Pierre Carles : « Ma démarche propagandiste, je l’assume »


Entretien inédit pour le site de Ballast
Paris, Belle­ville, Café aux Folies. Les troquets viennent à peine de lever leurs rideaux lorsque Pierre Carles débarque. Accoudés au zinc, il nous rejoint ; le réa­li­sa­teur est en plein tour­nage et nous accorde cet entre­tien, envi­sa­gé de longue date, entre deux prises. Expres­sos, poli­tesses d’u­sage, le ton est don­né : « Pour l’in­ter­view, déso­lé, mais mes images parlent d’elles-mêmes. » Sourire taquin, il conclut : « Allez, fin. » Pierre Carles, ou l’ex-impor­tun du PAF limo­gé dans les années 1990 pour ses cri­tiques un peu trop acides des médias… D’Ardisson à « l’im­per­ti­nente Canal », tous l’ont pous­sé au bord du ring de l’au­dio­vi­suel. Il a dès lors gagné les salles ombra­gées des ciné­mas, un Bourdieu dans les bagages. De Pas vu, pas pris (1998) à On revient de loin (2016), Carles s’é­chine à faire vivre ses docu­men­taires à charge : des tirs de bar­rage contre les repré­sen­ta­tions domi­nantes. Mais com­ment ne pas s’essouffler après plus de deux décen­nies de créa­tion radi­cale, com­ment res­ter mili­tant sans virer mili­taire, être alter­na­tif en plus d’in­dé­pen­dant ? Rencontre sans gants avec celui qui sou­tient que « les films peuvent par­fois chan­ger le monde » et qu’il fau­drait « inter­dire les son­dages ».

Dans vos pre­miers films, vous met­tez à nu les struc­tures média­tiques en mon­trant les cou­lisses des médias domi­nants, des images « volées » ou « pas vues »…

Je vous arrête. En réa­li­té, il y a peu d’images « volées » dans mes films ; par contre, ce que j’ai poin­té du doigt, dans mes premiers repor­tages ou enquêtes, c’est l’hy­po­cri­sie d’une télé­vi­sion soi-disant trans­pa­rente et indé­pen­dante du poli­tique. À l’o­ri­gine de Pas vu pas pris, il y a une dis­cus­sion off entre Étienne Mougeotte et François Léotard — cen­su­rée, et c’est un comble, par la chaîne dite « inso­lente » du pay­sage audio­vi­suel fran­çais Canal+ — qui donne à voir une proxi­mi­té de fait entre un magnat des médias et un homme poli­tique influent. En revanche, aucun pro­blème pour fil­mer en camé­ra cachée les tra­fics des petits dea­lers, les pau­més des sectes, aucun pro­blème pour éta­ler l’in­ti­mi­té des faibles, des pauvres et des domi­nés dans cer­tains repor­tages. Faut-il tout mon­trer à l’é­cran ? Je n’en suis pas cer­tain. Mais si l’on sur­va­lo­rise les cou­lisses ou si l’on affirme que rien ne doit res­ter hors-champ, il faut aller jusqu’au bout de cette logique — au nom de la cohé­rence. Pour autant, dans mes films, il n’y a pas une phi­lo­so­phie du off qui ferait coïn­ci­der réa­li­té et image car l’i­mage est sou­vent pauvre et réduc­trice. Lorsque la camé­ra cesse de tour­ner, les gens res­tent en repré­sen­ta­tion : leurs masques ne tombent pas. Il n’y a donc pas de véri­té nichée dans le hors-camé­ra qu’on réus­si­rait à obte­nir à l’aide de ruses ou de subterfuges.

Peut-on par­ler de votre tra­vail de créa­tion comme d’un tra­vail de contre-image ? 

« Si la pro­pa­gande revient à pro­pa­ger des idées mino­ri­taires et des points de vue de domi­nés, il n’y a aucun scru­pule à avoir à en faire. »

J’assume le terme « contre », qui peut à la fois signi­fier « en oppo­si­tion » mais aus­si « tout près de ». J’ai fait des films « contre » Pierre Bourdieu ou « contre » Georges Bernier [alias le pro­fes­seur Choron, ndlr], c’est-à-dire au plus près d’eux. Mais j’ai aus­si fait des films « contre » des repré­sen­ta­tions domi­nantes, pour com­battre ce qui me sem­blait être des cli­chés dans tout un tas de domaines. Quand, avec Georges Minangoy, on a réa­li­sé un film sur Action directeNi vieux, ni traîtres, on vou­lait sor­tir de la ver­sion ins­tal­lée et res­sas­sée par la télé­vi­sion. Que racon­tait cette ver­sion à tra­vers une tri­po­tée de repor­tages télés ? Des fous furieux décé­ré­brés avaient com­mis d’i­gnobles assas­si­nats dans les années 1980 en France. Pire, ils assu­maient sans repen­tance ni demandes de par­don. Sans adhé­rer à leur posi­tion sur la lutte armée, on a pris le contre-pied du son de cloche offi­ciel en pariant sur le fait qu’ils étaient des êtres doués de rai­son capables d’ex­po­ser des moti­va­tions inau­dibles jusque-là. On a ame­né le spec­ta­teur à inter­ro­ger, voire à remettre en cause ses repré­sen­ta­tions sur ce phé­no­mène. Certains des « ter­ro­ristes » d’AD y expliquent qu’ils n’ont pas com­mis d’at­ten­tats aveugles en ciblant le siège du FMI ou le CNPF (l’an­cêtre du MEDEF) ou en reven­di­quant deux assas­si­nats : celui d’un géné­ral res­pon­sable de ventes d’armes1 et celui d’un patron de l’au­to­mo­bile2 qui avait lan­cé un plan de réduc­tion des effec­tifs. Faire entendre leur point de vue est indis­pen­sable si on veut com­prendre un tant soit peu cette his­toire. Autre exemple : le docu­men­taire que je tente de réa­li­ser depuis plu­sieurs années sur l’his­toire du conflit armé en Colombie. Il s’a­git de racon­ter le com­bat des FARC, le plus vieux maquis com­mu­niste de la pla­nète, sans pour autant condam­ner d’emblée, là aus­si, le recours aux armes, ni ver­ser dans le cli­ché du gué­rille­ro assi­mi­lé au nar­co-ter­ro­riste. Dans les années 2000, en France, les FARC étaient irré­mé­dia­ble­ment réduits à des monstres et des cri­mi­nels ayant enle­vé la « sainte » Ingrid Betancourt. Limiter cette gué­rilla à cela, c’est mécon­naître qu’au départ les FARC forment un maquis d’autodéfense pay­san, une orga­ni­sa­tion poli­ti­co-mili­taire qui se bat depuis les années 1960 pour une meilleure répar­ti­tion des terres dans ce pays très inéga­li­taire qu’est la Colombie. Ce petit rap­pel his­to­rique per­met de mieux com­prendre pour­quoi, depuis plus d’un demi-siècle, des hommes et ces femmes ont rejoint le maquis, sou­vent au prix de leur vie ou de lourds sacri­fices. Il fau­drait aus­si par­ler d’eux comme des résis­tants, des maqui­sards, des insur­gés, des rebelles…

Nous sommes confron­tés, d’un côté, à des images de masse des­ti­nées à convaincre le plus de per­sonnes et, de l’autre, à vos images. Vos films ont eu un impact : est-ce qu’on ne peut pas dire que vous faites éga­le­ment de la propagande ? 

