Palestine : Naplouse, l’indomptable (1/2)


La Palestine, au prix de nou­velles vio­lences, reprend de la voix dans nos écrans. Retentit, comme tou­jours, le spectre d’une troi­sième Intifada ; l’Union juive fran­çaise pour la paix vient de nous le rap­pe­ler : « La vio­lence anti­co­lo­niale pales­ti­nienne n’est que la consé­quence de la vio­lence colo­niale d’Israël. » Mais quit­tons « l’ac­tua­li­té » le temps de ce repor­tage en deux volets. Naplouse, Nablus, la perle de l’his­toire pales­ti­nienne. Le théâtre san­glant de la seconde Intifada, la ville pro­cla­mée des mar­tyrs, aus­si. Comment com­po­ser le por­trait d’une ville en appa­rence insai­sis­sable ? En dres­sant celui de ses habi­tants, acteurs de son his­toire pas­sée et à venir : résis­tants, jour­na­listes, musi­ciens, reli­gieux. Jeunes. Ceux qui font le pays d’au­jourd’­hui à par­tir de leur vécu ; un pas­sé qui s’é­loigne peu à peu, mais dicte bien des com­por­te­ments, direc­te­ment ou en creux. Ceux qui sou­haitent lui com­po­ser un ave­nir, tou­jours en poin­tillé. Une ville à un tour­nant de son his­toire, qui renaît grâce à l’es­sor du tou­risme et à l’ou­ver­ture des bar­rages, mais qui peine à dévoi­ler un hori­zon autre­ment qu’en réfé­rence à la guerre, au pas­sé et au désir d’ou­blier. Une ville à l’i­mage de la Palestine, éprou­vée mais indomp­table. ☰ Par JB


Revenir à Naplouse dix ans après l’a­voir quit­tée, c’est assis­ter à une petite méta­mor­phose. Les habi­tants qui ont pu fuir la ville, au com­men­ce­ment de la seconde inti­fa­da, reviennent sou­vent avec la même his­toire : ils ne recon­naissent pas leur ville. En quelques années, la deuxième plus grande agglo­mé­ra­tion de Cisjordanie a subi une trans­for­ma­tion pro­fonde. Naplouse s’est recons­truite, mais elle y a lais­sé une par­tie de son âme.

« La petite Damas »

Son patri­moine mil­lé­naire en fait l’un des joyaux — mécon­nu — de la région. Un sym­bole meur­tri de l’his­toire, au même titre que Bagdad, Beyrouth ou Damas. Les voya­geurs et pèle­rins ont d’ailleurs long­temps sur­nom­mé Naplouse, car­re­four majeur sur la route des cara­vanes, « la petite Damas ». Aujourd’hui, la com­pa­rai­son conti­nue : à dix années d’é­cart, les deux villes ont subi le même sort : la des­truc­tion aveugle d’un patri­moine archi­tec­tu­ral et cultu­rel d’ex­cep­tion. Quand la capi­tale syrienne se débat tou­jours dans un champ de ruines, les rues de Naplouse sont aujourd’­hui grouillantes de vie. Les visi­teurs viennent d’autres villes à tra­vers la Cisjordanie, de loca­li­tés arabes situées en Israël. Des auto­cars de luxe déversent des tou­ristes dans l’hy­per­centre. Le souk et ses échoppes abondent en mar­chan­dises, quand des dizaines de per­sonnes font la queue devant des bou­tiques bon­dées. On y vend de tout, entre autres les spé­cia­li­tés de la ville, savon, bak­la­va et kunafe, pâtis­se­rie feuille­tée trem­pée dans le sirop. Le nou­veau joyau de la ville sym­bo­lise cette moder­ni­té affi­chée. S’élevant au-des­sus du cœur de Naplouse, un centre com­mer­cial ultra­mo­derne arbore des dizaines de bou­tiques ven­dant de tout, du vête­ment de créa­teur au jeu vidéo. Rafidiya, l’ar­tère bran­chée de la ville (pour­tant tou­jours sous contrôle israé­lien), les nom­breux immeubles en construc­tions, les hôtels qui rouvrent pro­gres­si­ve­ment leurs portes, ou « New Nablus », quar­tier rési­den­tiel de luxe sor­tant de terre, en témoignent : Naplouse s’est bien rele­vée. Peut-être un peu trop vite.

