Entretien inédit | Ballast | Série « L’estive »
Longtemps informelle, la profession de gardien de troupeaux a commencé à être encadrée sous l’impulsion des politiques environnementales et du retour des loups dans les Alpes françaises. En 2020, la filière disait vouloir recruter 10 000 jeunes en une décennie. Quelles sont les conditions du travail auquel ils et elles se destinent ? Une restructuration est en cours, ce qui ne va pas sans un rapport de force entre travailleurs, travailleuses et patrons. Charlotte et Marik, toutes deux bergères et membres du Syndicat des gardien·ne·s de troupeaux (SGT) racontent ce combat pour s’organiser dans un métier souvent solitaire. Sixième et dernier volet de notre série consacrée au pastoralisme.
[cinquième volet : « Prendre soin »]
Charlotte : Le premier SGT été créé en 2013 en Isère et était déjà affilié à la CGT. Il a été mis en sommeil à cause de problèmes d’animation du collectif, et aussi avec beaucoup d’interrogations sur la façon de répondre concrètement aux attentes des travailleurs. Petit à petit, il y a une une perte d’engouement et de moins en moins d’implication. En 2018, le flambeau a été repris par cinq ou six gardiennes et gardiens de troupeaux qui sortaient de formation. Ils et elles étaient en Ariège, dans les Pyrénées, et avaient envie de créer un syndicat. Ils et elles sont reparti·es de la structure qui préexistait en Isère. L’affiliation à la CGT ne s’est pas faite par défaut : ses valeurs nous correspondent. De ce premier noyau sont nées d’autres initiatives. Une rencontre a notamment été organisée dans les Alpes, à Mens, et a réuni différents collectifs de bergères et de bergers qui avaient commencé à s’organiser à divers endroits. Tou·tes cherchaient à se rapprocher les un·es des autres, et la question de la création d’un syndicat s’est naturellement imposée pour nous regrouper — d’autant plus que c’est un travail très solitaire.
« Nous sommes environ 150 réparti·es dans quatre syndicats : Isère pour les Alpes-du-Nord, PACA pour les Alpes du Sud, Ariège et maintenant Cévennes. »
Marik : Avant cette rencontre, ça faisait quelques années déjà que nous nous réunissions pour échanger sur tout un ensemble de problématiques du métier. Qu’on soit chevrier, vacher, berger, ça nous a vraiment permis de nous rendre compte qu’on avait les mêmes conditions de travail. Nous avons entendu parler les camarades de l’Ariège et lu leur texte d’orientation. Là, nous nous sommes dit que nos deux groupes, qui représentent deux massifs différents, avaient vraiment intérêt à se battre ensemble. Cette réunion a directement abouti à quelque chose de concret. C’est comme ça qu’est née l’idée du syndicat.
Charlotte : Aujourd’hui, il a plusieurs bases, et notre organisation commence à être assez tentaculaire. Nous sommes environ 150 réparti·es dans quatre syndicats : Isère pour les Alpes-du-Nord, PACA pour les Alpes du Sud, Ariège et maintenant Cévennes, créé à l’initiative entre autres de Marik.
Marik : Nous sommes en train de déposer les statuts et avons déjà une petite dizaine d’adhérent·es.
Charlotte : Les syndicats des Alpes couvrent un territoire très vaste, ce sont ceux qui réunissent le plus d’adhérent·es. En Ariège, la dynamique est excellente, mais nous avons encore du mal à rayonner sur les autres départements des Pyrénées. Nous y sommes connus, mais les structures autour desquelles s’organisent les employeurs (syndicats, groupements d’employeurs, prestataires en gestion comptabilité, centres de formation, etc.) sont particulièrement réactionnaires. Les salarié·es étant plutôt sédentaires et ancré·es localement, ça fait peur d’être associé·e à un syndicat.
[Maxim Cain]
Vous parliez de conditions de travail similaires d’un massif ou d’un troupeau à l’autre. N’y-a-t-il pas néanmoins des disparités ?
Marik : Déjà, le salaire. Alors qu’on fait le même métier, il peut y avoir des écarts énormes d’une montagne à l’autre, parce que les conventions collectives pour les salarié·es agricoles sont départementalisées. Chacune a ses spécificités et donc plus ou moins d’acquis. Certaines ont obtenu des avenants avec des chapitres spécifiques, ce qui permet de mieux nous protéger. Historiquement, il y avait des conventions spécifiques dans les Alpes de Haute-Provence, les Hautes-Alpes et l’Ariège. Puis, vers 2020, une convention collective nationale sur les salarié·es agricoles a été mise en application. Elle était censée harmoniser les conditions de travail sur tout le territoire. D’après le Code du travail, lorsque deux conventions existent — une nationale et une départementale — c’est celle qui est la plus favorable aux salarié·es qui s’applique. Il y a eu ensuite la phase de « mise en conformité », pendant laquelle les textes départementaux qui préexistaient à la convention nationale ont été renégociés. En gros, il s’agissait de réécrire les conventions locales pour les faire coller au texte national. Dans les Alpes, les premières fois où les camarades sont allé·es aux réunions de négociation, il était clairement annoncé dans l’ordre du jour qu’ils voulaient enlever tous les articles dits « obsolètes » — c’était leur terme. Dans les faits, ça signifiait simplement supprimer les acquis existants, pour tirer vers le bas. Ça a été une des motivations de la création du syndicat.
