Aurélien Saintoul : « La transformation de l’information en opinion »


Entretien inédit | Ballast

Il est rare qu’une com­mis­sion d’enquête inté­resse. Celle qui a por­té au prin­temps der­nier sur l’attribution des canaux TNT a pour­tant su faire réagir. Ses audi­tions n’y sont pas pour rien. Elles ont don­né lieu à un éton­nant défi­lé de mil­liar­daires et de figures de la télé — Vincent Bolloré, Xavier Niel, Yann Barthès, Cyril Hanouna, Pascal Praud ou encore Laurence Ferrari. Ces der­niers avaient à répondre aux inter­ro­ga­tions de trente dépu­tés quant aux dérives de la TNT, au plu­ra­lisme qu’on se doit d’en attendre et à l’in­dé­pen­dance des chaînes concer­nées. Le moment était oppor­tun : l’Arcom venait d’ou­vrir un appel à can­di­da­tures pour le renou­vel­le­ment des attri­bu­tions, à l’issue duquel C8 et NRJ12, sou­vent sanc­tion­nées, n’ont pas été recon­duites. Rencontre à l’Assemblée natio­nale avec le rap­por­teur de ladite com­mis­sion, le dépu­té de la France insou­mise Aurélien Saintoul.


Dans le rap­port issu de votre com­mis­sion d’enquête, vous sou­li­gnez com­bien la télé­vi­sion joue un rôle poli­tique essen­tiel aujourd’hui. Pourtant, la ques­tion cen­trale de l’influence sociale et poli­tique — la notion de pro­pa­gande — semble absente du rap­port. Pourquoi ?

Parce que les per­sonnes audi­tion­nées ont refu­sé d’at­ta­quer ce sujet sous cet angle. Tous les socio­logues que nous avons pu inter­ro­ger lors de cette com­mis­sion consi­dèrent que le modèle de l’in­fluence directe aurait mal vieilli — modèle qui affirme que nous avons des relais d’o­pi­nion plus ou moins influen­cés par le pou­voir média­tique, opi­nion qui, ensuite, sera relayée dans les dis­cours. Il me semble que, ces der­nières années, les sciences sociales, sous pré­texte d’é­vi­ter de tom­ber dans une forme de « misé­ra­bi­lisme », veulent évi­ter de consi­dé­rer les classes popu­laires comme des classes dému­nies face à une influence des­cen­dante qui s’exer­ce­rait de façon uni­voque. De cette posi­tion, ils se sont tous refu­sés à venir sur ce ter­rain de l’in­fluence directe de la télé­vi­sion. La com­mis­sion d’en­quête ne peut, hélas, pas aller for­cé­ment jus­qu’au point où on le vou­drait, où on croi­rait qu’elle devrait aller.

Il faut ajou­ter que le temps impar­ti pour cette com­mis­sion a été très court — et son pré­sident a joué la montre. C’est pour­quoi nous ne nous sommes pas orien­tés d’emblée vers la ques­tion de l’influence. Lors de cette com­mis­sion, nous avons essayé d’u­ti­li­ser au maxi­mum nos pré­ro­ga­tives, qui nous per­met­taient non seule­ment de dis­cu­ter avec des uni­ver­si­taires, mais aus­si d’in­ter­ro­ger des per­sonnes qui, sinon, refu­se­raient de venir par­ler. Ce qui a été le cas avec les acteurs et diri­geants de la chaîne CNews, Bolloré, Hanouna, etc. Ils sont allés très loin dans la trans­for­ma­tion de l’in­for­ma­tion en opi­nion — ce qui est dif­fi­cile à docu­men­ter, car il est com­pli­qué de réa­li­ser des ana­lyses de tel dis­po­si­tif. CNews est la chaîne qui a pous­sé ces logiques jusqu’au bout. Est-ce un point de rup­ture ? Pour l’ins­tant non, puisque ces chaînes ont tou­jours l’au­to­ri­sa­tion d’émettre.

Quels sont les dif­fi­cul­tés que vous avez eues concer­nant ce sujet ?

« CNews a fait de l’hu­mi­lia­tion de ceux qui ne sont pas d’ac­cord avec sa ligne le res­sort de sa diffusion. »

Lors de la pre­mière audi­tion de l’Arcom, j’ai deman­dé à son pré­sident, Roch-Olivier Maistre, s’il se pro­non­çait sur des élé­ments d’am­biance qui par­ti­ci­pe­raient à objec­ti­ver cette influence. C’est une des rares fois où il a été fran­che­ment désa­gréable. Il m’a répon­du, sans qu’il le prouve avec des faits concrets : « L’ambiance n’é­chappe pas à l’Arcom. » Mais nous savons tous, par expé­rience en tant que spec­ta­teur ou pour être allé sur un pla­teau de télé­vi­sion, qu’il y a des dis­po­si­tifs d’an­tenne qui sont là pour mettre à mal cer­tains dis­cours, et d’autres au contraire qui laissent dérou­ler le tapis. Si vous avez cinq per­sonnes face à vous qui sont contre votre posi­tion, il y a déjà une mise en mino­ri­té, en dif­fi­cul­té. À ce titre, CNews a fait de l’hu­mi­lia­tion de ceux qui ne sont pas d’ac­cord avec sa ligne le res­sort de sa diffusion.