Une ville laissée pour morte

« Pendant les opé­ra­tions mili­taires, Naplouse était une ville morte, étouf­fée, sous couvre-feu. Les habi­tants avaient l’in­ter­dic­tion de quit­ter leurs mai­sons. »

Pour com­prendre l’é­ton­ne­ment de celui qui revient à Naplouse aujourd’­hui après une longue absence, il faut retour­ner dix ans en arrière. Pendant la deuxième Intifada, la ville était assié­gée par les forces de Tsahal, l’ar­mée israé­lienne. Les mili­tants du Hamas et du Fatah envoyaient des kami­kazes sur les villes israé­liennes — Netanya et Hadera, jus­qu’à Tel Aviv —, avec une faci­li­té ter­rible. Un cercle vicieux : chaque attaque ter­ro­riste était sui­vie d’une opé­ra­tion mili­taire, qui déclen­chait en retour une nou­velle attaque ter­ro­riste, sui­vie d’une opé­ra­tion mili­taire ren­for­cée. Cela dura ain­si de nom­breux mois. Pendant les opé­ra­tions mili­taires, Naplouse était une ville morte, étouf­fée, sous couvre-feu. Les habi­tants avaient l’in­ter­dic­tion de quit­ter leurs mai­sons, sauf à de très rares excep­tions. La pénu­rie était vio­lente et le vent souf­flait le vide dans les éta­lages des maga­sins. Le flanc des rues dévoi­lait de longues balafres — qu’elles portent tou­jours — après le pas­sage de chars qui, ne pou­vant emprun­ter les ruelles étroites du souk, avan­çaient sans se sou­cier des construc­tions et de leurs occu­pants. Ordures entas­sées dans les rues et puan­teur de la ville au plus haut des cieux, Naplouse éteinte et étouf­fée. Des ombres vio­laient le couvre-feu, en lan­çant, de coin en coin, des regards en arrière, dans le silence ten­du des rues. Un silence ponc­tué par­fois du bruit des che­nilles et de l’é­cho de coups de feu fau­chant au hasard. De l’autre côté de la fron­tière, par­tis mener leur guerre, les sha­hid (mar­tyrs), des hommes, des femmes, même des enfants. Durant ces années, Naplouse four­nis­sait une réserve inépui­sable de jeunes prêts à se sacri­fier. En consé­quence, l’ar­mée israé­lienne a mis toute une ville en état de siège. Et l’a lais­sé pour morte, en se reti­rant.

Un nouveau souffle depuis dix ans

Comment, dès lors, Naplouse s’est-elle méta­mor­pho­sée en si peu de temps ? Il y a tout juste dix ans, les gens n’o­saient même pas sor­tir de leurs mai­sons. Ce relè­ve­ment éco­no­mique peut être attri­bué à deux fac­teurs dis­tincts. D’une part, l’ou­ver­ture pro­gres­sive des bar­rages depuis 2009 et la faci­li­ta­tion des dépla­ce­ments ont per­mis aux Palestiniens et aux arabes israé­liens de venir visi­ter la ville en nombre, d’y reve­nir, et d’y inves­tir plus faci­le­ment. Ensuite, les auto­ri­tés ont fait tout leur pos­sible pour ren­for­cer la sécu­ri­té inté­rieure dans les villes et réta­blir l’ordre public, après que les infra­struc­tures de sécu­ri­té exis­tantes se sont effon­drées au cours du conflit. Sur cette base, les acti­vi­tés ont repris, et la ville a retrou­vé un nou­veau souffle. Certes, ce chan­ge­ment n’est pas limi­té à Naplouse. Aujourd’hui, Ramallah, Jénine, Tulkarem, Qalqilya et autres sont toutes deve­nues des villes ani­mées, dyna­miques. Elles sont les moteurs éco­no­miques d’une Cisjordanie qui se réin­vente un ave­nir.