Charlotte : Dans certains départements, les gardiennes et gardiens de troupeaux ne sont protégé·es par aucun texte spécifique. Seule la Convention collective nationale de la production agricole et des coopératives d’utilisation de matériel agricole encadre leur travail. Or elle est très peu détaillée et ne tient absolument pas compte des spécificités de notre métier. C’est pourquoi on cherche à négocier des avenants spécifiques à échelle nationale afin de tirer les conditions de tout le monde vers le haut.
« Sur des montagnes l’une en face de l’autre, tu auras deux conventions collectives, avec deux berger·es qui n’auront pas les mêmes droits. »
Je voulais aussi ajouter un point concernant les salaires. En plus de leur disparité, beaucoup d’autres questions se posent : la reconnaissance de nos qualifications, le temps de travail, la pénibilité du travail, les impacts du métier sur notre vie privée… Il faut que tout ça soit reconnu et que les salaires soient augmentés. Nous militons pour l’instauration d’un palier minimum : la nouvelle classification des salaires proposée dans la Convention collective nationale attribue un certain nombre de « points » à différentes « compétences » : technicité, autonomie, respect des normes, enjeux économiques, management, relationnel. Quand on fait le calcul, on arrive au palier sept : c’est ce que nous exigeons comme salaire pour un gardien ou une gardienne, même débutant·e. Évidemment un employeur ne fera pas le calcul comme nous, d’autant plus qu’ils connaissent souvent assez mal notre métier. C’est le vice de cette nouvelle classification : elle laisse beaucoup de place à l’interprétation, là où l’ancienne grille tenait compte de paramètres objectifs et attachés à la personne (formations, expériences…).
Marik : L’encadrement juridique de notre travail est complexe. Notre pratique consiste à déplacer les troupeaux parfois sur plusieurs départements. Nos contrats de travail ne dépendent pas uniquement du département où nous travaillons concrètement, mais du siège social d’exploitation de l’employeur. Par exemple, si un éleveur de la plaine de la Crau embauche un berger ou une bergère pour aller garder ses brebis dans les Hautes-Alpes, ce sera la convention collective des Bouches-du-Rhône qui s’appliquera, et non celle des Hautes-Alpes. Or il n’y a quasiment rien dans la convention départementale des Bouches-du-Rhône. Sur des montagnes l’une en face de l’autre, tu auras deux conventions collectives, avec deux berger·es qui n’auront pas les mêmes droits.
[Maxim Cain]
Qu’implique votre statut de salarié·e saisonnier·e ?
Marik : Il y a de rares personnes qui travaillent dans des fermes à l’année. Elles peuvent travailler en hiver dans les plaines et continuer jusqu’à l’estive l’été. Mais la grande majorité des gardiennes et gardiens sont saisonnier·es. Quand on parle du monde agricole, on pense très rarement aux salarié·es, mais essentiellement aux agriculteur·ices qui sont, dans les faits, des patrons avec une exploitation. Nous, les salarié·es, sommes la plupart du temps complètement invisibilisé·es. Les institutions parlent de nous, mais nous n’y avons pas réellement de place. C’est pourquoi le syndicat est une structure qui nous permet de porter notre voix aux sein de ces institutions et nous permet de nous défendre. Le statut de saisonnier est par essence précaire. Les contrats ne sont pas aussi courts qu’on pourrait le croire. Une estive peut durer entre trois et six mois, ce qui fait une longue saison.
