La communauté transgenre péruvienne à Paris : le travail du sexe comme moyen [1/2]


Texte inédit pour le site de Ballast

Le 20 novembre est la jour­née du sou­ve­nir trans : un hom­mage ren­du dans le monde entier aux per­sonnes trans vic­times de crimes de haine et de la trans­pho­bie à l’œuvre dans nos socié­tés. De Lima à Paris, cette trans­pho­bie struc­tu­relle revêt par­fois des formes dif­fé­rentes ; elle n’en reste pas moins fon­da­men­ta­le­ment la même. Si cer­taines femmes trans péru­viennes choi­sissent de quit­ter leur pays pour la France — qui semble offrir davan­tage de pers­pec­tives —, elles ren­contrent pour­tant de nom­breux obs­tacles. Viviana Varin, mili­tante éco­lo­giste et fémi­niste fran­co-péru­vienne, a, durant un an, effec­tué un tra­vail d’en­quête : une immer­sion au sein d’or­ga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires trans­genres dans les deux capi­tales. Par ce repor­tage, elle donne à lire leurs par­cours, leurs dif­fi­cul­tés et leurs aspi­ra­tions. Premier volet.


Ce lun­di d’août 2020 à Paris, dans le local d’Acceptess‑T, la grande salle est pleine. C’est le jour où l’as­so­cia­tion accueille les nou­velles et les nou­veaux et tient la per­ma­nence psy­cho­lo­gique. Le triste anni­ver­saire de l’as­sas­si­nat de Vanesa Campos vient d’a­voir lieu ; il reste quelques affiches de l’ap­pel à ras­sem­ble­ment. Dans le petit groupe qui en dis­cute, deux Péruviennes font connais­sance et dis­cutent de la marche au bois de Boulogne : « À ton avis on est com­bien ? Moi je dis 700, 800… peut-être 1 000 filles1 ! » Difficile de savoir com­bien de per­sonnes repré­sentent la com­mu­nau­té trans­genre péru­vienne en France, concen­trée à Paris et prin­ci­pa­le­ment consti­tuée de femmes trans. Elles sont venues par­fois seules, grâce à une amie d’en­fance déjà éta­blie ou encore via l’aide d’une madre, une tra­vailleuse du sexe plus âgée déjà implan­tée à Paris qui prend en charge l’ar­ri­vée d’une jeune femme, laquelle, en contre­par­tie, doit tra­vailler pour elle un cer­tain temps — un sys­tème qui peut par­fois géné­rer des abus mais tient avant tout de l’en­traide. Le tra­vail du sexe consti­tue sou­vent le moyen de migrer. Cette acti­vi­té stig­ma­ti­sée les expose tant à l’é­pi­dé­mie du VIH qu’à la vio­lence, encore plus dure à vivre dans un pays étran­ger où, mal­gré la com­mu­nau­té, elles res­tent iso­lées. C’est pour répondre à ce cumul de vul­né­ra­bi­li­tés qu’Acceptess‑T a vu le jour. L’association accorde une atten­tion par­ti­cu­lière à la grande pré­ca­ri­té des per­sonnes étran­gères, qu’elles soient ou non trans migrantes.

« En asso­ciant sys­té­ma­ti­que­ment pros­ti­tu­tion et vio­lence, les abo­li­tion­nistes sont parvenu·es à jus­ti­fier les mesures répres­sives au nom de la défense des droits des femmes. »

Giovanna Rincón, mili­tante trans fran­co-colom­bienne, cofon­da­trice et aujourd’­hui direc­trice de l’as­so­cia­tion, explique la néces­si­té de dépas­ser le cadre du ter­ri­toire pour pen­ser les reven­di­ca­tions trans : « Acceptess‑T est née en 2010 pour venir en aide aux per­sonnes trans, migrantes, tra­vailleuses du sexe et for­te­ment tou­chées par l’é­pi­dé­mie du sida, ce qui était une réa­li­té moins mar­quée au sein du mou­ve­ment trans fran­çais. Il fal­lait se concen­trer sur d’autres dis­cri­mi­na­tions qui touchent les plus vul­né­rables. » C’est un lieu d’ac­cueil, d’ac­com­pa­gne­ment social et de média­tion sani­taire pour ses usager·ères. En par­te­na­riat avec plu­sieurs asso­cia­tions, dont le Syndicat du tra­vail sexuel (STRASS), Acceptess‑T se mobi­lise contre la cri­mi­na­li­sa­tion du tra­vail sexuel et pour l’application du droit com­mun aux tra­vailleurs et tra­vailleuses du sexe, dans un contexte abo­li­tion­niste que les deux asso­cia­tions qua­li­fient de « puto­phobe ». Elles pointent les poli­tiques répres­sives de l’État fran­çais, qu’elles tiennent pour res­pon­sables des drames à répé­ti­tion et de l’ex­clu­sion des per­sonnes trans tra­vailleuses du sexe.

