Étudier, c’est travailler — entretien avec les CUTE


Entretien inédit pour le site de Ballast

En France, les luttes se mul­ti­plient pour se défendre contre les assauts répé­tés qui frappent l’Université ; de l’autre côté de l’Atlantique, au Québec, la parole se fait plus offen­sive : elle construit un rap­port de force à même d’im­po­ser les inté­rêts des étu­diantes et des étu­diants. Dans le pro­lon­ge­ment du Wages for hou­se­work, ce mou­ve­ment fémi­niste des années 1970, les Comités uni­taires sur le tra­vail étu­diant (CUTE) espèrent bien faire recon­naître que les études sont un tra­vail et qu’elles méritent dès lors un « salaire et des condi­tions conve­nables ». Quatre de leurs membres1 nous éclairent sur les bases et les objec­tifs de leur lutte : de quoi ins­pi­rer celles et ceux qui étu­dient, ici et ailleurs.


Beaucoup de luttes étu­diantes récentes ont axé leur com­bat contre la mar­chan­di­sa­tion de l’é­du­ca­tion — notam­ment au Chili, au Royaume-Uni, en Afrique du Sud et au Québec. Vous met­tez l’ac­cent sur la (non) rému­né­ra­tion des stages : pourquoi ?

Le mou­ve­ment étu­diant qué­bé­cois a tra­di­tion­nel­le­ment mis en avant une pers­pec­tive en faveur d’un accès plus large, voire gra­tuit, aux études — ce qui a entraî­né des mobi­li­sa­tions contre les hausses des frais de sco­la­ri­té et contre la mar­chan­di­sa­tion de l’éducation. Cette reven­di­ca­tion a fait valoir un droit libé­ral à l’é­du­ca­tion, qui a his­to­ri­que­ment can­ton­né les étudiant·e·s dans une posi­tion de béné­fi­ciaires d’un ser­vice ou de citoyen·ne·s en appren­tis­sage. La lutte actuelle, orga­ni­sée par les Comités uni­taires sur le tra­vail étu­diant, pose plu­tôt les études comme un tra­vail à poli­ti­ser par la reven­di­ca­tion d’un salaire et du sta­tut de travailleur·euse. En plus de viser, elle aus­si, l’amélioration concrète des condi­tions maté­rielles des étudiant·e·s et de recon­naître leur prin­ci­pale acti­vi­té, cette orien­ta­tion sub­sti­tue une vision sociale des luttes étu­diantes à une pers­pec­tive cor­po­ra­tiste. Il s’a­git de recon­naître l’activité étu­diante pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un tra­vail de repro­duc­tion sociale qui (re)produit la mar­chan­dise essen­tielle au capi­ta­lisme, soit la force de tra­vail. En reven­di­quant un salaire pour le tra­vail étu­diant, nous vou­lons donc prendre de court l’école mar­chande et dépas­ser le dis­cours huma­niste contre sa marchandisation.

« Il s’a­git de recon­naître l’activité étu­diante pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un tra­vail de repro­duc­tion sociale. »

Cette lutte étu­diante per­met éga­le­ment d’envisager une sub­ver­sion des rap­ports hié­rar­chiques entre professeur·e·s et étudiant·e·s, et un plus grand contrôle sur nos condi­tions de tra­vail. Le choix de pri­vi­lé­gier la ques­tion de la rému­né­ra­tion des stages a été fait car ces der­niers repré­sentent la dimen­sion la plus mani­feste du tra­vail étu­diant. Le stage implique que les étudiant·e·s quittent les lieux de l’école pour aller tra­vailler dans un milieu qui béné­fi­cie gra­tui­te­ment de leur temps, de leur corps, de leurs savoirs, bref, de leur force de tra­vail. Bien qu’ils et elles soient évalué·e·s sur leur capa­ci­té à effec­tuer les tâches liées à leur futur emploi, une grande par­tie des sta­giaires demeurent non rémunéré·e·s et exclu·e·s de la Loi sur les normes du tra­vail qui pro­cure aux travailleur·euse·s un mini­mum de pro­tec­tions légales. Il importe de pré­ci­ser que cer­tains stages sont déjà rému­né­rés au Québec.

Comme ?

