Grèce : « C’était un Non à l’Europe des experts, un Oui à l’Europe des peuples »


Texte inédit pour le site de Ballast

Les trois semaines qui sui­virent les résul­tats du réfé­ren­dum grec furent, pour les mili­tants impli­qués au quo­ti­dien et les citoyens ordi­naires (de Grèce comme des autres pays euro­péens), par­ti­cu­liè­re­ment intenses et, plus d’une fois, dérou­tantes. Volte-face au len­de­main de ce qui fut pour­tant per­çu comme une vic­toire écra­sante ; démis­sion inat­ten­due du ministre des Finances ; aveu acca­blant du Premier ministre : « J’assume la res­pon­sa­bi­li­té d’un texte auquel je ne crois pas. » Nous pour­sui­vons la publi­ca­tion de nos notes prises en Grèce, depuis à pré­sent un mois. Retour, plus à froid, de ren­contres en ren­contres, sur ce « grand moment démo­cra­tique confis­qué », comme l’auteure de ce car­net de bord, Sarah Kilani, put en prendre la mesure. 


sarat-introB5 juillet 2015. Il est 18h30. Je suis près de la place Syntagma, celle du Parlement. Dans quelques minutes, les pre­mières esti­ma­tions des résul­tats du réfé­ren­dum grec vont tom­ber. Je suis venue à Athènes afin de vivre ce tour­nant de près, avec le peuple grec. Depuis ce matin, je ne me sens pas bien. Je ne sais pas si c’est le vin grec que l’on m’a ser­vi la veille ou la conver­sa­tion que j’ai eue en le buvant qui m’a mise dans cet état. Ce qui est cer­tain, c’est qu’établir des pro­nos­tics était jusque-là par­fai­te­ment impos­sible : son­dages bidons, incer­ti­tude des uns et des autres, pro­pa­gande média­tique extrê­me­ment agres­sive pour le « oui » — le tout dans l’extrême ten­sion qui tra­verse la socié­té grecque. Les débats ont été intenses, les dis­cus­sions conflic­tuelles dans les familles et par­mi les amis.

La veille, donc. Je vais dîner dans le quar­tier Exarchia avec des cama­rades acti­vistes  ren­con­trés lors de mon pré­cé­dent séjour en Grèce. Tous sont posi­tion­nés en faveur du « non ». Militants de la gauche radi­cale depuis tou­jours, ils ont vu, comme tout le monde, leur salaire bais­ser et la misère s’installer autour d’eux. Ils n’entendent plus conti­nuer sur cette voie. Hélèna, la cin­quan­taine, est venue avec son fils — il est cher­cheur à l’étranger. Sa mère n’est pas très bavarde : depuis plu­sieurs jours, elle est blo­quée par un tor­ti­co­lis mani­fes­te­ment très dou­lou­reux. Peppy, qui com­men­ça à s’impliquer poli­ti­que­ment à l’instauration de la dicta­ture des colo­nels, a le visage extrê­me­ment fati­gué, mais elle sou­rit, comme tou­jours. Quand Peppy parle, c’est tou­jours très len­te­ment ; elle fait l’effort de s’exprimer en français afin de me faci­li­ter la tâche. Toute la soi­rée, avec d’autres, nous dis­cu­tons du réfé­ren­dum. Georges, un proche ami de Peppy, nous avoue, dans un fran­çais impec­cable, avoir pen­sé jusqu’au matin même que le « oui » l’emporterait. La pro­pa­gande média­tique était très intense ; la peur, par­tout, dis­til­lée. Les médias ont tout fait pour per­sua­der les Grecs que le « non » mar­quait le refus « de l’Europe » et aurait le Grexit pour consé­quence. Or les Grecs tiennent encore à l’euro.

« Ils me répètent qu’ils n’aspirent qu’à récupérer leur sou­ve­rai­neté et à ne plus avoir à négocier avec des ins­ti­tu­tions qui, sans la moindre légi­ti­mi­té démocratique, régentent les condi­tions de leur sur­vie. »

