Forêt, travail, littérature — poursuivre le dialogue


Texte inédit | Ballast

L’un est bûche­ron et s’ap­pelle Mathias Bonneau. Il est l’au­teur de plu­sieurs bandes des­si­nées à pro­pos du tra­vail fores­tier et vient de faire paraître un récit, sim­ple­ment inti­tu­lé du nom de son métier. L’une est écri­vaine et s’ap­pelle Anouk Lejczyk. Après un pre­mier roman mêlant lutte et forêt, elle a fait de son par­cours d’ap­pren­tie bûche­ronne la matière de Copeaux de bois. Tous deux ont à cœur de décrire la forêt en par­tant des voix de celles et ceux qui y tra­vaillent. Il y a quelques semaines, une librai­rie les a réunis quelque part dans le Massif cen­tral — nous y étions. L’occasion d’une sor­tie dans les bois et d’un entre­tien croi­sé. ☰ Par Roméo Bondon


C’est un soir de juin dans le Trièves, dépar­te­ment de l’Isère.

Une jour­née de réunions et d’a­te­liers, orga­ni­sée dans le cadre de l’as­sem­blée géné­rale du Réseau pour les alter­na­tives fores­tières (RAF), touche à sa fin. Une cen­taine d’adhérent·es de l’as­so­cia­tion qui fête cette année-là ses quinze ans d’exis­tence, professionnel·les ou non, venu·es de la région mais aus­si des Ardennes, de Bretagne ou des Pyrénées, prennent place sous le toit d’une grange, devant une estrade, pour écou­ter leurs trois cama­rades qui ont déci­dé d’a­ni­mer une scène ouverte mêlant poé­sie et forêt. Un pre­mier, Guilhem, raconte en sla­mant ses pre­mières expé­riences de bûche­ron. Une deuxième, Anouk, lit quelques pages d’un récit en vers libres à pro­pos de sa for­ma­tion en bûche­ron­nage, qui s’ap­prête à paraître sous le titre Copeaux de bois1. Un der­nier, Mathias, bûche­ron lui aus­si, expose les cau­che­mars que lui ont ins­pi­ré la cani­cule de l’é­té pré­cé­dent, crai­gnant de voir dépé­rir les forêts dans les­quelles il tra­vaille. Puis l’es­trade se libère, le public est invi­té à l’in­ves­tir. Il y a des hési­ta­tions d’a­bord. Et, peu à peu, des car­nets sortent des poches ou des sacs, on ouvre une note sur son télé­phone et les pro­po­si­tions s’en­chaînent, déployant une poé­sie brute, machi­nique ou naïve, par­fois une colère vibrante, qui trouve enfin un espace pour s’ex­pri­mer. Ce soir-là, certain·es se sont sans doute allégé·es d’un poids, quand d’autres, plus sim­ple­ment, auront été heu­reux et heu­reuses de par­ta­ger leur joie de vivre auprès des bois.

C’est une après-midi d’a­vril dans le Livradois, dépar­te­ment de la Haute-Loire.

Un an et demi a pas­sé depuis cette soi­rée poé­tique. Deux de ses participant·es, Mathias et Anouk, sont de nou­veau rassemblé·es autour de la forêt, du tra­vail qu’elle implique et des diverses façons de l’é­crire. C’est que le pre­mier vient de publier un récit sobre­ment inti­tu­lé Bûcheron2, qui se range à côté de Copeaux de bois dans les rares ouvrages de lit­té­ra­ture abor­dant le tra­vail fores­tier. Il n’en fal­lait pas plus pour que Stéphanie, Côme et Hélène, qui offi­cient dans la librai­rie heu­reu­se­ment nom­mée « Dans la forêt », sise à quelques mètres de l’im­po­sante abba­tiale qui est comme le centre du bourg de La Chaise Dieu, pro­voquent une nou­velle ren­contre. S’y sont joints, en outre, Virginie et Nicolas, deux ges­tion­naires fores­tiers qui gèrent quelque 2 000 hec­tares de forêts pri­vées sur le ter­ri­toire, ain­si que leurs col­lègues Charlotte et Adrien. Sur le par­king où le ren­dez-vous a été don­né, une cin­quan­taine de per­sonnes s’a­gitent joyeu­se­ment en atten­dant le départ, tan­dis qu’un chien avec une clo­chette court entre les voi­tures comme s’il s’a­gis­sait d’un trou­peau à garder.

