Francis Dupuis-Déri : « C’est la rage du désespoir qui me pousse à écrire » [2/2]


Entretien inédit pour le site de Ballast

Quand il n’exa­mine pas la répres­sion des mou­ve­ments sociaux, il inter­roge les larmes des liber­taires. Quand il ne s’im­merge pas dans l’his­toire contem­po­raine de l’Afghanistan, il décor­tique la « crise de la mas­cu­li­ni­té ». Nous sou­hai­tions en savoir davan­tage sur celui qui enrôle Rousseau dans sa cri­tique du suf­frage uni­ver­sel et convoque l’« Espoir / Vaincu » des Fleurs du mal ; Francis Dupuis-Déri, la cin­quan­taine enta­mée, s’est prê­té au jeu : un second volet aux allures de bio­gra­phie politique.


Lire le pre­mier volet


Dans un livre paru aux édi­tions ACL, vous reve­nez sur votre entrée dans le mou­ve­ment anar­chiste qué­bé­cois à la fin des années 1990. Pourquoi son « frère enne­mi1 », le commu­nisme, n’a‑t-il pas séduit le jeune mili­tant que vous étiez ?

Je ne sais pas si mon his­toire per­son­nelle est inté­res­sante pour le lec­to­rat de Ballast. Sans doute pas du tout.

Si, nous sommes curieux !

Puisque vous posez la ques­tion… Je peux faci­le­ment expli­quer mon par­cours par la socio­lo­gie des mou­ve­ments sociaux qui nous apprend qu’on se retrouve le plus sou­vent à mili­ter dans des orga­ni­sa­tions et des réseaux parce qu’on nous en a ouvert la voie et la porte, que ce soit dans la famille ou en ami­tiés. Dans mon cas, il faut pré­ci­ser qu’il n’y a pas de forte tra­di­tion socia­liste ou com­mu­niste au Québec. Ce n’est donc pas l’Europe, avec des par­tis com­mu­nistes de masse his­to­ri­que­ment très puis­sants qui ont mar­qué des géné­ra­tions d’une même famille. Quant aux anar­chistes qui sont peut-être quelques mil­liers en France, il n’y en avait sans doute pas plus que quelques cen­taines au Québec dans les années 1970–1980. Bref, je suis né en 1966 et j’ai gran­di dans un milieu que je peux qua­li­fier d’apolitique, dans une ban­lieue de Montréal de la classe moyenne aisée, blanche et catho­lique : mon quar­tier cor­res­pon­dait au cli­ché le plus par­fait de la ban­lieue tran­quille nord-amé­ri­caine, soit un bun­ga­low fami­lial pareil à tous les autres bun­ga­lows de la rue, avec une entrée asphal­tée pour la voi­ture, une pelouse bien ton­due et des pères de famille qui par­taient tra­vailler pour un salaire tous les matins alors que les mères tra­vaillaient sans salaire à entre­te­nir la mai­son­née. L’hiver, tout était blanc et j’avais un mer­veilleux fort de neige que je défen­dais contre des enne­mis ima­gi­naires. J’étais un gar­çon timide et iso­lé, mais spor­tif. Il n’y avait dans mon quar­tier aucune affiche poli­tique, aucun graf­fi­ti et aucun élève de mon école ne mili­tait dans des groupes politiques.

« Mon père disait : Ne dis à per­sonne que nous sommes juifs, on ne sait jamais quand ça pour­rait recom­men­cer. Je le trou­vais déli­rant, mais cette iden­ti­té cachée me don­nait un point de vue oblique. »

