Notre dixième numéro vient de sortir !
 

Face à l’islamisme, l’antifascisme internationaliste


Entretien inédit pour le site de Ballast

Dans les Yvelines, un pro­fes­seur est déca­pi­té par un par­ti­san du dji­ha­disme inter­na­tio­nal ; ici et là, des sym­pa­thi­sants des Loups gris turcs se lancent dans des chasses aux citoyens fran­çais d’o­ri­gine armé­nienne ; en Autriche, un homme ouvre le feu sur des civils décrits comme autant de « croi­sés » par le com­mu­ni­qué de reven­di­ca­tion de Daech ; en Syrie, l’Administration auto­nome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES) — née dans le pro­lon­ge­ment de la révo­lu­tion menée au Rojava —, redoute une qua­trième inva­sion de la part des troupes turques et rebelles. Pour réflé­chir aux tenants et aux abou­tis­sants de ces dif­fé­rentes offen­sives fas­cistes, nous nous entre­te­nons avec Azad Baharavi, conseiller de la Représentation du Rojava en France et par­ti­san d’une poli­tique d’é­man­ci­pa­tion internationaliste.


La dis­so­lu­tion des Loups gris vient d’être ordon­née par décret et annon­cée par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin : com­ment la recevez-vous ?

C’est une bonne nou­velle. On peut tou­jours esti­mer que c’est tar­dif mais, comme le dit la for­mule, mieux vaut tard que jamais. Au regard des der­niers évè­ne­ments en France, déjà — à Lyon, Décines, Vienne et Dijon. On a assis­té à de véri­tables chasses aux citoyens fran­çais d’origine armé­nienne. Des des­cen­dants des sur­vi­vants du géno­cide des Arméniens mené par les Jeunes-Turcs, tou­jours nié par la Turquie. Qui, d’ailleurs, se sou­vient encore des heurts dont les Loups gris se sont ren­dus res­pon­sables à Lyon, en 2006, durant l’inauguration d’un mémo­rial du géno­cide des Arméniens ? On sait le rôle que les ser­vices consu­laires turcs jouent là-dedans, en acti­vant les membres de ce mou­ve­ment selon l’agenda de la Turquie — contre les Kurdes, les Arméniens ou les oppo­sants de gauche. Les Loups gris sont éga­le­ment impli­qués, en France, dans l’assassinat de trois mili­tantes kurdes en plein Paris, le 9 jan­vier 2013 : Fidan Doğan, Sakine Cansız et Leyla Söylemez. Un peu par­tout dans le monde, ils sont les ner­vis que les ser­vices secrets turcs uti­lisent pour leurs basses œuvres : désta­bi­li­sa­tion, inti­mi­da­tion ou assas­si­nat ciblé. C’est une orga­ni­sa­tion vio­lente, raciste, fas­ciste et même ter­ro­riste. En 1981, ils ont ain­si ten­té d’assassiner le pape et, dans les années 1980, en France, ils se sont ren­dus res­pon­sables d’un cer­tain nombre d’attentats contre des cibles armé­niennes. Décréter la dis­so­lu­tion de ce type d’organisation est donc une nécessité.

Mais on sait aus­si que les Loups gris ne sont pas, sur le sol fran­çais, un groupe consti­tué ayant pignon sur rue. Que recouvre alors une dissolution ?

« Un peu par­tout dans le monde, les Loups gris sont les ner­vis que les ser­vices secrets turcs uti­lisent pour leurs basses œuvres : désta­bi­li­sa­tion, inti­mi­da­tion ou assas­si­nat ciblé. »

D’après mes infor­ma­tions, la qua­li­fi­ca­tion rete­nue par le gou­ver­ne­ment fran­çais est celle de dis­so­lu­tion d’un « grou­pe­ment de fait », iden­ti­fiable par dif­fé­rents sym­boles, par une cer­taine ico­no­gra­phie. Autant d’éléments, semble-t-il, désor­mais inter­dits dans l’espace public. Mais j’imagine que le gou­ver­ne­ment sait ce qui est de noto­rié­té publique, du moins dans les milieux infor­més (son­geons aux jour­na­listes comme Ariane Bonzon ou Guillaume Perrier, par exemple, ou à la presse en géné­ral) : si des mili­tants offi­ciel­le­ment dénom­més « Loups gris » ne sont pas léga­le­ment consti­tués en France, ils s’abritent sans conteste der­rière des « vitrines légales ».

Comme ?

Comme les Ülkü Ocaklari (lit­té­ra­le­ment, les « foyers idéa­listes »). Comme la Fédération turque de France (Fransa Türk Federasyon) et ses mul­tiples antennes locales sur le ter­ri­toire fran­çais (toutes contrô­lées par le MHP, le par­ti fas­ciste turc). Quoi qu’il en soit de dis­so­lu­tion ou non de ces struc­tures léga­le­ment consti­tuées, la mise au pilo­ri des Loups gris est un acte de salu­bri­té publique. D’ailleurs, les isla­mistes et les fas­cistes de Turquie sont furi­bards de la déci­sion de la France : c’est un signe. Ceci dit, il y a en France d’autres offi­cines, léga­le­ment consti­tuées, qui sont au ser­vice de l’agenda d’Erdoğan, comme le Parti éga­li­té et jus­tice (qui a pré­sen­té 68 can­di­dats aux der­nières élec­tions légis­la­tives et qui n’est rien d’autre qu’une éma­na­tion de l’AKP, le par­ti isla­miste d’Erdoğan) ou encore le Conseil pour la jeu­nesse, l’égalité et la paix (COJEP), qui s’a­vance comme une orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale non-gou­ver­ne­men­tale s’engageant soi-disant au pro­fit des quar­tiers populaires.