« Quand on parle du monde agricole, on pense très rarement aux salarié·es, mais essentiellement aux agriculteur·ices qui sont, dans les faits, des patrons avec une exploitation. »
La plupart du temps, nous sommes embauchés en « CDD saisonnier », ou contrat TESA, pour « Titre Emploi Simplifié Agricole ». Ce statut a été créé il y a plus de dix ans dans le but de simplifier les démarches d’embauche pour les agriculteur·ices et donc de minimiser le travail au noir. L’arboriculture ou la vigne, par exemple, demandent d’embaucher des dizaines de saisonnier·es. Les contrats sont souvent très courts, ce qui requiert une grosse gestion administrative. Il y avait donc énormément de travailleur·euses qui n’étaient pas déclaré·es. Contrairement au CDD, ce TESA ne comporte pas de date de fin : même si on nous propose une embauche pour une durée de deux mois, rien nous garantit l’assurance d’être employé·e durant toute cette durée. Le patron peut au dernier moment décider qu’il n’a besoin de saisonnier·es que pour un mois et demi. Dans ces cas-là, nous n’avons pas beaucoup de recours. Dans les faits, nous savons très bien que la durée bouge toujours en fonction des récoltes et des aléas climatiques, mais nous ne pouvons pas toujours être la variable d’ajustement. Nous avons aussi besoin d’avoir une certaine sécurité. Sous prétexte de simplification, encore une fois, nous avons perdu en protection.
Charlotte : Une particularité de ce contrat TESA et du CDD saisonnier est qu’il n’y a pas de prime de précarité à la fin, ce n’est pas négligeable. De plus, ce contrat est renouvelable à l’infini, il n’a pas les mêmes limites que le CDD classique, qui fait qu’au bout de deux ou trois renouvellements, le contrat se transforme normalement en CDI. Le TESA n’est pas censé être renouvelé indéfiniment, mais certaines entreprises n’hésitent pas à les enchaîner, à mobiliser la même personne en boucle sur la même exploitation pour ne surtout pas avoir à signer de CDI.
[Maxim Cain]
Vous partagez avec l’ensemble des saisonniers une forte précarité. Que recouvre-t-elle spécifiquement pour les gardiens et les gardiennes de troupeaux ?
Charlotte : Beaucoup considèrent que c’est un secteur dans lequel on ne compte pas ses heures. Se plaindre signifierait qu’on n’est pas fait·e pour le métier. Nous sommes tenu·es d’encaisser sans broncher pour faire nos preuves. C’est ancré dans les mentalités dominantes, celle des exploitants agricoles, qui transfèrent un certain nombre de normes entrepreneuriales sur nous, les salarié·es. Ce n’est pas notre capital que nous alimentons par ce travail : c’est le leur. Nous travaillons pour manger, nous ne sommes pas censé·es nous tuer au travail, finir systématiquement avec un genou cassé ou bien une hépatite car l’eau n’est pas potable.
« D’un côté, les hommes sont tenus de ne pas moufter, de montrer que ce sont des
bonhommes. D’un autre côté, on entend souvent qu’une femme n’a rien à faire à la montagne. »
Marik : Quelqu’un de la Coordination Rurale a fait un discours qui est révélateur de cette mentalité. Selon lui, tous ces salarié·es devraient se donner à 500 % pour l’agriculture. Le Code du travail, à la poubelle. Ces gens considèrent qu’ils travaillent comme des chiens pendant que les salarié·es, eux, sont des feignants parce qu’ils et elles réclament le respect des 35 heures. Heureusement, il s’est fait taper sur les doigts, mais ce type de discours est très ancré. Si tu te ne sacrifies pas, c’est mal perçu. Soit tu te donnes corps et âme, soit tu n’as « pas envie de travailler ».
Charlotte : Ces injonctions sont indéniablement virilistes. D’un côté, les hommes sont tenus de ne pas moufter, de montrer que ce sont des « bonhommes ». D’un autre côté, on entend souvent qu’une femme n’a rien à faire à la montagne. Le métier se féminise progressivement, notre présence commence à davantage être considérée comme normale. Pour autant, il reste de nombreux stéréotypes, selon lesquels les femmes seraient plus douces, plus douées pour les soins, etc. Nous-mêmes pouvons avoir tendance à surjouer un peu : « J’ai des petits bras, mais je peux aussi porter des trucs lourds ». Pendant les deux premières années d’exercice de ce métier, j’avais tendance à beaucoup forcer pour ne pas « chialer comme une gonzesse », pour montrer que j’avais ma place, que j’étais légitime. Collectivement, il faut que nous nous questionnions sur ce rapport à la performance — entre femmes, réussir à se dire qu’on a le droit de ne pas toujours y arriver, le droit d’être fatiguées, mais aussi avec les hommes, qu’ils ne se pensent pas obligés de dormir sous un caillou, sous l’orage, pour prouver qu’ils sont du métier.
[Maxim Cain]
En tant que femmes, y a‑t-il d’autres problématiques auxquelles vous devez faire face ?