Criminalisation du travail du sexe dans un contexte anti-migrants

En effet, en 2016, dans le cadre de la lutte contre le sys­tème pros­ti­tu­tion­nel, la France adopte une règle­men­ta­tion cal­quée sur le modèle sué­dois — qui péna­lise les ache­teurs de ser­vices sexuels, c’est-à-dire les clients. Cette mesure abo­lit le délit de raco­lage pas­sif, entré en vigueur en 2003, et déplace la cri­mi­na­li­sa­tion sur la demande et non plus sur l’offre. Les tra­vailleuses du sexe passent donc du sta­tut de délin­quantes à celui de vic­times qu’il fau­drait sau­ver du tra­fic et de la vio­lence. En asso­ciant sys­té­ma­ti­que­ment pros­ti­tu­tion et vio­lence, les abo­li­tion­nistes sont parvenu·es à jus­ti­fier les mesures répres­sives au nom de la défense des droits des femmes. Sarah-Marie Maffesoli, juriste et coor­di­na­trice de Jasmine2, pointe les dif­fi­cul­tés à par­ler du tra­vail du sexe en France : « Comme les idéo­logues abo­li­tion­nistes sont sur une logique pros­ti­tu­tion = vio­lence et que, pour eux, lut­ter contre cette vio­lence c’est lut­ter contre la pros­ti­tu­tion, il est tou­jours dif­fi­cile d’a­bor­der le débat. Or il est pos­sible de recon­naître la vio­lence dans l’exer­cice du tra­vail du sexe sans dire qu’il est violent en soi. Il est néces­saire de décons­truire cette asso­cia­tion et de se deman­der contre quelle vio­lence on lutte et com­ment. » Un tra­vail d’au­tant plus impor­tant que les tra­vailleuses du sexe ont éga­le­ment fini par bana­li­ser les agres­sions : « La bana­li­sa­tion des vio­lences est une forme de pro­tec­tion indis­pen­sable car tu ne peux pas aller au bou­lot quo­ti­dien­ne­ment en te disant que tu risques de mou­rir. Sauf que plus l’en­vi­ron­ne­ment du tra­vail du sexe est violent, plus ça génère cette néga­tion de la réa­li­té. » D’où l’im­por­tance de pou­voir en par­ler, mais aus­si de don­ner des outils de défense aux pre­mières concer­nées : ce que le pro­jet Jasmine a mis en place à tra­vers des ate­liers d’au­to­dé­fense par et pour les tra­vailleuses du sexe, ain­si qu’à tra­vers dif­fé­rents dis­po­si­tifs en ligne — alerte, dépôt de plainte, accès à des struc­tures d’accueil et à des méde­cins, le tout dis­po­nible en 10 langues.

[Marche des fiertés le 4 juillet 2020, à Paris (Acceptess-T)]

Par ailleurs, pour les femmes trans migrantes, à la pos­ture abo­li­tion­niste de la France s’a­joutent les réformes suc­ces­sives du droit d’a­sile qui ont éga­le­ment joué dans la répres­sion du tra­vail du sexe. Comme le décrivent Charlène Calderaro et Calogero Giametta dans les résul­tats de leur recherche, ce sont aus­si des pré­ju­gés racistes qui viennent nour­rir la rhé­to­rique du sau­ve­tage des pros­ti­tuées et celle de l’é­ga­li­té de genre : « Afin de com­prendre la logique qui sous-tend la mise en place du modèle de péna­li­sa­tion du client en France, il est néces­saire de dépas­ser les argu­ments moraux défen­dus par les dirigeant·es poli­tiques français·es concer­nant l’é­ga­li­té de genre et la traite des êtres humains. Il faut prendre en compte com­ment le genre et la sexua­li­té ont été de plus en plus connec­tés aux ques­tions raciales dans le débat public fran­çais dès le début des années 2000. Cela va au-delà du tra­vail du sexe. » Leur rap­port sou­tient que les poli­tiques répres­sives contre le tra­vail du sexe se situent dans un cadre plus large de contrôle de l’im­mi­gra­tion : « Les lois répres­sives sur la pros­ti­tu­tion non seule­ment ren­forcent des caté­go­ries déviantes mais elles les mettent éga­le­ment au ser­vice de stra­té­gies de contrôle éta­tique bien plus larges3. » Bien qu’elles aspirent à exer­cer un métier moins stig­ma­ti­sant, moins épui­sant et moins dan­ge­reux, toutes ces femmes recon­naissent que ce tra­vail, qu’elles qua­li­fient sou­vent de « pas très digne », leur per­met de construire leurs vies, leurs corps et d’as­su­rer un sou­tien à leur famille après avoir été par­fois rejetées.

« Les lois répres­sives sur la pros­ti­tu­tion non seule­ment ren­forcent des caté­go­ries déviantes mais elles les mettent éga­le­ment au ser­vice de stra­té­gies de contrôle éta­tique bien plus larges. »

Teresa est une jeune femme trans d’une ving­taine d’an­nées arri­vée à Paris en 2017, peu de temps après sa sœur jumelle Vania, trans­genre éga­le­ment. Toutes les deux viennent de Pucallpa, une ville ama­zo­nienne. Elles vivent avec Luna, arri­vée en 2011 de Trujillo, en colo­ca­tion dans un petit appar­te­ment d’un immeuble de Saint-Ouen où, depuis presque vingt ans, ne vivent qua­si­ment que des femmes trans péru­viennes. Teresa témoigne : « C’est mon corps que j’u­ti­lise, c’est mon choix et je ne fais de mal à per­sonne, ça c’est pri­mor­dial. » Luna est l’une des usa­gères les plus actives d’Acceptess‑T, à qui elle dit devoir beau­coup. Elle est béné­vole régu­lière, par­ti­cipe aux mobi­li­sa­tions, tout en conti­nuant l’ap­pren­tis­sage du fran­çais et débute en paral­lèle comme agente d’en­tre­tien. Lors d’un déjeu­ner dans un res­tau­rant péru­vien de Saint-Ouen, elle raconte avec émo­tion : « Je ne dénigre pas le fait d’être pute car ça m’a per­mis de faire plein de choses. J’ai construit ma mai­son de quatre étages au Pérou, j’ai ache­té ma petite voi­ture, j’ai voya­gé, j’ai ache­té quelques belles choses pour moi et ma famille mais sur­tout, j’ai amé­lio­ré la qua­li­té de vie de ma mère en lui ver­sant de l’argent chaque mois. Au Pérou, jamais je n’au­rais pu les aider et chaque fois que j’y retourne, c’est moi qui offre des cadeaux et qui pro­cure l’é­mo­tion que je res­sen­tais quand j’é­tais enfant. Ça c’est une grande satis­fac­tion. »