Oui, j’ai mis du temps à com­prendre, mais il ne faut pas le nier ! Le cinéaste Bruno Muel, auteur de grands films enga­gés, que ce soit pour don­ner la parole aux ouvriers exploi­tés de Peugeot (Avec le Sang des autres), aux vic­times du coup d’État mili­taire du géné­ral Pinochet (Septembre chi­lien) ou aux résis­tants colom­biens (Rio Chiquito, Longues marches), a tou­jours reven­di­qué le terme de « pro­pa­gande » pour qua­li­fier son tra­vail. Si la pro­pa­gande revient à pro­pa­ger des idées mino­ri­taires et des points de vue de domi­nés, il n’y a aucun scru­pule à avoir à en faire. Toutefois, j’es­père que nos films laissent une liber­té au spec­ta­teur en étant quand même moins contrai­gnants que des films mili­tants, des œuvres pro­pa­gan­distes tra­di­tion­nelles ou tout sim­ple­ment des pro­grammes de télé­vi­sion. Ce serait ter­rible qu’a­près avoir vu mon der­nier film, On revient de loin, on remise son esprit cri­tique en se disant « Il faut pen­ser comme ceci et pas comme cela ». Dans Attention dan­ger tra­vail, les dis­cours de « déser­teurs du mar­ché du tra­vail », comme on les qua­li­fiait, divul­guaient eux aus­si une forme de pro­pa­gande : ils « pro­pa­geaient » un dis­cours sans qu’il ne puisse être contes­té. Ces contes­ta­taires de la guerre éco­no­mique devaient pou­voir expri­mer leur point de vue sans qu’on la redonne der­rière — sérieu­se­ment, du moins — à ceux qui l’ont tou­jours comme les repré­sen­tants du patro­nat, le Medef, les chro­ni­queurs éco­no­miques de la radio ou du petit écran… Propager la parole des domi­nés n’est pas infamant, c’est même un tra­vail de salu­bri­té publique ! En réa­li­sant un por­trait plu­tôt admi­ra­tif du socio­logue Pierre Bourdieu ou du Professeur Choron (avec Éric Martin), on ne se pré­oc­cupe pas de don­ner la parole à leurs détrac­teurs. Il faut déjà que la voix de ces deux-là porte. Rien ne s’op­pose à ce que, dans un deuxième temps, d’autres se livrent à un tra­vail cri­tique, voire contestent notre bou­lot. D’autant plus que nos films n’ont pas du tout la même expo­si­tion que les JT ou les émis­sions de Pujadas, Hanouna et com­pa­gnie ; ils ne passent pas à la télé­vi­sion et n’ont donc pas la même influence. Dans ces condi­tions, notre point de vue ne risque pas d’être hégé­mo­nique. En fait, le fond du pro­blème, c’est l’hé­gé­mo­nie d’un point de vue : celui du pou­voir poli­tique, la plu­part du temps sous influence du pou­voir éco­no­mique, et dont les médias se font les porte-paroles. Si les points de vue de AD avaient été hégé­mo­niques, si leurs dis­cours reven­di­quant la lutte armée — pas dji­ha­diste, mais de trans­for­ma­tion du monde selon des idéaux com­mu­nistes ou liber­taires — étaient les seuls dis­cours audibles dans le champ média­tique, ça aurait été pro­blé­ma­tique. De fait, nous n’au­rions pas fait ce film. On aurait plu­tôt don­né la parole aux gens oppo­sés à l’i­dée de lutte armée.

(Par Cyrille Choupas, pour Ballast)

Mais vous consi­dé­rez-vous comme un cinéaste « militant » ? 

L’étiquette « mili­tant » per­met de nous déni­grer et de rela­ti­vi­ser notre tra­vail pour, au final, jus­ti­fier sa non-dif­fu­sion à la télé­vi­sion (puisque don­né comme par­ti­san). Mais qui n’est pas mili­tant ou par­ti­san ? Ceux qui pré­sentent le jour­nal télé­vi­sé ne militent-ils pas pour impo­ser une vision du monde, la leur ? Ils matraquent une doxa néo­li­bé­rale ou néo­sé­cu­ri­taire — quand ce n’est pas les deux à la fois. Ils imposent leurs idées sur la mon­dia­li­sa­tion, le libre-échange éco­no­mique, l’ex­ten­sion du domaine de la pri­son et de la police pour régler des problèmes qui sont avant tout sociaux. C’est un com­por­te­ment de mili­tant. David Pujadas est un par­ti­san ! C’est un mili­tant de l’ordre éta­bli ; un ordre injuste, il n’est pas inutile de le pré­ci­ser. Que demande-t’il à des ouvriers en colère, vic­times de délo­ca­li­sa­tion, prêts même à sabo­ter leur outil de tra­vail ou qui finissent par séques­trer leur patron ? Il les somme d’a­ban­don­ner la bataille ! Son com­bat ? Qu’on ne se révolte pas dans les usines ! C’est regret­table que dans son jour­nal télé­vi­sé ne figure pas un ban­deau en sur­im­pres­sion sur l’é­cran indi­quant : « David Pujadas émarge à X mil­liers d’eu­ros par mois et défend ici le point de vue du pou­voir poli­tique qui se confond avec le point du vue du pou­voir éco­no­mique. » Au moins les choses seraient claires pour le télé­spec­ta­teur. On pour­rait aus­si indiquer : « Tel jour­na­liste vedette gagnant tant n’est pas for­cé­ment qua­li­fié pour racon­ter le monde social au regard de ses ori­gines sociales » — qua­si­ment aucun des res­pon­sables de l’in­for­ma­tion n’est issu des classes popu­laires en France. On va me rétor­quer que je verse moi aus­si dans le mili­tan­tisme, et qu’il fau­drait éga­le­ment le mar­quer, le signa­ler : oui mais moi, ma démarche pro­pa­gan­diste, je l’as­sume. Pour finir sur le terme « mili­tant », on peut dire que les films sont mili­tants, mais il y a gros­so modo deux types de films mili­tants : les films « mili­tants-mili­taires » fai­sant mar­cher les spec­ta­teur au pas en leur disant quoi pen­ser et com­ment voir les choses. C’est le cas des films de Michael Moore. J’espère que les films que je réa­lise ou coréa­lise avec d’autres com­pa­gnons ne sont pas de ce type. On essaie de fabri­quer des films « liber­taires » plu­tôt qu’« auto­ri­taires ».

