Notre onzième numéro sortira en librairie le 21 mai !
 

Mawda, 2 ans, tuée par la police


Texte inédit pour le site de Ballast

La nuit du 17 mai 2018, la police belge prend en chasse une camion­nette de migrants tra­ver­sant le pays : un poli­cier tire, une enfant kurde de 2 ans meurt d’une balle dans la tête. Deux ans et demi plus tard, le ver­dict du pro­cès tombe. L’affaire du meurtre de la petite Mawda illustre bien des aspects des poli­tiques migra­toires et sécu­ri­taires actuelles. En Belgique, les faits de vio­lence poli­cière ne cessent de faire par­ler d’eux — ils sont deve­nus heb­do­ma­daires. Face à quoi, les pro­tes­ta­tions popu­laires se déve­loppent. Le 8 mars der­nier, une femme noire, après avoir vou­lu por­ter assis­tance à une per­sonne ayant fait un malaise dans la rue, a été vio­lem­ment pla­quée au sol par la police lié­geoise, pro­vo­quant une nou­velle fois des émeutes. Un récit du ver­dict. ☰ Par Yanna Oiseau


11 h 17, gare de Bruxelles-Central, train en direc­tion de Mons. Nous sommes le 12 février 2021, jour de ver­dict pour le pro­cès rela­tif à l’af­faire Mawda. Un froid polaire règne sur le pays ; la neige tom­bée il y a cinq jours ne fond pas. La tem­pé­ra­ture indique ‑7 °C. La presse natio­nale a jugé bon de sor­tir, ce matin-là, l’in­for­ma­tion sur la régu­la­ri­sa­tion défi­ni­tive des parents de Mawda : le fait date pour­tant de décembre der­nier. La dépêche est publiée dès 5 heures, comme une actua­li­té brû­lante, une info de der­nière minute. De mau­vaise augure. Je retrouve dans le train trois des avo­cates de la famille de Mawda, ain­si qu’une quin­zaine d’ac­ti­vistes du comi­té de soutien.

« Je retrouve dans le train trois des avo­cates de la famille de Mawda. »

13 h 10. La juge déclare l’au­dience ouverte. Nous sommes dans la salle aux pas per­dus, où un écran a été ins­tal­lé pour que la tren­taine de per­sonnes que nous sommes — ayant été auto­ri­sées à entrer dans l’en­ceinte du tri­bu­nal — puis­sions suivre le ver­dict. Seules dix per­sonnes ont pu accé­der à la grande salle d’au­dience. On y aper­çoit Shamden et Prhst Shawri, les parents de Mawda, assis légè­re­ment en hau­teur der­rière les quatre avo­cats qui les repré­sentent. Face à eux, sur l’autre flanc de la salle, les deux hommes ira­kiens accu­sés pour l’un d’être le chauf­feur du véhi­cule pris en course par la police et pour l’autre le pas­seur. Deux hommes for­cés sur les routes de l’exil qui contestent ces accu­sa­tions, avan­çant qu’ils ont été choi­sis au hasard des occu­pants de la camion­nette. Cette nuit-là, ils étaient en tout 26. Au centre de la salle, en hau­teur, les trois juges. En bas, face à eux, dos à la salle, le poli­cier qui a tiré le coup de feu.

7 mai 2018. 

Lamine Bangoura voit arri­ver à son domi­cile huis­sier et police, pour un arrié­ré de loyer de 1 500 euros. Comme il refuse d’être expul­sé de chez lui, des patrouilles de ren­fort sont appe­lées : leurs véhi­cules, nom­breux, bloquent la rue en bas de l’im­meuble. Très vite ce sont huit poli­ciers qui entrent, lui menottent pieds et mains et s’en vont pra­ti­quer un pla­quage ven­tral meur­trier, à quatre sur son torse, sous pré­texte qu’ils se seraient sen­tis en dan­ger. Depuis ces décla­ra­tions de la police, faites plus d’un mois après les évé­ne­ments, des images cir­culent sur les réseaux. On y entend Lamine pous­ser des cris rauques, gla­çants : il étouffe. À l’ar­ri­vée de l’am­bu­lance, il est déjà trop tard. Cela fait trois ans, et son corps est tou­jours à la morgue. La pre­mière année, il était rete­nu par ordre du juge, le temps de l’en­quête, qui a fini par pro­non­cer un non-lieu. Il n’y aurait pas de charges suf­fi­santes pour ouvrir un pro­cès1. Une somme de 8 000 euros avait alors été exi­gée de la famille afin de récu­pé­rer le corps de leur fils, somme impos­sible à ras­sem­bler. La fac­ture s’é­lève aujourd’­hui à 30 000 euros. Lamine n’a tou­jours pas été enter­ré et la famille Bangoura pour­suit son combat.