Forêt, tra­vail, lit­té­ra­ture — un beau mélange qui attire, plus encore s’il débute par­mi les arbres et se conclut entou­ré de livres.

L’envers du décor

« On parle sou­vent de coupes sani­taires, mais ça n’existe pas. On ne gué­rit pas la forêt en cou­pant des arbres. »

Le public auquel cher­chaient à s’a­dres­ser Anouk Lejczyk et Mathias Bonneau avec leurs récits est sans doute peu ou prou le même que celui qui par­ti­cipe à la sor­tie orga­ni­sée en forêt ce jour-là. Les ques­tions qui sont adres­sées aux ges­tion­naires res­semblent pour beau­coup à celles qui seront posées, quelques heures plus tard, aux deux écrivain·es. Avec une ving­taine d’autres participant·es, j’ai sui­vi le groupe ani­mé par Nicolas et Charlotte dans une par­celle qu’ils ont en ges­tion, prin­ci­pa­le­ment com­po­sée de sapins pec­ti­nés, l’es­sence majo­ri­taire pré­sente à cette alti­tude dans la région. Les arbres qui nous entourent sont encore assez jeunes, mais n’ont pas tous le même dia­mètre ni la même taille comme ce serait le cas dans une plan­ta­tion. « Nous, on veut chan­ger la struc­ture du peu­ple­ment : de régu­lier à irré­gu­lier, avec des très gros bois et faire entrer de la lumière par des éclair­cies » explique Nicolas.

Les deux ges­tion­naires ont tou­te­fois à peine le temps de pré­sen­ter la forêt dans laquelle nous sommes et leurs façons d’y tra­vailler que les ques­tions fusent. La plu­part concernent trois par­celles atte­nantes, qui couvrent près de dix hec­tares de sur­face d’un seul tenant et dont les arbres ont tous été abat­tus et débar­dés — « le par­fait exemple de ce qu’il ne faut pas faire » rap­pe­lait quelques semaines plus tôt un tech­ni­cien fores­tier. « Quel est le rap­port de force entre vous et les gens qui font des coupes rases ? », demande d’emblée quel­qu’un. « On est anec­do­tiques », recon­naît sans peine Nicolas. Celui-ci en pro­fite pour éva­cuer une idée reçue à pro­pos des façons de trai­ter les peu­ple­ments mal­me­nés par le dérè­gle­ment cli­ma­tique, les coups de chaud à répé­ti­tion et les séche­resses récur­rentes. « On parle sou­vent de coupes sani­taires, mais ça n’existe pas. On ne gué­rit pas la forêt en cou­pant des arbres. »

[David Akemata]

Il pour­suit en reve­nant sur la façon dont lui et ses col­lègues inter­viennent, à contre-cou­rant des pra­tiques pure­ment extrac­ti­vistes et inten­sives de plus en plus visible et décriée dans les forêts du Massif cen­tral. « On fait sur­tout de la pein­ture et de l’or­di­na­teur. Et on marche. » Une par­tie des tâches des ges­tion­naires fores­tiers indé­pen­dants consiste en effet à arpen­ter les peu­ple­ments que leur ont confié des pro­prié­taires pri­vés, afin de pré­voir les tra­vaux à effec­tuer, qu’il s’a­gisse de coupes, d’en­ri­chis­se­ments ou, par­fois, de plan­ta­tions plus impor­tantes3. Des bombes de pein­ture à la cein­ture et un com­pas élec­tro­nique à la main, ils mesurent et marquent les arbres à abattre, ceux à conser­ver pour l’u­sage qui pour­rait en être fait à l’a­ve­nir ou pour leur inté­rêt en matière de bio­di­ver­si­té. Chaque déci­sion implique d’autres inter­ve­nants, bûche­rons, débar­deurs et conduc­teurs de machines, syl­vi­cul­teurs, trans­por­teurs, scieurs, etc. Toute « une chaîne de tra­vail » dans laquelle les ges­tion­naires ont leur place à l’é­gal des autres, comme en témoigne Virginie dans Pour une ges­tion éco­lo­gique des forêts, un manuel de syl­vi­cul­ture écrit par son confrère Gaëtan du Bus4.