Naplouse, par Ballast

La ville du ressentiment

Néanmoins, le phé­no­mène nabul­si est limi­té. La popu­la­tion souffle, la ville s’est méta­mor­pho­sée. Mais le chan­ge­ment n’est pas uni­voque. Avant la guerre, Naplouse était un centre cultu­rel et poli­tique majeur à l’é­chelle de la Palestine. Aujourd’hui, mal­gré le dyna­misme éco­no­mique et la recons­truc­tion d’une par­tie du vieux centre, Naplouse reste une ville sinis­trée, tout du moins dans les esprits. Le pas­sé a lais­sé de lourdes marques. La ville a maquillé ses bles­sures, mais ne les effa­ce­ra pas de sitôt. Depuis quinze ans, Naplouse est la ville du res­sen­ti­ment et de la peur. Le trau­ma­tisme subi par la popu­la­tion court comme une trace dans les esprits. Sur ses murs, la ville porte tou­jours fiè­re­ment les por­traits de ces hommes par­tis se faire explo­ser de l’autre côté du bar­rage. Des por­traits aux cou­leurs criardes, pho­to­sho­pés à l’emporte-pièce, dans des poses cari­ca­tu­rales de films de guerre amé­ri­cains. Une par­tie de la jeu­nesse reven­dique encore un droit aux repré­sailles, quand les actions ciblées israé­liennes font des vic­times chaque semaine.

La troisième Intifada est loin

« La troi­sième Intifada semble loin. Il est vrai que cela pour­rait chan­ger en un ins­tant, mais beau­coup ont tiré des conclu­sions dras­tiques des der­niers évé­ne­ments. »

Dans la rue, les habi­tants de la ville sont par­ta­gés. Si cer­tains arrivent à mener des affaires, il est sou­vent ques­tion, dans les dis­cus­sions, de la manière dont l’é­co­no­mie est broyée pour une brou­tille par l’é­tat israé­lien, de la façon dont il est si dif­fi­cile de sur­vivre, ici, ou du triste état de l’Autorité pales­ti­nienne. Mais comme beau­coup de choses en Palestine, tout cela est rela­tif. Difficile de ne pas com­pa­rer hier et aujourd’­hui. La troi­sième Intifada semble loin. Il est vrai que cela pour­rait chan­ger en un ins­tant, mais beau­coup ont tiré des conclu­sions dras­tiques des der­niers évé­ne­ments. La majo­ri­té des jeunes veulent avan­cer. Délaissant les armes, cer­tains conti­nuent le com­bat par d’autres moyens. Ils inves­tissent pour faire pros­pé­rer leur pays. Ils portent la culture de leur pays en dif­fu­sant debke et musique tra­di­tion­nelle au-delà des fron­tières. C’est cette ville qui est à racon­ter. Son pas­sé, ses bles­sures tou­jours ouvertes, mais aus­si son allant, sa jeu­nesse impa­tiente et ses para­doxes. Naplouse est une mira­cu­lée, et comme telle, elle avance dans un mélange de peur et d’in­sou­ciance, de tem­pé­rance et d’a­vi­di­té. Un labo­ra­toire fas­ci­nant de la socié­té pales­ti­nienne d’hier et d’au­jourd’­hui.

Résistance(s) et patrimoine

« Embellie par ses deux mon­tagnes, elle est deve­nue joli jar­din
aux fleurs par­fu­mées et aux pâtu­rages,
Quelle terre fer­tile elle devient, quand les nuages sont menés par les vents du Sud !
Que cette terre soit sacrée, Que la pluie la visite conti­nuel­le­ment,
Dans l’amour et la ten­dresse¹. »

Quand ces vers sont écrits par Ahmad Ibn Abdul-Karim an Nabulsi, vers 1014, la ville de Naplouse com­mence tout juste à par­ler arabe au lieu du grec, mais s’ap­prête déjà à fêter son pre­mier mil­lé­naire, à proxi­mi­té de la cité biblique de Sichem. Appelée Néopolis à l’é­poque antique, la ville est la perle de l’his­toire pales­ti­nienne. Des strates de toutes les civi­li­sa­tions com­posent son noyau his­to­rique, témoi­gnage de la très riche his­toire de la région. Les visi­teurs le sou­lignent sou­vent, les habi­tants de Naplouse sont accueillants. Ils pos­sèdent l’art de rece­voir avec égard, quels que soient leur rang ou leur richesse ; c’est bien là un pri­vi­lège des peuples bat­tus sur l’au­tel des conquêtes. Malgré les inva­sions suc­ces­sives, les des­truc­tions conti­nues et les pertes civiles, jamais la ville de Naplouse et ses habi­tants n’ont plié l’é­chine ou sacri­fié au déses­poir.