[« Stop à la justice de classe, Stop à la justice raciste », 24 janvier 2021 (Krasnyi Collective | krasnyicollective.com)]

Avant de démar­rer la lec­ture des 50 pages du pro­non­cé, la juge annonce : « Ce tri­bu­nal constate que les conseils des par­ties civiles ont lar­ge­ment plai­dé lors du pro­cès et dans les conclu­sions sur le trai­te­ment inhu­main et dégra­dant qu’ont subi les vic­times. » Les parents et le frère de Mawda, alors âgé de 4 ans, avaient été empê­chés de mon­ter dans l’am­bu­lance qui allait ame­ner la petite fille — elle mour­ra avant d’ar­ri­ver aux urgences. Ils ont été humi­liés et déte­nus. « Aussi légi­times que les inter­ro­ga­tions des par­ties civiles puissent être, il n’ap­par­tient pas à ce tri­bu­nal de se pro­non­cer sur des élé­ments qui dépassent lar­ge­ment le cadre de sa sai­sine […] et qui ne concernent que le com­por­te­ment des trois pré­ve­nus lors de la course pour­suite du 17 mai 2018. »

« Les parents et le frère de Mawda, alors âgé de 4 ans, avaient été empê­chés de mon­ter dans l’am­bu­lance qui allait ame­ner la petite fille. »

Les avo­cats de la famille avaient dès le départ dénon­cé l’a­to­mi­sa­tion absurde d’une affaire hau­te­ment poli­tique vers diverses juri­dic­tions, empê­chant éga­le­ment toute enquête sur les res­pon­sa­bi­li­tés des poli­tiques migra­toires actuelles, tout comme sur les nom­breux men­songes poli­ciers et judi­ciaires qui ont mar­qué les heures et jours sui­vants les évé­ne­ments. Parmi ceux-là : rumeurs pro­pa­gées sur l’u­ti­li­sa­tion d’un enfant bélier, enfant jeté par la camion­nette, suc­ces­sion de ver­sions contra­dic­toires et men­son­gères du par­quet aux médias, pre­mière ana­lyse d’un méde­cin légiste qui réfute la cause de la mort par balle, etc2. Un seul jour­na­liste de grande antenne a rele­vé la digni­té d’une pro­fes­sion, ayant fait une enquête appro­fon­die et édi­fiante sur les faits et la suc­ces­sion des men­songes officiels.

Août 2019.

Mehdi Bouda est per­cu­té en plein centre ville, sur un pas­sage pié­ton, par un véhi­cule de police rou­lant à plus de 98 km/h. Ce n’est que le len­de­main que la famille sera aver­tie de la mort de ce jeune de 17 ans, par des agents de police venus à sa porte lui pré­sen­ter la pho­to de son corps ensan­glan­té, sans égard, sans aucune expli­ca­tion. Quelques heures plus tôt, un ancien voi­sin, sol­li­ci­té par un jour­na­liste sur le sujet, avait appe­lé la famille, sans que cette der­nière ne com­prenne de quoi il s’a­gis­sait. Car la presse ne man­que­ra pas de relayer aus­si­tôt les com­mu­ni­qués de police, avec son lot de dis­cours, deve­nus clas­siques. Ici, une par­mi tant d’autres : « un jeune dea­ler qui aurait cou­ru en voyant la police arri­ver ». C’est par elle-même, au tra­vers de ses recherches pour com­prendre les faits, que la famille décou­vri­ra que c’est un véhi­cule de police qui a fau­ché leur fils. Son grand frère Ayoub et tous les proches de Mehdi pour­suivent leur com­bat pour la véri­té, la jus­tice et la dignité.