« De nombreux signalements ont été faits — nous avons toutes eu des expériences à différents niveaux de gravité, jusqu’au viol. »
Marik : Les femmes ont toujours été présentes dans l’agriculture, qu’elles soient agricultrices ou salariées, mais elles ont toujours été fortement invisibilisées. On a tendance à oublier qu’il y avait bien souvent des familles entières qui montaient garder des troupeaux en montagne, et que les femmes jouaient leur rôle dedans. En fait, quand on entend dire qu’il y a de plus en plus de femmes, j’ai envie de répondre que c’est peut-être plutôt parce qu’on les entend davantage. C’est vrai qu’en arrivant dans ce métier, quand on ne fait pas partie du milieu agricole, il faut faire ses preuves. En tant que femmes, nous devons en faire deux, voire trois fois plus.
Charlotte : Les violences sexistes et sexuelles, qui sont présentes partout, sont très prévalentes dans notre métier, notamment à cause de l’isolement et du fait que nous nous retrouvons souvent seules dans un milieu majoritairement masculin.
Marik : Quand on est une femme face à des employeurs, du fait du lien de subordination, on peut se retrouver dans des situations dangereuses. Cette hiérarchie et cet isolement au travail accentuent certaines situations de harcèlement ou d’agression. L’accumulation de ces dominations et les conditions font que nous ne nous sentons pas toujours légitimes à prendre la parole, à contester et agir.
Charlotte : L’agriculture est un milieu où il est particulièrement difficile de le dénoncer : il faut que nous réussissions à sortir de cette loi du silence. Quand on dénonce une claque au cul, généralement ça rit dans l’assemblée. Ces atteintes, considérées comme « pas graves », sont nulles et non avenues dans ce milieu. Une chose en appelant une autre, les agressions se normalisent. Et, généralement, on n’ose pas être la « mégère de service ». Donc petit à petit, des situations très graves surviennent. De nombreux signalements ont été faits — nous avons toutes eu des expériences à différents niveaux de gravité, jusqu’au viol. Je veux en parler pour encourager les personnes qui en sont victimes à s’exprimer, à se rapprocher d’autres femmes pour ne pas rester seules avec ça, voire à réussir à porter plainte, même si ça peut-être compliqué et pas toujours satisfaisant.
[Maxim Cain]
Vous avez mentionné à plusieurs reprises l’isolement propre à votre profession. Qu’est-ce que ça implique au quotidien ?
Marik : En tant que gardiennes de troupeaux, nous sommes quasiment seules en permanence. Tu ne peux pas rentrer chez toi le soir pour aller boire l’apéro avec des camarades et décompresser de ta journée, pour parler des remarques du patron… Donc beaucoup de bergers et de bergères n’arrivent pas à prendre de recul par rapport à des situations qu’ils et elles peuvent vivre.
« L’évolution du métier a créé un très fort sentiment d’isolement. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. »
Charlotte : Il y a cette image du berger moine, voire du moine-guerrier — on revient encore au virilisme. Dans l’imaginaire collectif, on suppose souvent que si on fait ce métier c’est qu’on aime la solitude — ça n’est pas mon cas du tout. On se retrouve non seulement seul·es, mais en plus de ça avec une charge mentale et de travail énorme. Le capitalisme favorise une approche du travail très axée sur la performance, très validiste aussi, et notre métier n’y échappe pas. Il faut que nous réussissions à normaliser le fait d’avoir besoin d’aide, de partager son travail et sa charge mentale. Quand on est seul·e, à bout de forces et à bout de souffle, on peut facilement se mettre à vriller. Et là, généralement, on se lâche contre son chien, on se met à mal lui parler quand il ne comprend pas ce qu’on lui demande. Il y a tout un enjeu d’organisation du travail à plusieurs. Le fait d’être à deux peut aussi permettre de questionner ses pratiques.
Marik : Quand nous en discutons avec des bergers et bergères plus âgé·es, nous nous rendons compte qu’ils et elles n’étaient pas si isolé·es que ça, que les habitant·es du village montaient en fait régulièrement les aider, les ravitailler. Aujourd’hui nous nous retrouvons dans des massifs que nous ne connaissons pas forcément, et les habitant·es des villages n’ont plus nécessairement ce réflexe de venir nous rendre visite pour savoir si nous allons bien, de montrer cette solidarité. L’évolution du métier a créé un très fort sentiment d’isolement. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes.
[Maxim Cain]
Même lorsqu’il y a des accidents ?
Marik : Il faudrait déjà qu’on les prenne en compte, ces accidents. La mentalité viriliste qu’on mentionne fait qu’un bon berger est celui qui se sacrifie pour le troupeau. Donc, majoritairement, on se dit : « Je suis blessée, je ne vais pas bien, mais ça n’est pas grave, je vais tenir. » À un moment, ça va trop loin. J’ai connu des bergers, des bergères, qui continuaient à garder après s’être fait une entorse. Il y a donc beaucoup d’accidents du travail, qui passent complètement inaperçus. Je crois que l’une des premières choses à faire serait de réussir à accepter que si on ne va pas bien, on ne peut pas faire notre travail, sinon ce sont les bêtes qui en pâtissent — donc qu’il faut s’arrêter et passer la main à quelqu’un d’autre.