Naplouse, par Ray Smith

Ville de tous les empires et royaumes

La ville entière semble por­ter cette souf­france avec panache, phi­lo­so­phie. Les Nabulsis ne se sont jamais dépar­tis de cette rési­gna­tion farouche face au sort, dans un spectre de ruine n’en finis­sant plus de s’é­ti­rer. Comme la plu­part des cités de la région, elle est pas­sée aux mains d’in­nom­brables empires, sui­vant les mou­ve­ments de fonds des civi­li­sa­tions décli­nantes et émer­gentes. L’empereur Hadrien y construit un immense théâtre de 7 000 places. Le géo­graphe arabe al Maqdisi décrit la ville au Xe siècle comme un « petit Damas ». « Après l’ar­ri­vée des Croisés en 1099, la ville devient l’une des villes majeures du Royaume de Jérusalem. Fondée par les Romains en l’an 72, la citée passe suc­ces­si­ve­ment aux mains des Byzantins, Arabes, Croisés, Mamelouks, Ottomans, Britanniques et Jordaniens. Puis plus proches de nous les Israéliens », explique Naseer Arafat, archi­tecte et membre de la Nablus Preservation Society, une asso­cia­tion visant à redon­ner à la ville son lustre d’an­tan. Le soleil du petit matin est déjà écla­tant, et pour atteindre le bureau de l’ar­chi­tecte, situé dans le vieux centre de la ville, il faut tra­ver­ser le souk et son tapage inces­sant. La visite pro­vo­cante d’Ariel Sharon à la mos­quée Al-Aqsa de Jérusalem le 28 sep­tembre 2000 fait écla­ter la seconde inti­fa­da. À la suite d’incursions répé­tées, les forces armées israé­liennes causent de lourds dégâts dans la vieille ville, condam­nant en quelques heures un patri­moine mil­lé­naire. Début avril 2002, les forces armées de Tsahal bom­bardent balad al qadi­ma (la vieille ville). 85 mai­sons sont détruites et 395 deviennent inha­bi­tables à la suite des bom­bar­de­ments. En tout, plus de 2 000 mai­sons ont subi des dégâts, cer­taines très lourds. L’armée israé­lienne aura détruit plus de vieux bâti­ments que le bru­tal trem­ble­ment de terre de 1927. Traditionnellement connue pour sa fabri­ca­tion de savon natu­rel à par­tir d’huile d’o­live, Naplouse accueillait à son apo­gée plus de vingt savon­ne­ries. L’architecte explique, en évo­luant dif­fi­ci­le­ment dans les venelles du souk pour par­ve­nir aux bâti­ments en ques­tion : « Deux sont encore debout, d’autres aban­don­nés, et mal­heu­reu­se­ment trois ont été dévas­tés lors de l’in­va­sion israé­lienne de 2002. Il en est de même des huit ham­mams tra­di­tion­nels : deux seule­ment, éga­le­ment, sont tou­jours en cours d’u­ti­li­sa­tion. » « Des bâti­ments de grande valeur his­to­rique ont été endom­ma­gés ou détruits, s’in­surge Nasser Arafat. La mos­quée al Khadra, la mos­quée an Nasr, l’Église catho­lique ortho­doxe, le cara­van­sé­rail Ouest et les usines de savon de Kan’an et an Nabulsi. » Tout cela sans comp­ter les infra­struc­tures détruites, les rues, réseaux d’eau et d’électricité et lignes de télé­phone déman­te­lées.