Ces menaces contre la com­mu­nau­té armé­nienne de France inter­viennent dans un contexte géo­po­li­tique précis.

Oui : la guerre lan­cée par l’Azerbaïdjan et la Turquie, enfin le duo Erdoğan-Aliyev, contre la petite République armé­nienne du Haut-Karabagh, l’Artsakh. On peut d’ailleurs déplo­rer une cer­taine ten­dance dans le champ poli­ti­co-média­tique fran­çais, lequel consiste à ren­voyer dos-à-dos les « agres­seurs » et les « agres­sés », ou à igno­rer, voire à taire cette guerre. On a pu obser­ver cette même ten­dance à pro­pos du Rojava et de l’Auto-Administration du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES) agres­sée par la Turquie et ses sup­plé­tifs. En l’occurrence, les Français d’origine armé­nienne ont tenu à bri­ser ce silence et à mani­fes­ter leur désac­cord, et ce, quoi qu’af­firme le pro­pa­gande turque, de manière paci­fique — mal­gré la gra­vi­té des enjeux, de type exis­ten­tiels. Les consé­quences immé­diates de ces mani­fes­ta­tions légi­times, on les connaît désor­mais : des « raton­nades », au sens strict. Mais l’idéologie ultra-natio­na­liste des Loups gris les dépasse : elle gan­grène tous les rouages de l’État turc. Elle est omni­pré­sente dans le roman natio­nal de ce jeune État-nation qu’est la Turquie moderne — « Un Turc vaut tout l’u­ni­vers », disait déjà Atatürk

[Armée turque (DR)]

Erdoğan lui-même effec­tue le signe des Loups gris en public.

Peu de par­tis poli­tiques turcs majeurs échappent à cette hys­té­rie col­lec­tive, si ce n’est le HDP, sou­vent pré­sen­té comme une for­ma­tion « pro-kurde ». À tort, car il n’est pas ques­tion pour le Parti démo­cra­tique des peuples d’essentialiser les gens. Garo Paylan, par exemple, en est l’un de ses dépu­tés. Il a pour l’ins­tant échap­pé aux vagues régu­lières d’arrestation menées par le pou­voir turc… Il est d’origine armé­nienne et a été agres­sé phy­si­que­ment par l’AKP. Il défend sim­ple­ment la jus­tice et l’égalité, sans consi­dé­ra­tions eth­niques ou reli­gieuses. Parce que ce par­ti n’est ni natio­na­liste, ni isla­miste, le HDP est per­sé­cu­té par le pou­voir (qui invoque son carac­tère pro-kurde, donc irré­den­tiste, donc terroriste).

Le gou­ver­ne­ment turc vient encore d’arrêter trois cadres du HDP

Il ne faut pas oublier que le MHP, le par­ti fas­ciste turc, forme depuis 2016 une alliance offi­cielle avec le par­ti d’Erdoğan. C’est l’une des rai­sons de la puis­sance actuelle des Loups gris — qui, à l’origine, for­mait la branche para­mi­li­taire du MHP.

Comment expli­quez-vous que la cri­tique de l’actuel régime turc se fasse de manière plus visible et fron­tale à droite de l’échiquier poli­tique français ?

« Erdoğan n’incarne pas l’islam : le pro­blème n’est en rien qu’il soit musul­man, mais qu’il soit un fas­ciste, un isla­miste et un cri­mi­nel de guerre. »

C’est une bonne ques­tion, car elle est com­pli­quée. Vu de l’extérieur, c’est assez dérou­tant car cela ren­voie à des pro­blé­ma­tiques en par­tie fran­co-fran­çaises, ou peut-être euro­péennes, voire occi­den­tales. Cela semble enga­ger une his­toire de mar­queurs de « droite » et de « gauche », arti­cu­lés avec les ques­tions liées au racisme et à l’islam : une frange de la gauche se montre peut-être plus fri­leuse, de crainte d’être taxée « d’islamophobie ». Elle se conforme alors invo­lon­tai­re­ment aux élé­ments de dis­cours d’Erdoğan, qui cache son isla­misme der­rière l’islam. On a même vu cer­taines figures du champ anti­ra­ciste fran­çais faire preuve de com­plai­sance à l’endroit d’Erdoğan — quand il ne s’agit pas de com­pli­ci­té notoire. Quand Le Point, un jour­nal effec­ti­ve­ment de droite, avait dénon­cé en Une la « dic­ta­ture » du pré­sident turc, en mai 2018, d’aucuns, en réac­tion, ont par­lé d’islamophobie. Cela n’a aucun sens. Erdoğan n’incarne pas l’islam : le pro­blème n’est en rien qu’il soit musul­man, mais qu’il soit un fas­ciste, un isla­miste et un cri­mi­nel de guerre. Si la droite le cri­tique, la gauche ne doit pas faire pro­fil bas de crainte de la ral­lier. Sans doute est-il éga­le­ment affaire d’assignation iden­ti­taire, essen­tia­liste en grande par­tie, et donc réac­tion­naire : la jeu­nesse des quar­tiers popu­laires aime­rait Erdoğan…

Vous son­gez pro­ba­ble­ment à la jour­na­liste Feïza Ben Mohamed, mili­tante anti­ra­ciste fran­çaise bien connue et, via l’agence Anadolu, porte-voix de l’État turc…

C’est ubuesque — et c’est le moins que l’on puisse dire. Comment la lutte anti­ra­ciste peut-elle frayer avec un tel auto­crate ? Il y a peu, on a éga­le­ment vu quelques voix s’élever, dans ce qu’on appelle la gauche radi­cale ou le mou­ve­ment anti­ra­ciste, en faveur d’Idriss Sihamedi. En sa qua­li­té de diri­geant de l’association Barakacity, il vient de deman­der l’asile poli­tique à Erdoğan ! Mais, enfin ! Il y a là un niveau de confu­sion dont les res­sorts dépassent mon entendement.