Pour ma part, je suis allé sur un pla­teau de BFM-TV le jour où Dupont-Moretti a été relaxé par la Cour de jus­tice de la République. J’ai sor­ti un argu­ment sur la juris­pru­dence de la Cour de cas­sa­tion donc qui est fon­dé, et en chœur, les ani­ma­teurs m’ont répon­du : « Mais vous, vous avez une for­ma­tion juri­dique pour dire cela ? » Si j’avais été ouvrier, il y aurait eu 90 % de chances que je sois désta­bi­li­sé par cette pres­sion et ne puisse tenir mon argu­ment. Or ce genre de désta­bi­li­sa­tion fait par­tie des points qui sont très dif­fi­ciles à objec­ti­ver, qui demandent des heures et des heures d’a­na­lyses fines. Analyses que ne fait pas l’Arcom, et j’ai pu noter ce man­que­ment dans le rap­port final.

[Ernst Caramelle, Video Landscapes, 1974]

L’une de vos pro­po­si­tions fait par­ti­cu­liè­re­ment polé­mique. Elle concerne la place d’é­di­to­ria­listes ou de cer­tains ani­ma­teurs vis-à-vis de la ques­tion de leur obé­dience poli­tique. On songe par exemple à Agnès Verdier-Molinet, pré­sen­tée comme experte en éco­no­mie et qui, de ce fait, serait objec­tive, alors qu’elle est lob­byiste poli­tique de droite ultralibérale…

Il y a des confu­sions sur les notions employées. D’abord, qu’est-ce que le plu­ra­lisme ? Aujourd’hui, il est défi­ni selon deux caté­go­ries : le plu­ra­lisme interne et le plu­ra­lisme externe. Le plu­ra­lisme externe ren­voie au fait de res­pec­ter la diver­si­té des points de vue et des opi­nions par la mul­ti­pli­ci­té des titres — c’est l’or­ga­ni­sa­tion du plu­ra­lisme dans le monde de la presse écrite, qui va de l’Humanité à Rivarol. Quand Hubert Beuve-Méry écrit un édi­to­rial dans Le Monde, Jean Daniel dans L’Observateur ou Jean-Jacques Servan-Schreiber dans L’Express, ils posi­tionnent leur publi­ca­tion vis-à-vis des grandes ques­tions poli­tiques de leur temps. Ils ont le droit de le faire en rai­son de la logique de ce plu­ra­lisme externe — soit l’exis­tence d’une mul­ti­pli­ci­té des titres qui légi­time un non-plu­ra­lisme interne. La ligne édi­to­riale, en théo­rie, dans la presse écrite, peut être une ligne politique.

Le plu­ra­lisme interne, enté­ri­né par la loi du 30 sep­tembre 1986, désigne quant à lui une égale repré­sen­ta­tion des cou­rants diver­gents au sein d’un même média. C’est cette moda­li­té qui a été choi­sie pour la télé­vi­sion et pour la radio. C’est-à-dire que ces médias doivent don­ner la parole de manière rela­ti­ve­ment égale entre les dif­fé­rents cou­rants poli­tiques. Mais cela pose un pro­blème métho­do­lo­gique fon­da­men­tal : la défi­ni­tion des appar­te­nances poli­tiques. Nous pou­vons tou­jours affi­ner les caté­go­ries et les cou­rants et nous perdre dans une caté­go­ri­sa­tion à l’in­fi­ni, pour finir sur de la pure sin­gu­la­ri­té — « Je défie qui­conque de dire si je suis de gauche ou de droite ». 

