BALLAST | Cartouches (7)
10384
single,single-post,postid-10384,single-format-standard,ajax_fade,page_not_loaded,,side_area_uncovered_from_content,qode_popup_menu_push_text_right,qode-child-theme-ver-1.0.0,qode-theme-ver-10.0,wpb-js-composer js-comp-ver-4.12,vc_responsive
 

Cartouches (7)

FacebookTwitterGoogle+PrintFriendlyPinterestFacebook MessengerFlipboardPocketEmail

Des caissières de la grande distribution, une machine à coudre Singer et des paramilitaires, le front espagnol en proie à tous les rêves, des monstres et des crises épileptiques, l’économie enfin jubilatoire, le ramassage des poubelles en commune libertaire, les chants des femmes sénégalaises, Amilcar Cabral assassiné un jour de 1973, des cadences volontaires et la Commune au fil des mythes : nos chroniques du mois de février.


 Encaisser ! — Enquête en immersion dans la grande distribution, de Marlène Benquet

Ce livre se présente comme une contribution à la sociologie du monde du travail, mais c’est aussi l’ethnographie — l’étude des us, mœurs et coutumes — passionnante du monde de la grande distribution, à travers l’exemple du groupe Batax (pseudonyme d’une marque française très connue). Dans la lignée de certains travaux, comme ceux du sociologue britannique Michael Burawoy (dont l’ouvrage Produire le consentement a été récemment traduit en français), cette étude cherche à comprendre les formes actuelles de l’obtention de la participation, passive ou active, des salariés à la réalisation du profit de l’entreprise dans un nouveau contexte de travail (le service), avec de nouvelles formes de précarité — qui concernent notamment les femmes. L’ethnographie se divise en trois volets : le monde des ressources humaines (« Tout en haut : les professionnels de l’obtention du travail ») ; celui des caissières (« Tout en bas, les magasins ») ; l’organisation syndicale Force Ouvrière (« Sur le côté : les organisations syndicales »). Cette tripartition permet au lecteur une appréhension à la fois détaillée et globale du fonctionnement du monde de la grande distribution. La démarche marxiste de l’ouvrage, qui allie sociologie et analyse économique (puisqu’il s’agit d’étudier la domination comme moyen d’obtention du profit), la richesse de l’enquête ethnographique, le choix d’une écriture qui alterne description micro et analyse macrosociologique font d’Encaisser ! un ouvrage à la fois extrêmement stimulant et accessible. Et, de fait, militant : pointer les mécanismes d’acceptation de la domination capitaliste, c’est permettre une prise de conscience et pousser à réfléchir aux nouveaux moyens de susciter une révolte victorieuse, des « damnées de la caisse » comme des autres. [L.V.]

Éditions La Découverte, 2015

 Popa Singer, de René Depestre

René Depestre est un nom qui résonne tout particulièrement dans la belle constellation des poètes de la négritude : le jeune Haïtien né en 1926 dut s’exiler de son pays en pleine dictature de Papa Doc. Il fit alors le choix de rejoindre Che Guevara et l’aventure cubaine dont il s’éloignera dans les années 1970. Le poète nous donne là un étrange roman à clef, surréaliste et drôlatique. Une maman haïtienne à « l’identité rhizomatique » se voit possédée par l’esprit du poète viennois Hugo von Hoffmannstahl suite à l’achat d’une machine à coudre Singer. L’étrange sagesse que l’esprit loa communique ainsi à son cheval de mère lui permet de commenter l’Histoire en marche. Malgré les arrestations ubuesques, les premiers autodafés, les pelotons d’exécution, elle continue de vouloir que la politique soit « l’art de mettre chaque sujet de l’espèce en accord fraternel avec les tremblements de la vie ». Tandis que la cruauté se déchaîne dans l’île, en proie aux machinations des milices paramilitaires (ces « tontons macoutes » de sinistre mémoire), elle affirme tranquillement que « devant la rage d’iniquité des maîtres du monde, vaincre le grand mécanisme denté de l’Histoire, c’est être capable de réunir librement, à la même table familiale, une belle-fille juive et un gendre palestinien, qui s’accordent pour célébrer la poésie d’une mère haïtienne au nom à tiroirs de Popa Singer von Hoffmannstahl ». Ici, le merveilleux dit la tragédie. Le fils prodigue de Popa Singer, un temps protégé par son statut de poète, s’éloigne à son tour de l’île, promettant de rester toujours debout, sur le qui-vive face à la barbarie. Dans cette ode à la liberté mais aussi à la sagesse maternelle, c’est avec tous ses « outillages d’Ilîen de la Caraïbe », à la parole somptueuse et à l’imaginaire plantureux, que Depestre nous convie au ressouvenir d’« une course éperdue à la mer libre », portée par « le plancton merveilleux des enfances qui protègent l’état de poésie des icebergs meurtriers de la haine et de la barbarie… » [A.B.]