Sihamedi a plus d’une fois pris posi­tion contre le Rojava, jusqu’à sou­hai­ter, le 2 novembre der­nier, la « bien­ve­nue » aux Loups gris.

Que dire de plus ? Que l’on puisse encore sou­te­nir ce type d’individu tout en se disant de gauche est tout bon­ne­ment stupéfiant.

[Manifestation à Athènes : sur la pancarte, Selahattin Demirtas, leader du HDP incarcéré en Turquie (Alkis Konstantinidis/Reuters)]

Le géné­ral des Forces démo­cra­tiques syriennes (FDS), Mazloum Abdi, a décla­ré il y a peu qu’Erdoğan « uti­lise la reli­gion musul­mane pour ses inté­rêts per­son­nels ». C’est donc éga­le­ment votre constat ?

Complètement. Il se rêve en calife d’un monde musul­man et d’une oum­ma [com­mu­nau­té des musul­mans, ndlr] fan­tas­més. Il prend en otage les musul­mans du monde entier — mal­heu­reu­se­ment. Comme il ins­tru­men­ta­lise la ques­tion pales­ti­nienne en sou­te­nant le Hamas tout en ayant des rela­tions éco­no­miques, éner­gé­tiques et mili­taires avec Israël. Mais, plus lar­ge­ment, ceux qui, à l’i­mage du pré­sident turc, ins­tru­men­ta­lisent poli­ti­que­ment la ques­tion de l’identité eth­nique ou confes­sion­nelle nous ont fait connaître les tra­gé­dies les plus abo­mi­nables de l’Histoire.

De retour du Rojava, l’écrivain Patrice Franceschi vient de décla­rer que, glo­ba­le­ment, « la diplo­ma­tie fran­çaise n’est pas favo­rable aux Kurdes ». Partagez-vous son opinion ?

« La révo­lu­tion du Rojava n’a jamais pour­sui­vi d’ob­jec­tif indé­pen­dan­tiste : nous res­pec­tons abso­lu­ment l’intégrité ter­ri­to­riale de la Syrie et de la Turquie. »

Il faut consi­dé­rer cette ques­tion d’une manière plus géné­rale : la plu­part des États pré­fèrent avoir en face d’eux un repré­sen­tant éta­tique. La diplo­ma­tie fran­çaise ne fait pas excep­tion. Or l’Auto-Administration du Nord et de l’Est de la Syrie n’est pas et ne sera jamais un État-nation : c’est une expé­rience et une réa­li­té poli­tique alter­na­tive. Il semble que, pour cette rai­son, cette réa­li­té poli­tique ne soit pas prise au sérieux par les chan­cel­le­ries, alors même que c’est elle qui a per­mis au Rojava et à la Syrie du nord de ne pas som­brer dans la guerre eth­nique ou reli­gieuse, alors même que c’est elle qui nous a per­mis de défaire Daech mili­tai­re­ment. Et tout cela en dépit des coups de butoirs mor­ti­fères de la Turquie et de ses dji­ha­distes, aux­quels le Rojava et la Syrie du Nord ont été aban­don­nés. Dans le même temps, la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale (donc des États) n’a eu aucune dif­fi­cul­té à recon­naître comme inter­lo­cu­teur et repré­sen­tant légi­time du peuple syrien, le Conseil natio­nal syrien (CNS), ins­tance poli­tique de tran­si­tion lan­cée en sep­tembre 2011 et, très tôt, lar­ge­ment inves­tie par les Frères musul­mans. Peut-être parce que ce sont d’autres États, comme la Turquie et le Qatar, qui ont adou­bé cette ins­tance non-étatique ?

En octobre der­nier, France Inter a consa­cré trois minutes au Rojava. Si le jour­na­liste constate à rai­son que plus per­sonne n’en parle, il per­pé­tue l’idée d’« un État kurde »…