Des stages en ingé­nie­rie, en sou­dage-mon­tage et en infor­ma­tique. Alors que d’autres, comme en soins infir­miers, en tra­vail social et en édu­ca­tion, ne le sont pas. Un tel état de fait peut seule­ment s’expliquer par une cri­tique fémi­niste de la divi­sion gen­rée du tra­vail, laquelle hié­rar­chise le tra­vail en faveur de sa forme dite « mas­cu­line » et « pro­duc­tive », et ce, au détri­ment du tra­vail qui serait sup­po­sé­ment « fémi­nin » et « repro­duc­tif ». Il devient alors clair que les stages qui sont rému­né­rés le sont parce qu’ils sont effec­tués dans des domaines tra­di­tion­nel­le­ment et majo­ri­tai­re­ment mas­cu­lins, alors que ceux qui ne le sont pas sont dans des sec­teurs typi­que­ment fémi­nins. C’est dans ces pro­grammes de for­ma­tion que l’on retrouve éga­le­ment une plus grande pro­por­tion d’étudiant·e·s de pre­mière géné­ra­tion aux études post-secon­daires, de per­sonnes immi­grantes dont les diplômes ne sont pas recon­nus et de parents étu­diants. Aujourd’hui, plus de deux tiers des emplois au Québec néces­sitent un diplôme d’é­tudes post-secon­daires. Il n’est pas pos­sible de par­ler d’ac­cès à l’é­du­ca­tion en termes de « choix », et les hauts taux d’en­det­te­ment par­mi les étudiant·e·s nous le confirment. Dans ce contexte, reven­di­quer la recon­nais­sance du tra­vail étu­diant par un salaire nous semble une meilleure stra­té­gie de lutte.

Cette dif­fé­ren­cia­tion gen­rée dans la rému­né­ra­tion des stages vous amène à faire un lien avec le tra­vail domes­tique. Quel est-il pré­ci­sé­ment ? 

Les stages sont réa­li­sés gra­tui­te­ment puisque, tout comme le tra­vail domes­tique, ils consistent en un tra­vail de repro­duc­tion sociale asso­cié au genre fémi­nin sur la base d’une fausse idée de nature, qui fait de la voca­tion, du dévoue­ment et de l’affection le propre des femmes. Le tra­vail domes­tique et les stages font par­tie d’un même conti­nuum d’exploitation du tra­vail gra­tuit, qui, de la mai­son à l’école, rime avec soins, entre­tien et repro­duc­tion des êtres humains et de la force de tra­vail. Comme les ména­gères, les sta­giaires sont isolé·e·s dans des milieux éloi­gnés les uns des autres, ce qui com­plique leur orga­ni­sa­tion poli­tique. Pour faire des lieux de (re)production sociale — comme l’école, le milieu de stage ou le ménage — des lieux de sub­ver­sion, la lutte doit sor­tir du « pri­vé » pour émer­ger dans la sphère « publique », dans la rue, dans un mou­ve­ment social. En ce sens, la stra­té­gie mise de l’avant par les CUTE était celle de la grève des stages afin de rendre visible le tra­vail effec­tué par les sta­giaires et exi­ger un salaire pour celui-ci. À l’instar du mou­ve­ment fémi­niste inter­na­tio­nal Wages for Housework, qui, dans les années 1970, reven­di­quait un salaire pour le tra­vail ména­ger, la lutte pour la recon­nais­sance du tra­vail étu­diant et la cam­pagne pour la rému­né­ra­tion des stages impliquent une concep­tion du salaire comme outil de sub­ver­sion des rap­ports sociaux. Conçu comme point de départ, et non comme fina­li­té, le salaire rend pos­sible la déna­tu­ra­li­sa­tion de l’association entre les femmes et le tra­vail repro­duc­tif. À long terme, cette rup­ture ouvre la voie à la remise en ques­tion des rôles socia­le­ment impo­sés aux femmes — la ména­gère, la sta­giaire, la mère, la proche aidante, etc. —, qui se réa­lise notam­ment par l’effritement de la situa­tion de dépen­dance et de pré­ca­ri­té qui carac­té­rise sou­vent l’exécution du tra­vail gratuit.

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Le salaire per­met éga­le­ment de reprendre au capi­tal une par­tie de la valeur du tra­vail gra­tuit sur lequel repose la repro­duc­tion sociale. Loin d’être indé­pen­dant des rap­ports sociaux capi­ta­listes, le tra­vail non sala­rié y est sou­mis tout autant, ce qui fait du salaire, dans ce contexte pré­cis, un moyen d’entamer une lutte contre la divi­sion gen­rée du tra­vail. La recon­nais­sance des études et des stages en tant que tra­vail repro­duc­tif ouvre aus­si de nou­velles pers­pec­tives de grèves étu­diantes offen­sives et fémi­nistes. Le mou­ve­ment de débrayage de la der­nière année était dif­fé­rent par rap­port aux mobi­li­sa­tions étu­diantes habituelles…

En quoi ?