Éditions Zulma, 2016

Le Bref été de l’anarchie — La vie et la mort de Buenaventura Durruti, de Hans Magnus Enzensberger

« Bonne aventure » : dès sa naissance, l’anarchiste Durruti voyait s’ouvrir un chemin vers le champ des possibles. Il y chemina allègrement, avec pour mire des convictions, des idéaux et des principes — car avant d’être un chef de colonne sur le front d’Aragon, « cet ouvrier métallurgiste a dès sa petite jeunesse lutté pour la révolution. Il est monté sur les barricades, a attaqué des banques, lancé des bombes, enlevé des juges. Il a été trois fois condamné à mort : en Espagne, au Chili et en Argentine. Il a passé par d’innombrables prisons et a été expulsé de huit pays. » C’est à l’aune de ce destin hors du commun que l’auteur considère que le collage de divers documents, choisis et juxtaposés par ses soins, donne à son livre un statut de « roman ». Il décompose et isole les chapitres importants de la vie de Durruti, se permettant seulement une glose introductive à chaque chapitre. Sur cette toile, il dépose des coups de pinceau nerveux sous la forme de témoignages, écrits, extraits de reportages, récits, articles de journaux, entretiens, discours, tracts, brochures, documents historiques — sans hésiter à faire jouer certaines contradictions. Le tableau terminé offre au lecteur le recul nécessaire pour apprécier les formes et les couleurs du réel dans sa complexité. Ce procédé narratif exigeant montre que si Durruti attire la lumière de la légende, c’est que tout un théâtre d’ombres s’activait autour et avec lui pour un communisme libertaire, dans une Espagne d’abord monarchique, puis républicaine et enfin menacée par le fascisme. Le lecteur y trouvera un éclairage sur la lâcheté des démocraties libérales face à ce dernier, montant, mais aussi celui de l’agenda soviétique qui s’imposa contre la révolution. Il disposera d’un guide de l’ensemble des moyens d’action révolutionnaires (éducation, action directe, expérimentation, association, insurrection…) mobilisables. Il débusquera des pistes pour mener de concert une guerre et une révolution, dans une dialectique entre principes et pratique. Il aiguisera sa lecture des enjeux et des actions les plus propices à étendre la conscience et la discipline anarchiste. Enfin, ce livre désigne un de ses héros obscurs d’une antihistoire prolétarienne des vaincus dans laquelle prennent place Makhno, Victor Serge et Voline. C’est donc en toute connaissance de cause qu’il est conseillé de lire Le Bref été de l’anarchie pour que le prochain dure plus d’une saison. [T.M.]