En fait, je crois qu’il n’y avait pas de groupes poli­tiques dans ma ban­lieue, sinon des comi­tés des par­tis poli­tiques offi­ciels, le Parti libé­ral et le Parti qué­bé­cois. Je m’intéressais tout de même à la poli­tique, en par­tie parce que l’histoire de mon père me fas­ci­nait : né à Paris en 1936 dans une famille juive-hon­groise, sur­vi­vant par miracle à l’Occupation et à la col­la­bo­ra­tion, insou­mis à 20 ans pour ne pas ser­vir dans l’armée fran­çaise en Algérie, il avait alors déci­dé de s’établir défi­ni­ti­ve­ment à Montréal où il a épou­sé ma mère, une Québécoise fran­co-catho­lique d’origine aca­dienne et ouver­te­ment athée. Mon père était lui aus­si tota­le­ment athée et je n’ai reçu aucune socia­li­sa­tion ou édu­ca­tion reli­gieuse juive. J’allais à l’école publique catho­lique, comme il y avait alors au Québec, et j’ai donc subi le « petit caté­chisme », la pre­mière com­mu­nion, etc. J’étais en quelque sorte un judéo-chré­tien athée… Mais mon père disait, d’un ton inquiet : « Ne dis à per­sonne que nous sommes juifs, on ne sait jamais quand ça pour­rait recom­men­cer. » Je le trou­vais déli­rant, mais cette iden­ti­té cachée me don­nait en même temps un point de vue oblique, dif­fé­rent, divergent. L’intérêt pour l’histoire poli­tique s’est d’abord tra­duit par des jeux de guerre et la lec­ture de romans de science-fic­tion. J’ai même fait une pré­sen­ta­tion sur l’utopie, avec un ami, au congrès Boréal de la lit­té­ra­ture fan­tas­tique et de science-fiction.

Vous aviez quel âge, là ?

Environ 16 ans… Puis je suis allé suivre des cours d’anglais près de Londres, à Bornemouth, en 1984 ou en 1985, et j’ai été séduit par le mou­ve­ment punk. En reve­nant, j’ai for­mé ma bande-de-punks-à-moi-tout-seul dans mon quar­tier, avec ma coupe de che­veux, mes maca­rons et mes bottes de com­bat ache­tées dans un maga­sin de sur­plus de l’armée. J’étais igno­rant des réseaux de la scène contre-cultu­relle, je ne connais­sais pas les salles de spec­tacle et je fabri­quais moi-même mes T‑shirts poli­tiques en fai­sant impri­mer des pho­tos cho­quantes — par exemple d’enfants éthio­piens au ventre gon­flé par la famine ou du rebelle viet­na­mien assas­si­né par une balle dans la tête par un offi­cier de l’armée viet­na­mienne… J’ai tra­cé les pre­miers graf­fi­tis de l’histoire de mon quar­tier, en réac­tion à la famine en Éthiopie. Je met­tais en boucle The Wall de Pink Floyd (un film puis­sant que j’ai revu récem­ment… pour décou­vrir qu’il était pro­fon­dé­ment mas­cu­li­niste !), War de U2 et, bien évi­dem­ment, les Bérus.

Alexander Calder

Quelles lec­tures vous marquent, dans tout ça ?

L’Anarchisme de Daniel Guérin et son antho­lo­gie Ni Dieu ni maître. J’ai feuille­té un peu les écrits mar­xistes, mais ça me tom­bait sou­vent des mains. J’ai tou­jours trou­vé ridi­cules les envo­lées lyriques de type léni­niste sur l’importance d’un par­ti de masse hié­rar­chi­sé et dis­ci­pli­né. J’ai beau­coup lu Romain Gary, Albert Camus sur les nihi­listes russes (Les Justes et L’Homme révol­té) et le bio­lo­giste anti-auto­ri­taire Henri Laborit — à pro­pos de qui j’ai écrit mon mémoire de maî­trise en science poli­tique. Ma pre­mière conjointe, Josée, m’a sor­ti de l’adolescence, m’a ini­tié aux choses de la vie… et aux dis­cus­sions méta­phy­siques, exis­ten­tielles et poli­tiques ! Nous avons tra­cé des pas­sages de « Spleen » de Baudelaire sur le mur de notre chambre. Elle aimait se qua­li­fier de « mar­xiste auto­di­dacte ». Je com­men­çais à m’intéresser aus­si à la théo­rie fémi­niste et Josée me for­çait à la mettre en pra­tique, dans notre vie quo­ti­dienne. Je por­tais par­fois une jupe, inté­grée à ma tenue punk, par pro­vo­ca­tion et pour trou­bler les normes de genre, mimant ain­si les groupes de musique d’alors qui avaient tous, ou presque, un ou deux musi­ciens andro­gynes. Et j’ai com­men­cé à uti­li­ser les toi­lettes publiques indis­tinc­te­ment de leur assi­gna­tion à un genre, pra­tique sub­ver­sive que j’ai rapi­de­ment inter­rom­pue car cela ren­dait mal-à‑l’aise des uti­li­sa­trices des toi­lettes pour femmes.

