou­ve­nirs d’un enfant qui arpente déjà tous les lan­gages. Si l’on connaît sur­tout Serge Pey pour sa poé­sie d’action, c’est ici dans l’art du récit que le poète exerce son métier. Les dizaines d’histoires ici réunies sont peu­plées d’hommes et de femmes qu’on appelle Chien ou Hirondelle, de vrais chiens dont on se met à par­ler la langue, d’arbres qui portent des noms de résis­tants, de pri­son­niers joueurs d’échecs, de bour­reaux qui sont par­fois des flics et par­fois des enfants, de mes­sages à trans­mettre, de lan­gages à sai­sir. L’ancienne por­che­rie fami­liale fait office d’école et d’université popu­laire ; on s’y dit que le mar­xisme est un art et pas une science ; on y apprend l’équilibre et on y médite l’espérance. Surtout, on y com­prend vite que les mots et les noms ont la même den­si­té que les choses, que la magie n’est jamais loin lorsqu’il s’agit de com­battre ou de ven­ger, que la résis­tance et la mort sont, l’une et l’autre, aus­si drôles que tra­giques. Mais au-delà de la grande Histoire qui se trame dans ces récits, le quo­ti­dien est lui aus­si l’objet des plus belles inven­tions : la télé­vi­sion des pauvres qui consiste à obser­ver, par jeu d’optique, le ciel sur la table ; les fleurs dans le jar­din d’une tante qui sont autant de sculp­tures ; la décou­verte d’une biblio­thèque où la place de chaque livre se doit d’être mémo­ri­sée ; les séances de ciné­ma aux­quelles on assiste clan­des­ti­ne­ment et qui obligent à lire les sous-titres à l’envers ; la leçon de poé­sie d’un anar­chiste qui conduit les enfants à s’enterrer dans le sable ; un timbre pla­cé à l’envers sur une enve­loppe qui est une « façon sym­bo­lique de ren­ver­ser l’État »… On est à la lec­ture déconcerté·e, ému·e, ragaillardi·e ou invité·e à rêver, sans ces­ser de consta­ter qu’en défi­ni­tive, « l’Histoire est une drôle d’histoire ». [L.M.]

Zulma, 2011

☰ Robespierre, der­niers temps, de Jean-Philippe Domecq

Nom ter­rible que celui de Robespierre : le visage à lui seul de la Terreur. « Le psy­cho­pathe léga­liste », titrait Historia en 2011 ; « iti­né­raire d’un fana­tique », écri­vait L’Histoire sept ans plus tôt. Quant à la ville de Paris, elle a refu­sé, par la voix majo­ri­taire de son Conseil, de lui attri­buer une quel­conque rue. Ce livre a paru au milieu des années 1980, et ça n’a rien d’un détail : Reagan régnait, Mitterrand avait subi­te­ment tour­né le dos au socia­lisme, un mur cou­pait Berlin et l’URSS fai­sait encore trem­bler le « monde libre ». L’historien libé­ral François Furet don­nait alors le la : la Révolution fran­çaise est ter­mi­née et c’est heu­reux — elle fut rien moins que la matrice du tota­li­ta­risme sta­li­nien. Jean-Philippe Domecq, trente-cinq ans, publiait ici son pre­mier ouvrage. Hybride dans sa forme (on ne sait com­ment le qua­li­fier, ses pages emprun­tant à la lit­té­ra­ture, l’es­sai, la bio­gra­phie et la poé­sie) ; entre­la­cé sur le fond. Ce por­trait de l’un des plus fameux répu­bli­cains du Club des Jacobins s’a­vance par petites touches. L’ange et le monstre ? Introuvables. Reste un homme, certes sin­gu­lier. « Robespierre incarne une dimen­sion spé­ci­fique à la culture fran­çaise et que celle-ci pré­ci­sé­ment veut occul­ter », écrit Domecq. Et l’é­cri­vain de fouiller l’ombre et de s’a­vouer « hant[é] par lui ». S’il confie admi­rer la rigueur de l’his­to­rien, il ne craint pas de faire état de ses « doutes ». « Envions ceux qui ont trou­vé réponse à la vio­lence dans l’his­toire. » Il retrace la répres­sion à l’en­droit des enne­mis et, sur­tout, des amis ; admet la dif­fi­cul­té à appré­hen­der la Terreur « sans s’a­bri­ter der­rière bons sen­ti­ments et théo­ries struc­tu­rées ». La fin approche ; le mar­tyre se des­sine ; on devine l’é­cri­vain sai­si par son héros. Il n’en dit pas moins la « grave erreur » de la loi du 22 prai­rial, la « fuite en avant dans le mora­lisme ver­beux » de Robespierre, le com­pa­gnon fidèle qu’il noya au nom du bien com­mun. Puis s’a­dresse direc­te­ment à lui : « Dans ce monde où le temple est aux mar­chands, on ne sacri­fie à l’i­déal que le temps de le sacri­fier, on aime l’i­déal beau et bête, et les révo­lu­tion­naires impo­li­tiques et per­dants. Or toi, tu n’as pas per­du pen­dant cinq ans : cinq ans de révo­lu­tion pour les pri­vi­lé­giés valent des siècles d’empire pour les oppri­més. Les pri­vi­lé­giés ne sont pas prêts d’ou­blier le petit épou­van­tail à per­ruque empous­sié­ré d’his­toire, Robespierre de papier. » [L.T.]