Pour Giovanna Rincón, la réponse de l’État qui consiste à répri­mer et à pous­ser les tra­vailleuses à arrê­ter leur acti­vi­té ne tient pas, et ce encore moins pour les femmes trans migrantes. Elle explique qu’il n’existe pas de véri­table accom­pa­gne­ment de sor­tie car la trans­pho­bie le per­met dif­fi­ci­le­ment : « Nous, les femmes trans migrantes, on se tape toutes les réformes : le raco­lage en 2003, la péna­li­sa­tion du client en 2016 et les réformes suc­ces­sives du droit d’a­sile qui rendent les contrôles au faciès de plus en plus fré­quents. On fait aus­si face à la récu­pé­ra­tion des drames par l’État, et notam­ment par le minis­tère char­gé de l’Égalité entre les femmes et les hommes qui conti­nue à ren­for­cer ses poli­tiques abo­li­tion­nistes tout en fai­sant du chan­tage aux papiers : si tu arrêtes de te pros­ti­tuer, on te régu­la­rise. Alors que même les asso­cia­tions abo­li­tion­nistes ne peuvent pas assu­rer le tra­vail de sor­tie de la pros­ti­tu­tion, car la trans­pho­bie est par­tout ! »

[Rassemblement au bois de Boulogne en l'honneur de Jessyca Sarmiento, le 25 février 2020 (Viviana Varin)]

Lutter contre les violences faites aux travailleuses du sexe trans

Mais si l’ob­jec­tif est sou­vent de quit­ter le tra­vail du sexe, les obs­tacles pour y par­ve­nir demeurent impor­tants en France. Il n’est pas non plus tou­jours évident de s’é­loi­gner d’un monde deve­nu fami­lier mal­gré des condi­tions d’exer­cice tou­jours plus dan­ge­reuses. Xavier Mabire, psy­cho­logue au sein d’Acceptess‑T depuis trois ans, tient la per­ma­nence du lun­di. Il est donc un témoin direct des dif­fi­cul­tés d’in­ser­tion des filles et de la vio­lence qu’elles subissent : « La France ne leur laisse pas d’autres options que d’al­ler au Bois. Certaines filles disent que ça a pu être un bon endroit pour tra­vailler mais plus ça va, plus les condi­tions se dégradent. Après l’as­sas­si­nat de Vanesa Campos, il y a vrai­ment eu plus de recours à la per­ma­nence psy­cho­lo­gique de filles qui avaient subi des agres­sions graves. Et c’est en par­tie ça qui nous a motivé·es à allon­ger le temps de la per­ma­nence. » Dans son rap­port annuel de 2019, l’as­so­cia­tion SOS Homophobie qua­li­fiait 2018 d’« année noire » pour les per­sonnes LGBTI, avec une aug­men­ta­tion de plus de 50 % des signa­le­ments d’a­gres­sions à l’en­contre des per­sonnes trans. Le rap­port 2020 révèle que la ten­dance ne s’est pas inver­sée. Les agres­sions à l’encontre des per­sonnes trans ont plus que dou­blé en un an (+ 130 %), notam­ment envers les femmes trans. D’après Giovanna Rincón, la forte média­ti­sa­tion du meurtre de Vanesa Campos a été à double tran­chant : « Depuis le meurtre de Vanesa Campos, il y a une aug­men­ta­tion nette des vio­lences. Sa média­ti­sa­tion, posi­tive, a aus­si exci­té et inci­té à la vio­lence. »

« La forte média­ti­sa­tion du meurtre de Vanesa Campos a été à double tranchant. »

Chacune d’entre elles a vécu plu­sieurs tristes épi­sodes d’ar­res­ta­tion ou d’a­gres­sion. Elles les racontent avec beau­coup de dou­leur, mais éga­le­ment avec humour, par­fois, pour adop­ter une néces­saire dis­tance. Toutes expriment leur frus­tra­tion de ne pas pou­voir por­ter plainte par peur d’être dépor­tées. Luna, qui a connu l’é­poque de la péna­li­sa­tion du raco­lage pas­sif, a vécu de nom­breuses arres­ta­tions qu’elle relate aujourd’­hui en sou­riant, même si elle en garde un pro­fond mépris pour la police : « On m’a arrê­tée pour raco­lage 11 ou 12 fois, j’é­tais une habi­tuée. (rires) La pre­mière fois, c’é­tait trau­ma­ti­sant parce que c’é­tait au Bois, je ne par­lais pas fran­çais et je ne com­pre­nais pas ce qu’il se pas­sait. Et avec la police, être trans ça n’aide pas ! Tu es comme un clown habillé en femme et avec leurs regards ou leurs gestes, ils te traitent comme un déchet. Maintenant ils contrôlent les clients, il n’y a plus de raco­lage, ou alors ils en ont eu marre de moi ! (rires) » Teresa a quant à elle vécu plu­sieurs épi­sodes beau­coup plus vio­lents : « J’ai été vio­lée une fois et j’ai subi d’autres agres­sions que je n’ai pas vou­lu dénon­cer, parce que je n’ai pas de papiers. Je sens que ça me rend vul­né­rable et je n’ai pas envie qu’on me ren­voie au Pérou sans avoir pu atteindre mes objec­tifs. »