Une chaîne : le terme n’est pas mal­heu­reux. Il rend compte à la fois de la soli­da­ri­té qui devrait s’im­po­ser entre tous les inter­ve­nants et, aus­si, des contraintes que subissent les plus défa­vo­ri­sés dans ce milieu pro­fes­sion­nel fait d’in­ter­dé­pen­dance et de concur­rence — au pre­mier rang des­quels bûche­rons et débar­deurs, majo­ri­tai­re­ment payés au volume de bois abat­tu puis sor­ti de la forêt, que les scieurs sou­haitent sou­vent main­te­nir au plus bas. Nicolas et Charlotte en sont bien conscient·es et veillent à deman­der aux inter­ve­nants la rému­né­ra­tion qui leur semble la plus juste pour le tra­vail effec­tué. Raison pour laquelle, aus­si, ils rognent par­fois sur leurs prin­cipes en matière de syl­vi­cul­ture. S’ils pré­fè­re­raient lais­ser la forêt tran­quille lorsque les arbres sont en sève, entre la fin du prin­temps et le début de l’au­tomne, « je ne me vois pas dire aux bûche­rons avec les­quels on tra­vaille de poser les tron­çon­neuses jus­qu’à la fin de l’é­té », com­mente Nicolas.

« Une chaîne : le terme n’est pas mal­heu­reux. Il rend compte à la fois de la soli­da­ri­té qui devrait s’im­po­ser entre tous les inter­ve­nants et, aus­si, des contraintes que subissent les plus défavorisés. »

Un enfant inter­rompt la dis­cus­sion en mon­trant la trou­vaille qu’il vient de faire : un coin d’a­bat­tage, ce qui, explique Charlotte, sert à la fois à la sécu­ri­té lors­qu’une entaille a été faite à la tron­çon­neuse et aide à ce que l’arbre s’o­riente dans la bonne direc­tion lors­qu’il com­mence à tom­ber. Le petit bout de plas­tique orange per­met de par­ler plus avant du métier de bûche­ron et rap­pelle qu’une chaîne, c’est aus­si l’en­semble des maillons sur­mon­tés de gouges for­te­ment affu­tées qui tourne autour d’un guide de tron­çon­neuse et vient mordre l’é­corce d’un arbre à cou­per. C’est jus­te­ment cet aspect-là du tra­vail fores­tier, sim­ple­ment évo­qué lors de cette sor­tie, qu’Anouk et Mathias ont sou­hai­té mettre en avant dans leurs ouvrages res­pec­tifs. L’autrice de Copeaux de bois revien­dra ain­si plus tard dans la jour­née sur l’une de ses moti­va­tions au moment de com­men­cer à écrire : « Je res­sen­tais un grand manque de ces récits-là. Comment ça se fait qu’on parle tant de forêt et qu’on en parle si peu, dans la lit­té­ra­ture ? Je me disais que si des gens s’intéressent si peu à cet envers du décor, c’est qu’ils n’ont pas envie, qu’ils veulent gar­der la forêt comme un mythe et qu’ils ne veulent pas pol­luer leur ima­gi­naire d’huile de chaîne. »

Écrire et décrire le travail

Il y a pour­tant bien quelques pré­cé­dents, par­mi les­quels un récit ano­nyme qui relate le tra­vail dans des petites scie­ries où se fabriquent des caisses au début des années 1950, qui a ins­pi­ré Mathias — « Dans mes livres de che­vet il y avait La Scierie » note-t-il ain­si. Je songe aus­si à de courts textes évo­quant des chan­tiers fores­tiers d’un autre temps : l’Italie des années 1940 dans Une coupe de bois, de Carlo Cassola ; la Suisse romande et rurale dans une Coupe sombre, d’Oscar Peer ; le nord-ouest des États-Unis, dont l’ex­ploi­ta­tion fores­tière for­ce­née qui s’y est dérou­lée tout au long du XXe siècle et les grandes grèves qui ont été menées pour amé­lio­rer des condi­tions de tra­vail déplo­rables, a offert à Ken Kesey et à Karl Marsantes une matière vive pour l’é­cri­ture de Et quelques fois j’ai comme une grande idée comme de Faire bien­tôt écla­ter la terre. Mais de romans ou de récits contem­po­rains, pas la moindre trace, ou alors si ténue, avant Bûcheron et Copeaux de bois.