[« Stop à la justice de classe, Stop à la justice raciste », 24 janvier 2021 (Krasnyi Collective | krasnyicollective.com)]

Les pré­su­més chauf­feur et pas­seur écoutent la tra­duc­tion — à tra­vers des casques, le visage caché par des masques — de la longue et détaillée lec­ture chro­no­lo­gique de la course-pour­suite. Seul le regard de l’un est ren­du visible par l’angle choi­si par une camé­ra qui s’at­tarde lon­gue­ment sur eux : l’é­pui­se­ment s’y lit. Le visage du poli­cier, lui, ne sera jamais fil­mé. Les deux hommes contestent ces accu­sa­tions. Voici deux ans et demi qu’ils sont en pri­son. Pour une même nuit de faits, ils subi­ront deux pro­cès. L’un à Mons, pour « entrave méchante à la cir­cu­la­tion ayant entraî­né la mort » et « rébel­lion » ; l’autre à Liège, pour « tra­fic d’êtres humains ». Deux pro­cès pour une même affaire.

« Les deux hommes contestent ces accu­sa­tions. Voici deux ans et demi qu’ils sont en prison. »

La juge pour­suit sa lec­ture. Arrive le moment de l’im­pact. On entend qu’il est 2 heures du matin pas­sées de quelques minutes, lorsque « la vitre sur le côté [conduc­teur] de la camion­nette explose », que la camion­nette quitte l’au­to­route et s’ar­rête sur un par­king deux minutes plus tard, qu’un appel au secours est lan­cé… Dans la salle, la camé­ra se tourne vers les les parents et filme les larmes de la mère. Elle n’a pas le casque de tra­duc­tion sur les oreilles. S’ensuit tout un détail des com­mu­ni­ca­tions radio sur l’u­sage fait d’une arme ; le méde­cin légiste qui, vers 4 heures du matin, assure que la mort n’est pas due à un tir d’arme à feu. Pendant sa lec­ture de l’é­tat du corps de l’en­fant éta­bli dans le rap­port de la police, la juge regarde, comme sou­cieuse, les parents. Une des avo­cates est allée s’ins­tal­ler à côté de la mère ; elle lui parle. Le père est tour­né vers l’in­ter­prète assis juste à sa gauche et l’é­coute attentivement.

L’écrasante majo­ri­té du récit des « faits éta­blis » pro­vient des sources poli­cières : les nom­breuses com­mu­ni­ca­tions radio, les ana­lyses tech­niques de leur maté­riel, les rap­ports éta­blis au moment des faits, sur le par­king de cette aire d’au­to­route ou à l’hô­pi­tal. La famille, elle, n’a que sa parole, recueillie lors d’in­ter­ro­ga­toires et d’au­di­tions. À peine quelques secondes du dérou­lé des faits sont pas­sées dans le récit chro­no­lo­gique. Nous enten­dons à pré­sent la ver­sion des parents. Alors que sont reprises les décla­ra­tions du père, qui confirment celles de la mère — jamais, tout au long de la course-pour­suite, elle n’a per­du l’en­fant de ses bras —, cette der­nière quitte la salle. Elle gagne celle aux pas per­dus pour s’oc­cu­per un moment de son troi­sième enfant, gar­dé par des per­sonnes du comi­té de sou­tien : un petit gar­çon qui ne doit pas avoir plus de 2 ans et dont les traits res­semblent for­te­ment à ceux de Mawda.

[« Stop à la justice de classe, Stop à la justice raciste », 24 janvier 2021 (Krasnyi Collective | krasnyicollective.com)]

10 avril 2020.