Les asso­cia­tions tra­vaillent sur cette mécon­nais­sance de leur droit à por­ter plainte, quand bien même elles n’au­raient pas de papiers. Katherine, femme trans de 35 ans arri­vée en 2013 de Lima et désor­mais média­trice sociale sala­riée à Acceptess‑T, insiste sur l’im­por­tance de connaître ses droits tout en sou­li­gnant que cela ne suf­fit pas tou­jours : « Avant, je ne por­tais pas plainte. Maintenant je sais qu’au com­mis­sa­riat on doit t’é­cou­ter même si tu n’as pas de papiers parce qu’en tant que vic­time, on a les mêmes droits que les autres. Le pro­blème c’est que, par­fois, ta parole de femme trans étran­gère tra­vailleuse du sexe ne compte pas ! » Une pré­sence poli­cière que les pre­mières concer­nées vou­draient pro­tec­trice plu­tôt que répres­sive car, comme le dit Katherine, les voleurs et les agres­seurs en séries sont les prin­ci­paux cau­seurs de trouble au Bois : « Il y a beau­coup de voleurs qui volent les filles, et les clients aus­si. Et si tu les défends pas… eh bien tu y perds. Face au voleur, Vanesa n’a pas pen­sé à se pro­té­ger elle, elle a défen­du son client et son busi­ness parce que c’est de ça qu’on vit, et c’est avec ça qu’on sou­tient nos familles. Si on ne réagit pas, le client va pen­ser qu’on est com­plices… »

[Rassemblement au bois de Boulogne en l'honneur de Jessyca Sarmiento, le 25 février 2020 (Viviana Varin)]

Dans la nuit du 21 février 2020, un agres­seur en série a fau­ché Jessyca Sarmiento en voi­ture, la lais­sant morte dans une allée du Bois. Elle avait 38 ans et vivait dans l’im­meuble de Saint-Ouen. Excellente cui­si­nière, toutes l’ap­pré­ciaient pour sa gen­tillesse. Le len­de­main, sous le choc de la nou­velle, un goû­ter tar­dif s’or­ga­nise chez Giovanna Magrini, une femme trans bré­si­lienne qui vient d’ob­te­nir un loge­ment social dans le sud de Paris après avoir vécu 19 ans avec les Péruviennes à Saint-Ouen. Figure de l’im­meuble, elle entre­tient des liens forts avec ses anciennes colo­ca­taires, qu’elle consi­dère res­pec­ti­ve­ment comme sa sœur et sa fille. Des vidéos très vio­lentes de la mort de Jessyca cir­culent sur les groupes WhatsApp des filles pen­dant la soi­rée — des images insou­te­nables. Une mani­fes­ta­tion s’or­ga­nise à l’ap­pel d’Acceptess‑T ; quelques jours plus tard, les pré­pa­ra­tifs se mettent en place. On échange, on réflé­chit et on écrit des mots en fran­çais et en espa­gnol : « STOP TRANSPHOBIE #NiUnaMenos ! » Une pan­carte par­mi d’autres le jour du ras­sem­ble­ment, au milieu des roses blanches et des bou­gies. 2 à 300 per­sonnes sont pré­sentes, ain­si que de nom­breuses asso­cia­tions dont Acceptess‑T, le STRASS ou encore Médecins du Monde. La marche passe d’a­bord par le lieu du meurtre de Vanesa puis se ter­mine sur celui de Jessyca. Les slo­gans sont pleins de colère et d’é­mo­tion, les prises de paroles éga­le­ment. Les amies de Jessyca et son frère, tout juste arri­vé du Pérou, par­tagent leur dou­leur et demandent jus­tice. L’hommage se ter­mine ; une bonne par­tie de la foule se dirige vers l’ar­rêt de bus le plus proche pour ren­trer. Serré·es les un·es contre les autres, on conti­nue de crier : « Jessyca, pre­sente ! Vanesa, pre­sente ! »

Au Pérou : une transphobie généralisée qui pousse à la migration

« Ce sont les pos­si­bi­li­tés de mieux gagner sa vie et d’as­pi­rer à la nor­ma­li­té qui priment et donnent le sen­ti­ment que migrer en vaut la peine. »

Les récits des « Européennes » — les femmes péru­viennes ins­tal­lées notam­ment en France et en Italie — de retour au Pérou pour les vacances décrivent les dis­cri­mi­na­tions exis­tantes en Europe. Néanmoins, ce sont les pos­si­bi­li­tés de mieux gagner sa vie et d’as­pi­rer à la « nor­ma­li­té » qui priment, et donnent le sen­ti­ment que migrer en vaut la peine. Avant 2016, elles pas­saient sou­vent par l’Argentine pour y obte­nir de faux papiers mais, depuis l’exemp­tion de visa pour les ressortissant·es péruvien·nnes, elles sont de plus en plus nom­breuses à venir direc­te­ment s’ins­tal­ler en France. Teresa raconte : « Là-bas [au Pérou], j’ai ten­té de tra­vailler nor­ma­le­ment dans un res­tau­rant mais le patron m’a virée à la fin de la pre­mière jour­née quand il a appris que j’é­tais trans. Ici, je crois qu’une fois que j’au­rai des papiers en règle, je pour­rai trou­ver un tra­vail clas­sique. » Une aspi­ra­tion à vivre et tra­vailler comme tout le monde tout en étant soi-même, qui est aus­si celle d’Eimy, femme trans d’une qua­ran­taine d’an­nées. Très indé­pen­dante, elle s’est débrouillée pour venir qua­si­ment seule. Elle explique aus­si que c’est grâce au tra­vail du sexe qu’elle a pu avan­cer : « Je ne regrette pas, c’est grâce à ça que je suis qui je suis. Quant à savoir si je veux conti­nuer, ça, c’est autre chose. » Aujourd’hui, son chan­ge­ment de nom à l’é­tat civil est en cours au Pérou ; elle est en attente d’un renou­vel­le­ment de titre de séjour, pour 10 ans cette fois ; son fran­çais s’a­mé­liore et elle vient tout juste d’ob­te­nir son CAP d’es­thé­tique. Eimy va donc ten­ter de cher­cher un emploi dans ce sec­teur pour retrou­ver une vie simi­laire à celle qu’elle avait au Pérou, avant sa tran­si­tion. Si elle recon­naît que sa situa­tion n’é­tait pas si cri­tique à Lima, où elle tra­vaillait dans une phar­ma­cie avec sa sœur, elle ne se sen­tait pour­tant pas elle-même : « Je vivais au jour le jour mais je me regar­dais dans le miroir et je ne me recon­nais­sais pas. Si j’a­vais été un homme gay j’au­rais pu être bien au Pérou, mais en tant que femme trans, je savais que je n’al­lais pas pou­voir m’é­pa­nouir. »