Coupés du monde

« La résis­tance et la fier­té des Nabulsis ont joué contre le déclin de la ville. »

Mais la résis­tance et la fier­té des Nabulsis ont joué contre le déclin de la ville. La « mon­tagne de feu » (Jebel an nar) comme les troupes napo­léo­niennes défaites ont sur­nom­mé la ville de Naplouse, est faite d’un bois très dur. « L’histoire de la ville et de ses habi­tants le montre, à Naplouse, il existe une tra­di­tion de résis­tance très vivace. Contrairement à Ramallah », explique Ghaith, jeune homme de 27 ans, ven­deur de par­fum dans une bou­tique de luxe de Rafidiya et pom­pier volon­taire. Dans son salon flam­bant neuf, sur un ver­sant du mont Ebal, il raconte sa guerre. Malgré son jeune âge, il s’est beau­coup inves­ti sur le ter­rain de la seconde Intifada, à par­tir de 2002. Il gérait les équipes de volon­taires inter­na­tio­naux venus prê­ter main-forte à la Palestinian Medical Relief Society, une asso­cia­tion médi­cale pales­ti­nienne qui a beau­coup sou­te­nu la popu­la­tion civile lors des com­bats. « De 2002 à 2004, la situa­tion était ter­rible. Vers 2004 ou 2005, les choses se sont amé­lio­rées », lance-t-il, sans jamais aban­don­ner son sou­rire. Un opti­misme qui affleure dans le dis­cours de bien des Palestiniens. Car en 2004, et jus­qu’en 2009, la ville était cou­pée du monde par les bar­rages et check-points de l’ar­mée israé­lienne, et pla­cée régu­liè­re­ment sous couvre-feu. Elle subis­sait tou­jours de nom­breux dégâts maté­riels et de mul­tiples pertes humaines. « J’ai du chan­ger ma carte d’identité à Ramallah. J’ai payé cher pour que ma ville d’o­ri­gine ne soit plus Naplouse, afin d’être plus mobile et ne pas res­ter coin­cé ici. »

Tirer sur les ambulances en circulation

« Mon tra­vail consis­tait à ache­mi­ner de la nour­ri­ture, des médi­ca­ments et à pro­di­guer les pre­miers soins. Amener les gens jusqu’à l’hôpital. Parfois, des femmes enceintes devaient attendre des heures avant de pou­voir accé­der au per­son­nel médi­cal. » La guerre est sans morale. Des deux côtés du conflit, c’est la peur qui dicte sa loi. Les pro­vo­ca­tions des uns répondent à celles des autres. « Les arres­ta­tions avaient lieu à tout moment, par­tout. Nous avions per­du toute notion de tran­quilli­té. Il arri­vait de voir les sol­dats israé­liens tirer sur des ambu­lances en cir­cu­la­tion. » Au plus fort des com­bats, le couvre-feu empê­chait les gens de sor­tir, même pour aller cher­cher de la nour­ri­ture ou satis­faire les besoins du quo­ti­dien. Les morts, aus­si, ne trou­vaient pas la paix. « Les sol­dats israé­liens uti­li­saient des chiens pour contrô­ler les corps au sol, voir s’ils ne por­taient pas de bombes. » Les enter­re­ments étaient par­fois impos­sible pour les familles, du fait des inter­dic­tions. « Certaines familles uti­li­saient de la glace pour conser­ver les corps au frais avant de pen­ser à les enter­rer, des semaines plus tard. » À cette époque, per­sonne ne savait plus à qui se confier, à qui faire confiance. « Israël uti­li­sait les ONG pour appro­cher les bles­sés sus­pec­tés de ter­ro­risme et les abattre. » Parfois, des infor­ma­teurs israé­liens fai­saient usage du niqab (voile inté­gral) pour pas­ser inaper­çus. À l’in­té­rieur même des familles pales­ti­niennes, on ne se fai­sait plus confiance. Dans le camp de Balata, les dénon­cia­tions venaient par­fois des proches.

Naplouse, par George Dupin

« Qui tirerait profit d’une troisième intifada ?»

Pourtant, il tem­père sou­vent son pro­pos, et explique que même la guerre n’a jamais réus­si à cou­per com­plè­te­ment les ponts de la coopé­ra­tion entre Palestiniens et Israéliens : « En tant que pom­piers volon­taires et en dehors des inter­ven­tions mili­taires, nous agis­sons quelle que soit la natio­na­li­té des per­sonnes acci­den­tées. Nous opé­rons sou­vent de concert avec les pom­piers et infir­miers israé­liens. » Pour Ghaith, une troi­sième Intifada est inen­vi­sa­geable : « Qui en tire­rait véri­ta­ble­ment pro­fit ? Les Israéliens ne veulent pas dépen­ser cet argent. Ce sont des sommes énormes. Les Palestiniens ont déjà payé le prix du sang à de trop nom­breuses reprises. La pres­sion de la socié­té civile israé­lienne contre un nou­veau conflit est éga­le­ment trop impor­tante. Non, les seules per­sonnes qui feraient pro­fit de toutes ces vio­lences seraient les tra­ders inter­na­tio­naux. Le tra­fic d’armes, entre autres, a tout à y gagner... »