« Il faut se rappeler qu’en montagne, tu peux aussi facilement te casser une jambe, voire te dérocher ou encore prendre la foudre. Il y a régulièrement des morts. »
Charlotte : Parmi les grands classiques des accidents du travail, il y a les intoxications au gaz, quand le système de chauffage n’est pas révisé. Les tuyaux de gaz ne sont pas contrôlés ou changés à temps. La qualité de l’eau n’est pas toujours fiable non plus. On a tendance à la boire même quand on ne sait pas trop si elle est potable, parce qu’on n’a pas forcément le choix. L’eau courante potable dans la cabane, c’est central — c’est une de nos exigences, avec le syndicat. C’est ce qui nous permet au moins de nous laver, de laver notre linge, de donner à boire à nos chiens sans avoir à partir chercher de l’eau ailleurs.
Marik : Il faut se rappeler qu’en montagne, tu peux aussi facilement te casser une jambe, voire te dérocher ou encore prendre la foudre. Il y a régulièrement des morts. D’autres choses ne comptent pas comme des accidents du travail, mais génèrent de véritables répercussions physiques sur le long terme. Nous abîmons nos genoux, notre dos. Par exemple, un cas typique dans l’élevage laitier : le syndrome du canal carpien. Nous n’avons pas le réflexe de considérer cette usure comme la conséquence de notre profession. Peu font les démarches pour leur reconnaissance. Il y a une invisibilisation de toutes ces conséquences physiques, mais aussi psychologiques. Le fait d’être isolé·e, d’être mobile tout le temps, a des effets sur les relations sociales et sur notre bien-être psychologique.
[Maxim Cain]
Comment êtes-vous logé·es ?
Charlotte : Concernant nos logements personnels, c’est de plus en plus compliqué, car le marché ne nous considère pas comme prioritaires pour louer voire acheter un logement et nous travaillons dans des secteurs où les paysages sont marchandisés. La commercialisation de ces espaces tend à faire augmenter les prix de l’immobilier. Beaucoup de gardiennes et gardiens de troupeaux « choisissent » de vivre en camion — je dis « choisissent », mais est-ce un vrai choix ? Le camion permet au moins d’aller d’un contrat à l’autre et d’avoir quand même un semblant de chez-soi.
Marik : Lorsque nous travaillons durant les gardes d’été ou d’hiver, la responsabilité de l’hébergement et de sa décence revient légalement à l’employeur. Durant l’été, pour les cabanes en montagne, elles peuvent être installées sur une propriété privée, parfois dans des parcs nationaux. Le plus souvent, la cabane est communale, mais elle n’est pas sous la responsabilité juridique de l’employeur. Dans les faits, tout le monde se renvoie la balle. Personne n’est responsable de rien, donc personne ne fait rien.
« Le plus souvent, la cabane est communale. Dans les faits, tout le monde se renvoie la balle. Personne n’est responsable de rien, donc personne ne fait rien. »
Charlotte : Il y a un vrai manque de bonne volonté. Même si c’est légalement à l’employeur de mettre la main à la poche, ça lui fait mal car il sait qu’il ne pourra pas vendre la cabane par la suite. Comme il ne fera aucun bénéfice, il n’investit pas. Des aides financières existent pourtant pour les travaux de construction ou de rénovation de cabanes pastorales. Et puis, c’est connu, un berger « ça dort sous un caillou ». Il y a des communes qui acceptent de dépenser de l’argent, de considérer les cabanes pastorales comme faisant partie du patrimoine de la commune, de ses ressources. Comme les éleveurs paient un droit de pacage, ils s’acquittent aussi éventuellement d’un loyer pour la cabane. Pour la commune, ça peut être une source de revenus, modestes mais tout de même assez notables, au point qu’elle décide parfois d’investir. Mais il y a des collectivités qui refusent de mettre de l’argent s’il n’y a pas d’autres intérêts financiers — souvent, ça signifie contribuer à attirer des touristes. Nous ne sommes évidemment pas d’accord avec cette politique, qui oblige par exemple à ce que la cabane soit partagée entre le berger ou la bergère et les randonneurs…
Marik : Je pense à un lieu où un refuge est situé juste à côté de la cabane. La commune a fait en sorte que le refuge soit « grand luxe » mais n’a pas dépensé un seul sou pour la cabane. Vous comprenez, les bergers, ils sont crados, ils n’ont pas besoin de vivre dans des conditions correctes… Et même quand des subventions sont allouées pour remettre en état, rénover ou construire de nouvelles cabanes pastorales, nous ne sommes pas forcément consulté·es sur nos besoins. Les cabanes sont toutes neuves, mais elles ne sont pas fonctionnelles, elles ne sont pas pensées avec nous.