Au Pérou, le 31 mai est la Journée natio­nale de lutte contre la vio­lence et les crimes de haine à l’en­contre des les­biennes, trans, gays et bisexuel·les. Elle a été décré­tée en 2004 en mémoire du « mas­sacre de Tarapoto », per­pé­tré en 1989 en pleine guerre civile — oppo­sant les forces armées péru­viennes aux gué­rillas du Sentier lumi­neux et du Mouvement révo­lu­tion­naire Tupac Amaru (MRTA). Les popu­la­tions LGBTI sont alors la cible de crimes de haine com­mis tant par les forces armées que par ces deux groupes révo­lu­tion­naires menant une poli­tique qu’ils qua­li­fient de « net­toyage social ». Le 31 mai 1989, dans une boîte de nuit de la ville ama­zo­nienne de Tarapoto, huit per­sonnes gay et trans sont assas­si­nées par un contin­gent du MRTA. Tristement emblé­ma­tique, l’é­vé­ne­ment fait par­tie du rap­port final de la Commission Vérité et Réconciliation. 30 ans plus tard, cette recon­nais­sance his­to­rique de la vio­lence sys­té­mique n’a rien chan­gé aux dis­cri­mi­na­tions quo­ti­diennes que subissent les per­sonnes trans­genres, membres les plus vul­né­rables de la com­mu­nau­té LGBTI. Une vio­lence qui débute en géné­ral au sein de leurs propres familles : le rejet les force, à l’a­do­les­cence, à quit­ter leurs régions andines ou ama­zo­niennes pour venir s’ins­tal­ler à Lima, sou­vent sans papiers d’i­den­ti­té. Leur prin­ci­pal point de chute est le centre his­to­rique de la ville, où elles vivent dans d’an­ciennes mai­sons colo­niales et exercent le tra­vail du sexe. Pour ces femmes trans, la Cour inter­amé­ri­caine des droits de l’Homme estime que l’es­pé­rance de vie est de 35 ans.

[Des militantes de l'organisation de base MCC Transformando Lima (Sandy Sussel)]

Au sein de la com­mu­nau­té trans péru­vienne, le taux d’a­nal­pha­bé­tisme et de décro­chage sco­laire est de 76 %, ceci en rai­son de la fai­blesse du sys­tème édu­ca­tif, par­ti­cu­liè­re­ment dans les zones rurales, mais aus­si des dis­cri­mi­na­tions constantes de la part des élèves et par­fois des enseignant·es4. Sandy Sussel, mili­tante au sein de l’or­ga­ni­sa­tion com­mu­nau­taire Transformando Lima, par­ti­cipe à un tra­vail de plai­doyer au long court, notam­ment auprès de l’Éducation natio­nale pour lut­ter contre les dis­cri­mi­na­tions en milieu sco­laire. Lors d’une réunion avec le minis­tère, elle rap­pelle qu’il reste beau­coup à faire pour les jeunes trans, à com­men­cer par de la péda­go­gie : « Il est néces­saire d’ex­pli­quer les concepts pour que les parents et les professeur·es puissent iden­ti­fier les enfants comme trans et admettre que la dis­cri­mi­na­tion est liée à l’i­den­ti­té de genre. » Jadi Zea raconte quant à elle son par­cours au sein d’une école de musique et de danse : il n’a pas tou­jours été simple pour elle de s’in­té­grer en tant que femme trans, sa voix ne cor­res­pon­dant pas for­cé­ment aux caté­go­ries de chant homme/femme clas­sique. Militante active, elle a fon­dé une orga­ni­sa­tion dédiée au sou­tien d’en­fants et adolescent·es trans­genres, la Fondation Jadi Zea, afin de leur faire com­prendre qu’ils et elles peuvent et doivent se battre pour ne pas renon­cer à leurs dési­rs : « Il faut ren­for­cer le je me forme pour être un exemple de lutte et pas une mar­tyre. On doit com­prendre qu’on peut être pré­sentes à l’é­cole, à l’u­ni­ver­si­té, dans des espaces tech­niques ou poli­tiques ! »

Le rôle crucial des organisations communautaires au Pérou

« On doit com­prendre qu’on peut être pré­sentes à l’é­cole, à l’u­ni­ver­si­té, dans des espaces tech­niques ou poli­tiques ! »