La police prend en chasse deux jeunes pour « non res­pect des règles de dis­tan­cia­tion sociale ». Nous sommes à Anderlecht, com­mune où les actes poli­ciers vio­lents et racistes font régu­liè­re­ment la chro­nique. Adil est sur son scoo­ter, il prend la fuite. Passant par des zones où le véhi­cule de police ne peut le suivre, les agents à son bord appellent des ren­forts. Quelques minutes plus tard, alors qu’Adil roule et est presque arri­vé chez lui, il est per­cu­té de plein fouet par un autre véhi­cule de police qui vient le coin­cer, d’en face, rou­lant à 70 km/h. Son corps est pro­je­té à 20 mètres de là. Adil meurt. Aucune trace de frei­nage ne sera trou­vée sur le sol, indi­quant que la voi­ture lui a bien fon­cé des­sus. Alors que le Comité Justice pour Adil et ses proches attendent qu’une enquête et un pro­cès public se tiennent, le Parquet demande, via les médias, qu’un non-lieu soit décla­ré. Le com­bat continue.

« L’écrasante majo­ri­té du récit des faits éta­blis pro­vient des sources policières. »

Les dif­fé­rents ser­vices de police à l’œuvre ce jour-là auraient eu des pro­blèmes de com­mu­ni­ca­tion, influen­çant ain­si le dérou­lé des évé­ne­ments. Pourquoi la course-pour­suite a‑t-elle même démar­ré ? Pourquoi un tel dis­po­si­tif poli­cier est-il déployé pour prendre en chasse un véhi­cule avec des migrants à son bord, dont des enfants, sur plus de 70 kilo­mètres, au milieu de la nuit ? La police belge demande à la police fran­çaise — dont la fron­tière approche — de « dres­ser un bar­rage pro­fond ». La fron­tière, voi­ci donc la raison ?

14 h 50. Le Tribunal retient que le tir du poli­cier a tué l’en­fant parce que la camion­nette aurait vou­lu per­cu­ter le véhi­cule de police, ce qui aurait dévié ce der­nier dans sa ten­ta­tive d’é­vi­ter le choc. Pas le fait qu’il tenait une arme, bras ten­du, vers une camion­nette emplie de 26 per­sonnes, sans aucun doute en panique après des kilo­mètres de course-pour­suite. Une arme bra­quée à hau­teur de l’a­vant du véhi­cule, à la vue du conduc­teur de cette nuit-là. « Tous les élé­ments du dos­sier per­mettent de déter­mi­ner avec cer­ti­tude que… »

9 jan­vier 2021.

La ville vit sous un couvre-feu qui démarre à 22 heures. Ibrahima filme une inter­ven­tion poli­cière qu’il croise sur son che­min. La police le voit et lui intime d’ar­rê­ter, en se diri­geant vers lui. Il part. Une course-pour­suite s’en­suit, jus­qu’à ce qu’il soit inter­cep­té. Il est presque 19 heures. Ibrahima meurt à 20 h 22, au com­mis­sa­riat de police. La cause ? « Un malaise ». Les poli­ciers se ren­dront au domi­cile fami­lial pour annon­cer le décès de ce fils, à 2 h 30 du matin. Ils diront à la famille qu’ils l’a­vaient arrê­té pour non res­pect du couvre-feu, alors que sa mort est décla­rée bien avant celui-ci. Un ras­sem­ble­ment pour récla­mer jus­tice et véri­té se tient le 13 jan­vier 2021. Il se retrou­ve­ra face à un dis­po­si­tif poli­cier de très grande enver­gure. C’est l’é­tin­celle. Plus d’une cen­taine d’ar­res­ta­tions admi­nis­tra­tives, des jeunes arrê­tés tout au long de la nuit, mis à genou et main­te­nus mains der­rière la tête, comme nous le rela­te­ra une voi­sine ayant sui­vi ces scènes depuis sa fenêtre.

[« Stop à la justice de classe, Stop à la justice raciste », 24 janvier 2021 (Krasnyi Collective | krasnyicollective.com)]

14 h 52. La seconde juge prend la parole. Cette fois, lec­ture est faite de l’autre aspect du jour : « entrave méchante à la cir­cu­la­tion » — l’ac­cu­sa­tion envers le pré­su­mé chauf­feur dans la salle. « Méchante veut dire être conscient de la prise de dan­ger », peu importe l’in­ten­tion. Il est accu­sé d’a­voir ren­du la cir­cu­la­tion dan­ge­reuse, de par sa « conduite intem­pes­tive », et d’a­voir com­mis « de graves infrac­tions au code de la route » pou­vant créer un accident3. La camé­ra est fixe sur les deux hommes ira­kiens, le même regard de l’un, la même concen­tra­tion sérieuse de l’autre.