Merci Patron, de Ruffin, c’est un film « militant-militaire » ? 

« David Pujadas est un par­ti­san ! C’est un mili­tant de l’ordre éta­bli ; un ordre injuste, il n’est pas inutile de le préciser. »

Oui : il laisse assez peu de place au spec­ta­teur. Il a d’autres qua­li­tés : c’est un film assez jubi­la­toire car on ne peut qu’être ravi de cette revanche sociale, de ce remake de David contre Goliath. Pas vu, pas pris, mon premier film, déve­lop­pait un scé­na­rio simi­laire. Film jubi­la­toire, donc ; mais on voit tout de suite qui sont les méchants et qui sont les gen­tils. Ce genre de film fabrique selon moi un spec­ta­teur plu­tôt pas­sif. Il a fait beau­coup d’en­trées mais on n’en res­sort pas en se posant un cer­tain nombre de ques­tions, en cogi­tant. Merci patron !, Pas vu pas pris, Les Nouveaux Chiens de garde, ce sont plu­tôt des films où l’on vient com­mu­nier — pour­quoi pas ? J’en ai fait. Je ne dis pas qu’il ne faut pas faire de films uti­li­sant ces res­sorts nar­ra­tifs, sus­cep­tibles de ras­sem­bler beau­coup de monde. Mais il me semble que ce n’est pas le plus inté­res­sant pour le spec­ta­teur, ça ne favo­rise pas for­cé­ment son esprit cri­tique. Mais peut-être que pour atti­rer du public, il faut faire ce genre de films, des « films com­mu­nions » : Demain, par exemple. C’est un film éco­lo qui nous raconte qu’il suf­fit d’étendre les expé­riences alter­na­tives et éco­lo­giques pour sau­ver la pla­nète, comme s’il n’y avait pas de rap­ports de force dans le monde et nos socié­tés, comme s’il n’y avait pas de mul­ti­na­tio­nales prêtes à tout pour faire du pro­fit, comme si celles-ci n’al­laient pas dire : « Mais vous rigo­lez ou quoi ? Nous, Exxon, Total, Microsoft, Amazon, Facebook… On n’en veut pas de votre monde, on a du busi­ness à faire, les gars ! C’est bien gen­til votre truc… » Ça, c’est le hors-champ du film ! Cette croyance selon laquelle tout irait mieux dans le meilleur des mondes grâce à l’ex­ten­sion d’ex­pé­riences sym­pa­thiques et alter­na­tives à l’ensemble de l’humanité, sans qu’il y ait des résis­tances, est d’une naï­ve­té conster­nante.

Votre ciné­ma est donc lui aus­si un « sport de com­bat » ? 

Oui, pour Annie Gonzalez — la pro­duc­trice de la plu­part de nos docu­men­taires — la pro­duc­tion s’ap­pa­rente bien à cela car il faut à chaque fois batailler ferme pour dégo­ter les res­sources néces­saires pour sor­tir nos films avec ce niveau de pro­fes­sion­na­lisme. Mais ce n’est pas un sport de com­bat : c’est un com­bat tout court. On se bat en ce moment pour finan­cer notre prochain film, pour trou­ver le moyen de payer un mini­mum les cadreurs, les ingé­nieurs du son, les mon­teurs avec qui on tra­vaille. C‑P Productions, la struc­ture que nous avons créée avec des tra­vailleurs de l’au­dio­vi­suel et du ciné­ma à l’é­poque de Pas vu pas pris a depuis pro­duit et/ou dis­tri­bué une dizaine de longs-métrages en une ving­taine d’an­nées, les miens et ceux d’autres réa­li­sateurs. Et on rame tou­jours pour gar­der la tête hors de l’eau. Mais ça n’a rien d’exceptionnel, nous ne sommes pas les seuls dans cette situa­tion. Nous ne nous plai­gnons pas. Plein de gens se battent à leur échelle, dans tout un tas de domaines — et ce sont sou­vent des com­bats bien plus cou­ra­geux que celui qui consiste à aller trou­ver de l’argent pour faire des films.

(Par Cyrille Choupas, pour Ballast)

Revenons sur Bourdieu. Il a for­cé­ment influen­cé votre pen­sée, mais a‑t-il influen­cé vos images ? 

Une anec­dote : j’ai réa­li­sé un court-métrage docu­men­taire, Pizza Americana, qui figure en par­tie dans Attention Danger Travail. Quand je l’ai tourné, en 1994 à Strasbourg dans un maga­sin Domino’s Pizza qui venait d’ouvrir, je tra­vaillais avec un camé­ra­man belge que je ne connais­sais pas et que la pro­duc­tion m’avait envoyé. On était en train de fil­mer la for­ma­tion des livreurs, sou­mis à la culture d’entreprise nord-amé­ri­caine, états-unienne, et le came­ra­man n’en voyait pas bien l’intérêt. Il trou­vait cela somme toute « nor­mal ». De mon côté, ce que je per­ce­vais, c’é­taient des rap­ports de domi­na­tion. Je dis­po­sais d’une grille de lec­ture bour­dieu­sienne et voyais com­ment, de manière douce, plu­tôt sub­tile, les contre­maîtres leur fai­saient ren­trer dans la tête l’idée selon laquelle « On doit bos­ser comme ça et pas autre­ment », avec l’ob­ses­sion de l’hygiène comme vec­teur de dis­ci­pline et de nor­ma­li­sa­tion. L’objectif était de fabri­quer des sala­riés pré­caires inter­chan­geables, sous cou­vert de confor­mi­té aux normes sani­taires. Les for­ma­teurs disaient : « Ce n’est pas nous qui vous impo­sons de vous cou­per les che­veux, il faut juste se confor­mer aux normes. » Je voyais bien ce qui était en train de se jouer sous nos yeux ; mais le came­ra­man, lui, ne per­ce­vait pas la même chose. Il voyait plu­tôt une entre­prise qui créait des emplois — quelque chose de sur­va­lo­ri­sé par les grands médias à l’é­poque — et peu lui impor­tait la nature des emplois en ques­tion. Conclusion : la réa­li­té n’est pas pré­exis­tante à notre regard. Elle convoque tout un tas de connais­sances, d’ex­pé­riences, d’ou­tils d’a­na­lyse. Ma manière de cadrer, de fil­mer ou de mon­ter n’est pas direc­te­ment ins­pi­rée par le tra­vail de Bourdieu, mais sa fré­quen­ta­tion, ses ana­lyses du moins, m’ont été très utiles pour com­prendre le monde social et les rap­ports de force à l’œuvre dans notre socié­té. Ça m’a beau­coup aidé, même si en 1994, au moment du tour­nage de Pizza Americana, je ne le connais­sais pas encore. J’avais cepen­dant eu l’occasion de décou­vrir son tra­vail de socio­logue cri­tique en pre­mière année de fac de socio­lo­gie dans les années 1980, à Bordeaux.