Dans les jour­naux, à la télé­vi­sion, c’était la catas­trophe éco­no­mique annon­cée, le risque de « repli natio­na­liste » bran­di et l’impuissance future face aux hégé­mo­nies de l’Est à attendre. Puis, pro­gres­si­ve­ment, le dis­cours s’est légè­re­ment modi­fié lorsque les par­ti­sans du « non » — Syriza en tête — ont clai­re­ment fait savoir que se lever contre les condi­tions impo­sées par la Troïka n’était nul­le­ment syno­nyme de Grexit. Les pre­miers son­dages ont com­men­cé à paraître dans la presse, annon­çant à l’unanimité la vic­toire du « oui ». Pourtant, le der­nier ven­dre­di avant le réfé­ren­dum, les par­ti­sans du « non » s’étaient réunis place Syntagma : une foule immense, com­pacte, empê­chant com­plè­te­ment de se dépla­cer. Ailleurs, dans Athènes, le mee­ting rival ras­sem­blait envi­ron 22 000 per­sonnes. À n’y rien com­prendre. Georges estime que les per­sonnes âgées, plu­toôt conser­va­trices et peu visibles dans les rues, expliquent en par­tie cette dis­so­cia­tion entre les son­dages et la réa­li­té pal­pable. Mais il ne fait aucun doute que la presse, y com­pris étran­gère, mani­pule les chiffres. L’AFP a annon­cé 25 000 per­sonnes mobi­li­sées en faveur du « non », place Syntagma, alors que toutes les esti­ma­tions sérieuses, ain­si que l’observation pure et simple, rap­portent entre 100 000 et 200 000 per­sonnes. George com­mence à revoir son juge­ment, moins pes­si­miste — du moins veut-il y croire. Je lui explique que Yannis Youlountas a publié, sur les réseaux sociaux, les résul­tats d’un son­dage réa­li­sé par des cher­cheurs de l’université de Thessalonique, auprès d’un large échan­tillon de 92 000 per­sonnes : il don­ne­rait le « non » vain­queur à 69 %… Quoiqu’il advienne, tous savent que les pro­chains mois s’annoncent pour le moins dif­fi­ciles. Mais ils me répètent qu’ils n’aspirent qu’à récu­pé­rer leur sou­ve­rai­ne­té et à ne plus avoir à négo­cier avec des ins­ti­tu­tions qui, sans la moindre légi­ti­mi­té démo­cra­tique, régentent les condi­tions de leur sur­vie. Leur pire crainte, confient-ils, serait que le « oui » mène à la démis­sion de Tsipras et donc à la mise en place d’un gou­ver­ne­ment tran­si­toire de tech­no­crates consti­tué aà Bruxelles.

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Il est tard ; nos amis rentrent chez eux — à l’exception de Yanis, le fils d’Hélèna. Il nous pro­pose, à mes deux amis fran­çais ain­si qu’à moi-même, de nous faire goû­ter la ret­si­na, un vin typique du pays à la résine de pin. Il veut ensuite nous emme­ner à l’Acropole, sur un rocher où les jeunes se retrouvent le soir pour dis­cu­ter et pro­fi­ter de la vue pano­ra­mique et noc­turne sur Athènes. Il nous dit : « Le soir, l’Acropole pour les tou­ristes ferme et cela devient l’Acropole des Athéniens. » Alors que mes amis fran­çais dis­cutent, Yanis se tourne vers moi et lâche : « Demain, je crois que je vais voter “oui”. » Je le fais répé­ter. Il a atten­du que ses com­pa­triotes partent pour nous le dire. Son cœur est pour le contraire, avance-t-il, mais il craint pour ses amis qui ont des enfants et encore un emploi. Leur situa­tion n’est pas fabu­leuse, mais cela reste « mieux que rien ». Beaucoup redoutent cet « incon­nu » que le « non » porte en lui. L’un est saut dans le hasard ; l’autre, pour­suite d’un che­min d’oppression et de misère.

« Une image revient à chaque fois :  la peur. Elle enva­hit tout, éva­pore toute ratio­na­li­té. Les médias ont fort bien beso­gné. Une guerre d’affects se joue ici. »