Éditions Gallimard, 1975

 L’Ascension du Haut Mal, de David B

La plume de David B est une parole à part, langue trouée de la conscience à l’encre de Chine. Encre noire. Lignes tantôt liquides, tantôt épaisses, taches qui noient sans relâche les mots pour assumer la nécessité de l’image et illustrer les néants du vocabulaire – si limité quand il s’agit de parler de l’espace noué de l’existence. L’Ascension du Haut Mal paraît en six tomes de bande dessinée, de 1996 à 2003, et il n’y avait, à l’époque, que les éditions de l’Association capables d’accueillir la liberté d’un tel lexique graphique. Du noir et du blanc, forcément. C’est Goya qui disserte à la plume, sur des centaines de pages, de son Sommeil de la raison. Le Haut mal, cet ancien terme qui désigne l’épilepsie, est la maladie qui touche le grand frère de l’auteur. Récit autobiographique, giflant l’enfance dans le monde adulte, au sein d’une famille française des années 1970 qui tenta tous les chemins possibles pour accompagner et soigner le frère foudroyé, d’année en année, par de violentes crises. Médecins irresponsables, cliniques, centres d’accueil, médecines alternatives et lente ostracisation. David B croque lucidement le spectacle de la médiocrité – la sienne comme celles des autres – en ajoutant la dose de monstres et de merveilles qui furent ses inspirations pour lire le monde, à travers les livres, l’Histoire et la Seconde Guerre de ses grands-parents. Une maladie trop encombrante noyée dans l’abomination d’un monde normal. Un recueil rassemblant les six tomes a paru en 2011. On aura peine, après une telle lecture, à entendre un Finkielkraut asséner publiquement qu’il serait insultant pour la littérature que la bande dessinée ne reste pas à sa place d’art mineur. Après avoir fermé le Haut Mal dessiné par David B, de telles affirmations paraissent bien étroites ; la meilleure des réponses sera un grand silence. [M.M.]

Éditions de L’Association, 2011

 Nos mythologies économiques, de Éloi Laurent

livre_affiche_477

Petit manuel de survie au lavage de cerveau économique qui permet à vos voisins de trouver tout à fait normal que l’on gère les finances publiques comme un compte en banque privé : alors que, justement, un État peut vivre en déficit, si l’on se souvient tout simplement qu’il présente des différences fondamentales par rapport à tout autre acteur économique. Par exemple ? La durabilité (non, les États ne risquent pas de faire faillite, puisqu’ils établissent les règles du jeu qui permettent de créer l’argent qui permet de les renflouer…) ; la capacité de lever l’impôt (contrairement à votre fabricant de shampoing). Dès lors, comprendre à quel point une mythologie qui se présente sous les atours de la science économique s’est substituée à toute réflexion de bon sens, c’est reprendre le pouvoir sur celui-ci, dénier aux gouvernants le droit d’arguer sans cesse de leur impuissance pour masquer leur incompétence, affirmer la pérennité de la puissance publique, qui n’est jamais que la puissance que le peuple se confère à lui-même quand il veut bien se souvenir qu’il peut être libre. Car, non, les marchés n’obligent pas les gouvernements ; ce sont bien eux qui s’y soumettent, au nom d’une servitude volontaire qui masque l’éternel appât du gain sous le vocable de mondialisation forcée. Véritable plaidoyer pour une économie au service de l’homme, dans la lignée de l’économiste indien Amartya Sen, ce petit livre déconstruit aussi le terrible mythe selon lequel « On ne pourrait pas accueillir toute la misère du monde » —, en démontrant que les flux migratoires ne constituent en rien une menace pour nos niveaux de vie (quand c’est bien plutôt l’incurie des politiques sociales et d’accueil qu’il faut interroger sur ce sujet). Une dernière partie s’attache à la compatibilité de la transition écologique et de la politique de lutte contre les inégalités. Quinze exemples jubilatoires qui démontrent la possibilité de récuser le discours néolibéral en toute simplicité. Ancré dans l’actualité, ce texte est particulièrement recommandé aux profanes qui chercheraient désespérément un livre à la fois compréhensible, argumenté et engagé. [A.B.]

