Pourquoi nous sommes en grève de la faim dans les prisons d’Israël — par Marwan Barghouti


Traduction d’une tribune parue dans le New York Times

« Nous devons faire de Marwan Barghouti le Mandela d’aujourd’hui », lan­ça Rony Brauman, ancien pré­sident de Médecins sans fron­tières. La com­pa­rai­son n’est pas rare et les voix abondent, de par le monde, pour exi­ger la libé­ra­tion du lea­der pales­ti­nien qui, der­rière les bar­reaux, ambi­tionne pour­tant de bri­guer un jour la pré­si­dence. Condamné à per­pé­tui­té pour « ter­ro­risme » et empri­son­né depuis plus d’une décen­nie, Barghouti, né en 1959, fut diri­geant de la branche armée du Fatah et joua un rôle impor­tant lors des deux inti­fa­das : en 2012, le dépu­té appe­la tou­te­fois, de sa cel­lule, à une « résis­tance popu­laire paci­fique » puis condam­na la récente « inti­fa­da des cou­teaux ». Le par­le­ment tuni­sien pro­po­sa l’an pas­sé sa can­di­da­ture au Prix Nobel de la Paix et le jour­nal israé­lien Haaretz va jus­qu’à le décrire comme « l’homme qui pour­rait mener son peuple à l’indépendance ». Nous vous pro­po­sons, en par­te­na­riat avec l’Association France-Palestine Solidarité, la tra­duc­tion de sa der­nière tri­bune, parue avant-hier dans le New York Times — Marwan Barghouti y explique les rai­sons du mou­ve­ment qui vient d’être lan­cé par plus de mille pri­son­niers pales­ti­niens, dont lui : une grève de la faim pour la « longue marche vers la liber­té ». 


PRISON DE HADARIM, Israël — Ayant pas­sé les 15 der­nières années dans une pri­son israé­lienne, j’ai été à la fois témoin et vic­time du sys­tème illé­gal israé­lien d’arrestations col­lec­tives arbi­traires et des mau­vais trai­te­ments des pri­son­niers pales­ti­niens. Après avoir épui­sé toutes les autres options, j’ai déci­dé que le seul choix pour résis­ter à ces mau­vais trai­te­ments était de se mettre en grève de la faim.

Quelques 1 000 pri­son­niers pales­ti­niens ont déci­dé de par­ti­ci­per à cette grève de la faim, qui com­mence aujourd’hui, la jour­née que nous célé­brons ici comme la Journée des Prisonniers. Faire la grève de la faim est la forme la plus paci­fique de résis­tance qui existe. Elle fait souf­frir uni­que­ment ceux qui y par­ti­cipent et ceux qui leur sont chers, dans l’espoir que leur esto­mac vide et leur sacri­fice aide­ront à ce que le mes­sage trouve un écho au-delà des limites de leur sombre cel­lule.

Des décen­nies d’ex­pé­rience ont prou­vé que le sys­tème israé­lien inhu­main d’occupation colo­niale et mili­taire a pour but de bri­ser le cou­rage des pri­son­niers et de la nation à laquelle ils appar­tiennent, en infli­geant des souf­frances à leur corps, en les sépa­rant de leur famille et de leur socié­té, en fai­sant usage de mesures humi­liantes pour les obli­ger à se sou­mettre. Malgré de tels trai­te­ments, nous ne nous sou­met­trons pas.

« Nos chaînes seront bri­sées avant que nous ne le soyons, parce qu’il est dans la nature humaine de répondre à la demande de liber­té, quel qu’en soit le prix. »

Israël, la puis­sance occu­pante, a vio­lé le droit inter­na­tio­nal de mul­tiples façons depuis près de 70 ans, et a cepen­dant béné­fi­cié de l’impunité pour ses actes. Il a per­pé­tré de graves vio­la­tions des Conventions de Genève à l’encontre des Palestiniens ; les pri­son­niers, par­mi les­quels des hommes, des femmes et des enfants, ne font pas excep­tion.