Yanis m’explique qu’il en veut à Tsipras d’avoir mobi­li­sé, en avril der­nier, tout ce qu’il res­tait d’argent des­ti­né au fonc­tion­ne­ment du sec­teur public (notam­ment aux hôpi­taux) pour rem­bour­ser l’échéance du mois au FMI. À ses yeux, le Premier ministre ne se com­porte pas comme quelqu’un qui se pré­pare sérieu­se­ment à une option qu’il fau­dra pour­tant bel et bien envi­sa­ger : la sor­tie de la Grèce de la zone euro. Il estime qu’en cas de vic­toire du « non », le peuple sera pro­ba­ble­ment tra­hi par son gou­ver­ne­ment, qui se heur­te­ra à l’intransigeance de la Troïka, et n’aura plus que deux choix : céder ou sor­tir de ladite zone. Pour lui, voter « oui », c’est s’épargner la dou­leur d’une tra­hi­son poli­tique. Yanis a besoin d’arguments forts pour l’aider à faire un choix plus apai­sé ; il se débat avec lui-même depuis des jours et avoue son déchi­re­ment. Comme il est dif­fi­cile, à la place qui est la mienne, de le conseiller : qui suis-je, en tant que citoyenne fran­çaise, pour orien­ter un vote dont je ne subi­rai rien des consé­quences éco­no­miques et sociales ? Il me demande pour­tant de lui don­ner des argu­ments. Nous par­lons long­temps ; il s’avère déjà d’accord avec tout ce que je lui objecte. Une image revient à chaque fois :  la peur. Elle enva­hit tout, éva­pore toute ratio­na­li­té. Les médias ont fort bien beso­gné. Une guerre d’affects se joue ici : l’humiliation contre la peur, oui. J’étrangle un san­glot. Le pes­si­misme me gagne. Yanis vou­drait sin­cè­re­ment faire le bon choix pour son peuple. La vue, de là-haut, est magni­fique. On aper­çoit le temple d’Héphaistos et l’Agora, les mon­tagnes envi­ron­nantes et la ville qui scin­tille. 

Dimanche ; le grand jour.
Réveil inquiet. Les jour­na­listes Quatremer et Parmentier paradent sur Twitter avec leur sel­fie bouf­fi ; tant d’indécence afflige. Nous avons ren­dez-vous, avec le pho­to­graphe Stéphane Burlot, avec Vassiliki, une jour­na­liste grecque impli­quée dans le théâtre fémi­niste. Sur notre route, des affiches sur tous les murs, en faveur du « non ». Celles qui sou­tiennent l’inverse sont peu nom­breuses ou déchi­rées. De même à Exarchia, où nous arri­vons. La presse de l’oligarchie contre les murs du peuple. Vassiliki semble fati­guée — elle vient de se dis­pu­ter avec sa mère à pro­pos du réfé­ren­dum (elle eut beau lui expli­quer que le « oui » ron­ge­rait plus encore sa maigre retraite, celle-ci ne voit que le pire). Ces der­niers jours, le débat a fait rage dans les familles. Pourtant, conscients du poten­tiel de dis­corde sociale que cela por­tait, les gens ont ten­té de mener des dis­cus­sions rela­ti­ve­ment sereines. Les Grecs semblent sin­cè­re­ment tenir à l’Europe : le pays a ter­ri­ble­ment souf­fert de la Seconde Guerre mon­diale et les sur­vi­vants croient encore que l’Union seule peut mener à la paix. En cela, l’hypothèse d’un Grexit en ter­ro­rise plus d’un. Je pro­pose à Vassiliki de nous retrou­ver le soir, après les résul­tats ; elle me répond que cela dépen­dra de la tour­nure des évé­ne­ments.

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18h45. La place Syntagma est éton­nam­ment vide. Aucune tri­bune n’est mon­tée et il n’y a pas d’écrans de retrans­mis­sion. Seulement des jour­na­listes. BFMTV, Le Monde : « les Français » sont là. Je m’étais ima­gi­née que les gens se réuni­raient dans l’attente des résul­tats. Je décharge la bat­te­rie de mon smart­phone en sui­vant les infor­ma­tions. Et puis, ça y est. Les pre­mières esti­ma­tions tombent — le score est ser­ré et rien ne dit que cela ne va pas chan­ger… Mais les chiffres se confirment. À chaque nou­velle esti­ma­tion, l’écart se creuse. La place, dou­ce­ment, com­mence à se rem­plir. Sur les écrans de télé­vi­sion, dans les bars, j’aperçois des dra­peaux grecs qui s’agitent. Tout le monde atten­dait. Allaient-ils res­ter chez eux à broyer du noir ou sor­tir fêter leur vic­toire ? La liesse enva­hit pro­gres­si­ve­ment la place. La musique reten­tit ; on com­mence à dan­ser. Enfants, parents, che­veux blancs, Grecs, étran­gers, jour­na­listes, Syntagma est désor­mais pleine. Le peuple fait de la poli­tique. C’est donc cela, le pro­jet démo­cra­tique, le vrai : débattre avec fièvre de sujets com­plexes, s’informer avec avi­di­té, se tor­tu­rer quant au bon choix à faire, pour nous et pour les autres, se ron­ger d’incertitude puis fêter sa vic­toire ou pleu­rer chau­de­ment son échec. Et ne pas lais­ser les autres, les « experts », jugés meilleurs ou plus aptes, déci­der pour vous. Je suis sai­sie de voir autant de per­sonnes âgées dans la foule. Vraiment âgées, par­fois.