On ne sait plus com­ment faire pour être enten­dus… Nous serions des Kurdes irré­den­tistes, nous sou­hai­te­rions tor­piller les fron­tières du Moyen-Orient… Vraiment, on ne sait plus com­ment faire pour nous épar­gner ce qu’il faut bien finir par appe­ler un fan­tasme. D’ailleurs, on n’ose presque plus dire « Administration auto­nome » de crainte que ce soit « indé­pen­dante » qui soit enten­du (c’est-à-dire ce que la pro­pa­gande turque aime entendre et faire entendre). La révo­lu­tion du Rojava n’a jamais pour­sui­vi cet objec­tif : nous res­pec­tons abso­lu­ment l’intégrité ter­ri­to­riale de la Syrie et de la Turquie. Plus de 12 000 per­sonnes sont tom­bées contre Daech : ce n’est pas pour l’indépendance d’un Kurdistan syrien. Bien sûr, il y a la pro­pa­gande de l’État turc, mais pas seule­ment : de bonne foi, cer­tains com­men­ta­teurs occi­den­taux ne par­viennent pas à s’extraire de la pré­gnance du modèle d’État-national (et nous l’imputent). Ils ne par­viennent pas à sai­sir que notre pro­jet n’est pas natio­na­liste, que l’Auto-Administration compte des Arabes et des membres d’autres eth­nies de la mosaïque syrienne. Qui, sinon Erdoğan, enfreint la sou­ve­rai­ne­té des pays alen­tour ? Qui a décla­ré que les sol­dats turcs tom­bés lors des dif­fé­rentes inva­sions de la Syrie du nord par la Turquie sont morts pour que ces terres deviennent turques ? Au reste, le man­dat des FDS com­prend la défense des fron­tières de la Syrie, man­dat dont ces forces, c’est-à-dire celles de l’Administration, se sont acquit­tées face à la der­nière inva­sion turque de 2019 — même si les FDS, faute de sou­tien, ont dû recu­ler devant les moyens aériens et mili­taires de la Turquie, membre de l’OTAN.

L’historien Jean-Pierre Filiu ne se lasse pas, quant à lui, de par­ler des « sépa­ra­tistes » kurdes.

Tous ce champ lexi­cal relève au mieux d’un impen­sé à ques­tion­ner, au pire de la propagande.

[Poste YPG au Rojava (Alexandro Abbadie Auler : https://alexandroauler.com.br)]

Nous évo­quions la Palestine : Abdullah Öcalan, le lea­der empri­son­né du Parti des tra­vailleurs du Kurdistan (PKK), a réflé­chi à cette ques­tion. Il pro­pose, à l’instar de la réso­lu­tion de la ques­tion kurde, une issue post-éta­tique du conflit.

C’est une pro­po­si­tion de bon sens. Le confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique dépasse le concept d’État-nation, qui, il faut bien finir par en conve­nir, s’avère his­to­ri­que­ment mor­ti­fère. Il peut, en puis­sance, être tota­li­taire. La forme fédé­rale, notam­ment au Moyen-Orient, reste une piste de tra­vail inté­res­sante. Quand il est ques­tion de « nation » au Rojava et dans l’AANES, c’est de la « nation démo­cra­tique » qu’il s’agit, laquelle ne connaît aucun pré­re­quis eth­nique, reli­gieux ou de genre. C’est aus­si pour cela que l’on parle sou­vent de « nos peuples ».

La coha­bi­ta­tion n’est pas tout le temps harmonieuse…

« Le confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique, ça ne peut pas être seule­ment de belles idées sur papier, pures et intran­si­geantes : il faut faire avec la réa­li­té, comme on peut. »

Bien sûr. À Deir ez-Zor, les ten­sions sont plus vives que dans les zones où l’expérience et la réa­li­té de l’auto-administration des peuples sont un peu plus anciennes. L’AANES peut y être contes­tée. Pourtant, mal­gré les efforts de tous ceux qui s’a­vancent contre notre pro­jet démo­cra­tique, le vivre-ensemble est tou­jours à l’ordre du jour dans cette région. À Raqqa, cela se passe mieux, même si, libé­rée de Daech, il reste des foyers isla­mistes. Alors, pour ten­ter d’assurer la concorde civile, et aus­si parce qu’elle n’a pas les moyens de gérer un camp de pri­son­niers de plu­sieurs dizaines de mil­liers de per­sonnes, l’AANES a libé­ré des Syriens ayant cédé aux sirènes isla­mistes mais n’ayant pas de sang sur les mains. Bref, le vivre-ensemble du confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique, ça ne peut pas être seule­ment de belles idées sur papier, pures et intran­si­geantes : il faut faire avec la réa­li­té, comme on peut.

Peu de temps après qu’un par­ti­san de Daech a assas­si­né plu­sieurs per­sonnes en Autriche, les FDS ont cap­tu­ré l’un des diri­geants de l’organisation en Syrie. S’il n’existe aucun lien entre les deux affaires, voi­là qui rap­pelle en tout cas le carac­tère inter­na­tio­nal de cette ques­tion. On vous reproche par­fois de jouer sur ce lien…

Oui, on dit par­fois que nous ins­tru­men­ta­li­sons la ques­tion de la sécu­ri­té euro­péenne à nos propres fins. Soyons plu­tôt objec­tifs. En Syrie et en Irak, les popu­la­tions souffrent de la pré­sence des isla­mistes et des dji­ha­distes. On parle là de mil­liers de morts, d’un enfer quo­ti­dien. Ceux qui, au Moyen-Orient, se battent contre les isla­mistes ne le font pas pour faire plai­sir à l’Occident : ils ne veulent pas mou­rir, tout sim­ple­ment. Ce sont des luttes exis­ten­tielles : il n’y a pas de cal­culs ni d’opportunisme, puisque c’est résis­ter ou dis­pa­raître. Et si leur com­bat peut ensuite pro­fi­ter à l’ensemble de l’humanité, c’est très bien. Et si, fort de cette résis­tance utile à tous, ceux qui luttent pour ne pas dis­pa­raître espèrent uni­que­ment ne pas être livrés aux armées de la Turquie, est-ce un espoir dépla­cé ? Est-ce du cynisme ? Enfin, qui ins­tru­men­ta­lise la sécu­ri­té de l’Europe, si ce n’est la Turquie ?