« De Laurence Ferrari à Pascal Praud, ces acteurs de l’information sont glo­ba­le­ment tous sur la même ligne, mais miment une paro­die d’opposition et donc de pluralité. »

C’est le cas chez les édi­to­ria­listes de CNews, tan­tôt d’ac­cord et tan­tôt en désac­cord avec le gou­ver­ne­ment — pas oppo­sés au mariage pour tous par exemple, mais tota­le­ment anti-immi­gra­tion. Les lignes sont en appa­rence trou­blées, c’est l’ar­gu­ment jus­te­ment employé pour affir­mer qu’on n’est pas assi­gnable à une posi­tion unique. En somme, « je suis irré­duc­ti­ble­ment moi-même, et c’est pour cela que je suis si génial et que les gens viennent m’é­cou­ter » — des fadaises évi­dem­ment. Nous avons la pos­si­bi­li­té de caté­go­ri­ser un cer­tain rap­port à la poli­tique en des termes géné­raux, mais ça sus­cite de nou­veaux pro­blèmes. Par exemple : quid de la pen­sée liber­taire ? Elle existe bien pour­tant au sein de la socié­té, mais nous ne savons pas com­bien de per­sonnes se reven­diquent de ce cou­rant en France, puisque ils n’ont pas de repré­sen­tants aux élec­tions. Qui donc les repré­sente ? Personne ! Nous avons là un para­doxe logique ou une dif­fi­cul­té métho­do­lo­gique qua­si­ment irréductible.

Un deuxième type de pro­blème au sein du plu­ra­lisme interne est celui de la confu­sion entre ligne édi­to­riale et ligne poli­tique. Le sou­ci ici n’est pas qu’il y ait des émis­sions qua­li­fiées, ou qui se reven­diquent, de gauche ou de droite — tout le monde com­prend que Guillaume Meurice n’est a prio­ri pas de droite, et que Dominique Seux n’est pas de gauche. Le pro­blème sur­git quand, au contraire, il y a une sorte de paro­die de désac­cords poli­tiques qui reflé­te­rait un plu­ra­lisme alors que les per­sonnes sur le pla­teau tiennent peu ou prou les mêmes pro­pos. De Laurence Ferrari à Pascal Praud en pas­sant par Charlotte d’Ornellas, ces acteurs de l’in­for­ma­tion sont glo­ba­le­ment tous sur la même ligne, mais miment une paro­die d’op­po­si­tion et donc de plu­ra­li­té. C’est pour cette rai­son que j’af­firme que CNews a en quelque sorte cas­sé le jouet, en met­tant à mal le plu­ra­lisme, en jouant sur ces lignes qui peuvent être floues.

[Nam June Paik avec Wulf Herzogenrath, 1976]

Lors de cette com­mis­sion, avez-vous trou­vé des moyens pour ten­ter de répa­rer la machine ?

Il faut que la notion de ligne édi­to­riale existe aus­si en télé­vi­sion pour cla­ri­fier la posi­tion de la chaîne et ain­si pou­voir mieux la contrô­ler. C’est pour­quoi, j’ai repris la pro­po­si­tion dans le rap­port de Reporters sans fron­tières (RSF) prô­nant une charte édi­to­riale. Il s’agit d’un moyen per­met­tant d’ex­pli­ci­ter quel genre de cri­tères seront uti­li­sés, mobi­li­sés, pour pré­sen­ter et hié­rar­chi­ser l’in­for­ma­tion et donc contrô­ler leur tra­vail et le plu­ra­lisme interne. Parce qu’é­vi­dem­ment, dans la masse des infor­ma­tions pos­sibles, une ligne édi­to­riale consiste à choi­sir et à trier, ce qui a des effets poli­tiques évi­dents. Il y a un exemple que je donne sou­vent : si vous affir­mez que votre ligne édi­to­riale est d’in­for­mer à par­tir de faits divers — ce qui après tout n’est pas tota­le­ment déli­rant — c’est que pour cette chaîne, le fait divers dit quelque chose de notre socié­té et qu’elle a l’in­ten­tion de repré­sen­ter la socié­té à tra­vers eux. CNews pour­rait tout à fait pré­sen­ter une charte édi­to­riale de ce type-là, ce qui per­met­trait a mini­ma aux régu­la­teurs de dire « d’accord, mais ça va poser un cer­tain nombre de pro­blèmes spé­ci­fiques (déra­pages, trans­gres­sions, etc.) qu’il fau­dra anti­ci­per ». Ou encore, BFM pour­rait reven­di­quer comme charte édi­to­riale le fait d’être au plus près de l’ac­tua­li­té en pri­vi­lé­giant le direct. Ce qui pose d’autres ques­tions et les obli­ge­rait à tra­vailler un cahier des charges spé­ci­fique et dif­fé­rent. Mais au moins le pro­jet serait clair. En cas de non-res­pect du pro­jet pour lequel la chaîne s’est vue attri­buer l’autorisation de dif­fu­sion, elle pour­ra donc être sanctionnée.

Ne serait-il pas plus per­ti­nent, dès lors, d’appliquer la logique de fonc­tion­ne­ment du plu­ra­lisme externe à la télé­vi­sion, en affir­mant qu’il y a des chaînes dites « de droite » et obli­geant ain­si à la créa­tion de chaînes de gauche ?