Éditions Les Liens qui libèrent, 2016

La Commune libre de Saint-Martin, de Jean-François Aupetitgendre

À quoi ressemblerait un village libertaire dans la France d’aujourd’hui ? Peut-être à la commune libre de Saint-Martin. La mairie est devenue le Centre communal d’autogestion ; les parcs se sont transformés en potagers communaux ; on mange à la cantine à prix libre ou à la brasserie communale ; enfants et adultes fréquentent ensemble l’école du village ; on répare sa voiture et sa machine à laver dans les ateliers collectivisés ; les banques sont sous contrôle des habitants ; les flics sont devenus des travailleurs sociaux ; l’entretien de la rivière et la justice sont devenus l’affaire de tous… Depuis qu’un historien, qui s’est découvert anarchiste en inspectant les archives locales, a remporté les élections municipales, la routine a laissé sa place à d’incessants débats : comment on s’organise sans chef à 5 000 personnes ? Qui doit ramasser les ordures et balayer les rues ? Comment motiver les gens à travailler pour le bien commun autrement qu’avec un salaire ou la contrainte ? Comment éviter la répression étatique et lui faire face ? Que faire en cas de vol ou de tensions communautaires ? Idées émancipatrices et propos réactionnaires s’affrontent sur la place du village, au bistro ou au conseil communal. En refermant ce livre, on aimerait se convaincre qu’il ne s’agit pas d’un roman, et que la Commune libre existe autre part que dans l’imagination de son auteur. Un style qui ne roule pas des mécaniques et des dialogues qui mettent en scène les arguments classiques des défenseurs du statu quo et leurs objections : ce bouquin est un cheval de Troie libertaire capable de s’infiltrer en douceur dans les forteresses marchandes et autoritaires que nous avons dressées autour de nos imaginaires. [E.D.]

Éditions Libertaires, 2012

☰ Les Bouts de bois de Dieu, de Ousmane Sembène 

Octobre 1947. 20 000 cheminots sénégalais se mettent en grève pour réclamer les mêmes droits et traitements que leurs homologues blancs. Cet événement majeur, décrit comme étant la première grève de toute l’histoire coloniale, durera cinq mois et dix jours. D’aucuns diront que ce fut l’événement annonciateur de la décolonisation. Cent-cinquante-et-un jours de heurts et d’oppression. De famine, aussi. Le pouvoir des autorités coloniales — qui ne semble connaître aucune limite — met tous les moyens en œuvre afin de briser le mouvement : de l’interdiction dictée aux épiciers de vendre des denrées à crédit aux grévistes jusqu’aux coupures de l’alimentation en eau courante de quartiers entiers. Dix ans après, l’auteur nous plonge au cœur de la puissance de cet événement où les doutes côtoient la persévérance et la misère la solidarité. Qui est Ousmane Sembène ? Mobilisé par l’armée française en 1942 pour devenir tirailleur sénégalais, docker à Marseille en 1946 – il publiera en 1956 son premier roman, Le Docker noir —, militant contre la guerre en Indochine et pour l’indépendance de l’Algérie, il repart pour l’Afrique en 1960, à l’indépendance du Sénégal. Il nous tarde, après la lecture de ce roman, de découvrir ses nombreuses autres œuvres ; il réalisera aussi plusieurs longs-métrages, dont certains seront primés. Dans les présentes pages, c’est le train de la ligne Dakar-Bamako — « La Fumée de la savane »  — qui constitue le sujet de tous les enjeux de ce récit. Mais les femmes des grévistes en sont les premiers rôles ; on assiste au déploiement de leur force au fil des lignes… Et ce sont elles qui restent lorsque l’on referme le livre, le bruit de leurs pas et leur chant à l’oreille. [C.G.]