Lors des der­niers évé­ne­ments (le Brexit, Trump), les médias ont parié sur un résul­tat qui s’est par la suite révé­lé erro­né. Sommes-nous aujourd’hui confron­tés à une faillite des médias vis-à-vis de la popu­la­tion, à une méfiance géné­ra­li­sée à leur endroit ? 

« Comment les gens pour­raient-ils voter pour un can­di­dat prô­nant la décrois­sance éco­no­mique s’ils ne savent pas que ce cou­rant de pen­sée existe ? »

Ça, c’est ce qu’on entend : « Les médias n’auraient plus d’influence. » C’est aus­si ce que veulent nous faire croire les patrons de presse. Ils nous disent : « Regardez, nous n’avons pas ce pou­voir puisque, lors du refe­ren­dum sur le Traité consti­tu­tion­nel euro­péen en 2005, les gens n’ont pas voté pour le oui — que la presse sou­te­nait. Ils n’ont pas non plus voté pour Hillary Clinton, la can­di­date favo­rite des médias aux USA, etc. » Lors de la der­nière élec­tion pré­si­den­tielle amé­ri­caine, les médias n’ont pas for­cé­ment per­du la bataille. Ils ont tout de même réus­si, en déni­grant Bernie Sanders, le can­di­dat le plus à gauche, à écar­ter la seule can­di­da­ture un peu pro­gres­siste. Et l’i­mage de Trump pré­sen­tée comme « can­di­dat anti­sys­tème », c’est une image véhi­cu­lée… par ces mêmes grands médias. Donc atten­tion à ne pas se lais­ser avoir lors­qu’on entend que le sys­tème média­tique n’au­rait plus aucun pou­voir ! Certes, les grands médias n’ont pas la pos­si­bi­li­té de faire élire untel ou untel, mais ils ont tou­jours la pos­si­bi­li­té d’é­car­ter celui ou celle qui ne leur convient pas. C’est même ce qui est arri­vé à Martine Aubry lors de la pri­maire du PS en 2011. Les chaînes de télé­vi­sion et les sta­tions de radio la trou­vaient trop à gauche, sim­ple­ment parce qu’elle était à l’o­ri­gine de la loi sur les 35 heures. Hollande, en revanche, ne leur posait pas de pro­blèmes, il était suf­fi­sam­ment à droite pour eux, tout comme Strauss-Kahn, bien enten­du. Autre exemple : Jean-Luc Mélenchon en 2012, dans les son­dages effec­tués à quelques semaines du 1er tour de la pré­si­den­tielle, était à 15 % des inten­tions de vote, devant Marine Le Pen et François Bayrou. Certains médias comme Libération et son direc­teur de l’é­poque, Nicolas Demorand, qui était pro-Hollande, se sont ser­vis de l’é­pou­van­tail Le Pen pour favo­ri­ser leur pou­lain. Ils ont donc appe­lé les élec­teurs de Mélenchon à voter Hollande dès le 1er tour. Comment ? Ils n’ont pas hési­té à mani­pu­ler un son­dage pour arri­ver à leurs fins. Ils ont fait croire que Le Pen était à 30 % dans les inten­tions de vote pour faire peur aux élec­teurs de Mélenchon et ain­si les pous­ser à « voter utile », en l’oc­cur­rence Hollande. C’est ce qui s’est pas­sé. Mélenchon est des­cen­du à 11 %. Au final, Le Pen n’a fait « que » 18 %. Beaucoup de gens savent à peu près pour qui ils vont voter quelques semaines avant l’élection, alors que trois mois avant, leur choix n’est pas encore défi­ni­tif. À qui se fient-ils pour se déter­mi­ner ? En grande par­tie aux son­dages et à la prime de noto­rié­té qu’ils confèrent.

En fait, il fau­drait inter­dire les son­dages, sauf le der­nier jour de l’élection. C’est seule­ment ce jour-là qu’ils mesureraient quelque chose d’à peu près exis­tant, et qu’ils n’influenceraient pas trop le vote. L’isoloir a été créé pour que les pauvres ne soient pas influen­cés par les riches, les sala­riés par les patrons, les pay­sans par les gros pro­prié­taires ter­riens, lorsqu’ils allaient voter. Aujourd’hui, les son­dages remettent en ques­tion cette indé­pen­dance en fai­sant pres­sion sur nous. Comment les gens pour­raient-ils voter pour un can­di­dat prô­nant la décrois­sance éco­no­mique s’ils ne savent pas que ce cou­rant de pen­sée existe ? Comment peuvent-ils aller voter pour un can­di­dat récla­mant le droit de vote pour les étran­gers et la pos­si­bi­li­té pour eux de se pré­sen­ter aux élec­tions, quand on ne leur dit pas que cela existe dans cer­tains pays, comme l’Équateur ? Comment peuvent-ils ima­gi­ner qu’un gou­ver­ne­ment puisse pra­ti­quer des natio­na­li­sa­tions, alors qu’on ne les informe pas que la Bolivie gou­ver­née par Evo Morales l’a fait ces der­nières années ? Ou encore que l’Argentine de Cristina Kirchner a natio­na­li­sé Repsol, la com­pa­gnie pétro­lière espa­gnole ? En ne met­tant pas en lumière ces expé­riences, ces pos­sibles, nos grands médias orientent de fait le choix des élec­teurs. Ils décident de ce qui est pos­sible et de ce qui ne l’est pas, rédui­sant ain­si l’es­pace des possibles.