Dépasser la seule pers­pec­tive du tra­vail du sexe semble encore dif­fi­cile puisque 70 % des femmes trans la consi­dèrent comme l’u­nique option. La consé­quence directe est la forte expo­si­tion au VIH dont le taux de pré­va­lence par­mi les femmes trans à tra­vers le monde est de 19 %. Au Pérou, on estime qu’une femme trans sur quatre est atteinte du VIH. Une autre consé­quence directe est l’ex­po­si­tion à la répres­sion puisque le Pérou s’ins­crit dans une ligne régle­men­ta­riste qui consi­dère la pros­ti­tu­tion comme un « mal néces­saire », qu’il faut cepen­dant régu­ler pour des ques­tions de san­té et d’ordre public. Elle est donc contrô­lée par l’État et les com­munes à tra­vers des mai­sons closes et des dépis­tages sani­taires. Ce sys­tème régle­men­ta­riste fait en sorte que le tra­vail du sexe est à la fois enca­dré et invi­sible. Des moyens sou­vent consi­dé­rés par les tra­vailleuses comme répres­sifs plu­tôt que pré­ven­tifs car ils asso­cient le tra­vail du sexe à l’im­mo­ra­li­té, aux vio­lences et aux mala­dies. De plus, ce sys­tème crée une dif­fé­rence fic­tive entre les formes de tra­vail du sexe légales et les formes inter­dites, comme le tra­vail exer­cé dans la rue. Le Pérou oscille dès lors entre un fonc­tion­ne­ment régle­men­ta­riste et pro­hi­bi­tion­niste, via un dis­cours mora­li­sa­teur qui jus­ti­fie la répres­sion poli­cière à l’en­contre des tra­vailleuses du sexe. Une répres­sion dont sont d’au­tant plus vic­times les tra­vailleuses du sexe trans­genres, les­quelles n’ont par­fois pas de papiers d’i­den­ti­té. Julio-César Cruz Requenes, direc­teur géné­ral de Prosa (Programa de Soporte a la Autoayuda de las Personas Seropositivas), tra­vaille pour la défense des per­sonnes atteintes du VIH. Véritable allié des femmes trans, il explique : « La vul­né­ra­bi­li­té des femmes trans au Pérou est liée non seule­ment aux risques de contrac­ter une ITS ou le VIH, mais aus­si à la vio­la­tion sys­té­mique de leurs droits. Dans le cadre de notre tra­vail de sen­si­bi­li­sa­tion auprès des fonc­tion­naires de police, on parle de VIH au début puis la for­ma­tion se concentre sur le res­pect des diver­si­tés dont le res­pect de l’i­den­ti­té de genre des per­sonnes trans. »

Dans ce contexte de grande hos­ti­li­té, les orga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires jouent un rôle cru­cial. C’est ain­si le cas de la Casa Trans Zuleymi, fon­dée en 2016. Cette pre­mière mai­son trans du Pérou est un espace auto­gé­ré qui offre un toit, un accom­pa­gne­ment social et sani­taire, ain­si que l’ou­ver­ture à d’autres pers­pec­tives de vie aux femmes qui y séjournent. Son nom a été choi­si en mémoire de Zuleymi Aylen Sánchez Cárdenas, une ado­les­cente de 14 ans tuée par balle devant chez elle. Miluska Luzquiños, la cofon­da­trice, avo­cate et figure poli­tique de la lutte trans au Pérou, dénonce les obs­tacles suc­ces­sifs : « La Casa Trans est un espace auto­gé­ré et fémi­niste qui accueille les filles qui passent par la route cri­tique de migra­tion et de dis­cri­mi­na­tions. Beaucoup d’entre elles vivent ce qu’a vécu Zuleymi : alcool, vio­lence, aban­don de leurs familles, des ins­ti­tu­tions et aus­si d’elles-mêmes en voyant qu’il n’y a aucune réponse éta­tique qui per­mette l’ac­cès aux droits fon­da­men­taux. »

[Inauguration de la Casa Trans Lima Este en novembre 2019, à Lima (Miluska Luzquinos)]

Au sein de la com­mu­nau­té, il y a encore beau­coup de tra­vail pour ren­for­cer la for­ma­tion poli­tique et les capa­ci­tés d’é­man­ci­pa­tion, comme l’ex­plique Miluska Luzquiños : « Il faut décons­truire ces micro vio­lences et com­prendre qu’on a le droit nous aus­si de vivre, d’ac­cé­der aux espaces publics, aux hôpi­taux, aux écoles. On a le droit d’oc­cu­per des sièges dans les bus, dans les bars et au par­le­ment. Quand on aura com­pris ça, il y aura moins de filles dans la rue. » Dans cette optique, fin 2019, une deuxième mai­son trans a été fon­dée, la Casa Trans Lima Este — une ini­tia­tive lar­ge­ment impul­sée par Yefri Peña, autre figure poli­tique péru­vienne de la lutte des per­sonnes trans. Yefri est un sym­bole de rési­lience puis­qu’elle a sur­vé­cu à deux agres­sions extrê­me­ment vio­lentes, dont une l’a lais­sée dans le coma plu­sieurs semaines. Elle est donc bien pla­cée pour savoir l’im­por­tance du tra­vail de trans­mis­sion et de for­ma­tion de nou­velles acti­vistes au sein de sa com­mu­nau­té. En mars 2020, l’ac­ti­viste Claudia Vera l’a payé de sa vie : très enga­gée dans la lutte contre le VIH auprès des jeunes, elle a été tuée de plu­sieurs balles à bout por­tant. Elle avait 30 ans.

Le difficile accès à la santé

« Être une per­sonne trans, c’est être obser­vée médi­ca­le­ment en per­ma­nence car c’est asso­cié au VIH et à la prise d’hor­mones. »