Éditions Le Livre Contemporain, 1960

☰ Amilcar Cabral, recueil de textes

Il n’est pas encore minuit quand Amilcar Cabral et sa femme rentrent d’une soirée dansante, à bord de leur Volkswagen, ce samedi 20 janvier 1973. Au moment de se garer, des hommes sortent d’une jeep du Parti — le sien. Le ton monte. Ordre est donné d’attacher le leader révolutionnaire. Il refuse et fait savoir qu’il aime mieux mourir ; une balle l’atteint au foie. Il s’écroule, prononce le nom de celle qu’il aime puis dit à ses assassins qu’il est encore temps de « discuter ». Une rafale de AK-47 se charge de mettre fin à l’échange. Il était dans sa 49e année ; il ne connaîtra pas l’indépendance de son pays, la Guinée-Bissau, pour laquelle il combattait depuis deux décennies : elle sera proclamée huit mois plus tard. Fils d’instituteur et ingénieur agronome, Cabral avait créé le PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert) en 1956 — l’Indochine avait remporté sa lutte contre l’Empire français et l’Algérie lui emboîtait le pas depuis deux ans. On peine à trouver les écrits, épuisés, du guérillero socialiste : saluons donc les éditions suisses CETIM (Centre Europe-Tiers Monde) pour leur travail. Leurs recueils, synthétiques et visant le grand public, rappellent le noyau dur de ces paroles enfouies (elles ont également publié, dans leur collection « Pensées d’hier pour demain », des textes du Burkinabè Joseph Ki-Zerbo ou du Tanzanien Julius Nyerere). Moins de cent pages, et quelques lignes de force : l’unité dans la lutte. La lutte entendue comme « condition normale de tous les êtres vivants ». Mais si Cabral a étudié le marxisme, il n’en prend pas moins vis-à-vis de ce dernier certaines distances, au regard du contexte africain : la notion de « classe » n’est pas univoque et l’histoire des hommes ne lui est pas entièrement réductible – lorsque Marx et Engels font savoir que « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte de classes », Cabral répond qu’il existe des sociétés africaines qui ne peuvent être lues sous le prisme classiste et qu’il serait impensable de leur dénier leur réalité historique ; l’idée marxiste selon laquelle l’impérialisme pourrait, dialectiquement, c’est-à-dire en résolvant par quelque processus de synthèse les contradictions en présence, accélérer certains cycles de développement (passer de la féodalité au capitalisme qui, plus ou moins mécaniquement, conduira au communisme), lui semble un peu courte. La lutte proposée par Amilcar Cabral — qui, face à l’occupant portugais, n’hésita pas à promouvoir les armes — doit s’entendre dans une perspective de progrès plus que dans un « retour aux sources » crispé et aveugle : sa lutte, fondée sur les principes démocratiques, « exige la mobilisation et l’organisation d’une majorité significative de la population, l’unité politique et morale des diverses catégories sociales, la liquidation progressive des restes de la mentalité tribale et féodale, le refus des règles et des tabous sociaux et religieux incompatibles avec le caractère rationnel et national du mouvement libérateur ». Une lutte qui, en contestant au colon le pouvoir qu’il exerce, le grandit et l’émancipe en même temps : le colon libéré accède enfin à l’humanité. [E.C.]

Éditions CETIM, 2013

 Produire le consentement, de Michael Burawoy

Trente-six ans après sa parution, voici enfin traduit en français un ouvrage de référence dans la sociologie du travail. Ce livre pose une question à rebours du sens commun : pourquoi les ouvriers travaillent-ils aussi dur ? Question pour le moins étrange dans une littérature dominante qui, depuis les années 1930, était engoncée dans l’étude de « l’organisation scientifique du travail ». Les hypothèses théoriques et psychologiques liées aux ouvriers et la « culture d’entreprise » n’avaient comme objectifs que la rentabilité et la productivité. La question n’a pas perdu de sa pertinence. Burawoy, ethnographe d’obédience marxiste, fait un travail de terrain approfondi comme ouvrier spécialisé dans une usine de pièces de moteur, dans la banlieue de Chicago, durant un an. En renversant le paradigme des théories dominantes, il n’en fait pas seulement une critique, mais met à jour ce qu’il appelle le making out. Sorte de jeu, de challenge que s’imposent les travailleurs afin d’atteindre un objectif de production plus élevé que l’objectif standard et, ce faisant, augmenter leur salaire. Ce qui implique une transformation des rapports sociaux et des conditions de travail. Ce making out comme rapport de force, marge de manœuvre, autonomie, recherche de satisfaction, est au final bien accepté par la direction : « Dans le cas où il est institutionnalisé, le jeu devient une fin en soi […], tant que les ouvriers sont insérés dans un jeu qui engage leur rapport à la machine, ils acceptent leur subordination au procès de production. » Cet ouvrage savant, d’une grande limpidité, est loin de porter un regard noir et pessimiste sur la condition ouvrière : certes, il œuvre à une description analytique de la « servitude volontaire », mais sans se dérober aux conséquences politiques qu’il faut tirer lorsque l’on s’insère dans le grand mouvement de l’émancipation. Mentionnons également une postface particulièrement roborative – et indispensable à lire pour qui veut saisir l’essence du livre. Burawoy y fait un retour critique, trente ans plus tard : sorte de making of d’une étude sociologique engagée, pointant les limites et ouvrant sur de nouvelles perspectives. [J.C.]