[Maxim Cain]
Charlotte : Ça nous renvoie à la question de la touristification. Ces cabanes sont pensées pour s’intégrer dans le paysage, avec parfois des enjeux de visibilité pour les architectes qui participent à ces projets — certains ont été primés pour avoir réussi à construire dans un milieu « extrême » comme la montagne. Ces projets participent à leur image. Je pense à deux cabanes construites sur pilotis, qui sont très belles et que nous sommes vraiment ravies d’avoir. Mais nous avions demandé des chenils — or, « les chenils ça fait péquenaud, ce n’est pas joli ». Donc, pas de chenils. La montagne ou la garrigue seraient des espaces « sauvages » et non agricoles. Alors qu’il y a très peu d’espaces qui ne soient pas marqués par la présence humaine, il y a dans la mentalité dominante, qui est assez urbaine et bourgeoise, l’idée que les espaces ruraux sont des espaces de loisir, des espaces à usage récréatif. En fait, c’est un grand mépris pour le travail agricole, qu’on considère comme dépassé et donc qu’on invisibilise. Nous, au milieu de tout ça, nous sommes juste des santons, des figurant·es au milieu du paysage.
« Nous sommes une image, la carte postale que les touristes s’attendent à retrouver sur leur chemin et qu’on leur a vendue par ailleurs. »
Marik : Nous ne sommes pas vraiment considéré·es comme des personnes : nous sommes une image, la carte postale que les touristes s’attendent à retrouver sur leur chemin et qu’on leur a vendue par ailleurs. Les parcs nationaux participent à véhiculer cet imaginaire. Beaucoup de personnes qui pratiquent la montagne aujourd’hui n’en ont en fait aucune connaissance et sont simplement dans une logique de performance. Rares sont ceux qui cherchent à comprendre le milieu dans lequel ils arrivent. La plupart des personnes que nous croisons ne savent pas vraiment ce que nous faisons là. Les gens sont aussi, de manière générale, beaucoup moins au contact des animaux — peu savent comment se comporter face aux bêtes. Il y a une incompréhension par rapport à ça, ce qui crée beaucoup de tensions.
Quelles sont-elles ?
Marik : Certains randonneurs nous voient même comme une présence hostile. Quand ils s’approchent d’un troupeau, ils ont envie d’être au milieu des bêtes, de prendre une belle photo, mais ils ne comprennent pas qu’ils nous dérangent. Ils dérangent aussi le troupeau et les chiens de protection, les patous, qui sont là pour défendre le troupeau et empêcher toute intrusion. On nous reproche souvent de ne pas savoir tenir nos chiens. Or ce ne sont pas les nôtres : ils appartiennent aux employeurs qui les ont plus ou moins bien dressés, et oui, leur caractère est plus ou moins sociable. Ce ne sont pas des chiens qui obéissent au doigt et à l’œil. Pendant une période, le recours aux patous avait complètement disparu. Mais, avec le retour du loup, il y a eu un affolement et il a fallu en avoir de nouveau. Dans la précipitation, beaucoup d’erreurs ont été commises, d’autant que de nombreux savoir-faire ont été perdus, dans le choix des races comme pour leur dressage. Ce qui fait que nous nous retrouvons à gérer des chiens que nous n’avons pas élevés, dans des endroits désormais sur-fréquentés par des touristes qui ne connaissent rien à la montagne et au pastoralisme.
[Maxim Cain]
Charlotte : Nous n’avons rien contre le fait que des personnes puissent randonner et bivouaquer pour leur loisir. Mais nous travaillons et nous avons un rythme de travail particulier. Et, surtout, nous avons besoin d’avoir une certaine intimité. Aujourd’hui, dans les zones très fréquentées, nous avons de plus en plus de mal à simplement trouver un coin tranquille pour faire nos besoins, nous laver au torrent, sans qu’une nuée de randonneurs ne débarque. Quand je pense au nombre de personnes qui viennent toquer à la porte de ta cabane pour savoir s’ils peuvent regarder comment vivent les bergers et bergères… Ce n’est pas tenable pour notre santé mentale. Il y a un droit à l’intimité.
Face à ces différents constats, comment vous organisez-vous pour améliorer vos conditions de vie et de travail ?