Et à l’université, en science politique ?

Je trou­vais plu­tôt inté­res­santes les ana­lyses mar­xistes en théo­ries des rela­tions inter­na­tio­nales et je pou­vais encore défendre le mar­xisme quand je tom­bais sur des étu­diants exa­gé­ré­ment anti­so­vié­tiques. Mais je m’étais sen­ti sym­pa­thique des rebelles afghans quand l’URSS a enva­hi l’Afghanistan, au point de rédi­ger un tra­vail de ses­sion sur le sujet pour bien cri­ti­quer cette « inter­ven­tion ». Et je n’avais pas d’intérêt pour l’Albanie, la Chine ou Cuba. J’ai publié en 1991 un pre­mier roman poli­tique, L’Erreur humaine, où j’exprimais une sym­pa­thie pour tous les groupes et caté­go­ries subal­ternes. J’y explo­rais les voies du mili­tan­tisme éco­lo­giste en met­tant en scène le réseau ter­ro­riste d’animaux Brigades zoo­lo­giques et des éco­lo­gistes qui cher­chaient à sau­ver la der­nière baleine.

Après quoi vous avez publié Lettre aux cons, l’année suivante.

« J’ai la cer­ti­tude depuis les années 1980 que c’est fou­tu : l’humanité a accu­mu­lé bien trop de stock ato­mique civil et mili­taire et pro­duit bien trop de déchets toxiques et de pollution. »

Un court pam­phlet contre les élec­tions, oui, orné d’un A‑cerclé sur la cou­ver­ture, mais pour lequel je choi­si­rais un autre titre aujourd’hui. Ce qui m’a fait ren­con­trer celui qui devien­dra mon prin­ci­pal ami et cama­rade, Marcos Ancelovici, qui écri­vait alors dans le jour­nal étu­diant et qui mili­tait dans le petit col­lec­tif anti­ra­ciste auto­nome Un Québec pour tout le monde, auquel il m’a invi­té à me joindre. Au-delà de ce nom plu­tôt banal, ce comi­té était ani­mé par des anar­chistes — et un trots­kyste. Mon pre­mier enga­ge­ment mili­tant, outre les asso­cia­tions étu­diantes, a donc été plu­tôt tar­dif, soit vers 24 ou 25 ans. Il m’a ini­tié au mode d’organisation, de fonc­tion­ne­ment et d’action anar­chiste sans chef­fe­rie, auto­nome, dont j’étais déjà adepte de par mes goûts musi­caux, mes lec­tures et même dans mon tra­vail d’écriture — mais de manière abs­traite et théo­rique. J’avais été un anar­chiste en quête d’anarchie et j’avais enfin atteint mon port. J’ai ensuite tou­jours mili­té dans des groupes auto­nomes et anar­chistes, contre la police, contre la guerre, contre le capi­ta­lisme, excep­tion faite d’un pas­sage très court dans le mou­ve­ment sou­ve­rai­niste, vers 2000, alors que je pen­sais encore pos­sible de conci­lier l’indépendance du Québec et une sorte de socia­lisme liber­taire, en lien avec l’héritage du Front de libé­ra­tion du Québec [FLQ] et des luttes déco­lo­niales : je m’en suis vite sau­vé, suite à un débat absurde sur une éven­tuelle armée dans un éven­tuel Québec indépendant…

En 2009, vous écri­viez dans un article que l’hypothèse d’un « grand soir », qu’il soit élec­to­ral ou insur­rec­tion­nel, n’était pas envi­sa­geable. 10 ans plus tard, vous écri­vez que « l’espérance n’est plus de mise » et qu’il ne nous reste que « le pes­si­misme com­ba­tif ». Nos enne­mis ont donc défi­ni­ti­ve­ment gagné ?