Les médias indé­pen­dants, tel Médiapart, tentent pré­ci­sé­ment de don­ner une visi­bi­li­té à ces pos­sibles. Seriez-vous prêt à lais­ser une seconde chance à des jour­na­listes des grands médias pas­sés à des espaces plus cri­tiques, des « repen­tis », à l’ins­tar d’Edwy Plenel ?

Repenti ? À ma connais­sance, Plenel ne s’est jamais repen­ti. Il se garde bien de rap­pe­ler qu’à l’é­poque où il exer­çait de hautes res­pon­sa­bi­li­tés au Monde, il avait, si mes sou­ve­nirs sont bons, confié à un pseu­do-phi­lo­sophe comme BHL le soin de racon­ter dans ce qui se pas­sait en Afghanistan. Il avait propul­sé ce char­la­tan grand repor­ter au Monde alors qu’il exis­tait dans le jour­nal de vrais spé­cia­listes de ces ques­tions. Edwy Plenel ne s’est jamais expli­qué là-des­sus ! De même, je ne l’ai jamais enten­du faire le moindre mea culpa sur le pro­jet d’in­tro­duc­tion du jour­nal Le Monde en bourse, pro­jet dont il était chaud par­tisan, avec Alain Minc et Jean-Marie Colombani. Si vous avez enten­du par­ler d’un mea culpa de Plenel à ce sujet, dites-moi où ! Il a créé un média indé­pen­dant, de qua­li­té : c’est indé­niable. Le pro­blème, c’est la fia­bi­li­té de son fon­dateur, qui n’a jamais fait la moindre auto­cri­tique sur ses éga­re­ments passés.

(Par Cyrille Choupas, pour Ballast)

Certaines figures média­tiques, comme Élise Lucet de France 2, tentent de dénon­cer dans le cadre qui est le leur les pra­tiques des mul­ti­na­tio­nales. Comment voyez-vous ça ? 

Ce que fait Élise Lucet aujourd’hui est plu­tôt bien. Le sou­ci, c’est qu’elle a long­temps été par­ti­sane de l’ordre éta­bli en pré­sen­tant les JT à France 3 et France 2, qui n’ont jamais été par­ti­cu­liè­re­ment révo­lu­tion­naires, c’est le moins que l’on puisse dire… Je ne me sou­viens pas d’a­voir vu Lucet ouvrir un JT par un repor­tage sur un acci­dent du tra­vail mor­tel, par exemple dans le domaine du BTP, où pour­tant ils sont fré­quents. Depuis quelque temps, après avoir aban­don­né la pré­sen­ta­tion du JT, elle ne se com­porte plus comme une mili­tante de l’ordre éta­bli mais comme une dénon­cia­trice de cer­tains abus des pou­voir, en allant inter­pel­ler des diri­geants d’entreprise, etc. C’est en fait le mini­mum syn­di­cal pour quel­qu’un qui se pré­tend jour­na­liste. Il serait inté­res­sant qu’elle ne s’ar­rête pas en si bon che­min et révèle dans son émis­sion « Cash inves­ti­ga­tion » les mani­pu­la­tions com­mises par les grands médias — notam­ment France 2 — pour faire élire cer­tains can­di­dats et en dis­cré­di­ter d’autres. Souvenons-nous de la pro­pa­gande qu’ils ont faite pour Sarkozy à l’é­poque où il était ministre de l’Intérieur. Ou plus tard pour Strauss-Kahn et Hollande. Aujourd’hui pour Macron. Ce serait bien qu’elle enquête sur son propre milieu. On attend un « Cash Investigation » où elle irait inter­pel­ler le direc­teur ou la direc­trice de l’information de France Télévision avec la même pug­na­ci­té qu’elle affiche face à cer­tains diri­geants d’entreprise. Qu’elle leur demande, par exemple, pour­quoi il n’y a pas un seul res­pon­sable de l’information dans le pay­sage audio­vi­suel fran­çais défen­dant une vision du monde com­mu­niste ou mar­xiste, alors que toutes les com­po­santes de droite sont repré­sen­tées. Dans les sphères dans les­quelles évo­lue Lucet, des termes comme « natio­na­li­sa­tion » et « col­lec­ti­vi­sa­tion » sont consi­dé­rés comme des gros mots. Professer ce type d’i­dées, c’est pas­ser pour un fou. Pourtant, on oublie de rap­pe­ler qu’en 1981, Mitterand l’a­vait fait pour les banques fran­çaises. Ça ne se pas­sait pas il y a un siècle. Or aujourd’­hui per­sonne n’ose lan­cer le débat sur une rena­tio­na­li­sa­tion du sec­teur ban­caire français : pour­quoi ? Pour en reve­nir à Élise Lucet, qu’elle aille enquê­ter sur l’absence de cer­tains débats de socié­té sur le petit écran et qu’elle fasse aus­si une sin­cère auto­cri­tique du rôle néfaste qu’elle jouait à l’époque où elle pré­sen­tait le JT. Là, elle com­men­ce­rait à être intéressante…

Élise Lucet a de l’audience. Votre réac­tion n’est-elle pas aus­si le résul­tat d’une forme de « jalou­sie » ? Vos films qui ont fait le plus d’entrées sont Pas vu, pas pris et La socio­lo­gie est un sport de com­bat : ne sont-ils pas des coups d’épée dans l’eau ? Vous consi­dé­rez-vous, face à des per­son­na­li­tés plus « grand public », comme un che­va­lier blanc ?

Bien sûr, j’aimerais que plus de spec­ta­teurs viennent voir nos films parce que ça nous per­met­trait d’avoir plus de moyens pour faire d’autres films — notam­ment d’autres films que les miens. Vendre aus­si nos films à la télé­vi­sion afin d’a­voir plus de res­sources pour en finan­cer d’autres, ce à quoi elle se refuse pour l’instant. Ce n’est pas faute de lui pro­po­ser : peut-être que nos films, selon ses stan­dards, sont mal conçus ? En tout cas, elle n’en veut pas !

Elle ne veut pas de ces films ou elle ne veut pas de vous ?