C’est tout l’enjeu de l’at­tri­bu­tion ou non d’un canal sur la TNT au Média. C’est d’ailleurs le sens que cer­tains ont don­né à cette can­di­da­ture. Cela étant, je ne crois pas que le fait d’assumer l’existence de chaînes de droite et d’autres de gauche soit une véri­table solu­tion. Car il y a une réa­li­té éco­no­mique der­rière la créa­tion d’une chaîne qui a un cer­tain coût, et je ne connais pas de mil­liar­daires qui sub­ven­tion­ne­raient la révo­lu­tion mon­diale. Cela est certes arri­vé dans l’his­toire des mou­ve­ments ouvriers comme en Italie où l’é­di­teur Feltrinelli sub­ven­tion­nait des mou­ve­ments révo­lu­tion­naires — et même vio­lents d’ailleurs. Il est vrai que nous avons appris récem­ment qu’il y aurait des mil­lion­naires qui seraient prêts à sub­ven­tion­ner des per­sonnes répu­tées de gauche1… [Il sou­rit.] Bref, pour ma part, je n’y crois pas.

« Comment faire émer­ger d’autres chaînes que celles de milliardaires ? »

In fine, ce sujet pose des ques­tions de moyens et de formes du mar­ché. Comment faire émer­ger d’autres chaînes que celles de mil­liar­daires ? De com­bien d’argent avons-nous besoin pour faire tour­ner une chaîne de télé ? Aucune asso­cia­tion n’est capable pour l’instant de le faire. Si ce sont des chaînes asso­cia­tives, qui n’ont pas de bud­get ni de spon­sors, elles doivent être finan­cées par l’État — ce devien­drait donc des chaînes publiques. En allant au bout de ce rai­son­ne­ment, on pour­rait dire qu’il fau­drait car­ré­ment renon­cer au mar­ché à la télé­vi­sion. Pourquoi pas ? mais ce n’est pas la posi­tion rete­nue, tout sim­ple­ment parce que dans le pay­sage audio­vi­suel actuel, plus de la moi­tié des chaînes sont pri­vées. C’est pour­quoi nous avons défen­du le fait qu’il faut trois sources de finan­ce­ment : un tiers de finan­ce­ment pri­vé, un tiers de finan­ce­ment public, un tiers de finan­ce­ment asso­cia­tif. C’est l’op­tion que j’ai per­son­nel­le­ment rete­nue et qui est aus­si dans le rap­port, qui pré­cise qu’il faut créer les condi­tions pour que des chaînes ayant un autre modèle puissent enfin ren­trer sur ce mar­ché.

On pour­rait aus­si pro­po­ser un modèle qui encadre et, sur­tout, pose des exi­gences, au point que les entre­pre­neurs qui veulent s’implanter dans l’au­dio­vi­suel pour faire du busi­ness n’y trouvent pas leur compte. Les édi­to­ria­listes, eux, ne coûtent rien : soit ils sont payés par la chaîne, ce qui est d’ailleurs contra­dic­toire avec l’i­dée de sa neu­tra­li­té et de son indé­pen­dance, soit ils ne sont pas payés et viennent juste pour se faire connaître, tout en étant rému­né­rés par une autre entre­prise. Si l’on sup­prime ces édi­to­ria­listes, cela impli­que­rait l’o­bli­ga­tion d’a­voir des consul­tants ou des per­sonnes qui soient réel­le­ment expertes dans un domaine. Or ces per­sonnes-là, nous ne les trou­ve­rons pas ailleurs qu’à l’université.

[Paweł Kwiek, Video and breath, channel of Information, 1978]

La majo­ri­té des chaînes pri­vées ne sont pas ren­tables. Selon la cher­cheuse Claire Sécail, « c’est docu­men­té : cer­tains sont prêts à perdre de l’argent, car leur inves­tis­se­ment média­tique vise moins un résul­tat finan­cier qu’une influence plus géné­rale, sus­cep­tible d’augmenter leur marge d’exploitation dans d’autres acti­vi­tés éco­no­miques ou tout sim­ple­ment de sou­te­nir un pro­gramme poli­tique. » Comment pen­ser l’articulation entre la dimen­sion finan­cière et l’information, quand cer­tains inves­tissent à perte ?