Nos enne­mis ont per­du depuis long­temps, mais ne le savent pas encore… C’est ce qu’annonçait déjà Herbert Marcuse quand il dis­cu­tait de l’irrationalité de la ratio­na­li­té du capi­ta­lisme ou de l’État. Ces sys­tèmes semblent ration­nels car ils maxi­misent la capa­ci­té humaine d’extorsion, de pro­duc­tion, d’accumulation et de des­truc­tion orga­ni­sée lors des guerres, par exemple. Mais cette ratio­na­li­té est irra­tion­nelle car elle mène l’humanité à sa perte, lit­té­ra­le­ment. Je ne suis ni météo­ro­logue, ni géo­logue, ni géo­graphe, ni phy­si­cien, mais j’ai la cer­ti­tude depuis les années 1980 que c’est fou­tu : l’humanité a accu­mu­lé bien trop de stock ato­mique civil et mili­taire et pro­duit bien trop de déchets toxiques et de pol­lu­tion pour que cela n’entraîne pas d’épouvantables catas­trophes. Bientôt ou dans un ave­nir rap­pro­ché, ou dans quelques cen­taines d’années… Je n’ose même pas ima­gi­ner la situa­tion dans 1 000 ou 2 000 ans, quand vont fis­su­rer les silos dans les­quels les déchets nucléaires sont ense­ve­lis et qu’il n’y aura peut-être même plus d’État ou de gou­ver­ne­ment juri­di­que­ment « res­pon­sable » de ces stocks. « L’espoir, c’est tout ce qui nous reste », me confient des jeunes des écoles secon­daires qui se mobi­lisent pour le cli­mat, et leur mobi­li­sa­tion m’apparaît évi­dem­ment comme un signe posi­tif. J’imagine même que dans les pro­chaines années, plu­sieurs de ces jeunes vont se radi­ca­li­ser autant dans leur posi­tion idéo­lo­gique que dans leurs moyens d’action. Car après tout, c’est bien de l’avenir de la civi­li­sa­tion ou de l’humanité qu’il s’agit, et de la sur­vie de mil­liers d’espèces ani­males. Mais je car­bure sur­tout au pes­si­misme car j’ai l’impression depuis long­temps qu’il est trop tard et que les forces conser­va­trices et réac­tion­naires sont beau­coup trop puis­santes. Bref, je suis encore punk : No Future !

Alexander Calder

« Nous sommes les fleurs dans la benne à ordures », dit aus­si la chan­son des Sex Pistols entre deux « No Future ». Et les fleurs crèvent par­fois le béton…

Je retiens aus­si du punk cette colère, cette rage contre la méga­ma­chine. D’où l’idée de « pes­si­misme com­ba­tif » qui était, je crois, le nom d’une émis­sion de radio punk en France mais aus­si le titre d’une chan­son du groupe Clair Obscur, de la cold wave, ou encore l’idée de « rage du déses­poir » que je par­tage par exemple avec mon ami Marcos Ancelovici2. Cette notion de « prin­cipe déses­pé­rance » est ins­pi­rée du « prin­cipe espé­rance » d’Ernst Bloch et s’en veut l’inversion. Plusieurs pensent en effet qu’il faut avoir un plan ou un modèle de la socié­té idéale vers laquelle on avance, pour moti­ver la lutte et la révolte, ce qui cor­res­pond au « prin­cipe espé­rance » et à la force de l’utopie. Ernst Bloch a ain­si pro­po­sé son « prin­cipe espé­rance » et son « esprit de l’utopie », en écho aux réflexions de Walter Benjamin au sujet d’un pas­sé gor­gé de sang mais aus­si d’espoir por­té par les mou­ve­ments en lutte (et sou­vent vain­cus). Ernst Bloch parle d’une « uto­pie concrète » qui se nour­rit à la fois de la connais­sance his­to­rique et d’une ana­lyse juste de la conjonc­ture actuelle. Dans une envo­lée plu­tôt mys­tique, Bloch avance que « l’espérance nous rend indes­truc­tibles ». Je suis sor­ti poli­ti­que­ment épui­sé, si je puis dire, du XXe siècle, et je regarde le siècle pas­sé avec un très fort pes­si­misme tant l’État (et le patro­nat) a révé­lé toute sa puis­sance des­truc­trice : guerres mon­diales, camps d’extermination, colo­nia­lisme, empri­son­ne­ment de masse, etc.

Vous avez tout de même par­ti­ci­pé à des mobi­li­sa­tions sociales, ces der­nières décennies !