« La FNSEA est partout et pèse beaucoup dans les choix de politique agricole au niveau local. »
Charlotte : Dans le champ institutionnel, un des leviers se trouve dans les commissions paritaires dans lesquelles nous négocions avec les représentant·es du patronat. C’est là que nous pouvons obtenir des améliorations directes et significatives de nos conditions de travail. Mais on n’obtient rien sans rapport de force. Les négociations ne doivent pas être envisagées isolément, comme une fin en soi. Il y a du travail militant à faire à côté, de la pression à mettre, des mobilisations à organiser, des procès à intenter et à suivre… Le syndicat permet de montrer que nous sommes uni·es, soudé·es, capables de travailler et de nous organiser collectivement. Dans ces commissions, la FNSEA est très majoritaire. Elle est l’un des syndicats agricoles les plus anciens, le résultat de fusions entre d’autres syndicats qui existaient auparavant. Ils siègent également au sein de la Mutuelle sociale agricole (MSA). Ils ont leur fédération à l’échelle nationale ainsi que des structures territoriales, la FDSEA, à échelle départementale. La FNSEA est partout et pèse beaucoup dans les choix de politique agricole au niveau local. Du fait de son hégémonie, il y a aussi toute une logique de co-gestion avec le ministère de l’Agriculture. Lors des discussions et négociations avec la FNSEA, nos arguments sont solides parce qu’ancrés dans le réel de notre travail et de la production agricole, et parce que nous les avons construits collectivement. En face, la FNSEA n’a aucun argument.
Avez-vous réussi à porter votre position et infléchir les politiques au sein de ces commissions ?
Charlotte : La première chose que nous avons obtenue, c’est le maintien des avenants territoriaux encadrant le travail des gardiens et des gardiennes de troupeaux. Ils étaient menacés par la signature de la Convention collective nationale de la production agricole et des coopératives d’utilisation de matériel agricole, qui prétendait tout « harmoniser ». Lorsque ces avenants existent, ils sont généralement plus avantageux que la convention. À titre d’exemple, les gardien·nes qui travaillent dans les Hautes-Alpes sont payés sur une base de 44 heures par semaine. Dans d’autres départements les contrats de 35 heures sont fréquents, alors qu’on travaille plutôt entre 60 et 80 heures par semaine. Il y a aussi les primes d’équipement qui sont plus intéressantes dans les départements où le rapport de force joue davantage pour les salarié·es. Ça peut sembler dérisoire mais à la fin la différence sur la fiche de paie est nette !
[Maxim Cain]
Il faut ajouter que ces négociations consolident le collectif : on échange, on argumente, on normalise le fait de négocier et le fait de poser des conditions. L’effet est visible chez nos collègues qui s’affirment de plus en plus, mais aussi chez les employeurs qui finissent par comprendre qu’ils sont observés et comparés. On a aussi fait ouvrir des négociations dans les départements où aucun texte spécifique ne concernait les gardiens et les gardiennes de troupeaux, comme en Isère, ainsi qu’au niveau national. Ça nous permettrait d’avoir un « avenant gardiens de troupeaux » national, et de tirer vers le haut les conditions de travail de tous les bergers, vachers, chevriers, quel que soit leur lieu de travail. Bien sûr, la FNSEA n’y a pas trop intérêt. Les réunions prévues sont souvent reportées ou annulées. Le mouvement des agriculteurs a servi d’excuse pour ne pas répondre à nos demandes. À chaque rencontre, on nous a répondu : « On est débordés, c’est très difficile en ce moment ». À leurs yeux, nos conditions de travail ne sont pas importantes, ça peut attendre.
« Ces actions nous permettent de nous rendre visible, de montrer que nous, bergers et bergères, nous existons, que nous sommes nombreux·ses et organisé·es. »
Marik : Il faut que nous réussissions à nous inscrire dans un autre rapport de force. Nous voyons bien que si nous ne montrons pas notre détermination autrement que par des arguments, ça ne marchera pas. Nous pourrons toujours négocier pendant des heures, nous n’avons pour le moment pas assez de poids. L’outil syndical nous permet de faire face collectivement et d’entamer des poursuites aux prud’hommes par exemple, pour forcer l’application de nos droits. Nous organisons aussi des actions pour montrer qu’on ne lâchera pas, qui sont aussi des moments de rencontres et de cohésion. Quand on descend des montagnes, ça fait du bien de voir que nous ne sommes pas seul·es. La foire de Saint-Martin-de-Crau est un bon exemple. Comme toutes les foires agricoles, c’est un grand moment de sociabilisation, que les éleveurs organisent eux-mêmes. On parle du pastoralisme, de l’élevage… Pour nous, l’enjeu y est de dire qu’il ne faut pas oublier les personnes qui pratiquent ce métier-là, qu’on existe et qu’on ne pourra pas parler de notre métier sans nous. Ces actions nous permettent de nous rendre visible, de montrer que nous, bergers et bergères, nous existons, que nous sommes nombreux·ses et organisé·es. Ces moments ont aussi pour enjeu de nous visibiliser vis-à-vis des autres salarié·es agricoles, pour leur montrer que maintenant cet outil du syndicalisme existe, qu’il est là pour elles et eux. Il faut faire ce travail d’information sur les droits qui existent déjà, car beaucoup de bergères et de bergers entrent dans la profession sans en avoir connaissance. Les éleveurs en profitent pour les embaucher dans des conditions qui ne sont pas correctes.