Mis à part les cas de TF1 ou de M6, le grand public n’a pas conscience que la télé­vi­sion ne per­met pas for­cé­ment d’être ren­table. Comme vous le sou­li­gnez, ça pose donc ques­tion. Pourquoi des per­sonnes qui viennent faire des affaires sont-elles prêtes à perdre de l’argent ? Cette oli­gar­chie hypo­crite fait sem­blant de croire à ses propres men­songes : « Non, c’est vrai­ment parce que je veux par­ti­ci­per à la créa­tion d’une infor­ma­tion claire et trans­pa­rente, pour lut­ter contre la dés­in­for­ma­tion, etc. » Rodolphe Saadé2 nous a expri­mé des pro­pos de cet ordre lors de son audi­tion. Certains font sem­blant de le croire, de la même façon qu’ils font sem­blant de croire que les direc­teurs de chaîne ont été choi­sis pour leurs com­pé­tences et non pour leur docilité.

Sur cette ques­tion, j’ai deman­dé à Marc-Olivier Fogiel, direc­teur de BFM, ce qu’il savait faire de plus que ses jour­na­listes. Je lui ai deman­dé quelle était sa fiche de poste. Il s’est éner­vé et m’a répon­du : « Oui, je vois à quoi vous faites allu­sion. Écoutez, je connais­sais mon pré­dé­ces­seur Hervé Béroud, nous avions tra­vaillé ensemble, et il a pen­sé que je ferais bien le bou­lot. » Donc, pour deve­nir direc­teur de chaîne, il fau­drait être le copain du pré­cé­dent ? Ce serait ça le cri­tère ? Personne n’a su répondre à cette ques­tion. Il est clair que le modèle repose sur ce mythe du direc­teur de chaîne com­pé­tent, alors que la réa­li­té est très bien éta­blie : ces per­sonnes-là n’ont aucune com­pé­tence par­ti­cu­lière sinon d’an­ti­ci­per le désir de l’ac­tion­naire. La réa­li­té est que la plu­part des direc­teurs de chaînes ne font tout sim­ple­ment pas de l’information.

« Le modèle repose sur le mythe du direc­teur de chaîne com­pé­tent, alors que ces per­sonnes-là n’ont aucune com­pé­tence par­ti­cu­lière sinon d’an­ti­ci­per le désir de l’actionnaire. »

Il y a là un pro­blème idéo­lo­gique et déon­to­lo­gique interne à la pro­fes­sion, qui touche à la nature de la réus­site, aux objec­tifs du métier, à la dis­tinc­tion entre le pré­sen­ta­teur d’un jour­nal et un vrai jour­na­liste… Un pro­blème ali­men­té par des écarts de salaires plus que pro­di­gieux. Ces hié­rar­chies sala­riales pèsent énor­mé­ment sur la qua­li­té de l’in­for­ma­tion. Malheureusement, toute cette réflexion fait défaut aujourd’hui. Un exemple, Cyril Hanouna. Il capte à lui tout seul l’es­sen­tiel des res­sources de la chaîne C8 alors que cette chaîne n’est pas ren­table, qu’elle est en défi­cit per­ma­nent et ren­flouée par Canal. Si j’é­tais action­naire chez Lagardère ou Bolloré, je me deman­de­rais pour­quoi sub­ven­tion­ner un type qui n’est pas capable de rame­ner l’en­tre­prise à l’équilibre.

C’est le modèle d’ou­ver­ture au mar­ché pri­vé qui est ici remis en question ?

Effectivement, on nous a ven­du le sys­tème ver­tueux de la concur­rence et du mar­ché, or je montre que ce sys­tème ne l’est pas. Malgré un busi­ness plan qui devrait être au moins à l’é­qui­libre, ils finissent défi­ci­taires. Si nous déci­dons — pour­quoi pas ? — d’être dans la logique du mar­ché pri­vé et du capi­tal, avec tous leurs incon­vé­nients, ayons aus­si au moins les avan­tages de ce modèle et soyons cohé­rents. Il fau­drait être exi­geant et intran­si­geant en termes éco­no­miques avec ces chaînes, exac­te­ment comme avec n’im­porte quelle entre­prise. D’autant que dans le cas des renou­vel­le­ments des attri­bu­tions de la TNT, nous fai­sons face à un pro­blème qui dépasse la seule ques­tion de l’in­fluence poli­tique, car il y a là aus­si une volon­té d’obs­truer le mar­ché en satu­rant l’es­pace média­tique qui est en soi limité.