« La révo­lu­tion est quelque chose d’épouvantablement violent et chao­tique dans laquelle les idéa­listes sont les pre­miers tra­his et broyés. »

J’ai été enthou­sias­mé vers l’an 2000 par des choses qui me sem­blaient inima­gi­nables dans les années 1980. Et c’est sou­vent avec exal­ta­tion que j’ai par­ti­ci­pé aux grands ras­sem­ble­ments du mou­ve­ment anti­ca­pi­ta­liste qui par­ti­ci­pait de la grande mou­vance alter­mon­dia­liste (les mani­fes­ta­tions contre le Sommet des Amériques à Québec, le cam­pe­ment auto­gé­ré à Annemasse en 2003 contre le Sommet du G8), à la mobi­li­sa­tion contre l’armée qui défi­lait dans les rues de Québec avant de par­tir pour l’Afghanistan, aux mani­fes­ta­tions étu­diantes de 2012 et aux Assemblées popu­laires auto­nomes de quar­tiers [APAQ]… Comme vous voyez, je suis plu­tôt dans l’opposition et la contes­ta­tion plu­tôt que dans la construc­tion, comme des amies qui par­ti­cipent à la mise sur pied d’espaces auto­gé­rés ou se retrouvent à plu­sieurs à culti­ver une terre, loin à la cam­pagne. C’est encore la rage du déses­poir et la colère contre l’irrationalité ambiante et ins­ti­tuée qui me pousse à écrire, ain­si que l’inspiration que je res­sens en par­ti­ci­pant à ces mobi­li­sa­tions ou en les obser­vant. La colère face aux forces conser­va­trices et réac­tion­naires — y com­pris chez les cama­rades — me pousse aus­si à tra­vailler régu­liè­re­ment sur l’antiféminisme, avec des fémi­nistes comme Christine Bard, Diane Lamoureux et sur­tout Mélissa Blais.

Quand je suis par­ti­cu­liè­re­ment de bonne humeur, je peux enton­ner le slo­gan « De défaite en défaite, nous vain­crons ! ». Mais je sais aus­si, pour avoir lu et relu des récits au sujet de l’écrasement de la Commune, des Conseils ouvriers et de l’Espagne anar­chiste, entre autres tra­gé­dies, que la révo­lu­tion est quelque chose d’épouvantablement violent et chao­tique dans laquelle les idéa­listes sont les pre­miers tra­his et broyés. Les anar­chistes au sens large, ce qui inclut par exemple les fémi­nistes radi­cales et les queers révo­lu­tion­naires, ont tout le monde sur le dos, car tout le monde pense qu’il n’y a pas de solu­tion sans chef­fe­rie, sans auto­ri­té, sans hié­rar­chie, et donc sans liber­té, sans éga­li­té, sans soli­da­ri­té et sans sécu­ri­té. Même à l’extrême gauche, cette convic­tion est pro­fon­dé­ment ancrée, aujourd’hui encore — d’où toute l’énergie gas­pillée à refon­der des par­tis et por­ter des can­di­da­tures qui rafle quelques miettes aux élec­tions. Et ce sont les anar­chistes qu’on traite de rêveurs et d’utopistes ! Non, je ne suis pas opti­miste… Ce qui me rap­pelle l’extrait de Baudelaire que nous avions tra­cé sur le mur dont je vous par­lais : « l’Espérance, comme une chauve-sou­ris / S’en va bat­tant les murs de son aile timide / Et se cognant la tête à des pla­fonds pour­ris ». Désolé de rui­ner l’ambiance…

Alexander Calder

Vous dites d’ailleurs, dans Les Nouveaux Anarchistes, que la défaite des anar­chistes en matière d’a­bo­li­tion du capi­ta­lisme, du sexisme et du racisme, ne s’ex­plique pas par un défi­cit stra­té­gique. Vous conviez même les par­ti­sans de l’é­man­ci­pa­tion à rejoindre les liber­taires. On s’a­dresse là à l’a­ma­teur de SF : que feraient le Québec et la France s’ils comp­taient, après-demain, 30 à 40 % d’anarchistes ?