« Si on mul­ti­plie les coups d’épée et qu’ils se déroulent au même moment, cela peut engen­drer un… raz-de-marée. »

Je pense que c’est de nos films que la télé­vi­sion ne veut pas. Il ne faut pas être para­no ni méga­lo : tous les gens de la télé­vi­sion ne me connaissent pas. Ça fait vingt ans que j’ai quit­té la télé­vi­sion : la plu­part d’entre eux ne savent pas qui je suis. Ils ont peut-être vague­ment enten­du par­ler de mon tra­vail de cri­tique des médias, et encore… Une anec­dote contre­dit peut-être ce que je viens de dire : Les Ânes ont soif, le pre­mier volet de Opération Correa, a été vu par Hélène Risser, la res­pon­sable des docu­men­taires de la chaîne Public Sénat. Pour jus­ti­fier le non-achat du docu­men­taire, elle nous a écrit : « Nous n’al­lons, fina­le­ment, pas prendre le film. En effet, même si la pro­blé­ma­tique nous semble inté­res­sante, le docu­men­taire traite deux angles à la fois, l’at­ti­tude des médias fran­çais et la réus­site éco­no­mique de l’Équateur, ce qui nous semble trop vaste pour un seul film. » Or si Public Sénat, qui passe des choses par­fois inté­res­santes, n’est pas capable de pas­ser ce 52 minutes, ne par­lons même pas des autres chaînes. On aime­rait avoir plus d’au­dience mais ça ne dépend pas que de nous, c’est lié en grande par­tie du sys­tème de dis­tri­bu­tion et de dif­fu­sion des docu­men­taires à la télé­vi­sion et au ciné­ma. Alors oui, on est tou­jours un peu jaloux quand cer­tains ont plus de suc­cès, font plus d’au­dience. Toutefois, je n’envie pas ceux qui tra­vaillent pour la télé­vi­sion car c’est sou­vent au prix d’im­por­tantes conces­sions : pour rien au monde je ne céde­rais ma place ici pour retour­ner tra­vailler pour le petit écran. Fabriquer des films indé­pen­dants et sin­gu­liers, comme on arrive tant bien que mal à le faire avec Annie Gonzalez, Nina Faure et d’autres com­parses, c’est une chance incroya­ble. On béné­fi­cie de peu de moyens, certes, mais on se donne du temps pour réflé­chir et être à même de reve­nir sur nos à prio­ris de départ. Notre mode de fabri­ca­tion est très arti­sa­nal, au sens noble du terme. Mais il est vrai que l’au­dience de nos docu­men­taires est rela­ti­ve­ment limi­tée, même si pas mal de jeunes gens découvrent notre tra­vail sur Internet.

Transformer le pou­voir média­tique : cela doit-il selon vous se faire de l’intérieur ou plu­tôt de l’extérieur, quitte à se cou­per de toute une par­tie de la population ?

Vous par­liez de coups d’épée dans l’eau. Si on mul­ti­plie les coups d’épée et qu’ils se déroulent au même moment, cela peut engen­drer un… raz-de-marée. Il faut savoir syn­chro­ni­ser les coups en ques­tion. Ça, ce n’est pas facile.

Justement, il existe de plus en plus de médias alter­na­tifs qui se créent…

Comme l’a expli­qué François Ruffin, il n’existe pas de médias réel­le­ment alter­na­tifs en France. On aura des médias alter­na­tifs lors­qu’ils repré­sen­te­ront une véri­table alter­na­tive aux médias domi­nants. Et, ce n’est pour l’instant pas le cas. FakirCQFDLà-bas si j’y suis, Mediapart, Arrêt sur images, L’HumanitéLa CroixLe Monde diplo­ma­tiqueSilenceLa Décroissance ou Ballast ne consti­tuent pas une alter­na­tive aux médias domi­nants. Ce sont des médias indé­pen­dants, ce qui n’est déjà pas mal, mais pas des médias alter­na­tifs. Où voyez-vous des médias indé­pen­dants qui seraient les équi­va­lents de TF1, France 2, RTL ou France Inter ?

Mais de plus en plus de per­sonnes se dirigent vers l’information sur Internet…

Oui, mais que vont-elles voir sur Internet — les jeunes notam­ment ? Ils vont voir ce qu’on voit déjà sur à la télé­vi­sion (des pro­grammes de télé­réa­li­té), les vidéos de ceux qui aspirent à faire de la télé ou de la scène (les Youtubeurs) ou bien des artistes indé­pen­dants comme PNL. Mais est-ce que PNL repré­sente une infor­ma­tion alter­na­tive ? D’un point de vue musi­cal, PNL n’est pas for­cé­ment quelque chose d’i­nin­té­res­sant, mais les repré­sen­ta­tions du monde relayées par les clips de PNL sont de sacrés cli­chés. On retrouve sou­vent les mêmes images cari­ca­tu­rales que celles véhi­cu­lées par les grands médias.

(Par Cyrille Choupas, pour Ballast)

Cette alter­na­tive est-elle pos­sible ? 

Sur le papier, oui. On peut conce­voir des médias de masse qui raconteraient ce qui se passe réel­le­ment dans notre socié­té : les rap­ports de force, la lutte de classes, les rela­tions de domi­na­tion à l’œuvre dans toute une série de domaines… Idéalement, des chaînes publiques, indé­pen­dantes du pou­voir poli­tique et éco­no­miques, vues par des mil­lions de per­sonnes, feraient ce bou­lot dans des émis­sions d’in­for­ma­tion comme dans des émis­sions de varié­tés, dans les séries ou les télé­films. On ne s’in­ter­di­rait pas d’ou­vrir un JT par un acci­dent du tra­vail : pour­quoi cet ouvrier est-il tom­bé d’un écha­fau­dage sur un chan­tier de BTP ? qui est res­pon­sable de sa mort ? que fait donc le gou­ver­ne­ment pour que ça ne se repro­duise pas ? On pour­rait ouvrir une rubrique « Délinquance finan­cière » ou « Banditisme en col blanc » aus­si régu­lière que celle des faits divers. Or, c’est le genre de choses qu’on n’est pas près de voir dans un média tra­di­tion­nel. 

Sans pou­voir et sans argent, on fait comment ?