[David Akemata]

« J’ai l’impression qu’il y a un renou­veau de la lit­té­ra­ture autour du tra­vail, qui va de pair avec une vague de recon­ver­sion dans des métiers de la terre, indique Anouk. Par exemple, il y a plein de récits de ber­gères ou d’éleveuses. Il y a sans doute un besoin par­ta­gé de racon­ter plus lar­ge­ment l’envers du décor qui pro­duit nos pro­duits de consom­ma­tion. C’est aus­si la force du livre de Joseph Ponthus : décrire un envers dont l’absence nous fait souf­frir. » S’il est désor­mais d’u­sage de citer l’au­teur regret­té d’À la ligne lors­qu’on évoque les textes lit­té­raires ayant le tra­vail pour objet, la pra­tique a des racines bien plus loin­taines, que l’his­to­rien Xavier Vigna et la socio­logue Éliane Le Port nous ont détaillé dans un entre­tien croi­sé. Pour sa part, Anouk explique avoir choi­si la forêt tout sim­ple­ment parce que « c’est un endroit où j’aime être ». Elle pour­suit : « Je passe du temps, dans ma tête, dans l’endroit sur lequel j’écris, dont autant que cet endroit me plaise. Ce serait plus dur de par­ler d’un centre de tri, mais l’idée me paraî­trait très bonne. Il y a donc une ten­ta­tive d’éclaircissement et de récon­ci­lia­tion avec des zones obs­cures de notre quo­ti­dien. »

« Je ne sais pas où on est quand on est en train d’écrire » recon­naît Mathias après quelques secondes de silence. « Dans une drôle de soli­tude, parce que com­plè­te­ment habi­tée de toutes les voix enten­dues », note pour sa part Anouk. Allant plus loin, on peut se deman­der ce qu’il se passe lors­qu’il s’a­git de mettre en mots, en forme, en scène, ce qui se joue au moment d’a­battre un arbre ou dans l’u­sure des gestes répé­tés. « Naturellement, ça ne m’était pas venu de les décrire, de les décryp­ter », reprend Mathias. « J’ai pas­sé toute la sai­son sui­vante avec le télé­phone pour enre­gis­trer plein de trucs, de petits détails : la limace dans le lichen par exemple, des choses qui font par­tie d’un tout aux­quelles tu ne fais pas atten­tion parce que ce ne sont pas des évé­ne­ments. »

« C’est mon para­doxe de bûche­ron. Si je suis dans les bois, c’est par plai­sir d’être en forêt, or quand j’y suis, je passe mon temps à abattre des arbres. »

Il s’é­tonne de la pré­ci­sion avec laquelle Anouk revient sur les gestes qu’elle a appris à exé­cu­ter lors de sa for­ma­tion. « C’était simple dans le sens où je retrans­cris l’enseignement et l’enseignement décor­tique les gestes. […] Une fois que le geste devient une habi­tude c’est beau­coup plus dif­fi­cile. Décrire com­ment on conduit une voi­ture, j’en serais bien inca­pable. C’est la pré­ci­sion d’avant l’automatisme. » C’est jus­te­ment ce qu’a dû patiem­ment décor­ti­quer Mathias pour don­ner accès à des aspects du tra­vail qui, pour lui, sont ordi­naires. « Je vou­lais racon­ter les micro-galères du quo­ti­dien qui font vrai­ment le métier, qui font qu’on n’est pas au-des­sus, en super­fi­cie, dans une vision géné­rale. Je vou­lais emme­ner les gens là-dedans, dans toute la com­plexi­té, les petits recoins, pas for­cé­ment les plus beaux, mais les plus riches. »