Je ne peux déci­der ce que ces anar­chistes feraient, mais j’imagine que la pre­mière étape serait de tenir des assem­blées popu­laires un peu par­tout — comme c’est d’ailleurs tou­jours le cas en période de crise poli­ti­co-éco­no­mique : Hongrie en 1956, Argentine en 2000, Kabylie en 2001, Égypte, Espagne et aux États-Unis en 2011… On peut ima­gi­ner une chute de régime face à un mou­ve­ment popu­laire de masse, simi­laire à l’effondrement du Bloc de l’Est — je tra­his là mon âge ! Mais il s’agissait sur­tout pour l’élite d’un chan­ge­ment de garde ou d’un retour­ne­ment de veste. On peut aus­si craindre une réac­tion des forces armées libé­rales-répu­bli­caines qui écra­se­raient cruel­le­ment ce mou­ve­ment. C’est la leçon que je tire du XXe siècle, je vous le disais, et je n’ai pas de rai­son de croire que nos enne­mis du XXIe siècle seraient plus géné­reux. Y com­pris d’éventuels gou­ver­ne­ments socia­listes. Mais j’aurais un tout autre point de vue si votre scé­na­rio d’anticipation se dérou­lait en Afghanistan plu­tôt qu’en France ou au Québec : le peuple afghan a l’habitude, depuis des géné­ra­tions, de main­te­nir de vastes zones auto­nomes face au gou­ver­ne­ment cen­tral et aux armées des États les plus puis­sants : la Grande Bretagne, l’URSS, les États-Unis et leur coa­li­tion. Car contrai­re­ment à ce que l’on croit géné­ra­le­ment, il y a bien moins de marge de manœuvre et de pos­si­bi­li­té de liber­té col­lec­tive en Occident qu’hors de l’Occident, même si la vio­lence y est plus bru­tale. C’est ce que je retiens des expé­riences des zapa­tistes et des Kurdes, que je ne connais qu’à dis­tance, mais qui me semblent incar­ner — au moins par­tiel­le­ment — des prin­cipes anar­chistes. Ces expé­riences, aux­quelles vous avez d’ailleurs consa­cré des textes très inté­res­sants, sont bien plus impres­sion­nantes que tous les squats et toutes les ZAD d’Europe et d’Amérique du Nord ! Je dis ceci avec tout mon res­pect pour les squat­teuses et les zadistes.

Que l’État soit un monstre froid, que les ins­ti­tu­tions rendent lâches, que l’Assemblée natio­nale ne repré­sente pas le peuple et que le pou­voir pour­risse tout, ce sont des évi­dences qu’au­cune per­sonne douée de rai­son ne peut contes­ter. Mais on pour­ra vous dire que des gou­ver­ne­ments — réfor­mistes, magouilleurs, cyniques ou auto­ri­taires — ont mis en place des avan­cées pour le grand nombre : baisse du temps de tra­vail, assu­rance mala­die, congés payés, pro­tec­tion sociale, salaire mini­mal, retraite à 60 ans… Mitterrand, avant son virage libé­ral, a rem­bour­sé l’IVG et Chávez a lan­cé la « Mission Robinson » pour alpha­bé­ti­ser quan­ti­té de Vénézuéliens. Comment chan­ger dura­ble­ment la vie de mil­lions de gens ordi­naires3, qui se moquent de la poli­tique, en s’en tenant aux îlots révo­lu­tion­naires, aux marges conscientisées ?

« Il y a bien moins de marge de manœuvre en Occident qu’hors de l’Occident, même si la vio­lence y est plus bru­tale : c’est ce que je retiens des expé­riences des zapa­tistes et des Kurdes. »

J’espère que ce n’est pas tout ce que vous rete­nez de Mitterrand et de Chávez ! Si on cherche bien, des poli­tiques béné­fiques à des mil­lions de gens ordi­naires ont sans doute été mises en place par tous les gou­ver­ne­ments, et pas seule­ment ceux qu’admirent nos cama­rades socia­listes. La moindre des choses est d’ailleurs que les États offrent quelques ser­vices à leur popu­la­tion, après avoir consa­cré tant d’énergie pen­dant des siècles à détruire (et sou­vent inter­dire) l’organisation auto­nome et com­mu­nau­taire — au sens du com­mun — du tra­vail et de l’aide mutuelle. C’est ain­si que s’est impo­sé l’étatisme, c’est-à-dire la domi­na­tion, l’oppression, l’appropriation et l’exclusion « admi­nis­trées » par et pour l’État « sou­ve­rain ». Toutes les réa­li­sa­tions que vous asso­ciez à de célèbres pré­si­dents « socia­listes » évoquent des reven­di­ca­tions et des pro­jets que por­taient des anar­chistes dès le XIXe siècle : édu­ca­tion (mixte) pour toutes et tous, réduc­tion du temps de tra­vail sala­rié et caisse d’aide mutuelle pour les cama­rades sans emploi, malades, bles­sés ou à la retraite, liber­té amou­reuse et sexuelle et auto­ges­tion de leur corps pour les femmes, sans comp­ter l’abolition de la peine de mort et du ser­vice militaire…