Ville ouverte, blessure ouverte

Aujourd’hui, les com­bats ont ces­sé et les affaires reprennent, dou­ce­ment. « La situa­tion éco­no­mique est mau­vaise. Il est tou­jours très dif­fi­cile de lan­cer son entre­prise, d’ob­te­nir des fonds, du sou­tien. » Le tou­risme a long­temps pâti de la guerre. La ville étant com­plè­te­ment cou­pée du reste du pays, fran­chir les contrôles pou­vait prendre des heures. Tout le monde n’a­vait pas la pos­si­bi­li­té de pas­ser de l’autre côté. Les tou­ristes, pour­tant assez nom­breux avant le conflit, ont dis­pa­ru pen­dant dix ans. Si le quar­tier Rafidiya et la rue Al-Quds sont tou­jours des zones C, sous contrôle israé­lien, le tou­risme semble reprendre. « Les auto­ri­tés israé­liennes, explique Ghaith, n’in­citent pas les tou­ristes, loin de là, à pas­ser en Palestine. Encore moins à Naplouse, ima­gi­nez. Quelqu’un qui explique qu’il veut venir ici à son arri­vée à l’aé­ro­port Ben Gourion de Tel-Aviv n’est pas cer­tain d’ob­te­nir un visa. » Les vil­lages autour de Naplouse ont beau­coup souf­fert de la situa­tion, et pâtissent aujourd’­hui d’un cer­tain retard par rap­port à la grande ville. « Des femmes ne pou­vaient pas aller à l’université à cause du hijab. Au cours de l’Intifada, per­sonne ne des­cen­dait en ville. » Un gouffre s’est creu­sé entre la ville et ses marges.

Écrire l’histoire au futur

« Les des­truc­tions ont ébran­lé non seule­ment les fon­de­ments de son tis­su urbain, mais éga­le­ment les sen­ti­ments et les rêves des habi­tants. »

En racon­tant l’his­toire d’al balad al qade­ma (la vieille ville), on ne peut igno­rer la tris­tesse et la dou­leur subie quo­ti­dien­ne­ment par les Nabulsis ces der­nières années. Les des­truc­tions ont ébran­lé non seule­ment les fon­de­ments de son tis­su urbain, mais éga­le­ment les sen­ti­ments et les rêves des habi­tants. « La pré­ser­va­tion des monu­ments his­to­riques et du patri­moine cultu­rel de la vieille ville devrait aller plus loin que la conser­va­tion de leur seule appa­rence. La pro­tec­tion et la res­tau­ra­tion de cette enve­loppe his­to­rique doivent être jume­lées à la revi­ta­li­sa­tion sociale et éco­no­mique, la renais­sance des tra­di­tions, et la célé­bra­tion d’un mode de vie par­ti­cu­lier », explique Nasser Arafat en nous quit­tant. La vieille ville de Naplouse ne pos­sède plus aujourd’­hui le patri­moine archi­tec­tu­ral de villes his­to­riques situées à proxi­mi­té, comme Jérusalem, Le Caire, ou Damas et Alep encore récem­ment. Cependant, son dense tis­su archi­tec­tu­ral, ses rues et ruelles étroites aux façades en pierre uniques racontent des mil­liers d’his­toires, cou­rant sur un fil de plus de dix siècles. L’enjeu est aujourd’­hui de les écrire au futur.