[Combattants rebelles de l'Armée nationale syrienne, aux côtés de l'armée turque, le 22 janvier 2018 (AFP)]

On ne peut pas nier que c’est un dis­cours occi­den­tal récur­rent, à l’endroit des Kurdes ou du Rojava : ils se battent « pour nous », pour « nos valeurs »…

Eh bien, qu’ils le disent ! Personne n’est le « sup­pôt de l’Occident ». Ce n’est pas pour faire plai­sir à la coa­li­tion inter­na­tio­nale que les popu­la­tions du nord de la Syrie ont accep­té son appui, c’est pour pro­té­ger leurs familles, leurs mai­sons, leurs terres. Et, avant la coa­li­tion, les gens se bat­taient : ça s’appelle l’autodéfense popu­laire. Une auto­dé­fense éman­ci­pa­trice fon­dée sur la liber­té, l’égalité entre les hommes et les femmes et la laï­ci­té. Où est-il écrit que ces valeurs seraient le mono­pole de « l’Occident » ? N’oublions pas que des pans entiers de l’Armée syrienne libre (ASL) ont rejoint les FDS. Sur quelle base ? Pas de natio­na­lisme, pas d’ethnicisme, pas d’intégrisme reli­gieux. Après quoi, on peut dis­cu­ter tous ensemble. Si les FDS, com­po­sées de Kurdes, d’Arabes, d’Assyriens, de musul­mans, de chré­tiens, de Yézidis ou d’athées, ont pu, sur place, dans la mosaïque nord-syrienne, sus­ci­ter un tel enthou­siasme, c’est aus­si parce qu’il y a un idéal poli­tique der­rière : vivre ensemble en paix et en liber­té. Pouvoir pra­ti­quer sa langue et sa reli­gion libre­ment, avoir voix au cha­pitre en s’impliquant dans la vie col­lec­tive par une forme radi­ca­li­sée de démo­cra­tie. Quelles étaient les autres pro­po­si­tions poli­tiques ? Le népo­tisme natio­na­liste du clan Assad (auquel cer­tains com­mu­nistes syriens se sont alliés) ou l’islamisme de la Turquie, du Qatar, des Frères musul­mans. Bref, il va fal­loir finir par accep­ter qu’on peut-être du Moyen-Orient tout en refu­sant le pan­ara­bisme, le pan­tur­quisme ou le pan­is­la­misme comme seuls hori­zons politiques.

C’est l’autre cri­tique qui est par­fois adres­sée, à gauche, à la révo­lu­tion du Rojava : n’avoir pas com­bat­tu le gou­ver­ne­ment d’Assad. Ou pire : avoir accep­té la dis­cus­sion avec lui.

« Le régime d’Assad est une dic­ta­ture qui n’ac­corde aucun égard à la vie humaine : nous l’a­vons dit, et redit. Un régime qui pra­tique un contrôle poli­tique et social délirant. »

L’Auto-Administration parle avec le régime — car elle le doit… D’autant qu’il béné­fi­cie, qu’on le veuille ou non, du sou­tien d’une par­tie de la popu­la­tion syrienne : qui peut sérieu­se­ment croire qu’il se main­tient uni­que­ment grâce aux moyens mili­taires russes et aux fan­tas­sins ira­niens ? Mais, soit, reve­nons un peu en arrière. Dans les années 1950 et 60, le régime baa­siste a pri­vé plu­sieurs cen­taines de mil­liers de Kurdes de toute citoyen­ne­té : ils n’existaient pas. En 2004, le régime a écra­sé des Kurdes dans le nord-est du pays : des dizaines de morts, des cen­taines de bles­sés et des mil­liers d’arrestations, dans l’indifférence géné­rale. Très rapi­de­ment, après les pre­miers mois du sou­lè­ve­ment popu­laire syrien, en 2011, les Kurdes de Syrie ont été com­plè­te­ment mis à l’écart du pro­ces­sus d’opposition à Assad. C’était même une condi­tion sine qua non : pas de Kurdes dans les parages s’ils ne prê­taient pas allé­geance à l’agenda isla­miste ! En sep­tembre 2011, le Conseil natio­nal syrien, que j’ai déjà évo­qué, a ain­si exclu le PYD parce qu’il n’était pas isla­miste — c’est ce par­ti qui impul­se­ra la révo­lu­tion au Rojava. Cette exclu­sion du PYD de la struc­tu­ra­tion de l’opposition à Assad n’a pu que conten­ter Damas. Le régime a pu jouer la carte des « rebelles » isla­mistes et des Kurdes apa­trides irré­den­tistes tirant les mar­rons du feu en pleine chien­lit (en avril 2011, il a d’ailleurs pro­mul­gué un décret afin d’octroyer la citoyen­ne­té arabe-syrienne à cer­tains Kurdes). Eh bien non, il ne faut pas réécrire l’histoire en inver­sant les rôles et les res­pon­sa­bi­li­tés. On ne peut pas faire à la Révolution de pro­cès en col­la­bo­ra­tion. Les forces du Rojava et de l’AANES sont d’autodéfense : si Damas tape, elles tapent ; si Damas ne tape pas, elles ne tapent pas. Or c’est l’islamisme qui a le plus tapé, et qui conti­nue de le faire.

Vous ne lis­sez pas la nature du régime d’Assad ?

Non. C’est une dic­ta­ture qui n’ac­corde aucun égard à la vie humaine : nous l’a­vons dit, et redit. Un régime très dur, violent, qui pra­tique un contrôle poli­tique et social déli­rant. Les tapis de bombes syriennes ou russes, le nombre incom­men­su­rable de civils écra­sés, les enlè­ve­ments : nous ne mino­rons rien de tout ça.