Je n’avais que 15 ans quand j’ai été empri­son­né pour la pre­mière fois. J’avais à peine 18 ans quand un inter­ro­ga­teur israé­lien m’a for­cé à écar­ter les jambes, alors que j’étais debout et dénu­dé dans la salle d’interrogatoire, avant de me frap­per sur les par­ties géni­tales. Je me suis éva­noui de dou­leur et la chute qui en a résul­té m’a lais­sé au front une cica­trice pour le reste de ma vie. L’interrogateur s’est ensuite moqué de moi, en disant que je ne pro­crée­rai jamais parce que des gens comme moi ne donnent nais­sance qu’à des ter­ro­ristes et des meur­triers.

Quelque années plus tard, je me suis trou­vé de nou­veau dans une pri­son israé­lienne, menant une grève de la faim, quand mon pre­mier fils est né. Au lieu des bon­bons que nous dis­tri­buons habi­tuel­le­ment pour célé­brer de telles nou­velles, j’ai dis­tri­bué du sel aux autres pri­son­niers. Quand il a eu à peine 18 ans, il a à son tour été arrê­té et il a pas­sé quatre ans dans les pri­sons israé­liennes.

L’aîné de mes quatre enfants est main­te­nant un homme de 31 ans. Cependant, je suis tou­jours ici, pour­sui­vant ce com­bat pour la liber­té en même temps que des mil­liers de pri­son­niers, des mil­lions de Palestiniens, et avec le sou­tien de tant de per­sonnes dans le monde entier. Quel pro­blème y a‑t-il avec l’arrogance de l’occupant, de l’oppresseur et de leurs par­ti­sans qui les rende sourds à cette simple véri­té : nos chaînes seront bri­sées avant que nous ne le soyons, parce qu’il est dans la nature humaine de répondre à la demande de liber­té, quel qu’en soit le prix.

Un enfant pales­ti­nien dans Gaza bom­bar­dée, le 19 octobre 2014 (Mahmud Hams, AFP)

Israël a construit presque toutes ses pri­sons en Israël plu­tôt que dans les Territoires occu­pés. En agis­sant ain­si, il a illé­ga­le­ment, et par la force, trans­fé­ré les civils pales­ti­niens en cap­ti­vi­té et a uti­li­sé cette situa­tion pour res­treindre les visites des familles et infli­ger des souf­frances aux pri­son­niers par de long trans­ports dans des condi­tions dou­lou­reuses. Il a trans­for­mé des droits fon­da­men­taux qui doivent être garan­tis en appli­ca­tion du droit inter­na­tio­nal — y com­pris cer­tains obte­nus à grand peine par les grèves de la faim pré­cé­dentes — en pri­vi­lèges que son ser­vice péni­ten­tiaire décide de nous accor­der ou de nous reti­rer.

Les pri­son­niers et les déte­nus pales­ti­niens ont souf­fert de la tor­ture, de trai­te­ments inhu­mains et dégra­dants et de négli­gences médi­cales. Certains ont été tués alors qu’ils étaient déte­nus. Selon le der­nier bilan du Club des pri­son­niers pales­ti­niens, envi­ron 200 pri­son­niers pales­ti­niens sont morts depuis 1967 du fait de tels actes. Les pri­son­niers pales­ti­niens et leurs familles demeurent aus­si une cible prio­ri­taire de la poli­tique israé­lienne d’imposition de châ­ti­ments col­lec­tifs.

Par notre grève de la faim, nous cher­chons à mettre un terme à ces mau­vais trai­te­ments.

« Israël a créé un double régime juri­dique, une forme d’apartheid judi­ciaire, qui assure une qua­si-impu­ni­té aux Israéliens qui com­mettent des crimes contre les Palestiniens. »

Au cours des cinq décen­nies pas­sées, selon l’association Addameer de défense des droits de l’homme, plus de 800 000 Palestiniens ont été empri­son­nés ou déte­nus par Israël — soit l’équivalent d’environ 40 % de la popu­la­tion mas­cu­line des Territoires pales­ti­niens. Aujourd’hui, envi­ron 6 500 d’entre eux sont tou­jours empri­son­nés, avec par­mi eux cer­tains qui ont la lugubre dis­tinc­tion de déte­nir les records mon­diaux des plus longues périodes de déten­tion de pri­son­niers poli­tiques. Il n’y a guère de famille en Palestine qui n’ait endu­ré de souf­frances pro­vo­quées par l’emprisonnement d’un ou de plu­sieurs de ses membres.

Comment rendre compte de cet incroyable état de choses ?