Charlotte : Médiatiquement, cette nébuleuse créée à l’occasion du « mouvement des agriculteurs », principalement venant de la FNSEA et de la Coordination Rurale, a éclipsé tout le reste. Ces agriculteurs et exploitants ont une image plutôt positive dans la sphère médiatique, et sont souvent plaints. Nous ne nions pas les difficultés qu’ils rencontrent, mais elles sont inhérentes à une économie capitaliste, qui gobe les petits et fait grossir les plus gros. Pour nous, si nous ne sortons pas de ce système capitaliste, cette organisation du travail est vouée à perdurer. Il sera difficile de se réapproprier le travail et de le répartir autrement afin de le rendre émancipateur. C’est voir un peu loin. Dans cette démarche, les salarié·es ont un rôle déterminant. La gauche, en agriculture, ce n’est pas que la Confédération paysanne — qui comporte aujourd’hui beaucoup d’employeurs. Les salarié·es représentent environ 40 % des actifs. Ce sont des travailleurs et des travailleuses qualifié·es, qui ont envie de se réapproprier leur travail et de le transformer. Et il n’y a pas que les gardiennes et les gardiens de troupeaux. Il y a un enjeu à valoriser ce discours-là, à montrer que le salariat agricole existe et que nous portons aussi des perspectives de transformation, plus radicales que celles défendues par la Confédération paysanne.
[Maxim Cain]
Vous êtes contre les rapports de domination : comment vivez‑vous alors ce rapport à l’exploitation animale ? N’y a‑t-il pas une contradiction, d’autant que vous avez un lien affectif avec ces animaux ? Quelle est votre position sur l’antispécisme ?
Charlotte : Il n’y a pas de position collective sur cette question au sein du syndicat, donc nos réponses seront forcément personnelles. Sur la question du lien affectif aux animaux, c’est une partie sensible qui détermine beaucoup mon rapport à ce métier. Moi, je parle de « vivre avec les animaux » comme Jocelyne Porcher. Bien sûr, dans ce rapport, il y a quand même une privation de liberté et, à la fin, les animaux d’élevage sont abattus. La contrepartie éthique que nous devons à ces animaux, qui se sont laissés domestiquer — car ils ont une part de conscience là-dedans, on n’apprivoise pas n’importe quel animal —, c’est la protection et le soin. C’est bien là que nous voyons le problème avec l’élevage tel qu’il est pratiqué aujourd’hui.
« La cause principale de ces violences, c’est le fait d’être dépossédé de notre rapport au travail. »
Ces questions et réflexions antispécistes sont essentielles, mais j’ai l’impression qu’elles sont souvent ancrées dans des cercles très bourgeois, qui connaissent mal les enjeux de la production agricole. On y entend parfois un mépris de classe manifeste, un mépris de ces ruraux « arriérés » qu’on devrait sauver intellectuellement. Indéniablement, il y a des problématiques très sérieuses sur la pratique de l’élevage. Les animaux subissent des violences qu’ils ne devraient pas subir. La cause principale des violences auxquelles on assiste, pour moi, c’est le fait d’être dépossédé·es de notre rapport au travail.
Marik : Notre lutte pour avoir de meilleures conditions de travail est à mettre en parallèle avec la façon dont sont traités les animaux. Souvent, quand je me retrouve à travailler avec des éleveurs qui sont bienveillants avec les animaux, ils le sont aussi avec moi et inversement. Il faut réfléchir à la façon dont nous nous construisons nos rapports entre êtres vivants, pour que chacun ait sa place et puisse avoir sa part d’autonomie et sa part de bienveillance.
Charlotte : Pour moi, la question antispéciste est à un niveau de réflexion qui est post-révolutionnaire. Je pense qu’il est utile de commencer à produire de la pensée sur ce sujet, mais je ne suis pas sûre qu’il soit possible de la traduire de manière pertinente tant que nous n’aurons pas transformé les rapports de production. Une fois que nous aurons renversé le système d’exploitation capitaliste, que nous aurons repris la main sur le travail, nous pourrons décider collectivement quels besoins nous devons satisfaire et comment, de quelle manière on organise notre travail… À ce moment-là, nous déciderons s’il faut élever des animaux ou non, les abattre ou non. En attendant, la question reste ouverte.
Illustrations : Maxim Cain, dessinateur et berger, qui sortira sa bande dessinée Démontagner en septembre prochain aux éditions Actes Sud
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