[Nam June Paik et son œuvre Buddha TV (1974), photographie d'Eric Kroll, 1977]

La limite d’at­tri­bu­tion de chaînes aujourd’hui est de sept chaînes. C’est déjà beau­coup trop. En tant qu’en­tre­pre­neur, si vous êtes TF1, par exemple, vous avez une grande chaîne pre­mium. Mais vous pou­vez aus­si avoir des plus petites — au pas­sage, que per­sonne ne regarde — et qui ne pro­duisent pas de pro­grammes. Elles ne font que repas­ser ceux de TF1. De cette façon, vous réus­sis­sez à fer­mer le mar­ché avec un mini­mum d’in­ves­tis­se­ment et vous êtes sûr que per­sonne ne vous fera concur­rence, et ce à vil prix. Ça empêche l’é­mer­gence d’autres pro­po­si­tions, que d’autres chaînes voient le jour. Donc, tous ces dis­cours sur « l’é­mu­la­tion, la qua­li­té, le mieux-disant cultu­rel », sou­vent prô­nés par ces grands entre­pre­neurs dans l’au­dio­vi­suel, ne sont que des fadaises. L’enjeu, pour moi, a été de docu­men­ter tout ces pro­ces­sus et de faire cet état des lieux le plus clai­re­ment pos­sible. Ce sont des choses déjà connues mais mon inten­tion était de les intro­duire dans le débat public et au sein même du Parlement.

Le rap­port peut paraître déce­vant sur la ques­tion de l’encadrement du tra­vail et des tra­vailleurs — pen­sons par exemple au recours exces­sif au CDD. Pourquoi n’y-a-t-il nulle pro­po­si­tion visant à ren­for­cer la pro­tec­tion des droits des tra­vailleuses et des travailleurs ?

Nous ne nous sommes pas pen­chés sur ce que à quoi la loi oblige déjà, par exemple sur l’en­ca­dre­ment des contrats, les renou­vel­le­ments des CDD, CDI, etc. Ces chaînes devraient res­pec­ter la loi. Mais ce n’é­tait pas notre sujet. Le sys­tème d’embauche et les condi­tions de tra­vail, le sta­tut des inter­mit­tents et de pigistes sont des points extrê­me­ment impor­tants mais méri­te­raient un rap­port à part entière. La com­mis­sion s’est concen­trée sur le fonc­tion­ne­ment et l’or­ga­ni­sa­tion même des rédac­tions, en affir­mant la néces­si­té de normes à rete­nir par et pour l’Arcom concer­nant la qua­li­té de la pro­duc­tion. Il n’est pas pos­sible qu’une chaîne fasse de la bonne infor­ma­tion avec un seul JRI [jour­na­liste repor­ter d’i­mages, ndlr] qui ferait trois sujets par jour. 

« Il fau­drait être exi­geant et intran­si­geant en termes éco­no­miques avec ces chaînes, exac­te­ment comme avec n’im­porte quelle entreprise. »

Par contre, nous avons inter­ro­gé le fait que ces entre­prises média­tiques peuvent être rache­tées ou perdre leurs auto­ri­sa­tions et posé la ques­tion du per­son­nel d’une entre­prise dans ces situa­tions. Il y a eu récem­ment le cas de LCI. Imaginons que C8 et CNews ne soient pas réat­tri­buées. Quid des tra­vailleurs ? Quand j’ai deman­dé à Pierre Bellemare, le PDG de TF1, ce qui ce serait pas­sé si leur auto­ri­sa­tion n’a­vait pas été renou­ve­lée l’an­née der­nière, il a sou­ri en disant que c’était pour le moins peu pro­bable. Mais il faut com­prendre que l’autorisation d’é­mettre n’appartient à aucun pro­prié­taire de chaîne. Nous avons donc essayé de trai­ter sérieu­se­ment ces ques­tions de per­son­nel. Par ailleurs, le simple fait d’évoquer dans le rap­port que l’Arcom devrait se sou­cier des condi­tions de tra­vail et qu’elles devraient faire par­tie des cri­tères dans l’at­tri­bu­tion des auto­ri­sa­tions et dans la véri­fi­ca­tion des auto­ri­sa­tions, c’est déjà révolutionnaire.

Tant sur la qua­li­té de l’in­for­ma­tion qu’à pro­pos des méthodes internes des rédac­tions, le rachat de LCI et la mise à pieds des jour­na­listes avec des clauses de confi­den­tia­li­té a de quoi inter­ro­ger. Le cas de Jean-Baptiste Rivoire est en cela emblématique…