« Il ne faut pas se leur­rer : sur Internet, ceux qui ont le plus d’audience, ce ne sont pas les dis­si­dents. On y retrouve les mêmes posi­tions de domi­na­tion que dans les médias tra­di­tion­nels. »

La solu­tion que je pré­co­nise va paraître coer­ci­tive : pour per­mettre à d’autres sons de cloche de s’ex­pri­mer, il faut limi­ter l’influence des médias qui véhi­culent des idées reçues. On tien­dra compte aus­si de la pro­pa­gande néo­li­bé­rale et/ou néo­sé­cu­ri­taire qui passe par les pro­grammes de fic­tion ou par la télé-réa­li­té : « Attention, cette fic­tion pré­sente les phé­no­mènes de cri­mi­na­li­té comme indé­pen­dants des pro­blèmes sociaux, c’est une contre-véri­té. » Ou encore : « Attention, ce pro­gramme de télé-réa­li­té pro­meut l’ul­tra-indi­vidualisme et la loi de la jungle : il est conforme au sys­tème de valeur du capi­talisme sau­vage. » Aussi, je serais d’a­vis qu’on dise à ceux qui matraquent les mêmes idées depuis dix, vingt ou trente ans : « Stop, tai­sez-vous ! TF1, c’est fini. M6, France 2, RTL, France Inter… Dorénavant, on va per­mettre à d’autres visions du monde, à des opi­nions dis­si­dentes, à des points de vues non-ortho­doxes de s’ex­pri­mer. » Les médias indé­pen­dants pren­dront la place des grands médias actuels pen­dant une dizaine ou une quin­zaine d’an­nées, le temps de rat­tra­per leur retard. Nous lais­se­rons alors la place à d’autres voix, celles qui sont inau­dibles. C’est seule­ment une fois qu’elles auront été enten­dues que l’on auto­ri­se­ra le retour de ceux qui nous asphyxient depuis des années, nous « pompent l’air », que l’on auto­ri­se­ra à nou­veau TF1, France 2, Canal+, France Inter à reprendre leurs émis­sions. Même les clips de PNL seront ré-auto­ri­sés ! (rires) Mais dans un pre­mier temps : stop aux repré­sen­ta­tions domi­nantes. Voilà ma pro­po­si­tion. Cela peut paraître irréa­liste, mais ce n’est pas grave. Peut-être que, dans un futur proche, des cir­cons­tances poli­tiques et his­to­riques per­met­tront l’a­dop­tion d’une telle poli­tique de régu­la­tion média­tique. Des per­sonnes arri­ve­ront peut-être au pou­voir qui régu­le­ront le spectre audio­vi­suel ain­si que le Web, afin d’é­vi­ter que les puis­sants n’im­posent leurs points de vue. Parce ce qu’il ne faut pas se leur­rer : sur Internet, ceux qui ont le plus d’audience, ce ne sont pas les dis­si­dents. On y retrouve les mêmes posi­tions de domi­na­tion que dans les médias traditionnels.

Pensez-vous que la fic­tion peut avoir le même pou­voir de contre-image que le docu­men­taire ? Comme ça pour­rait être le cas de Moi, Daniel Blake de Ken Loach ?

Je suis plu­tôt pes­si­miste là-des­sus. Il me semble que l’on cherche trop sou­vent à vivre par pro­cu­ra­tion, en tant que spec­ta­teurs — y com­pris dans mes films, d’ailleurs — des choses qu’on ne peut pas vivre dans la vraie vie. Après avoir vu un film irri­gué d’un dis­cours social, on se dira « Super, j’ai com­pa­ti au sort de ces ouvriers anglais » ou bien « Je me suis ven­gé de ces salauds de capi­ta­listes grâce à la famille Klur et à Ruffin dans Merci patron ! ». Mais est-ce qu’en sor­tant de la salle de ciné­ma, on va prendre des déci­sions radi­cales dans notre vie ? Dans quelle mesure n’a t‑on pas ten­dance, dans notre monde mar­chand, dans notre socié­té de sur­con­som­ma­tion, à être aus­si des consom­ma­teurs de films « de gauche », de pro­duc­tions enga­gées ? Le spec­ta­teur-consom­ma­teur de nos films peut pas­ser deux heures au ciné­ma puis emprun­ter dans la fou­lée un taxi low coast type Uber et ren­trer chez lui sans pro­blème — soit être en contra­dic­tion totale avec les valeurs qu’il est cen­sé avoir par­ta­gées pen­dant deux heures devant un écran.

Si vous pen­sez de cette manière, à quoi peuvent ser­vir vos films ?

J’espère qu’ils contri­buent à fabri­quer un spec­ta­teur pas trop pas­sif, un spec­ta­teur qui est incité à exer­cer son esprit cri­tique, y com­pris à l’é­gard de nos réa­li­sa­tions. Je n’en suis pas cer­tain mais je l’espère. Ces films peuvent aus­si per­mettre de se sen­tir moins seuls. Après avoir vu Attention dan­ger tra­vail et Volem rien foutre al Pais, cer­taines per­sonnes se sont dit : « Je ne suis pas com­plè­te­ment fou d’i­ma­gi­ner les choses ain­si. » Ces films ont bou­le­ver­sé la vie de cer­tains spec­ta­teurs. Ça leur a don­né des argu­ments pour rompre avec le sala­riat et la socié­té de consom­ma­tion, quelque chose de pas tou­jours facile à défendre devant leurs proches, leurs amis, leur famille… Dans une période de chô­mage éle­vé, cla­mer haut et fort « Je veux déser­ter le sala­riat » ou « Je ne veux plus tra­vailler car je n’ai plus envie de perdre ma vie à la gagner », ça peut être com­pli­qué. Ces deux films ont per­mis d’argumenter et géné­ré ain­si un effet libé­ra­teur. Ils pro­po­saient ce qui man­quait à cer­taines per­sonnes pour sau­ter le pas et refaire leur vie ! Est-ce que ce chan­ge­ment de vie s’est avé­ré sub­ver­sif ou révo­lu­tion­naire ? Je n’en sais rien, mais les films peuvent par­fois chan­ger le monde.

(Par Cyrille Choupas, pour Ballast)

Peu à peu, dans votre fil­mo­gra­phie, vous dis­pa­rais­sez de l’image : on a plu­sieurs points de vue qui ne sont plus binaires (les gen­tils d’un côté, les méchants de l’autre). Dans On revient de loin, on a l’impression que vous jouez un per­son­nage… Est-ce parce que vous n’assumez pas votre posi­tion pro-Corréa ? Qu’en est-il, d’ailleurs, de votre pen­sée poli­tique : Nina Faure serait liber­taire et vous étatiste ?