[Le djihadiste français Rachid Kassim, membre de Daech, tué par un drone de la coalition internationale en 2017]

Dans le livre Syrie — ana­to­mie d’une guerre civile, publié par le CNRS sous les plumes de Dorronsoro, Quesnay et Baczko, on peut lire que le PYD fait « de l’identité kurde le cri­tère d’appartenance » et vise « à sépa­rer Kurdes et Arabes ».

Ce sont des élu­cu­bra­tions imbé­ciles et cuistres. Les Arabes ne sont pas seule­ment aux côtés des Kurdes ; ils font par­tie de l’Auto-Administration. Car la révo­lu­tion du Rojava n’est basée sur aucun cri­tère de légi­ti­mi­té eth­nique, ni chau­vin. En ce sens, même si elle a été ini­tiée par un par­ti poli­tique kurde, elle n’est pas « kurde ». Un par­ti kurde ne pour­rait for­mu­ler qu’une offre poli­tique iden­ti­taire « pan­kurde » (ce mot n’existe même pas) ? Ou anti-arabe ? Ou anti-turc ? Que des uni­ver­si­taires puissent se rendre cou­pables de tels rac­cour­cis laisse vrai­ment per­plexe. Quels sont les faits, les décla­ra­tions et les actes signi­fi­ca­tifs qui leur per­mettent d’écrire ceci ? Bien sûr qu’il existe des natio­na­listes kurdes : l’ENKS, ce sont des Kurdes. Le PDKS, ce sont aus­si des Kurdes. Tout comme le PDK. Il existe des Kurdes réac­tion­naires, isla­mistes et pro­gres­sistes : l’é­vi­dence même ! Le PYD fait par­tie de l’Union des com­mu­nau­tés du Kurdistan (KCK) et cette der­nière repré­sente, par la voie de l’auto-organisation, tous les Kurdes pro­gres­sistes de Syrie, de Turquie, d’Iran, d’Irak et des diasporas.

Le KCK est une struc­ture trans­na­tio­nale fon­dée par le PKK.

« Le Rojava n’a pas l’amour de la guerre. Mais pour mener à bien un idéal poli­tique, il ne faut pas avoir la tête cou­pée. C’est tout. »

Oui. Il porte sa pro­po­si­tion poli­tique, c’est-à-dire le confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique. Pas l’identité kurde, pas le natio­na­lisme, pas le sépa­ra­tisme. S’il est trans­na­tio­nal, c’est parce que les Kurdes vivent dans plu­sieurs États-nations dif­fé­rents. Ceci dit, il faut faire atten­tion à ne pas indexer l’ensemble de ces mou­ve­ments au seul PKK : vous croyez vrai­ment qu’un mou­ve­ment social et poli­tique d’une telle ampleur n’est que l’expression directe d’un groupe dit « ter­ro­riste » caché dans les mon­tagnes ? Le PKK ne contrôle pas des mil­lions de per­sonnes. Öcalan non plus. Il n’est pas la main dans l’ombre. Bien sûr qu’il existe un même souffle idéo­lo­gique, qu’Öcalan a pu appe­ler « com­mu­na­lisme » dans le pro­lon­ge­ment de ses échanges avec Murray Bookchin et après sa rup­ture avec le mar­xisme-léni­nisme. Mais les idées ne mènent pas le monde, du moins pas seule­ment : il y a le réel, c’est-à-dire la poli­tique. Et le réel, c’est que les YPG/J, les forces d’autodéfense du Rojava, ont mon­dia­le­ment été repeintes en « milices » — et les autres en « rebelles »… La Révolution ne pro­meut pas la lutte armée : l’Auto-Administration aspire à une solu­tion poli­tique. Les armes ne sont qu’un moyen pour ne pas dis­pa­raître. Si, en 2014, les forces du HPG — donc du PKK — n’étaient pas inter­ve­nues au Sinjar, c’en était fini des Yézidis : Daech allait les mas­sa­crer par dizaines de mil­liers. Le Rojava n’a pas l’amour de la guerre. Mais pour mener à bien un idéal poli­tique, il ne faut pas avoir la tête cou­pée. C’est tout.

« Rebelles » dont on a pu, ici ou là, taire ou nier la nature par­fai­te­ment contre-révo­lu­tion­naire d’un nombre non négli­geable de leurs formations…

C’est une vraie ques­tion. Comme si le Moyen-Orient ne pou­vait pas pro­duire de forces pro­gres­sistes, comme s’il fal­lait l’assigner à l’identitarisme reli­gieux — et donc fer­mer les yeux sur l’islamisme. Comme si Nasser n’avait pas ri des Frères musul­mans. Comme si des par­tis com­mu­nistes ne s’étaient pas implan­tés dans le monde dit « musul­man ». Dans le cadre de l’opposition au bloc de l’Est, l’Occident libé­ral a fait mon­ter les mou­ve­ments les plus rétro­grades : ce n’est fina­le­ment pas nouveau…

[Sinjar, 2014 ; au centre : Agid, commandant les troupes du PKK (Loez)]

Raison pour laquelle la Représentation du Rojava a récem­ment écrit qu’il serait « temps de mettre un peu d’ordre dans le finan­ce­ment euro­péen des rebelles syriens » ?