Un autre obs­tacle de taille pour les per­sonnes trans au Pérou est celui de l’ac­cès à la san­té. Alors qu’elles en ont abso­lu­ment besoin, tant pour contrô­ler leur trai­te­ment hor­mo­nal que leur trai­te­ment anti­ré­tro­vi­ral pour celles qui sont séro­po­si­tives, les hôpi­taux consti­tuent sou­vent des endroits hos­tiles. Les dis­cri­mi­na­tions de la part du per­son­nel soi­gnant sont récur­rentes. Malgré deux récentes direc­tives du minis­tère de la Santé émises en 2016 pour amé­lio­rer la prise en charge des per­sonnes trans, la doc­teure Milagros Matta, infec­tio­logue, déplore la situa­tion : « La trans­pho­bie des ins­ti­tu­tions de san­té est très forte. Les filles ne viennent pas, elles se perdent et c’est catas­tro­phique pour le sui­vi de leur trai­te­ment anti­ré­tro­vi­ral et pour l’é­pi­dé­mie dans son ensemble. » Une dif­fi­cul­té à se rendre dans les hôpi­taux que Sandy Sussel explique aus­si par le prisme du tout VIH qui réduit la san­té des femmes trans à l’é­pi­dé­mie : « Il existe quelques espaces res­pec­tueux mais ils ne prennent en charge que les femmes trans qui ont le VIH ou qui par­ti­cipent à des essais hor­mo­naux alors qu’il fau­drait avant tout par­ler d’autres aspects sani­taires impor­tants comme la san­té men­tale des filles dont le com­por­te­ment anti-social est le pro­duit des dis­cri­mi­na­tions sys­té­miques qui ont mar­qué leurs vies. » Ce prisme VIH est si mar­qué au Pérou qu’il a éga­le­ment pour consé­quence d’o­mettre tous les autres pans spé­ci­fiques de leur san­té, les pous­sant à prendre en charge elles-mêmes leur tran­si­tion. Toutes racontent leurs dif­fi­cul­tés à accé­der à des soins de qua­li­té et les refus de la part des endo­cri­no­logues. Leyla Huerta est direc­trice de Féminas, une orga­ni­sa­tion d’é­man­ci­pa­tion de femmes trans. Elle rejoint Sandy sur l’im­por­tance d’une démarche de san­té poli­ti­sée pour dépas­ser la seule ques­tion du VIH. Les membres de Féminas se réunissent chaque semaine en non-mixi­té. Lors d’une de ces ren­contres, Leyla a rap­pe­lé la por­tée d’une démarche de san­té com­mu­nau­taire : « Être une per­sonne trans, c’est être obser­vée médi­ca­le­ment en per­ma­nence car c’est asso­cié au VIH et à la prise d’hor­mones. C’est aus­si là où sont les fonds pour des études médi­cales et socio­lo­giques mais elles n’in­cluent pas for­cé­ment la dimen­sion des droits humains. Ces études ne font que prendre l’in­for­ma­tion sans contri­buer à l’é­man­ci­pa­tion de la com­mu­nau­té. »

L’accès aux droits fon­da­men­taux et notam­ment à la san­té consti­tue donc un fac­teur de migra­tion impor­tant, notam­ment pour les femmes trans séro­po­si­tives puis­qu’il est connu au Pérou que la prise en charge des mala­dies chro­niques en France est aus­si acces­sible aux étrangèr·es. La déli­vrance de titres de séjour pour rai­son de san­té reste en effet d’ac­tua­li­té mal­gré la réforme rela­tive au droit des étran­gers de 2016. Cependant, les refus sont de plus en plus fré­quents. Bien jus­ti­fier que l’offre de soin dans le pays d’o­ri­gine ne per­met pas d’ac­cé­der à un trai­te­ment appro­prié est donc fon­da­men­tal — ici, il s’a­git de mon­trer que l’ac­cès à des anti-rétro­vi­raux spé­ci­fiques n’est pas tou­jours pos­sible au Pérou. Luna le voit bien, l’in­té­gra­tion est de plus en plus dif­fi­cile : « En 2011 c’é­tait dif­fé­rent. Avant tu obte­nais l’aide médi­cale en trois mois, main­te­nant c’est six. Pour obte­nir cer­tains papiers, main­te­nant il faut par­ler fran­çais. En fait, avant c’é­tait moins facile de ren­trer sur le ter­ri­toire mais plus facile d’ob­te­nir un sou­tien. Aujourd’hui, c’est le contraire. C’est plus simple de ren­trer mais plus dif­fi­cile de s’in­té­grer. » Elle se sent chan­ceuse d’être arri­vée avant les der­nières réformes et affirme que son sta­tut séro­lo­gique lui per­met de res­ter : « Je sais pas com­ment c’est pour les filles qui ne sont pas infec­tées mais pour moi, c’est comme si ma séro­po­si­ti­vi­té me pro­té­geait un peu et ça change ma rela­tion avec les ins­ti­tu­tions fran­çaises. »

[Réunion en non-mixité de l'organisation Féminas en mai 2019, à Lima (Viviana Varin)]

Le VIH pro­tège d’une poten­tielle expul­sion mais la régu­la­ri­sa­tion des femmes trans séro­po­si­tives crée une inéga­li­té entre femmes trans migrantes tra­vailleuses du sexe et incite par­fois cer­taines à prendre des risques pour se faire infec­ter. L’épidémie est si inté­rio­ri­sée et bana­li­sée au sein de la com­mu­nau­té, l’es­pé­rance de vie si faible, que deve­nir séro­po­si­tive peut tra­gi­que­ment être envi­sa­gé comme une option pour s’as­su­rer quelques années de « sécu­ri­té » en France. D’autant plus que les nom­breuses struc­tures asso­cia­tives qui déclinent la logique abo­li­tion­niste du pays condi­tionnent les accom­pa­gne­ments de sor­tie de la pros­ti­tu­tion à la séro­po­si­ti­vi­té. Une expé­rience de dis­cri­mi­na­tion inver­sée qu’a vécue Katherine. Suite à une deuxième agres­sion extrê­me­ment trau­ma­ti­sante, elle s’est adres­sée à une asso­cia­tion pour ne plus avoir à retour­ner au Bois. Mais elle n’a pas été prise en charge au motif qu’elle n’é­tait pas séro­po­si­tive, ce qui l’a pro­fon­dé­ment cho­quée : « Eux qui veulent en finir avec la pros­ti­tu­tion, ils m’ont pra­ti­que­ment conseillé de retour­ner au Bois pour me faire d’a­bord infec­ter. » Une stra­té­gie excluante en termes d’ac­com­pa­gne­ment vers la sor­tie de la pros­ti­tu­tion, contre-pro­duc­tive en termes de pré­ven­tion contre le sida, mais éga­le­ment en contra­dic­tion avec le cadre de reven­di­ca­tions bien plus large qu’a tou­jours por­té la lutte contre le VIH. En effet le virus est aus­si l’élé­ment qui a per­mis au mou­ve­ment LGBTI de pous­ser ses reven­di­ca­tions au-delà de l’é­pi­dé­mie et d’exi­ger le res­pect des droits civiques. Aujourd’hui, le VIH reste pour les asso­cia­tions le prin­ci­pal motif per­met­tant l’ob­ten­tion de finan­ce­ments publics. Situé dans une stra­té­gie de san­té com­mu­nau­taire poli­ti­sée, il consti­tue aus­si une brèche pour s’at­ta­quer à d’autres dis­cri­mi­na­tions structurelles.