En réa­li­té, la ver­sion finale de On revient de loin cari­ca­ture un peu nos posi­tions et ce, pour les besoins scé­na­ris­tiques du film (qui est aus­si un spec­tacle). Elles ne sont pas tou­jours fidèles à ce que nous pen­sions réel­le­ment au moment du tour­nage ; nous sommes donc des per­son­nages. Les docu­men­taires s’écrivent en grande par­tie au mon­tage. Le tour­nage n’est qu’une phase, et pas for­cé­ment la plus impor­tante. Dans les rushs, on s’aperçoit que j’é­tais par­fois plus cri­tique que Nina Faure, notam­ment en ce qui concerne les rela­tions de Correa avec le peuple : il a un rap­port au peuple qui me sem­blait un peu pro­blé­ma­tique dans la mesure où il a esti­mé, une fois élu par 57 % des élec­teurs au pre­mier tour en 2013, qu’il n’avait peut-être pas de compte à rendre, notam­ment à ceux qui, du côté des orga­ni­sa­tion sociales ou des syn­di­cats, contes­taient sa poli­tique. Cette réflexion que j’ai eu sur place à l’é­poque du tour­nage, nous l’avons gom­mé au mon­tage, avec les mon­teurs, on s’est dit qu’on allait tirer la posi­tion de Nina Faure vers une cer­taine défiance à l’é­gard de la poli­tique de Correa et accen­tuer chez moi le dis­cours pro-Correa, car ce n’é­tait pas trop cohé­rent avec le per­son­nage plu­tôt pro-Correa que j’in­carne (tan­dis que Nina Faure appa­raît comme plus scep­tique, voire même car­ré­ment hos­tile à la figure d’homme pro­vi­den­tiel). Ce que vous voyez, c’est un spec­tacle, pas un expo­sé didac­tique — mais il faut tout de même que les per­son­nages aient des pro­prié­tés cohé­rentes du début à la fin. Notre point de vue per­son­nel au final n’a pas grande impor­tance ; ce qui importe, c’est la jus­tesse de ce regard à deux, et non l’exac­ti­tude. Il nous semble que nous res­ti­tuons la réa­li­té de notre par­cours par ce biais. Néanmoins, le point de vue des réa­li­sa­teurs du film est per­cep­tible : en convo­quant untel ou untel pro­ta­go­niste dans le film, en fil­mant et rete­nant telle ou telle séquence au mon­tage (et pas telle autre), nous déli­mi­tons l’es­pace de la discussion.

« Est-ce rétro­grade que de pen­ser que les PME à taille humaine, ne pra­ti­quant pas for­cé­ment les cadences infer­nales, pour­raient être des exemples à suivre ? »

Nous disons impli­ci­te­ment « Voilà, d’a­près nous, ce sur quoi il peut y avoir débat, ce sur quoi la cri­tique nous semble per­ti­nente ». Mais ce qui nous sem­blait le plus impor­tant, c’est que le spec­ta­teur puisse navi­guer entre dif­fé­rents points de vue, car il n’y a pas que ceux por­tés par nos deux per­son­nages dans le film. À vous, spec­ta­teurs, de vous débrouiller avec tout cela. Nous avons com­mis une erreur tou­te­fois : nous avons don­né la parole, sans la décons­truire, à des repré­sen­tants de com­mu­nau­tés indi­gènes véhi­cu­lant quelques cli­chés sur le mode de vie amé­rin­dien, sur l’as­pi­ra­tion à la vie dans la nature, etc. Or ça ne devrait pas être notre bou­lot de les repro­duire. Quand un spec­ta­teur va voir un film, les idées reçues sont déjà dans sa tête au moment où démarre la pro­jec­tion : on essaie de les décons­truire ; mais là, nous n’a­vons pas réus­si… Sur cette ques­tion des indi­gènes et de l’extractivisme, on a repro­duit le dis­cours domi­nant de l’indigène proche de la Pachamama, chas­sant et pêchant pour se nour­rir… Malheureusement, tout autre dis­cours sur le monde indien est inau­dible dans le film. L’indigène devient for­cé­ment le gen­til, la vic­time, tan­dis que le gou­ver­ne­ment de Correa, qui accorde des conces­sions à des com­pa­gnies minières sur leurs ter­ri­toires, repré­sentent le méchant, le bour­reau. Certes cette vision de l’« indi­gène-Pachamama » cor­res­pond à un mode de vie qui existe encore dans cer­tains coins d’Amazonie, mais il est ultra-mino­ri­taire. La plu­part des indi­gènes équa­to­riens — là-bas, on dit « indi­gène » car « indien » est un terme péjo­ra­tif — uti­lisent des télé­phone por­tables, aspirent à avoir de l’élec­tri­ci­té 24 heures sur 24, etc. Il nous arrive de ne pas être bons dans la contre-pro­pa­gande. (rires)

Il y a quelques semaines, des pro­pos du réa­li­sa­teur liber­taire Yannis Youlountas ont fait polé­mique autour de votre nou­veau film sur Jean Lassalle, Un ber­ger à l’Élysée ? Vous sem­blez pré­sen­ter le dépu­té comme por­té par des idées révo­lu­tion­naires, de « gauche », comme le tenant d’une com­mon decen­cy popu­laire qui défie le sys­tème. Youlountas assure que Lassalle est « un réac­tion­naire », un imposteur…

Jean Lassalle n’est pas un réac­tion­naire au sens « retour à des valeurs rétro­grades », plu­tôt un conser­va­teur. Conservateur dans la mesure où cet ancien ber­ger, ce fils de petit pay­san pyré­néen, veut conser­ver en l’état un cer­tain modèle de pro­duc­tion, celui, pour sim­pli­fier, de cer­tains pay­sans de moyenne mon­tagne, des petites ou moyennes exploi­ta­tions agri­coles comme celle que dirige son frère Julien, éle­veur de bre­bis et pro­duc­teur de fro­mages AOP Ossau-Iraty. Lassalle milite aus­si pour que les ser­vices publics, notam­ment la mater­ni­té d’Oloron-Sainte-Marie, ne ferment pas. Même chose pour une gen­dar­me­rie de mon­tagne. Enfin, il a effec­tué une grève de la faim de 39 jours pour évi­ter qu’une usine de la val­lée d’Aspe ne soit délo­ca­li­sée. Est-ce rétro­grade que de se battre pour le main­tien de l’activité au pays, sur des terres par­fois dévas­tés par l’exode rural ? Est-ce rétro­grade que de pen­ser que les PME à taille humaine, ne pra­ti­quant pas for­cé­ment les cadences infer­nales, pour­raient être des exemples à suivre ? Il n’est pas inutile de se poser la ques­tion, me semble t‑il. Dans cer­taines cir­cons­tances his­to­riques, on peut pen­ser que ce conser­va­tisme-là est moins nui­sible voire plus révo­lu­tion­naire que la moder­ni­té van­tée par Macron et Cie. Mais tout ce que je raconte là devrait figu­rer dans le film Un ber­ger à l’Élysée ?, coréa­li­sé par Philippe Lespinasse. Ou alors c’est que nous avons raté notre coup.


Toutes les pho­to­gra­phies sont de Cyrille Choupas, pour Ballast.


  1. René Audran.
  2. Georges Besse.

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