Abed Qusini, Reuters : journalisme, la mort aux deux visages

Ces petites his­toires intègrent la grande grâce aux témoi­gnages. Les métiers d’his­to­rien, de jour­na­liste, d’é­cri­vain revêtent une impor­tance bien par­ti­cu­lière lors des cam­brures de la grande intrigue humaine. Des his­toires, Abed Qusini en a beau­coup à racon­ter. Témoigner, rendre compte, voi­là de quoi est fait son quo­ti­dien. Il patiente dans l’hô­tel Yasmina, le pres­ti­gieux éta­blis­se­ment nabul­si défi­gu­ré pen­dant les com­bats. La mous­tache par­fai­te­ment taillée, le regard vif, mais aus­si le sou­rire mélan­co­lique de celui qui en a vu beau­coup. Le jour­na­liste nabul­si est la mémoire visuelle des deux Intifada. Il a com­po­sé un fond pho­to­gra­phique très éten­du, cou­vrant plus de vingt ans du conflit. Récemment, c’est lui qui a pris des pho­tos de Marion Fesneau-Castaing, la diplo­mate fran­çaise mise au sol par les forces israé­liennes lors d’un convoi huma­ni­taire. « J’ai com­men­cé ma car­rière à CBS en 1992. Puis je suis entré à Reuters en 1997, explique-t-il après quelques échanges. Entre temps, j’ai été bles­sé à trois reprises au cours du conflit, dont deux fois par balle. À Hebron [ville pales­ti­nienne au sud de Jérusalem, sou­vent sou­le­vée], j’ai reçu une bombe de sable au niveau de l’épaule. Elle s’est blo­quée dans mon étui à camé­ra, j’en porte encore des stig­mates ». Il étend sa jambe gauche, deve­nue raide, devant lui.

Naplouse, par dustynomad.com

Avoir une bonne assurance-vie

Abed a tou­jours été pré­sent avec son appa­reil pho­to, lors des com­bats. Même lorsque la situa­tion est deve­nue ingé­rable pour les jour­na­listes. « L’un de mes meilleurs amis, camé­ra­man, a été abat­tu d’une balle dans la tête. Je me trou­vais juste à côté de lui. La scène a été fil­mée en direct [ndlr, le docu­men­taire Shots that bind, réa­li­sé en 2003 par Kloie Picot, évoque cet épi­sode]. Nous por­tions pour­tant la blouse orange, très visible, des cor­res­pon­dants de presse. » Après des années sur le ter­rain, il est cer­tain d’une chose : l’armée israé­lienne vise expres­sé­ment les jour­na­listes au cours des opé­ra­tions. « D’où l’intérêt d’être cou­vert par une bonne assu­rance-vie », dit-il en esquis­sant un sou­rire. Huit jour­na­listes sont décé­dés durant le conflit, dont deux étran­gers, un Britannique et un Italien. Sans comp­ter les mul­tiples arres­ta­tions dont sont sujets les jour­na­listes sur le ter­rain. Sur le ter­rain, le tra­vail était à réin­ven­ter chaque jour. Aux heures les plus vio­lentes du conflit, sans même se ren­sei­gner à l’a­vance, il suf­fi­sait de se rendre dans le vieux centre pour tom­ber sur des com­bats. « Les tirs venaient alors de par­tout », dit-il en lan­çant des regards à droite, puis à gauche, en bon mime qu’il est. « Un jour, nous sommes par­ve­nus à nous rendre à l’hôpital de for­tune ins­tal­lé dans la mos­quée du centre-ville. Un miracle que nous soyons par­ve­nus à aller jusque-là. Les per­sonnes à l’intérieur ont mis beau­coup de temps à nous lais­ser entrer, il y avait alors un véri­table cli­mat de ter­reur. Elles m’ont fina­le­ment recon­nu. Nous étions peu de jour­na­listes à être res­tés en ville. À l’intérieur, trente sha­hid [mar­tyrs, com­bat­tants pales­ti­niens], et quinze bles­sés. »

« Les combattants palestiniens nous menaçaient également »