Des points de vue minoritaires

Il n’est pas aisé de reven­di­quer et d’as­su­mer une parole publique par le biais d’un livre lorsque le débat autour de la ges­tion, de l’ex­ploi­ta­tion et de la pro­tec­tion des forêts est si vif. Les contro­verses les plus immé­dia­te­ment acces­sibles, dans la presse, à la télé­vi­sion ou au contact de repré­sen­tants de la filière forêt-bois, sont sou­vent cari­ca­tu­rées et pola­ri­sées. D’un côté, des professionnel·les tenants de la pro­prié­té pri­vée exclu­sive et du droit qui en résulte d’in­ter­ve­nir sans frein en forêt ; de l’autre, des ama­teurs et des ama­trices qui sou­haitent défendre un bien com­mun de toute forme d’ex­ploi­ta­tion indus­trielle. « Comment on peut éprou­ver du plai­sir à faire tom­ber un arbre ? », demande ain­si de but en blanc un membre de l’as­sis­tance. Dans le calme de la librai­rie où se ter­mine la jour­née fores­tière, Mathias répond que ça ne fait pas vrai­ment plai­sir, mais que « ça pro­cure de la satis­fac­tion, de la joie ». Et d’a­jou­ter : « Il y a quelque chose de fas­ci­nant, toute cette masse qui s’ef­fondre. En plus, il y a tout l’en­jeu à le faire tom­ber exac­te­ment là où tu veux, pour ne pas écla­ter la cime, faci­li­ter le tra­vail du débar­deur der­rière, etc. » Anouk men­tionne pour sa part le mélange chi­mique, satu­ré d’en­dor­phines, qui inter­vient aus­si. Un extrait de Copeaux de bois revient jus­te­ment sur ce point :

Gaby s’est encore endormi
les autres pas loin
Sans doute subissent-ils aus­si la redescente
cette acca­blante déprime des len­de­mains de chan­tier que j’éprouve depuis l’automne
le corps en manque d’adrénaline et d’endorphine
comme nos­tal­gique déjà de l’instant décisif
où rien d’autre n’existe
que la chute de l’arbre
son bruit opaque définitif
et mon plai­sir inavouable de l’entendre.

[David Akemata]

Stéphanie, qui anime la dis­cus­sion, lit un pas­sage de Bûcheron qui lui semble com­plé­ter la réponse des deux écrivain·es :

C’est mon para­doxe de bûche­ron. Si je suis dans les bois, c’est par plai­sir d’être en forêt, or quand j’y suis, je passe mon temps à abattre des arbres, à déran­ger un éco­sys­tème, avec des machines lourdes et vio­lentes, exclu de ce qui m’en­toure par une visière qui brouille la vue et un vacarme qui fait peur à toute la vie en place. Je n’ai pas trou­vé de réso­lu­tion à cette contra­dic­tion, mais ces ques­tion­ne­ments fabriquent le point de départ d’une vaste quête floue. Je cherche à vivre au plus près d’un éco­sys­tème […] qui vou­drait bien de moi et de mes perturbations.

« C’est mieux ! » com­mente en plai­san­tant celui qui a posé la ques­tion pré­cé­dente, satis­fait des mots qui viennent d’être lus. Virginie, qui a ani­mé plus tôt l’un des groupes en forêt, indique avoir sou­li­gné plu­sieurs fois ce même pas­sage, y retrou­vant la posi­tion dans laquelle elle se trouve éga­le­ment en tant que ges­tion­naire. Les ouvrages d’Anouk et de Mathias par­ti­cipent ain­si à illus­trer cette zone grise entre deux pôles fré­quem­ment oppo­sés — « un milieu flou » pour reprendre les termes de l’au­teur de Bûcheron, où un tra­vail soi­gneux et jus­te­ment rému­né­ré avec l’é­co­sys­tème fores­tier peut faire figure de déno­mi­na­teur com­mun entre des vel­léi­tés conser­va­tion­nistes et productivistes.