J’ai eu entre les mains la liste des jour­na­listes qui ont signé cette clause de non-déni­gre­ment à l’é­gard de Canal +, CNews, etc. Cela concerne plus de 200 jour­na­listes avec des sommes qui sont, pour la plu­part, des mon­tants négo­ciés qui cor­res­pondent gros­so modo à ce qu’ils auraient dû être dédom­ma­gés aux prud’hommes — sauf dans un cas qui est com­plè­te­ment déli­rant avec plu­sieurs cen­taines de mil­liers d’eu­ros. Il fau­drait savoir si ces clauses de confi­den­tia­li­té ou de non-déni­gre­ment sont réel­le­ment légales dans leur durée et dans leur péri­mètre ; mais mal­heu­reu­se­ment, je n’é­tais pas en état de faire un audit juri­dique. Jean-Baptiste Rivoire, qui était rédac­teur de Spécial Investigation sur Canal + et qui a été évin­cé lors du rachat de la chaîne par Bolloré, va sans doute devoir aller jus­qu’à la Cour euro­péenne des droits de l’Homme pour obte­nir gain de cause — ce qui montre l’é­ten­due du pro­blème. Pendant la com­mis­sion d’en­quête, j’ai reçu quelques mes­sages et témoi­gnages de per­sonnes disant : « Moi, j’ai signé, je ne peux pas par­ler publi­que­ment. » À tel point que nous ne savons pas si, dans le cas où ils auraient par­lé en com­mis­sion d’en­quête, ils auraient été ou non déli­vrés de leur obligation.

[Michel Jaffrennou, Les Totologiques, DR]

Pour reve­nir à l’Arcom, il y a comme un pro­blème de par­tia­li­té dans sa com­po­si­tion elle-même : son pré­sident est dési­gné par le pré­sident de la République. N’est-ce pas une véri­table refonte de l’ARCOM qu’il fau­drait entre­prendre, en y inté­grant des dépu­tés de l’opposition, des acteurs syn­di­caux, voire des citoyens-spectateurs ?

Il est dit que l’Arcom est indé­pen­dante, mais dans les faits nous fai­sons face à des conflits d’intérêts qui posent la ques­tion des inter­dic­tions d’exercer. C’est le pro­blème des auto­ri­tés admi­nis­tra­tives indé­pen­dantes. Il y a une endo­ga­mie forte entre des gens qui tra­vaillent tous dans un même milieu. Actuellement, il n’y a pas d’or­ga­ni­sa­tion ou d’as­so­cia­tion repré­sen­ta­tive des usa­gers. C’est pour­quoi, de mon point de vue, il fau­drait inté­grer des dépu­tés. Je me fonde pour ça sur l’exemple d’une orga­ni­sa­tion qui marche plu­tôt bien, à savoir la CNIL. L’objectif serait d’a­voir des déli­bé­ra­tions qui soient prises sous les yeux du Parlement. Mais je ne crois pas pour autant que les auto­ri­tés admi­nis­tra­tives indé­pen­dantes soient le nec plus ultra de la démocratie.

Suite à la sai­sine de Reporters sans fron­tières (RSF) au Conseil d’État, qui poin­tait un non-res­pect du plu­ra­lisme sur la chaîne CNews, la Haute juri­dic­tion admi­nis­tra­tive a obli­gé l’Arcom à réexa­mi­ner son dos­sier. Pouvez-vous reve­nir sur ce sujet ?

Il y a trois points impor­tants dans cette déci­sion du Conseil d’État. La pre­mière est que RSF est fon­dée à mener une action : il est bien dans son objet social que de sai­sir le Conseil d’État, ce qui ouvre des pers­pec­tives pour la suite. Par exemple, j’es­père que si CNews est recon­duite, RSF pren­dra l’i­ni­tia­tive d’at­ta­quer cette déci­sion. Ensuite, il y a le pro­blème du plu­ra­lisme : il est dit que la méthode employée par l’Arcom n’est pas suf­fi­sante pour se pro­non­cer sur le res­pect du plu­ra­lisme d’une chaîne. Cela signi­fie que l’Arcom doit mettre au point une autre méthode d’é­va­lua­tion, plus per­ti­nente. Pour autant, ce n’est pas à l’Arcom de dire aux chaînes com­ment elles doivent faire pour res­pec­ter cette règle : si vous appre­nez la conduite, vous allez à l’au­to-école, vous n’al­lez pas voir la police : or l’Arcom est la police.

« Il est dit que l’Arcom est indé­pen­dante, mais dans les faits nous fai­sons face à des conflits d’intérêts qui posent la ques­tion des inter­dic­tions d’exercer. »

D’où cette idée de mettre en place une charte édi­to­riale : si une entre­prise a un cer­tain pro­jet en tête, avec une cer­taine ligne édi­to­riale, l’Arcom défi­ni­rait avec l’en­tre­prise les pro­blèmes face aux­quels il fau­dra être spé­cia­le­ment vigi­lant durant la par­tie de négo­cia­tion de la conven­tion. C’est le deuxième aspect de la déci­sion. Cela signi­fie que le juge admi­nis­tra­tif ne s’est pas pro­non­cé sur la réa­li­té du plu­ra­lisme au sein de la chaine CNews, mais qu’il a eu assez d’in­dices pour mon­trer que la méthode de l’Arcom ne pou­vait pas suf­fire à juger du plu­ra­lisme interne au sein de CNews. En théo­rie, ils n’ont pas regar­dé CNews, mais bien plu­tôt la méthode d’a­na­lyse de l’Arcom.