Ça fait des années qu’on le dit. Au pré­texte de s’opposer à Assad, l’Europe a quand même sou­te­nu des « rebelles » sou­te­nus par les Frères musul­mans, la Turquie et le Qatar. « Rebelles » appe­lés ensuite « rebelles modé­rés », comme si l’adjonction de ce qua­li­fi­ca­tif suf­fi­sait à faire dis­pa­raître leur isla­misme, leur vio­lence et leur bar­ba­rie — inon­dant pour­tant les réseaux sociaux de déca­pi­ta­tions et autres atro­ci­tés… Des « rebelles » dont cer­tains pou­vaient décla­rer sur Al-Jazeera : « Nous par­ta­geons tous le même but final : un État isla­mique. L’Armée syrienne libre, le Front isla­mique, al-Nosra et Daech y aspirent. Cependant, quand il est ques­tion de tac­tiques, de stra­té­gies ou de méthodes, nous pou­vons être d’accord, ou non. » La vidéo de cet entre­tien est tou­jours dis­po­nible sur Internet : il s’agit du lea­der d’Ahrar al-Cham, groupe sala­fiste qui a fusion­né avec Harakat Nour al-Din al Zenki pour se fondre fina­le­ment dans l’Armée natio­nale syrienne (ANS), créée par la Turquie pour enva­hir le Rojava en 2019 et occu­per une nou­velle zone. Je n’aurais pas la cruau­té de citer les forces et les res­pon­sables poli­tiques euro­péens qui se sont même lais­sés aller à rece­voir en grandes pompes des isla­mistes en les pre­nant pour l’incarnation de la démo­cra­tie, de la liber­té et de la résis­tance du peuple syrien à l’oppression bel et bien exer­cée par la dic­ta­ture du pou­voir Assad.

Dans un épi­sode du Bureau des légendes, la thèse des dépor­ta­tions de familles arabes par les forces armées de la Révolution est appuyée. Qu’y répondez-vous ?

« Le groupe rebelle Hayat Tahrir al-Cham vient de mani­fes­ter à Idlib pour saluer l’assassin de Samuel Paty. »

Une com­mis­sion de l’ONU a démen­ti tout ça : le net­toyage eth­nique, les dépor­ta­tions, les mas­sacres de civils1. Ce qu’on peut mettre sur le dos du Rojava, ce sont 25 mai­sons arabes sur une ligne de front qui ont été dépla­cées, oui, car elles col­la­bo­raient avec Daech. Donc ces foyers ont été bou­gés pour que l’ennemi ne revienne pas s’y ins­tal­ler. Mais les YPG/J et les FDS ne com­mettent pas de crimes de guerre. Elles n’ont pas d’aviation, elles ne pra­tiquent pas le car­pet bom­bing : elles avancent au sol, elles tâchent d’être pré­cises. Tout ceci est étayé par des docu­ments jour­na­lis­tiques, que nous n’avons pas pro­duits nous-mêmes. Alors il faut arrê­ter cette mas­ca­rade consis­tant à ren­voyer dos-à-dos les FDS et les islamistes.

Les frappes aériennes de la coa­li­tion ont fait des morts par­mi les civils, ça, c’est un fait !

Oui, bien sûr. Malheureusement. Nos com­bat­tants sont même morts suite à des bom­bar­de­ments « amis ». Toute guerre est abso­lu­ment répu­gnante. Mais les FDS ne mas­sacrent pas les gens, ne com­mettent pas de crimes contre l’hu­ma­ni­té. Et les Arabes tombent avec les Kurdes — des clans arabes ont rejoint les FDS au com­plet, et ce n’est pas un détail.

Une par­tie du Rojava est désor­mais occu­pée par des rebelles sous com­man­de­ment turc. L’Armée syrienne libre s’est lar­ge­ment dis­soute au sein de l’Armée natio­nale syrienne, laquelle contrôle ces ter­ri­toires occu­pés et com­bat en paral­lèle en Libye et au Haut-Karabagh. Tout ceci était prévisible ?

C’est tout à fait cohé­rent. Le groupe rebelle Hayat Tahrir al-Cham vient de mani­fes­ter à Idlib pour saluer l’assassin de Samuel Paty. On y a aus­si vu le dra­peau de Daech. Il faut tout de même mesu­rer le degré de dupli­ci­té de la Turquie et, com­ment dire, le degré d’aveuglement — volon­taire ? — de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale : l’État turc fait par­tie de la coa­li­tion inter­na­tio­nale contre Daech alors qu’Erdoğan a lais­sé pas­ser du maté­riel mili­taire et des recrues pour eux, alors que des com­bat­tants de Daech ont rejoint l’ANS sous com­man­de­ment turc. Tout cela est ample­ment docu­men­té, connu. Mais la Turquie conti­nue de faire par­tie de la coa­li­tion inter­na­tio­nale contre Daech, ce qui fonc­tionne pour elle comme une caution.

[Fresque représentant Bachar el-Assad, à Damas, le 9 juillet 2018 (Louai Beshara/AFP/Getty Images)]

Les FDS ont annon­cé il y a quelques jours qu’une offen­sive tur­co-rebelle est en pré­pa­ra­tion contre le Rojava. Quelles infor­ma­tions avez-vous ?