« Que se passe-t-il ? Le pré­su­mé chauf­feur parle, il refuse de s’arrêter. »

15 h 22. La juge inter­rompt sa lec­ture et réagit, disant qu’elle ne lais­se­ra pas cela se pro­duire dans sa salle d’au­dience. Que se passe-t-il ? Le pré­su­mé chauf­feur parle, il refuse de s’ar­rê­ter. On ne l’en­tend pas d’i­ci, il n’a pas de micro. Seule nous par­vient la voix de la juge. « Je com­prends que cela soit dif­fi­cile pour vous mais vous avez pu par­ler pen­dant le pro­cès, main­te­nant ce n’est plus le temps de par­ler. Vous devez écou­ter le ver­dict de ce tri­bu­nal. » L’homme ne semble pas s’ar­rê­ter pour autant. Des applau­dis­se­ments de sou­tien éclatent de la salle aux pas per­dus. Cet homme a déjà été inter­rom­pu lors des jours d’au­dience de novembre et décembre, alors qu’il rela­tait son his­toire, les rai­sons qui l’a­vaient pous­sé à fuir son pays, les condi­tions dans les­quelles tout s’é­tait dérou­lé. Une pause avait alors été déci­dée, lui cou­pant la parole. Il n’a­vait pas repris après la pause. Aujourd’hui aus­si, la juge inter­rompt la séance.

Le 24 jan­vier 2021 se tient un ras­sem­ble­ment à Bruxelles : « Stop à la jus­tice de classe, stop à la jus­tice raciste ». Initialement pré­vu le 5 décembre 2020, il avait été inter­dit. Plus encore, un arrê­té offi­ciel du bourg­mestre de la ville avait été pla­car­dé devant le Palais de Justice, aux relents de chasse aux sor­cières, calom­niant, amal­ga­mant pêle-mêle tous les col­lec­tifs orga­ni­sa­teurs et allant jus­qu’à atta­quer nom­mé­ment des mili­tants. Pas plus auto­ri­sé ce jour de jan­vier, de nom­breuses familles de vic­times et de Comité Vérité et Justice annu­le­ront, à contre-cœur, leur pré­sence. Alors qu’un ras­sem­ble­ment de 150 per­sonnes et d’une heure était dit tolé­ré par la police au pied du Monts des Arts, un dis­po­si­tif mas­sif encercle rapi­de­ment les per­sonnes pré­sentes. Ce jour-là, alors que la presse offi­cielle parle de 150 mani­fes­tants, la police pro­cé­de­ra à l’ar­res­ta­tion de plus de 230 per­sonnes, dont 86 mineurs, prises dans les mailles de cette nasse géante et aveugle aux abords de la gare cen­trale, en plein centre ville, lieu hau­te­ment fré­quen­té en fin de semaine. Dès le len­de­main, des témoi­gnages révè­le­ront des séances d’hu­mi­lia­tion, de bru­ta­li­té et de vio­lence col­lec­tive dans la caserne où ont été par­quées toutes les per­sonnes arrê­tées. Le bourg­mestre de la ville, ques­tion­né sur les faits, défen­dra sa police. L’affaire, mal­gré son ampleur et sa gra­vi­té, n’au­ra fait que peu de bruit ; plu­sieurs actions col­lec­tives se pré­parent, dont une plainte de parents de mineurs arrê­tés. Chose rare : même un syn­di­cat poli­cier dénonce les bru­ta­li­tés poli­cières com­mises ce jour.

[Bruxelles, rassemblement à la mémoire d'Ibrahima, 14 janvier 2021 (Krasnyi Collective | krasnyicollective.com)]

15 h 37. La séance reprend. Quand il lui sera deman­dé s’il sou­haite encore par­ler, l’homme accu­sé d’être le chauf­feur répon­dra que non.