Varoufakis, le ministre des Finances, marche dans la foule (on peine fran­che­ment à ima­gi­ner pareille chose en France). Les gens prennent dans leurs bras Zoé Kostantopoulou, la pré­si­dente de la Vouli (le Parlement) afin de la remer­cier. Le gou­ver­ne­ment semble sou­te­nu — aimé, même. Il est tard ; j’ai pas­sé la soi­rée à ten­ter d’immortaliser ce moment qu’il n’est sans doute pas gran­di­lo­quent de qua­li­fier d’his­to­rique. Je rentre me cou­cher, confor­tée dans l’idée que la démo­cra­tie doit être directe, ou qu’elle n’est pas — tout sim­ple­ment. Comme les vain­queurs du réfé­ren­dum, je m’accorde le droit de pro­fi­ter de ce moment d’intense bon­heur poli­tique tout en sachant per­ti­nem­ment, comme tout le monde ici, que l’ambiance, dès demain, ne sera plus à la fête : les mau­vaises nou­velles com­men­ce­ront à tom­ber.

« La majo­ri­té des Grecs sou­haite encore res­ter dans la zone euro, mais ils savent désor­mais qu’ils ne sont plus prêts à ce que ce soit à n’importe quel prix.  “Il y a des limites aux sacri­fices.” »

Au matin, je ren­contre Georgia autour d’un café. Elle est archi­tecte mais enseigne pour man­ger. Il n’y a pas de bou­lot en Grèce pour ceux de sa pro­fes­sion, me dit-elle. Très poli­ti­sée du temps de ses études, la vie de famille chan­gea ses prio­ri­tés… avant d’encaisser la vio­lence de la crise en pleine tête. De nou­veau, elle s’engagea auprès de réseaux de soli­da­ri­té : depuis 2012, elle est inté­grée dans un mou­ve­ment poli­tique – l’Initiative des 1000 –, qui cherche à ras­sem­bler tous les par­tis de la gauche grecque autour d’un pro­gramme com­mun. Elle sou­tient par ailleurs Syriza et m’explique que cer­tains de ses amis ont, là encore, voté « oui », non par amour de cette Europe-là, mais « par trouille ». La majo­ri­té des Grecs sou­haite encore res­ter dans la zone euro, ajoute-t-elle, mais ils savent désor­mais qu’ils ne sont plus prêts à ce que ce soit à n’importe quel prix. « Il y a des limites aux sacri­fices ». Il n’y a bien que dans l’esprit d’un bureau­crate obsé­dé par ses courbes de crois­sance que l’on peut ima­gi­ner écra­ser un peuple des années durant, dette bran­die, sans que cela n’ait de consé­quences. Il n’y a pour­tant pas à cher­cher bien loin pour le savoir : cela est consi­gné dans n’importe quel livre d’histoire, au cha­pitre « Seconde Guerre mon­diale ».

Mais la Grèce a choi­si la voie de la démo­cra­tie et non celle du fas­cisme. Les huiles européennes trouvent pour­tant à y redire. Georgia a voté « parce que ce n’est pas un “non” à l’Europe ; c’est un “non” à l’Europe des experts — qui est un “oui” à l’Europe des peuples. C’est un “non” à la tech­no­cra­tie économiciste ; c’est un “oui” au retour de la poli­tique ». Elle affirme ne plus avoir vrai­ment peur que l’extrême droite prenne le pou­voir : le gou­ver­ne­ment de Tsipras a fait du ménage, envoyant sous les bar­reaux les membres d’Aube Dorée cou­pables de vio­lences. Ce par­ti agres­sif ne dis­pose plus d’aucune cré­di­bi­li­té, à ses yeux. Syriza, pour­suit Georgia, a ins­tau­ré quelque chose d’inédit en Grèce : pour la pre­mière fois, le peuple se sent pro­té­gé par son gou­ver­ne­ment. Depuis que l’État n’est plus seule­ment un organe d’oppression, mais une ins­ti­tu­tion qui les pré­serve du pire, le peuple par­ti­cipe bien plus volon­tiers à l’effort natio­nal — et cer­tains disent avoir recom­men­cé à payer cer­taines taxes. Il y a peu de chances que les Grecs se tournent à pré­sent vers Aube Dorée, me dit Georgia, qui regrette que nous ayons per­du les valeurs autour des­quelles l’Europe fut ini­tia­le­ment construite du fait des dogmes éco­no­miques. Et l’enseignante de se réjouir de voir les élans de soli­da­ri­té ini­tiés par les citoyens ita­liens, fran­çais, alle­mands, espa­gnols et anglais : c’est « un espoir en la pos­si­bi­li­té d’une véri­table Europe des peuples ».