Israël a créé un double régime juri­dique, une forme d’apartheid judi­ciaire, qui assure une qua­si-impu­ni­té aux Israéliens qui com­mettent des crimes contre les Palestiniens, tout en cri­mi­na­li­sant la pré­sence et la résis­tance pales­ti­niennes. Les tri­bu­naux d’Israël sont une paro­die de jus­tice et sont clai­re­ment des ins­tru­ments de l’occupation colo­niale et mili­taire. Selon le dépar­te­ment d’État, le taux de condam­na­tion des Palestiniens devant les tri­bu­naux mili­taires est de presque 90 %.

Parmi les cen­taines de mil­liers de Palestiniens qu’Israël a emme­nés en cap­ti­vi­té il y a des enfants, des femmes, des par­le­men­taires, des acti­vistes, des jour­na­listes, des défen­seurs des droits de l’homme, des uni­ver­si­taires, des per­son­na­li­tés poli­tiques, des mili­tants, des pas­sants, des membres de la famille des pri­son­niers. Et tout cela avec un seul but : enter­rer les aspi­ra­tions légi­times d’une nation toute entière.

Au lieu de cela, cepen­dant, les pri­sons d’Israël sont deve­nues le ber­ceau d’un mou­ve­ment durable pour l’autodétermination pales­ti­nienne. Cette nou­velle grève de la faim démon­tre­ra une fois encore que le mou­ve­ment des pri­son­niers est la bous­sole qui guide notre com­bat, le com­bat pour la Liberté et la Dignité, nom que nous avons choi­si pour cette nou­velle étape dans notre longue marche vers la liber­té.

(DR)

Israël a cher­ché à tous nous mar­quer au fer en tant que ter­ro­ristes pour légi­ti­mer ses vio­la­tions du droit, par­mi les­quelles les arres­ta­tions col­lec­tives arbi­traires, les tor­tures, les mesures puni­tives et le res­tric­tions rigou­reuses. Dans la volon­té israé­lienne à saper la lutte pales­ti­nienne pour la liber­té, un tri­bu­nal israé­lien m’a condam­né à cinq peines de pri­son à per­pé­tui­té et à 40 ans de pri­son au cours d’un pro­cès trans­for­mé en spec­tacle poli­tique qui a été dénon­cé par les obser­va­teurs inter­na­tio­naux.

Israël n’est pas la pre­mière puis­sance occu­pante ou colo­niale à recou­rir à de tels expé­dients. Tout mou­ve­ment de libé­ra­tion natio­nale dans l’histoire peut rap­pe­ler des pra­tiques ana­logues. C’est pour­quoi tant de per­sonnes qui se sont bat­tues contre l’op­pres­sion, le colo­nia­lisme et l’a­par­theid se tiennent à nos côtés. La Campagne inter­na­tio­nale pour la libé­ra­tion de Marwan Barghouti et de tous les pri­son­niers pales­ti­niens que la figure emblé­ma­tique de la lutte anti-apar­theid, Ahmed Kathrada, et ma femme, Fadwa, ont lan­cé en 2013 depuis l’ancienne cel­lule de Nelson Mandela sur l’île de Robben Island a béné­fi­cié du sou­tien de huit lau­réats du Prix Nobel de la Paix, de 120 gou­ver­ne­ments et de cen­taines de diri­geants, de par­le­men­taires, d’artistes et d’universitaires du monde entier.

Leur soli­da­ri­té révèle l’échec moral et poli­tique d’Israël. Les droits ne sont pas confé­rés par un oppres­seur. La liber­té et la digni­té sont des droits uni­ver­sels qui sont inhé­rents à l’humanité, qui doivent pro­fi­ter à toutes les nations et à tous les êtres humains. Les Palestiniens ne feront pas excep­tion. Seul le fait de mettre fin à l’occupation met­tra fin à cette injus­tice et mar­que­ra la nais­sance de la paix.


Le texte ori­gi­nal a paru en anglais le 16 avril 2017 dans les colonnes du New York Times, sous le titre « Why We Are on Hunger Strike in Israel’s Prisons » — tra­duc­tion : Yves Jardin, membre du GT de l’AFPS sur les pri­son­niers (pour l’Association France-Palestine Solidarité et Ballast).


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