Rencontre avec le Front démocratique de libération de la Palestine


Entretien inédit pour le site de Ballast

C’est au cœur d’un quar­tier moderne de Ramallah, à quelques cen­taines de mètres de la Mouqata’a, que nous avons ren­dez-vous avec le secré­taire géné­ral du Front démo­cra­tique de libé­ra­tion de la Palestine, Qais Abd al-Karim (plus com­mu­né­ment appe­lé « Abu Leila »). Son par­ti, d’inspiration mar­xiste-léni­niste, fut fon­dé en 1969 afin d’organiser le pro­lé­ta­riat et d’œuvrer à la créa­tion d’un seul État laïc et sans classes, où les Arabes et les Juifs vivraient à éga­li­té. Appelant alors à une coa­li­tion des for­ma­tions de gauche et à la révo­lu­tion sociale, il enten­dait com­battre d’un même élan l’occupation israé­lienne et les forces réac­tion­naires arabes — l’effondrement du com­mu­nisme inter­na­tio­nal et la pro­pa­ga­tion de l’islamisme ont depuis pro­vo­qué le recul et la réorien­ta­tion stra­té­gique de l’organisation1Il y a 44 ans de cela, trois mili­tants du Front démo­cra­tique de libé­ra­tion de la Palestine ont pris un éta­blis­se­ment sco­laire en otage, au nord d’Israël, afin de négo­cier la libé­ra­tion d’une ving­taine de pri­son­niers. Tous trois ont per­du la vie au cours de l’assaut qui s’ensuivit, ain­si qu’une ving­taine d’otages, ado­les­cents pour l’essentiel, abat­tus par les ravis­seurs. Si notre rédac­tion fait entiè­re­ment sienne la lutte pour les droits du peuple pales­ti­nien, par les armes s’il le faut par­fois, elle s’oppose sans équi­voque aux attaques menées contre les civils.. En août 2001, Qais Abd al-Karim échap­pa à une ten­ta­tive d’assassinat ; le mois der­nier, un de leurs mili­tants tom­ba à Gaza au cours de l’une des mani­fes­ta­tions de la « Marche du grand retour », orga­ni­sées chaque semaine depuis fin mars 2018. On dénombre, à ce jour, 51 morts. Un point sur la situa­tion, dans son bureau.


La situa­tion est extrê­me­ment ten­due actuel­le­ment dans les ter­ri­toires occu­pés ain­si qu’à Gaza. Vivons-nous une époque char­nière ?

La situa­tion en Palestine a été évi­dem­ment com­pli­quée par la déci­sion de l’administration Trump de recon­naître Jérusalem comme capi­tale de l’État d’Israël. Mais il ne s’agit pas uni­que­ment de cela : l’ambassade amé­ri­caine va être dépla­cée, non seule­ment dans cette ville, mais de sur­croît dans la par­tie est de la ville, occu­pée par l’État d’Israël. Cela signi­fie donc que l’administration amé­ri­caine recon­naît offi­ciel­le­ment l’annexion illé­gale menée par les Israéliens de la par­tie « est » de la ville. Un pro­blème ne vient jamais seul. Des mesures poli­tiques et finan­cières ont été prises, en plus, par les auto­ri­tés amé­ri­caines afin de res­treindre la place des réfu­giés sur la table des négo­cia­tions. Ils veulent essayer de mettre fin aux aides de l’UNRWA. La péren­ni­té de cet orga­nisme, dont le but était d’impliquer la res­pon­sa­bi­li­té de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale dans l’agonie des réfu­giés pales­ti­niens, se trouve aujourd’hui mena­cée. Il s’agit de la part de Donald Trump d’une ten­ta­tive évi­dente d’élimination de la cause pales­ti­nienne, en plus d’une stra­té­gie de diver­sion : dans le même temps, son admi­nis­tra­tion conti­nue de refu­ser à cher­cher des solu­tions à d’autres pro­blé­ma­tiques — comme celle des colo­nies…

Face à cela ?

« Ils sont désor­mais clai­re­ment en train d’envisager d’annexer la Cisjordanie, et de l’intégrer dans un grand État israé­lien qui contrô­le­rait toute la Palestine his­to­rique. »