L’évolution des parcours de transition en France

« La régu­la­ri­sa­tion des femmes trans séro­po­si­tives crée une inéga­li­té et incite par­fois cer­taines à prendre des risques pour se faire infecter. »

L’accompagnement des par­cours de tran­si­tion est certes cri­ti­quable en France mais reste plus acces­sible qu’au Pérou. Katherine se sou­vient de l’une de ses ten­ta­tives pour consul­ter un endo­cri­no­logue à Lima : « Quand je lui ai expli­qué que j’é­tais une femme trans et que je vou­lais un sui­vi hor­mo­nal, on aurait dit que je lui réci­tais le Notre Père ver­sion sata­nique. Il m’a répon­du qu’il ne s’oc­cu­pait que d’en­fants et de femmes. » En France, depuis 2010, la tran­si­den­ti­té ne fait plus par­tie des affec­tions psy­chia­triques. Elle a été reclas­si­fiée pour être prise en charge par un pro­to­cole d’af­fec­tion longue durée, l’ALD 31. La tran­si­den­ti­té n’est donc plus consi­dé­rée comme une mala­die men­tale et une per­sonne trans peut démar­rer une tran­si­tion médi­cale via un par­cours public enca­dré par la SoFECT (Société fran­çaise d’étude et de prise en charge de la tran­si­den­ti­té) ou via un par­cours pri­vé. Cette der­nière option n’offre pas de rem­bour­se­ment par la Sécurité sociale mais est consi­dé­rée comme plus res­pec­tueuse de la per­sonne car la SoFECT, deve­nue un acteur incon­tour­nable, a très mau­vaise répu­ta­tion par­mi les concerné·es, qui dénoncent des pra­tiques psy­chia­tri­santes et nor­ma­tives. Xavier Mabire, psy­cho­logue d’Acceptess‑T, pointe lui aus­si les limites du pro­to­cole : « L’ALD 31 per­met l’exonération d’une par­tie des frais liés aux actes de tran­si­tion et le psy­chiatre inter­vient car les chi­rur­giens n’o­pèrent pas s’il n’y a pas de diag­nos­tic psy­chia­trique. Hormis la chi­rur­gie, tous les autres actes pour­raient se faire sans. Sauf que beau­coup de pro­fes­sion­nels de san­té (hors chi­rur­gien) conti­nuent à se cou­vrir avec des diag­nos­tiques psy. »

Bien que condi­tion­né à la jus­ti­fi­ca­tion d’une affec­tion longue durée et psy­chia­tri­sé, le pro­to­cole reste inté­res­sant pour les per­sonnes pré­caires. Les femmes trans péru­viennes le découvrent bien sou­vent une fois sur place. Il ne consti­tue donc pas une rai­son de migrer en soi mais peut deve­nir une rai­son de res­ter car il per­met un sui­vi médi­cal com­plet avec un·e géné­ra­liste ou un·e endo­cri­no­logue, ain­si que l’ac­cès à d’é­ven­tuelles opé­ra­tions chi­rur­gi­cales dont la vagi­no­plas­tie qu’elles appellent « l’é­tape finale » et à laquelle cer­taines, comme Katherine, aspirent. Elle raconte son par­cours médi­cal ici et les pos­si­bi­li­tés d’ac­com­pa­gne­ment qu’elle a décou­vertes une fois à Paris : « Quand je suis arri­vée, j’ai conti­nué à me pro­cu­rer mes hor­mones sans ordon­nance parce que je ne savais pas qu’i­ci, en tant que trans, tu peux avoir un sui­vi. Une copine m’a don­né le nom de son méde­cin, j’ai pris ren­dez-vous immé­dia­te­ment. J’ai com­men­cé mon sui­vi hor­mo­nal avec lui et un an après, je lui ai expli­qué que je vou­lais être opé­rée. Ça a pris deux ans, ça a été dif­fi­cile mais aujourd’­hui je suis heu­reuse. » Alors qu’elle pro­nonce ces mots, Katherine affirme aus­si à plu­sieurs reprises qu’elle sait qu’elle risque de mou­rir jeune, tant elle est consciente des obs­tacles et de la vio­lence à l’en­contre de sa communauté.


[lire le second volet]


Photographie de ban­nière : pein­ture du siège de l’in­ter­syn­di­cale à Lima, par Viviana Varin


  1. Les pro­pos recueillis en espa­gnol ont été tra­duits par Viviana Varin. À noter que ce texte opte pour l’u­ti­li­sa­tion de l’é­cri­ture inclu­sive, sauf pour les pro­pos recueillis en fran­çais, qui ont été gar­dés tels que for­mu­lés par leurs auteur·es. Merci à Sophie Gergaud pour son tra­vail de relec­ture [ndla].
  2. Jasmine est un pro­gramme pilo­té par Médecins du Monde visant à lut­ter contre les vio­lences faites aux tra­vailleurs et tra­vailleuses du sexe.
  3. Traduction de l’an­glais par l’au­trice.
  4. Plateforme dédiée à la lutte contre les vio­lences sco­laires, SíSeVe.

REBONDS

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☰ Lire notre entretien avec Grisélidis : « Porter la parole des prostitué·es, avec les prostitué·es », juillet 2017
☰ Lire notre entretien avec Couleurs Gaies : « Nos droits ne sont jamais acquis », mars 2017
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Viviana Varin

Franco-péruvienne, militante pour le climat et féministe cisgenre alliée des luttes LGBTQI+.

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