Le troi­sième aspect de la déci­sion, qui est extrê­me­ment impor­tant et sur lequel nous avons rebon­di dans la com­mis­sion d’en­quête, c’est de dire que l’Arcom ne peut pas se pro­non­cer sur le res­pect de l’in­dé­pen­dance de la rédac­tion vis-à-vis de l’ac­tion­naire sim­ple­ment en vision­nant des séquences. Il faut qu’elles se pro­noncent à la vue du pro­gramme glo­bal et du fonc­tion­ne­ment de la chaîne. Or, pour faire cela, il faut que l’Arcom ait doré­na­vant des pré­ro­ga­tives et des pou­voirs d’en­quête dont elle ne dis­pose pas aujourd’­hui. J’ai pro­po­sé dans ce rap­port de les lui donner.

[Nam June Paik, photographie d'Eric Kroll]

Ce qui relè­ve­rait de l’autosaisine ?

C’est un peu tech­nique. Aujourd’hui, l’Arcom dis­pose d’un droit d’au­to­sai­sine, mais elle ne le pra­tique pas parce qu’ils n’ont pas assez de per­son­nel. Le pro­blème prin­ci­pal reste le mode de fonc­tion­ne­ment pour les sai­sines et sanc­tions qui demeure rela­ti­ve­ment arti­sa­nal et com­plexe pour des rai­sons de res­pect des conven­tions inter­na­tio­nales et du droit de la défense. En somme, il faut que ce soit une ins­tance dif­fé­rente de l’Arcom qui ins­truise et qui sanc­tionne — ce ne peut être l’Arcom elle-même. Après un signa­le­ment et après avoir consi­dé­ré que cela pou­vait pas­ser au niveau de la sanc­tion, ils sont donc contraints d’a­voir un rap­por­teur exté­rieur pour pas­ser à l’ins­truc­tion, ils doivent faire appel à un magis­trat. C’est lui qui fait le tra­vail de docu­men­ta­tion, écrit le rap­port et donne son avis. Cet avis revient ensuite au sein de l’Arcom et fait enfin l’ob­jet d’une déci­sion finale par les membres du col­lège. Comme c’est un rap­por­teur indé­pen­dant, et non un ser­vice dif­fé­rent au sein du Conseil d’État, il n’est pas en mesure de trai­ter l’en­semble des dos­siers. D’autant que les sai­sines vont en aug­men­tant, puisque nous n’a­vons pas l’in­ten­tion de les lâcher [rires]. Cela sup­po­se­rait qu’elle passe sa vie à cela. Ils ont gros­so modo 50 000 signa­le­ments par an : ils les ins­truisent, et il faut trois mois pour aller au bout d’une pro­cé­dure quand il y a sanc­tion — vous voyez l’am­pleur du problème.

Finalement, qu’attendiez-vous de cette com­mis­sion et qu’espérez-vous, aujourd’­hui, de l’Arcom ?

J’espère tout d’abord que l’Arcom fera bien son tra­vail dans la pro­cé­dure d’at­tri­bu­tion ou de renou­vel­le­ment des auto­ri­sa­tions, donc en ne renou­ve­lant ni CNews, ni C8. Ensuite, que ça contri­bue au tra­vail sur le sujet car il avait dis­pa­ru du débat public. Bien enten­du, il y a Acrimed, Arrêt sur Image, etc. mais ce n’est pas suf­fi­sant. Produire un modèle qui tien­drait la route dura­ble­ment et conve­na­ble­ment est une tâche très dif­fi­cile. Il faut donc conti­nuer d’af­fi­ner, d’élargir les sujets y com­pris aux pla­te­formes, à la régu­la­tion glo­bale, aux pro­blèmes de radio, etc.


Photographie de ban­nière : Nam June Paik à Miami, pho­to­gra­phie de Brian Smith


  1. Référence aux allé­ga­tions selon les­quelles le mul­ti­mil­lion­naire Olivier Legrain finan­ce­rait des dépu­tés sor­tant de La France insou­mise, ce que ces der­niers démentent : « Le mul­ti­mil­lion­naire Olivier Legrain finance-t-il les dépu­tés sor­tants fron­deurs de La France insou­mise ? », Libération, 18 juin 2024 [ndlr].[]
  2. Milliardaire, diri­geant de la CMA CGM, pro­prié­taire de La Tribune, Corse-Matin et La Provence ain­si que, depuis 2024, du groupe Altice Media, qui com­prend RMC et BFM-TV [ndlr].[]

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