La contre­par­tie de ce posi­tion­ne­ment hybride est la posi­tion mino­ri­taire qu’il confère. Mathias et Anouk en sont d’ailleurs conscient·es : écrire depuis le point de vue du tra­vailleur, de l’ap­pren­tie, ne veut pas dire s’oc­troyer un sta­tut de porte-parole. Le pre­mier, dont les pra­tiques ne sont pas majo­ri­taires dans le mas­sif fores­tier où il inter­vient, le rap­pelle. « Je ne vou­lais pas être celui qui don­nait la défi­ni­tion du métier, parce que je n’ai pas l’impression que ma manière de faire est repré­sen­ta­tive. […] Mais dans le fond je suis content de reven­di­quer ce métier-là, cette manière de le faire, sur­tout vis-à-vis de tout ce qui peut être un peu cri­tique. Pouvoir dire que c’est un beau métier m’importe. » Mathias n’est pas seul et iso­lé pour autant. Bûcheron est peu­plé de col­lègues, de cama­rades, d’ami·es, de men­tors, de modèles peut-être, qu’il ne sou­hai­tait pas déce­voir avec ce livre. « Ces der­nières sai­sons étaient vrai­ment dif­fi­ciles. Je me suis dit, heu­reu­se­ment que ces col­lègues sont là ! S’ils sont là, je ne crains pas le chaos cli­ma­tique qui nous attend. » Anouk par­tage une même appré­hen­sion quant aux regards des fores­tiers sur son texte, espé­rant qu’ils « trouvent ça lisible, accep­table, juste dans le meilleur des cas ».

« Écrire depuis le point de vue du tra­vailleur, de l’ap­pren­tie, ne veut pas dire s’oc­troyer un sta­tut de porte-parole. »

En posi­tion de mino­ri­té, Anouk l’est plus par­ti­cu­liè­re­ment, moins pour les pra­tiques qu’elle a apprises au cours de sa for­ma­tion et dont elle se fait l’é­cho dans Copeaux de bois, que pour son sta­tut de femme dans un milieu pro­fes­sion­nel his­to­ri­que­ment très mas­cu­lin. C’est un axe qui a d’ailleurs été pri­vi­lé­gié par ses édi­teurs : « Bûcheronne, au fémi­nin, attire le cha­land, clai­re­ment. » Mais, pour sa part, ce n’est pas ce qu’elle retient du sous-titre de son livre. « Le temps passe et je tiens beau­coup à l’appren­tie. » Elle ajoute qu’elle n’a pas, ou très peu, été rame­née à son genre au cours de sa for­ma­tion, que les ques­tions à ce pro­pos — comme la mienne — viennent sur­tout de l’ex­té­rieur. « Je suis tou­jours emmer­dée avec les ques­tions sur le fémi­nisme. Je pense qu’il faut qu’on occupe l’espace, par­tout. Mais une fois que j’y étais, j’avais ten­dance à oublier que j’étais une femme par­mi les hommes, ce que la situa­tion de for­ma­tion per­met, vu qu’on est tous et toutes des débu­tants et des débu­tantes. Je me sen­tais à la fois débu­tante et dif­fé­rente du fait que j’étais déjà un peu écri­vaine. »

(Notant cela, une inter­ven­tion lors d’une nou­velle soi­rée mêlant poé­sie et forêt me revient en mémoire. Nous n’é­tions pas dans le Trièves cette fois-là, mais en Corrèze. Après le rude récit d’une coupe d’af­fouage5 trop consé­quente qui a mis à mal la péren­ni­té de la forêt dans laquelle elle s’est dérou­lée, un chant et quelques poèmes, un·e charpentier·e, membre d’un réseau d’au­to­for­ma­tion à la char­pente tra­di­tion­nelle, a enta­mé la lec­ture d’un texte de la dan­seuse et poète Léa Rivière paru dans la revue PD, inti­tu­lé « Je suis pas trans dans la forêt ». L’assistance, com­po­sée de quelques menui­siers et bûche­ronnes, scieurs et débar­deuses, ain­si que de militant·es pour la conser­va­tion de forêts vivantes, a pu écou­ter les phrases suivantes :

« TRANS c’est le nom de ce que tu vois de moi tant que t’as pas appris à me voir moi. C’est un beau nom. Un nom de feu et de ser­pent sacré. […] Je suis pas trans dans la forêt. Dans la forêt, je suis une chose qui devient d’autres choses, qui meurt / qui par­fois chante un peu, pense un peu, par­fois danse, par­fois pleure, par­fois dort. Je n’ai rien à prou­ver aux poli­tiques syl­vestres. On tran­si­tionne ensemble. […] Je suis trans avec toi tant que t’es pas à la hau­teur de l’amitié des arbres. Et j’ai besoin de toi dans ma forêt. »

Sans doute que beau­coup, ce soir-là, enten­daient pour la pre­mière fois ces mots tran­chants et géné­reux. Au fur et à mesure de la lec­ture, ils ont été pro­non­cés avec une assu­rance crois­sante. Gageons qu’ils ont, dans les heures qui ont sui­vi, lon­gue­ment tour­né dans les têtes de celles et ceux qui les avaient écoutés.)