Le conseil cen­tral de l’Organisation de libé­ra­tion de la Palestine (OLP) a déci­dé que les États-Unis ne pou­vaient par­rai­ner ledit « pro­ces­sus de paix » et que nous devions tout réor­ga­ni­ser, avec notam­ment l’implication de par­te­naires inter­na­tio­naux mul­ti­la­té­raux, basés sur les réso­lu­tions de l’ONU. Notre volon­té n’est pas sou­te­nue par le pou­voir israé­lien, bien évi­dem­ment, qui se voit encou­ra­gé par les mesures du gou­ver­ne­ment de Donald Trump. Les diri­geants israé­liens montrent actuel­le­ment leur vrai visage : s’ils ont, ces der­nières années, évo­qué à de nom­breuses reprises une solu­tion à deux États, la réa­li­té est que la coa­li­tion de droite qui dirige l’État d’Israël fait en ce moment abso­lu­ment tout pour sabo­ter cette pos­si­bi­li­té. Ils sont désor­mais clai­re­ment en train d’envisager d’annexer la Cisjordanie, et de l’intégrer dans un grand État israé­lien qui contrô­le­rait toute la Palestine his­to­rique, de la rivière Jourdain jusqu’à la Méditerranée. Les mou­ve­ments pales­ti­niens se trouvent face à la néces­si­té de se réor­ga­ni­ser et de se lan­cer dans une nou­velle stra­té­gie, basée sur la résis­tance popu­laire et sur l’interpellation de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale afin qu’elle assume ses res­pon­sa­bi­li­tés et qu’elle sanc­tionne l’État d’Israël pour ses fla­grantes et conti­nues vio­la­tions des lois inter­na­tio­nales.

C’est pour cette rai­son que le Conseil natio­nal pales­ti­nien (CNP) a annon­cé qu’il se réuni­rait pro­chai­ne­ment ?

Nous avons défi­ni­ti­ve­ment besoin de recons­truire notre manière de gou­ver­ner. C’est une néces­si­té abso­lue si l’on veut faire face aux pro­chaines échéances. Nous tra­vaillons afin d’avoir une ses­sion qui dépasse les cli­vages poli­tiques. Nous devons recons­truire une uni­té natio­nale afin de mon­trer un nou­veau visage, un visage uni.

Vous avez décla­ré il y a peu de temps que le bou­clage conti­nu de la bande de Gaza était un obs­tacle majeur pour la paix…

Le blo­cage et le siège impo­sé par les Israéliens sur Gaza est en effet un des obs­tacles à l’établissement d’un pro­ces­sus de paix. En réa­li­té, les Israéliens semblent faire abso­lu­ment tout ce qui est en leur pou­voir afin de sabo­ter tout espoir de paix. Et le blo­cage conti­nu de la bande de Gaza accen­tue la crise huma­ni­taire, et rend impos­sible toute sta­bi­li­sa­tion de la situa­tion. Cette crise huma­ni­taire est aus­si une menace constante, celle d’une pro­bable explo­sion de vio­lence qui peut sur­gir à n’importe quel moment.

La gauche pales­ti­nienne est-elle tou­jours révo­lu­tion­naire ?

Je pense que tous les Palestiniens sont révo­lu­tion­naires ! (rires) Tout sim­ple­ment car ils ont besoin de pour­suivre des objec­tifs qui ne peuvent être atteints sans une révo­lu­tion. C’est pour­quoi tous les mou­ve­ments natio­naux pales­ti­niens sont encore aujourd’hui dans la même démarche. Au sein d’un contexte de com­bat per­ma­nent contre l’occupation israé­lienne, contre l’expansion de la colo­ni­sa­tion sur nos ter­ri­toires, la gauche pales­ti­nienne conti­nue de jouer un rôle avant-gar­diste et pour­suit l’objectif d’unifier et d’influencer le mou­ve­ment de résis­tance.

Un autre front révo­lu­tion­naire est appa­ru au grand jour, au Moyen-Orient, avec les Kurdes syriens…

Nous avons aujourd’hui des liens avec tous les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires qui luttent dans la région pour le droit à l’autodétermination. Nous pen­sons que les Kurdes ont eux aus­si le droit de déci­der de leur futur. Mais il faut gar­der en tête que la situa­tion glo­bale est aujourd’hui très com­pli­quée. Ces enjeux doivent être trai­tés de pair avec la quête démo­cra­tique des peuples du Moyen-Orient, ain­si que l’élimination des régimes poli­tiques des­po­tiques enne­mis des popu­la­tions. L’intérêt des mou­ve­ments kurdes est donc de sou­te­nir la lutte pales­ti­nienne pour la liber­té et l’indépendance : si leurs mou­ve­ments appellent à faire res­pec­ter les droits des Kurdes, cela implique aus­si qu’ils recon­naissent nos droits à nous, pales­ti­niens. Je ne ren­tre­rai pas dans les détails des enjeux kurdes en Irak, en Iran, en Syrie ou en Turquie, mais je pense qu’après les récentes avan­cées, ils doivent gar­der à l’esprit le contexte pré­sent, à savoir que nous avons à faire à des forces impé­ria­listes qui essayent de détruire l’unité de cer­tains États arabes — en plus de sup­por­ter les pro­jets sio­nistes. Il est éga­le­ment dans l’intérêt des mou­ve­ments kurdes de s’unir avec les mou­ve­ments arabes afin de lut­ter uni­tai­re­ment pour la démo­cra­tie. La chose la plus impor­tante, en Syrie, est l’unité du peuple ain­si que la refor­ma­tion d’un régime syrien, en vue d’établir une vraie démo­cra­tie dans le pays.