Il est temps de ren­trer en France. Je quitte Athènes heu­reuse, mais inquiète. Des rumeurs cir­culent déjà selon les­quelles les maga­sins se vide­raient de leurs stocks. Les banques res­tent fer­mées pour l’instant et la Banque cen­trale euro­péenne semble dur­cir sa poli­tique vis-à-vis de la Grèce. Bon nombre de Grecs paraissent déplo­rer la sou­daine démis­sion de Yanis Varoufakis. Surprise, comme tout un cha­cun, par cette déci­sion des plus inat­ten­dues, je lirai plus tard les expli­ca­tions offi­cielles qu’il four­ni­ra, dans un pre­mier temps : « Peu de temps après l’annonce des résul­tats du réfé­ren­dum, j’ai été infor­mé d’une cer­taine pré­fé­rence des membres de l’Eurogroupe, et de “par­te­naires” asso­ciés, pour mon… “absence” de ses réunions ; une idée que le Premier ministre a jugée poten­tiel­le­ment utile à l’obtention d’un accord. C’est pour­quoi je quitte le minis­tère des Finances aujourd’hui. » On peut le désap­prou­ver mais ce geste peu com­mun demeure tout à son hon­neur. D’autant que son suc­ces­seur est un euros­cep­tique — peut-être convain­cra-t-il Tsipras du bien-fon­dé du retour à la drachme ?

*

Jeudi 16 juillet, 1h00.
Gueule de bois. Voilà dix jours que je suis ren­trée d’Athènes ; dix jours de mon­tagnes russes. Dix jours d’une extrême inten­si­té poli­tique. Je savais que l’issue du réfé­ren­dum ne chan­ge­rait rien aux dif­fi­cul­tés aux­quelles la Grèce est déjà confron­tée mais il entre­te­nait ce maigre espoir que les négo­cia­teurs de l’UE seraient sen­sibles à la nou­velle légi­ti­mi­té de Tsipras, le fol espoir que la BCE relâ­che­rait l’étau sur les liqui­di­tés d’urgence mis en place à l’annonce du réfé­ren­dum, l’espoir, vain, que les ins­ti­tu­tions ne pour­sui­vraient pas sur cette voie délé­tère. Il est inutile d’espérer pour entre­prendre — mais, sans pour­tant m’être jamais ber­cée d’illusions quant au véri­table pou­voir popu­laire au sein d’un régime repré­sen­ta­tif, il faut tou­te­fois l’admettre :  lorsque naît l’espoir, il devient ter­ri­ble­ment dif­fi­cile de s’en débar­ras­ser. Dix jours d’engueulades avec les plus libé­raux de mon entou­rage, donc. Dix jours à ten­ter de sen­si­bi­li­ser les uns et les autres sur la gra­vi­té et la signi­fi­ca­tion poli­tique des évé­ne­ments. Dix jours à décons­truire un à un l’usuelle lita­nie des men­songes média­tiques. Dix jours à lire la presse du matin au soir. Dix jours à espé­rer, à som­brer, à dou­ter puis à espé­rer de nou­veau. Pour en arri­ver à cet ins­tant : dans quelques secondes, le Parlement grec va voter l’adoption, ou le refus, de ce que cer­tains osent encore appe­ler « l’accord ». Un accord négocié entre le Premier ministre et les repré­sen­tants des gou­ver­ne­ments alle­mands et fran­çais. Cet accord qui fit cou­ler tant d’encre.