[David Akemata]

Enfin, une bonne par­tie du public réuni ce jour d’a­vril, évoque une der­nière forme de mino­ri­té quant aux forêts — poli­tique, celle-là. Si les prises de parole en amont de la pré­sen­ta­tion des livres de Mathias et d’Anouk illus­trent un réel foi­son­ne­ment asso­cia­tif pour se réap­pro­prier les enjeux fores­tiers, col­lec­ti­vi­ser la pro­prié­té ou encore réfor­mer la divi­sion du tra­vail en forêt, c’est encore bien faible vis-à-vis des orga­ni­sa­tions pro­fes­sion­nelles domi­nantes. « Il y a un mou­ve­ment un peu géné­ral dans la socié­té civile, plein de petites asso­cia­tions qui décident de rache­ter des par­celles pour évi­ter les coupes rases et les gérer de manière res­pon­sable », rétorque néan­moins Julien, lui-même actif dans l’une de ces associations.

Il ne s’y trompe pas : deux mois plus tôt, j’as­sis­tais au lan­ce­ment d’une struc­ture simi­laire dans la loca­li­té proche de Brioude. Une qua­ran­taine de per­sonnes s’é­taient réunies pour prendre part à l’i­ni­tia­tive. Plus récem­ment, parais­sait dans divers titres de la presse régio­nale comme La Montagne, La République du Centre ou L’Éveil de la Haute-Loire, un long article attes­tant de ces dyna­miques, carte recen­sant de nom­breuses asso­cia­tions et col­lec­tifs à l’ap­pui. De quoi se convaincre qu’un véri­table « mou­ve­ment popu­laire de défense des forêts », comme l’é­voque le jour­na­liste Gaspard d’Allens, est en train de se consolider.


Illustrations de vignette et de ban­nière : David Akemata


  1. Anouk Lejczyk, Copeaux de bois, édi­tions du Panseur, 2023. Elle est éga­le­ment l’au­trice de Felis sil­ves­tris, édi­tions du Panseur, 2022.[↩]
  2. Mathias Bonneau, Bûcheron, Seuil, 2025. Une recen­sion détaillée est à paraître dans le revue Terrestres. Il est éga­le­ment l’au­teur de plu­sieurs bandes des­si­nées, dont L’hiver au bois (La Cabane édi­tions, 2024) et Une fois l’arbre à terre (Treize avril édi­tions, 2016).[↩]
  3. Charlotte Glinel, « Gestionnaires fores­tiers : une nou­velle caté­go­rie de l’ac­tion publique fores­tière ? », Pour, vol. 246, n° 2, 2023, p. 111–120.[↩]
  4. Gaëtan du Bus de Warnaffe, Pour une ges­tion éco­lo­gique des forêts. Récolter du bois dans une forêt vivante, Terre vivante, 2023.[↩]
  5. L’affouage est un droit ins­crit dans le Code fores­tier, qui per­met à un conseil muni­ci­pal d’oc­troyer aux habitant·es une par­tie du bois qui se trouve dans les forêts com­mu­nales.[↩]

REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Gaspard d’Allens : « Nous sommes à l’aube d’un mou­ve­ment popu­laire de défense des forêts », juin 2024
☰ Lire notre entre­tien avec Daniel Pons : « Forêts publiques, luttes col­lec­tives », jan­vier 2024
☰ Lire notre article « La forêt, l’in­cen­die et la carte », Roméo Bondon, juillet 2023
☰ Lire notre article « Revenir au bois : pour des alter­na­tives fores­tières », Roméo Bondon, juin 2023
☰ Lire notre article « Pyrénées : contre une scie­rie indus­trielle, défendre la forêt », Loez, octobre 2020
☰ Lire notre témoi­gnage « Brûler des forêts pour des chiffres », octobre 2018


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Roméo Bondon

Doctorant en géographie. Il a récemment publié Élisée Reclus et la solidarité terrestre aux éditions Le Passager clandestin.

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