Les chiffres sont impres­sion­nants : on parle de plus d’une dizaine de mil­liers de sol­dats turcs amas­sés aux alen­tours d’Idlib. À la fron­tière avec la zone occu­pée du Rojava depuis 2019 par la Turquie — qui s’en­fonce sur plus de 30 kilo­mètres de pro­fon­deur —, l’ar­mée turque et ses sup­plé­tifs dji­ha­distes ren­forcent leurs posi­tions : des blin­dés et des lance-roquettes mul­tiples cir­culent, des groupes rebelles sont dépla­cés. Il est à craindre que la Turquie ne pro­fite de l’actuelle téta­nie euro­péenne, liée aux atten­tats, et de la vacance du pou­voir aux États-Unis, liée aux élec­tions, pour se lan­cer dans une qua­trième inva­sion. Début 2015, les YPG finissent de libé­rer Kobané (infli­geant la pre­mière défaite au sol à Daech) ; novembre 2015, le Bataclan est pris d’assaut et, en août 2016, la Turquie lance l’o­pé­ra­tion « Bouclier de l’Euphrate » contre le Rojava ; début 2017, Raqqa est libé­rée par les FDS et, en jan­vier 2018, la Turquie prend le contrôle du can­ton d’Afrin avec l’opération « Rameau d’olivier » ; mars 2019, le cali­fat de Daech tombe et, en octobre 2019, la Turquie meur­trit encore le Rojava avec l’opération « Source de paix » : chaque vic­toire contre le dji­ha­disme semble se payer d’une pro­gres­sion de l’islamisme turc.

Zone occu­pée que l’État turc nomme « zone de sécu­ri­té »…

« Militairement, l’Auto-Administration ne fait pas le poids, le rap­port de forces est tota­le­ment disproportionné. »

Sécurité ? Les Kurdes y sont vic­times de net­toyage eth­nique, notam­ment à Afrin. Et tous ceux qui n’ont pas fui sont vic­times de racket, de spo­lia­tion, de vol, de tor­tures, de viols géné­ra­li­sés, d’en­lè­ve­ments ou d’exé­cu­tions som­maires. Ne par­lons même pas du chaos sécu­ri­taire géné­ré par les affron­te­ments internes aux dif­fé­rentes fac­tions isla­mistes. Une par­tie de ces crimes de guerre a été ren­due public par un rap­port de l’ONU en sep­tembre der­nier. Et ? Et rien. « Sécurité » !

Le Rojava pour­rait-il tenir mili­tai­re­ment, en cas de nou­vel assaut ?

La situa­tion est com­pli­quée. La Turquie tient 600 kilo­mètres des fron­tières de la Syrie : sa capa­ci­té de pro­jec­tion n’a jamais été aus­si éle­vée. Elle peut envoyer ses mer­ce­naires et ins­tal­ler des colons à sa guise. Militairement, l’Auto-Administration ne fait pas le poids, le rap­port de forces est tota­le­ment dis­pro­por­tion­né. On ne cesse de deman­der une zone d’exclusion aérienne ou, à défaut, des moyens de défense anti-aérien — ce qui chan­ge­rait tout, mais cela ne vient pas. Les livrai­sons d’armes de la coa­li­tion ne sont abso­lu­ment pas en mesure de ser­vir à pro­té­ger les popu­la­tions contre les drones, l’aviation et l’artillerie à longue por­tée de la Turquie. Mais la popu­la­tion résis­te­ra, comme toujours.


Photographie de ban­nière : Laurent Perpigna Iban


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☰ Lire notre ren­contre avec le com­man­de­ment des FDS : « Les popu­la­tions ne veulent pas de la Turquie, ni d’un retour du régime syrien », avril 2020
☰ Lire notre article « Vie et mort d’un espoir popu­laire : paroles de Syriennes », Léon Mazas, décembre 2019
☰ Lire notre tra­duc­tion « Hevrin Khalaf ou la nation démo­cra­tique », Azize Aslan, octobre 2019
☰ Lire notre article « Iran — Nous vou­lons des droits égaux ! », Shiva Mahbobi, juin 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Guillaume Perrier : « Erdoğan, un rêve de pré­si­dence omni­po­tente », juin 2018
☰ Lire notre ren­contre avec le Front démo­cra­tique de libé­ra­tion de la Palestine, mai 2018
☰ Lire notre article « L’émancipation kurde face aux pou­voirs syriens », Raphaël Lebrujah, mai 2018
☰ Lire notre tra­duc­tion « La démo­cra­tie radi­cale contre Daech », Dilar Dirik, mai 2017

  1. Rapport de du Conseil des droits de l’homme des Nations unies : « La com­mis­sion n’a trou­vé aucune preuve étayant les accu­sa­tions selon les­quelles les forces YPG ou FDS aient jamais ciblé les com­mu­nau­tés arabes sur des bases eth­niques. »
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Joëlle, dos cassé, coeur révolté (Rémi Larue) ▽ Une papeterie en sursis (Roméo Bondon) ▽ Rencontre avec Pınar Selek ▽ Que faire de la police ? (avec Ugo Bernalicis et Elsa Dorlin) ▽ L’argent ne tombe pas des oliviers (Rosa Moussaoui) ▽ “Si personne ne m’écoute, je n’ai plus rien à dire” ▽ À donner, volcan en éruption, pneus neufs (Marion Jdanoff) ▽ Partout la mer est libre (Maya Mihindou) ▽ Casamance : résister au sel et attendre la pluie (Camille Marie et Prosper Champion) ▽ Quand la littérature justifie la domination (Kaoutar Harchi) ▽ Ernest Cœurderoy : souvenirs d’un proscrit (Tristan Bonnier) En la línea del frente : sur la ligne de front (Laurent Perpigna Iban) ▽ Tout ce qui vit (Élie Marek et Élias Boisjean) ▽ Les foyers ont brûlé (Paul Fer) ▽ Feu bleu (Zéphir)

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