Verdict. Le poli­cier est recon­nu cou­pable d’ho­mi­cide invo­lon­taire et est condam­né à 1 an de pri­son avec sur­sis et une amende de 400 euros. L’homme dési­gné comme étant le chauf­feur est recon­nu cou­pable d’en­trave méchante à la cir­cu­la­tion ayant entraî­né la mort et condam­né à 4 ans de pri­son ferme4. Le troi­sième pré­ve­nu est acquit­té — dans ce pro­cès seule­ment, car celui de Liège est tou­jours en cours. En dépit des demandes de son avo­cat, il ne sera pas libé­ré non plus.

Une com­mis­sion d’en­quête par­le­men­taire, deman­dée par cer­taines voix pour mettre à jour les res­pon­sa­bi­li­tés poli­tiques en jeu, aura-t-elle fina­le­ment lieu ?

Le 10 mars, on apprend que le poli­cier a déci­dé de faire appel de cette déci­sion de justice.


Photographies de ban­nière et de vignette : Bruxelles, ras­sem­ble­ment à la mémoire de Mawda, 22 décembre 2018 (Krasnyi Collective | krasnyicollective.com)


  1. Cette déci­sion de jus­tice a été à nou­veau confir­mée mi-mars.
  2. Zin TV a fait une vidéo de 17 minutes pour retra­cer le trai­te­ment média­tique de cette affaire.
  3. Ce volet de l’ac­cu­sa­tion n’est pas du tout ano­din. La qua­li­fi­ca­tion « entrave méchante à la cir­cu­la­tion ayant entraî­né la mort » appelle des condam­na­tions allant entre 3 et 20 ans. En com­pa­rai­son, la qua­li­fi­ca­tion d’ho­mi­cide invo­lon­taire, rete­nue contre le poli­cier, connaît une peine maxi­male de 2 ans. Les avo­cats de la famille deman­daient « coups et bles­sures ayant entraî­né la mort sans inten­tion de la don­ner », dont les peines sont bien plus longues, entre 10 et 15 ans. Ces dif­fé­rences de qua­li­fi­ca­tion signi­fient déjà qu’une bataille avait été per­due, puisque le poli­cier encou­rait de manière sûre une peine moindre que les pré­su­més chauf­feurs et pas­seurs.
  4. Le comi­té de sou­tien Justice4Mawda conteste cette accu­sa­tion.

REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Rachida Brahim : « Mettre en lumière les crimes racistes, c’est net­toyer nos mai­sons », février 2021
☰ Lire notre entre­tien croi­sé « Comprendre la vio­lence judi­ciaire », jan­vier 2021
☰ Lire notre article « Le busi­ness de l’en­fer­me­ment des étran­gers », Yanna Oiseau, mai 2020
☰ Lire notre ren­contre « Angela Davis et Assa Traoré : regards croi­sés », mai 2020
☰ Lire notre témoi­gnage « Semira Adamu — résis­ter en centre fer­mé », sep­tembre 2018
☰ Lire notre témoi­gnage « De réfu­gié à fugi­tif », novembre 2017

Yanna Oiseau
Yanna Oiseau

Découvrir d'autres articles de




couverture du 11

Notre onzième et dernier numéro sortira en librairie le 21 mai ! Vous pouvez le précommander dès maintenant. Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Adèle, mettre au monde et lutter (Asya Meline) ▽ Quand on ubérise les livreurs (Rosa Moussaoui et Loez) ▽ Rencontre avec Álvaro García Linera ▽ Une laïcité française ? (avec Jean-Paul Scot et Seloua Luste Boulbina) ▽ Le communalisme comme stratégie révolutionnaire (Debbie Bookchin et Sixtine Van Outryve) ▽ Quand le poids est politique (Élise Sánchez) ▽ Regards (Aurélie William Levaux) ▽ La corrida d'Islero (Éric Baratay) ▽ Des jardins urbains et du béton (Camille Marie et Roméo Bondon) ▽ Dépasser l'idéologie propriétaire (Pierre Crétois) ▽ André Léo, toutes avec tous (Élie Marek) ▽ Des portes comme des frontières (Z.S.) ▽ Combien de fois (Claro) ▽ ode à ahmed (Asmaa Jama) ▽ La brèche (Zéphir)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.