Éditions La Ville brûle, 2015

☰ Paris, bivouac des révolutions — La Commune de 1871, de Robert Tombs 

Robert Tombs est sans doute le plus éminent spécialiste anglophone de la Commune de Paris. Il est l’un des artisans, aux côtés de Jacques Rougerie et de quelques autres, du profond renouvellement des études historiques de cette dernière, survenu au cours des années 1970. L’historiographie marxiste, hégémonique durant la première moitié du XXe siècle, s’était déjà vue contestée dans les années 1960. Des sociologues tels que Manuel Castells ou Henri Lefebvre, portés par le contexte de Mai 68, s’étaient opposés avec succès à une interprétation léniniste de la Commune, faisant de cette dernière un préambule à la dictature du prolétariat. Ils y voyaient plutôt une utopie festive, un bouleversement des normes de la bourgeoisie conservatrice du Second Empire, un renversement des règles. La perte de vitesse de l’école historique marxiste et le déclin de la mémoire communiste de la Commune ont fait d’elle ce que les historiens aiment à qualifier d’« objet froid ». Enfin, il est possible de porter un regard distancié sur la dernière grande révolution du XIXe siècle en Europe. L’ouvrage de Robert Tombs est sans concession. Il s’emploie à mettre à bas un certain nombre de mythes concernant l’événement. La Commune, aurore ou crépuscule ? La question a longtemps taraudé les historiens. Crépuscule, a tranché Jacques Rougerie. Et Robert Tombs d’abonder dans son sens : la Commune de Paris, loin d’annoncer les révolutions du XXe siècle, constitue bien davantage le chant du cygne d’une tradition révolutionnaire française initiée en 1789. Le rôle des femmes dans la Commune ? Relativement mineur, d’après Tombs, moins important que ce qu’il avait été pendant la Révolution. L’historien insiste sur la dynamique de l’événement, à rebours d’une historiographie marxisante insistant sur le temps long : comment comprendre la Commune sans la guerre franco-allemande, comment expliquer cet élan révolutionnaire que personne n’avait su anticiper, sinon en se penchant sur le caractère exceptionnel des années 1870-1871 ? Tombs, faisant preuve d’une capacité de synthèse impressionnante, propose un récit exhaustif ainsi qu’un panorama remarquable de l’historiographie de la Commune. S’il ne cache pas une sympathie certaine pour les communards, il s’attache à saisir l’événement dans toute sa complexité. Et d’achever sa brillante synthèse sur les magnifiques phrases de Jules Vallès : « Quoi qu’il arrive, dussions-nous être à nouveau vaincus et mourir demain, notre génération est consolée. Nous sommes payés de vingt ans de défaites et d’angoisses. » [P.-L.P.]

Éditions Libertalia, 2014


Photographie en bannière : Richmond, 1943, par Dorothea Lange


REBONDS

Cartouches 6, janvier 2016
Cartouches 5, décembre 2015
Cartouches 4, novembre 2015
Cartouches 3, octobre 2015
Cartouches 2, septembre 2015

Ballast
Ballast
ballast-redaction@orange.fr

Collectif de création politique — « Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de