Y a-t-il encore de l’espoir dans les cœurs de la jeu­nesse pales­ti­nienne ?

« L’intérêt des mou­ve­ments natio­naux kurdes est donc de sou­te­nir la lutte pales­ti­nienne pour la liber­té et l’indépendance. »

On ne peut pas blâ­mer la popu­la­tion, et par­ti­cu­liè­re­ment les jeunes géné­ra­tions, de n’avoir que peu de confiance envers une Autorité pales­ti­nienne qui se montre par­ti­cu­liè­re­ment hési­tante et ne prend pas au sérieux les déci­sions adop­tées par les dif­fé­rentes par­ties de l’OLP afin d’abroger et de refor­mer ce qui doit l’être, depuis les accords d’Oslo… Il y a beau­coup de colère, mais éga­le­ment beau­coup d’espoir. Celui de voir la donne chan­ger et de voir les diri­geants pales­ti­niens emme­ner le peuple vers une solu­tion plus radi­cale, ou du moins plus accep­table pour eux. Une solu­tion basée par exemple sur le droit à l’indépendance — et sur la ques­tion pri­mor­diale du droit au retour des réfu­giés. La jeune géné­ra­tion se sait dans l’impasse ; elle a com­pris la néces­si­té d’ouvrir une nou­velle époque, avec une nou­velle orga­ni­sa­tion, afin de défendre notre sou­ve­rai­ne­té et le droit de tous les nôtres. Tout cela reste mal­gré tout pro­met­teur : cette prise de conscience nous mène­ra à une nou­velle étape de la lutte de libé­ra­tion pales­ti­nienne, plus solide.

Où en est le Front démo­cra­tique pour la libé­ra­tion de la Palestine à l’heure où nous par­lons ?

Nous fai­sons de notre mieux pour déve­lop­per les mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale. Et, dans le même temps, trai­ter les demandes des tra­vailleurs pales­ti­niens : ils réclament un sys­tème démo­cra­tique dans lequel leurs droits éco­no­miques et sociaux seraient garan­tis. La ques­tion des inéga­li­tés entre les dif­fé­rentes strates de la socié­té pales­ti­nienne est un pro­blème sur lequel nous tra­vaillons, un pro­blème urgent !

Ce mois de mai s’annonce brû­lant, entre les com­mé­mo­ra­tions du 70e anni­ver­saire de la Nakba et le dépla­ce­ment de l’ambassade amé­ri­caine à Jérusalem !

Le 15 mai va être un jour de colère qui comp­te­ra dans notre his­toire. Le peuple pour­ra faire entendre sa voix contre l’occupation per­ma­nente que nous subis­sons depuis 70 ans, mais éga­le­ment contre le sou­tien appor­té par Trump et son admi­nis­tra­tion aux pro­jets israé­liens d’expansion ter­ri­to­riale.


Propos recueillis et por­traits pris par Laurent Perpigna Iban, pour Ballast.
Photographie de ban­nière : Mohammed Abed/Agence France-Presse / Getty Images


REBONDS

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☰ Lire notre article « Cisjordanie : la résis­tance, une affaire de femmes », Paul Lorgerie, novembre 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Alaa Ashkar : « Israël, c’est tou­jours l’exception », juin 2017
☰ Lire « Pourquoi nous sommes en grève de la faim dans les pri­sons d’Israël », Marwan Barghouti (tra­duc­tion), avril 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Michel Warschawski : « Il y a une civi­li­sa­tion judéo-musul­mane », mars 2017
☰ Lire nos articles « Palestine : Naplouse, l’indomptable », JB, octobre 2015
☰ Lire notre article « Israël : la mort vue du ciel », Shimrit Lee, juillet 2015
☰ Lire l’entretien avec Georges Habache, lea­der du FPLP (Memento)

NOTES   [ + ]

1.Il y a 44 ans de cela, trois mili­tants du Front démo­cra­tique de libé­ra­tion de la Palestine ont pris un éta­blis­se­ment sco­laire en otage, au nord d’Israël, afin de négo­cier la libé­ra­tion d’une ving­taine de pri­son­niers. Tous trois ont per­du la vie au cours de l’assaut qui s’ensuivit, ain­si qu’une ving­taine d’otages, ado­les­cents pour l’essentiel, abat­tus par les ravis­seurs. Si notre rédac­tion fait entiè­re­ment sienne la lutte pour les droits du peuple pales­ti­nien, par les armes s’il le faut par­fois, elle s’oppose sans équi­voque aux attaques menées contre les civils.
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