La soli­da­ri­té, à cette époque, était pré­cieuse. La nour­ri­ture man­quait dans toute la ville, du fait du couvre-feu. Alors les gens essayaient et réus­sis­saient sou­vent à faire par­ve­nir des pro­vi­sions des vil­lages envi­ron­nants, ou de Jenine. « Moi-même, se sou­vient-il, pen­dant une période du conflit, j’a­che­mi­nais dis­crè­te­ment, à tra­vers les bar­rages, jus­qu’à 150 kilos de pain dans mon véhi­cule, que je recueillais chaque jour à l’extérieur de la ville. Certains arabes israé­liens essayaient par­fois de dis­tri­buer de la nour­ri­ture, mais les sol­dats les en empê­chaient. » En tant que jour­na­liste, il avait tout de même quelques avan­tages, comme celui de pas­ser les check-points plus faci­le­ment. « En une ving­taine de minutes, dit-il. Ça atti­rait éga­le­ment la jalou­sie des habi­tants, et la sus­pi­cion de cer­tains com­bat­tants d’i­ci. » Car des conflits exis­taient éga­le­ment entre la presse locale et les résis­tants pales­ti­niens. « Ils nous mena­çaient sou­vent », se sou­vient-il. Les insur­gés repro­chaient aux jour­na­listes de ne pas trai­ter l’in­for­ma­tion de la bonne manière, c’est-à-dire par­tia­le­ment, ou de don­ner à l’armée israé­lienne des motifs d’ac­tion et de repré­sailles. Dans son cas, des pho­tos des com­bats qui montrent des visages, ou qui découvrent très par­tiel­le­ment des ini­tia­tives de gué­rillas.

Manifestation à Naplouse (DR)

« J’envoyais mes photos depuis l’hôpital »

La com­mu­ni­ca­tion de la ville vers l’ex­té­rieur n’était pas aisée ; néan­moins, la popu­la­tion trou­vait tou­jours le moyen de res­ter infor­mée. « Chaque nuit, je me ren­dais à l’hôpital de la ville, au milieu des gisants, pour char­ger mon ordi­na­teur por­table, envoyer mes pho­tos aux jour­naux et agences », raconte Abed, en finis­sant un deuxième café. La rue qui nous fait face est la même qu’il a pho­to­gra­phiée dix ans aupa­ra­vant. Il me montre la pho­to. Le déca­lage est sai­sis­sant. Toutes les devan­tures des bou­tiques sem­blaient alors avoir été empor­tées dans un souffle. Ses images, il vou­lait jus­te­ment qu’elles fassent réagir. Contre l’in­jus­tice dont souf­frait la popu­la­tion civile. Contre l’in­dif­fé­rence tout court. C’est pour cela qu’il a com­men­cé à prendre son appa­reil et sor­tir dans la rue. « Une voi­ture de la muni­ci­pa­li­té, mitraillée par les sol­dats israé­liens et dont le conduc­teur était mort, est ain­si réap­pa­rue sur mes images pour mon­trer que tous les voyants étaient pré­sents pour évi­ter une attaque contre celle-ci. Le gyro­phare acti­vé, la cou­leur, les logos… » Sans suite, assure-t-il.

Une voiture blindée pour les déplacements

Dans les périodes les plus ten­dues, il lui était impos­sible de ren­trer chez lui le soir, tant la situa­tion était lourde de menaces. Il se ren­dait alors à l’hôtel Qasr, du côté du quar­tier Rafidiya, pour la nuit. Travaillant pour Reuters, il s’est fina­le­ment équi­pé d’une voi­ture blin­dée pour les dépla­ce­ments. « Un jour, une balle est venue se ficher dans le pare-brise, à hau­teur de mon front. Je ne sais pas com­ment elle s’est arrê­tée. Sans cela, je serais mort aujourd’­hui. » Il se balance, les bras croi­sés. Une fois de plus, semble-t-il dire. « Sur mon bal­con, j’af­fi­chais un dra­peau géant mar­qué du mot « presse », afin d’éviter les balles de tireurs embus­qués. Pourtant, je ne m’y aven­tu­rais que rare­ment pour prendre des pho­tos. Seulement, des voi­sins m’ont pris un jour pour un tireur israé­lien embus­qué… » Ce jour là aus­si, il évite encore de peu d’être abat­tu.

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NOTES

1. Ahmad Ibn Abdul-Karim an Nabulsi, vers 1014, cité dans Ad-Dabbagh, 1988, volume VI, p. 148 (tra­duc­tion Josselin Brémaud).


REBONDS 

☰ Lire notre article, « Israël : la mort vue du ciel », Shimrit Lee, juillet 2015
☰ Lire l’en­tre­tien avec Georges Habache
☰ Lire notre série « Palestine-Israël, voix de femmes », Shimrit Lee, jan­vier 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Frank Barat, « François Hollande a déci­dé de sou­te­nir l’oppresseur », novembre 2014
☰ Lire la lettre du poète Breyten Breytenbach à Ariel Sharon

JB
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