On peut aus­si rap­pe­ler que le colo­nia­lisme a appor­té des vac­cins et le télé­graphe aux peuples colo­ni­sés, que la cen­trale de char­bon ou nucléaire four­nit à des mil­lions de gens ordi­naires la lumière, le chauf­fage, l’air cli­ma­ti­sé et l’énergie pour cuire le repas. Le capi­ta­lisme lui-même nous offre tant de pro­duits dont raf­folent mêmes les « révo­lu­tion­naires », et que nous offrons en cadeau aux gens qu’on aime, y com­pris ce mer­veilleux ordi­na­teur avec lequel vous pou­vez écrire des textes cri­tiques pour Ballast ! Or je connais peu de socia­listes qui s’intéressent aux bien­faits des firmes capi­ta­listes et qui sug­gèrent de deve­nir action­naire de telle ou telle firme pour inter­ve­nir dans l’assemblée d’actionnaires afin de favo­ri­ser l’amélioration des condi­tions de tra­vail et de pro­mou­voir l’adoption d’un code d’éthique enca­drant la pro­duc­tion — cela dit, quelques pro­gres­sistes voient là une manière d’influencer posi­ti­ve­ment le capi­ta­lisme… Bref, mal­gré toute cette publi­ci­té qui ne nous montre que les bons côtés de l’État et du capi­ta­lisme, je pré­fère mar­quer ma dis­si­dence à la fois de l’État et du capi­ta­lisme, aux­quels je col­la­bore trop sou­vent mal­gré moi ou mal­gré tout. Je pré­pare d’ailleurs un petit livre en faveur de l’abstention…

Alexander Calder

Un second, donc ! Si vous deviez résu­mer en deux mots les rai­sons de votre refus prin­ci­piel de voter, que diriez-vous ?

Je ne par­tage pas la foi envers un nou­veau pré­ten­dant au trône. Je suis aller­gique à la logique de dis­ci­pline de par­ti. Et, sur­tout, je refuse ce jeu de culpa­bi­li­sa­tion qui consiste à (me) faire croire que je peux amé­lio­rer la vie de mil­lions de gens ordi­naires par mon seul vote ou mon enga­ge­ment dans un par­ti. Quelle arro­gance ! Quelle naï­ve­té ! Et je n’ai pas la pré­ten­tion, l’énergie, le talent, la ruse et les appuis pour deve­nir moi-même chef d’État et impo­ser l’anarchie au Québec !

Il nous reste donc à chan­ger nos vies à notre échelle ?

J’ai le pri­vi­lège d’écrire et d’être publié, ce qui m’aide beau­coup à « gérer » ma colère et mon déses­poir, mais il s’agit là d’un geste nar­cis­sique et sur­tout insi­gni­fiant à l’échelle de la socié­té. Malgré le temps et l’énergie que je consacre à mon emploi, je par­viens par­fois à mili­ter dans des réseaux anar­chistes ou anar­chi­sants, contre la police ou la guerre, entre autres causes. Il est vrai que s’exercent dans ces réseaux mili­tants des dyna­miques d’exclusion et qu’on s’y retrouve entre-soi, comme dans tous les réseaux sociaux, y com­pris les par­tis. Mais vous savez : plu­sieurs anar­chistes sont aus­si des gens ordi­naires, et mili­ter ain­si change nos vies, au moins momen­ta­né­ment… J’imagine que c’est encore plus vrai pour des classes ou caté­go­ries subal­ternes, comme les femmes dans les réseaux fémi­nistes ou les autoch­tones au Canada dans les cercles traditionalistes.


Illustration de ban­nière : Alexander Calder
Photographie de vignette : Nathalie St-Pierre


  1. Pour reprendre une for­mule de Daniel Guérin.
  2. Nda : Marcos a pré­sen­té ses idées en débat avec un trots­kiste du Québec, Pierre Mouterde, dans leur livre de dia­logue La Gauche en com­mun, aux édi­tions Écosociété, en 2019.
  3. Selon la for­mule de George Orwell.

REBONDS

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