« Varoufakis s’étant heur­té depuis cinq mois à l’intransigeance aveugle et l’irrationalité économique de l’Eurogroupe, com­ment Tsipras avait-t-il pu miser sur une stra­té­gie aus­si ban­cale ? »

Mes amis athé­niens ne parlent que de ça — cer­tains se disent « dévas­tés ». L’impression d’avoir été mani­pu­lés par le réfé­ren­dum ; que l’on s’est moqué d’eux, que Tsipras les a tra­his, que Schaüble veut leur faire la peau. Ni plus, ni moins, des boucs émis­saires que l’on s’apprête à condam­ner au péo­nage. Yanis avait rai­son : le sen­ti­ment d’une tra­hi­son de la part de ce gou­ver­ne­ment, après la vic­toire réfé­ren­daire, aura fina­le­ment été pire que tout. Jean-Claude Juncker nous avait pour­tant mis en garde au mois de jan­vier : « Il n’y a pas de choix démo­cra­tique contre les Traités euro­péens. » Comment est-il pos­sible que, tour à tour, chaque par­le­ment des dif­fé­rentes nations euro­péennes puisse don­ner son accord pour le retrait de la sou­ve­rai­ne­té d’un de ses pays membre ? Comment peuvent-ils tolé­rer, accep­ter, par­ti­ci­per, même, à l’ouverture d’une telle boîte de Pandore – alors qu’eux-mêmes pour­raient subir le même sort dans l’avenir ? Hélèna me raconte que la plu­part d’entre eux sont stu­pé­faits par « la capi­tu­la­tion », un cou­teau certes sur la gorge, de Tsipras. Et la confir­ma­tion que celui-ci n’avait en fait pas pré­pa­ré de plan B en cas d’échec des négo­cia­tions. Lors d’une inter­view télé­vi­suelle, il aurait décla­ré avoir com­man­dé une étude d’évaluation des consé­quences économiques et sociales d’une sor­tie de la Grèce de la zone euro et affir­mé, à la vue des résul­tats, qu’il ne sou­hai­tait pas prendre ce che­min, me rap­pelle Hélèna. Elle a du mal à croire qu’il ait alors pu défendre le « non » au réfé­ren­dum sans avoir, au préa­lable, très métho­di­que­ment envi­sa­gé le Grexit — sa stra­té­gie ne repo­sait, dès lors, que sur l’unique pos­si­bi­li­té que les créan­ciers accep­tassent de relâ­cher la pres­sion sur la Grèce. Varoufakis s’étant heur­té depuis cinq mois à l’intransigeance aveugle et l’irrationalité économique de l’Eurogroupe, com­ment Tsipras avait-t-il pu miser sur une stra­té­gie aus­si ban­cale ? C’est incom­pré­hen­sible, pour elle. Hélèna vit cela comme une nou­velle forme de colo­nia­lisme.

Maintenant, c’est au Parlement grec de se pro­non­cer. La ten­sion est extrême à Athènes. Avant l’arrivée au pou­voir de Syriza, le Parlement était pro­té­gé par les forces de l’ordre ; depuis jan­vier, cela n’était plus néces­saire. Mais, à l’annonce de l’accord, il a fal­lu de nou­veau « pro­té­ger » les lieux : en fin de jour­née, une mani­fes­ta­tion, place Syntagma, vira à l’émeute et aux cock­tails Molotov. Il m’est dif­fi­cile de réa­li­ser que cela se déroule sur cette même place où nous fêtions, dix jours aupa­ra­vant, une vic­toire, où tout le monde chan­tait et dan­sait. L’information arrive enfin : le par­le­ment a voté. L’« accord » pro­po­sé est accep­té, auquel Tsipras admet volon­tiers ne pas croire lui-même. Il est enten­du que nous, citoyens euro­péens, n’allons pas nous lais­ser faire.


Toutes les pho­to­gra­phies sont de Sarah Kilani.


REBONDS

☰ Lire notre article « Six mois pour rien ? », seconde par­tie d’un car­net de route en Grèce, juillet 2015
☰ Lire notre article « L’Europe agit comme si elle était en guerre contre les Grecs », pre­mière par­tie d’un car­net de route en Grèce, juillet 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Sofia Tzitzikou, phar­ma­cienne béné­vole et vice-pré­si­dente de l’UNICEF, à Athènes, juillet 2015
☰ Lire notre tra­duc­tion de l’entretien de Pablo Iglesias : « Faire pres­sion sur Syriza, c’est faire pres­sion sur Podemos, pour mon­trer qu’il n’y a pas d’alternative », mai 2015
☰ Lire notre tra­duc­tion de l’article « Assassiner l’espoir », Slavoj Zizek, avril 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Joëlle Fontaine, « Difficile pour la Grèce d’être sou­ve­raine suite aux menaces de l’Union euro­péenne », février 2015

Sarah Kilani
Sarah Kilani

Médecin anesthésiste-réanimateur, militante anticapitaliste pour une démocratie radicale et une écologie politique.

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