Folio, 2011 [Seuil, 1984]

☰ La Maison indi­gène, de Claro

Claro aime à visi­ter les spectres, les fan­tômes, les esprits qui hantent l’Histoire comme les gens qui l’ont peu­plée. Mais dans La Maison indi­gène, point d’ecto­plasme à l’ho­ri­zon : c’est d’êtres de chair et d’os dont il s’a­git, des êtres pas­sés par une même demeure, construite à Alger au seuil des années 1930. Cette mai­son, qu’on a appe­lée tout à la fois « mau­resque », « du Centenaire » ou, enfin, « Indigène » a « l’âge de mon père et le regard de mon grand-père, puisque le pre­mier est né dans son ombre et que l’autre l’a plan­té en plein soleil ». À Alger, au seuil des années 1930, Léon Claro a en effet été char­gé d’é­di­fier la repro­duc­tion d’une vil­la à l’i­mage de celles qui s’é­le­vaient l’an­née où la France s’est piquée d’en­va­hir la ville, puis le pays entier. Célébrations ou folk­lore obligent, il convient de recons­truire ce qui a été détruit, l’au­then­ti­ci­té comme mot d’ordre. L’auteur enquête ain­si sur un bâti­ment autant que sur une famille qu’il a long­temps reje­té à la lisière de sa prose. Cette famille est pied-noir, ori­gi­naire de l’île de Minorque, dans les Baléares, avant que d’ar­ri­ver en Algérie. Il y a Léon Claro, l’ar­chi­tecte, et Henri, le père, le poète défait. Autour d’eux, à Alger, Paris ou ailleurs, d’autres figures sur­gissent : Camus, que ses jeunes années ont mené dans les cou­loirs de la Maison ; Sénac, l’a­mi d’Henri, la colo­ca­taire par­fois, celui dont « la main a aspi­ré le soleil comme un cra­chat rava­lé ». La lec­ture avance au gré des lettres retrou­vées, des pas­sages en biblio­thèques ou dans les archives, des ren­contres. « Tout écri­vain, digne ou indigne de ce nom pos­si­ble­ment pos­tiche, aime à s’ap­puyer au tronc d’un texte. » Ici, on trouve plu­sieurs arbres des­quels pro­fi­ter : il y a Noces et Le Premier homme, de Camus, ain­si qu’Ébauche du père, de Sénac ; il y a, aus­si, le sou­ve­nir d’Artaud ou de Guyotat, for­mant la matrice lit­té­raire de l’é­cri­vain ; il y a, enfin, la poé­sie du père, héri­tage fami­lial devant lequel « il vaut mieux par­fois res­ter dému­ni ». « Mesure et flo­rai­son » : voi­ci ce dont rêve Claro, dans ces pages, pour défi­nir l’ou­vrage en cours ; à son terme, on se dit qu’il a su tenir la ligne. [E.M.]

Actes Sud, 2020


Photographie de ban­nière : Ursula Schulz-Dornburg


REBONDS

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