Il ne répon­dait pas à une « attaque » de la part du gou­ver­ne­ment, comme dans le cas d’une hausse des frais de sco­la­ri­té. Il se vou­lait offen­sif, en exi­geant de l’État l’obtention d’un gain maté­riel. Et c’est envi­ron 17 000 étudiant·e·s inscrit·e·s dans 16 pro­grammes de for­ma­tion de niveau pro­fes­sion­nel, col­lé­gial et uni­ver­si­taire, qui rece­vront l’an pro­chain une bourse dont le mon­tant varie entre 900 et 4 000 dol­lars grâce à cette grève étu­diante. Celle-ci avait d’ailleurs la par­ti­cu­la­ri­té de concer­ner les stages, autre­fois exclus des man­dats de débrayage — ce qui a ampli­fié son impact éco­no­mique en pri­vant de main‑d’œuvre gra­tuite plu­sieurs milieux des sec­teurs de la san­té, de l’éducation et des ser­vices sociaux. L’organisation d’une grève dans ces sec­teurs majo­ri­tai­re­ment et tra­di­tion­nel­le­ment fémi­nins, qui, bien qu’essentiels, res­tent déva­lo­ri­sés ou non recon­nus, n’est pas sans rap­pe­ler les grèves des femmes qui se sont mul­ti­pliées un peu par­tout dans le monde au cours des der­nières années.

L’idée qu’il fau­drait être recon­nais­sant d’ob­te­nir un stage reste ancrée dans les men­ta­li­tés. Comment en sortir ?

« Le stage est d’abord et avant tout un tra­vail. Sa non-rému­né­ra­tion n’en fait pas une acti­vi­té hors des rap­ports d’exploitation. »

Cette idée voile la nature du stage, qui est d’abord et avant tout un tra­vail. Sa non-rému­né­ra­tion n’en fait pas une acti­vi­té hors des rap­ports d’exploitation. Chaque domaine a sa jus­ti­fi­ca­tion propre pour évi­ter de rému­né­rer le tra­vail des sta­giaires. Dans cer­tains cas, on parle de valo­ri­ser la créa­tion de réseaux pro­fes­sion­nels ou de l’op­por­tu­ni­té de tra­vailler dans un domaine de pointe aux côtés des plus grands de l’in­dus­trie. Dans d’autres, c’est la culture du dévoue­ment, de la voca­tion, de l’a­mour des autres, qui jus­ti­fie par exemple que les appren­ties édu­ca­trices, ensei­gnantes ou infir­mières « acceptent » de tra­vailler sans être payées pour obte­nir leur diplôme. Ce n’est pour­tant pas la soif d’op­por­tu­ni­té ou d’ex­pé­rience excep­tion­nelle qui a fait explo­ser le nombre de stages non payés et leur durée au cours des der­nières années. Particulièrement depuis la crise éco­no­mique de 2007–2008, ils se mul­ti­plient et se pro­longent par­tout à tra­vers le monde, dans le sillage d’un accrois­se­ment glo­bal du tra­vail gra­tuit. Les sta­giaires non rémunéré·e·s repré­sentent du cheap labor, dont le tra­vail gra­tuit vient pal­lier une par­tie du dés­in­ves­tis­se­ment de l’État dans les ser­vices publics et com­mu­nau­taires. Par exemple, depuis 2015, en tra­vail social à l’Université du Québec à Montréal, les heures de stages requises pour com­plé­ter la for­ma­tion sont pas­sées de 580 à 700. En ensei­gne­ment, en rai­son d’une impor­tante pénu­rie de main d’œuvre, de nombreux·ses étudiant·e·s obtiennent des contrats de sup­pléance rému­né­rés avant d’avoir enta­mé leur pre­mier stage qui, lui, ne pour­ra être rému­né­ré à défaut de quoi il ne sera pas recon­nu par l’université. C’est donc les entre­prises, mais aus­si l’État-employeur, qui financent les ser­vices sociaux, les hôpi­taux, les écoles, qui pro­fitent de cette culture du dévoue­ment et du don de soi. Si le stage est une « oppor­tu­ni­té » pour les étudiant·e·s de mettre en pra­tique les connais­sances acquises en classe, il sert aus­si à habi­tuer les sta­giaires à de mau­vaises condi­tions de tra­vail, en vue des heures sup­plé­men­taires et de la sur­charge de tra­vail dans ces domaines.

Sous cou­vert de gra­ti­tude, on invi­si­bi­lise les mul­tiples rap­ports sociaux qui se croisent à l’intersection du stage — qui est davan­tage une obli­ga­tion qu’un pri­vi­lège pour les per­sonnes immi­grantes devant refaire leur sco­la­ri­té parce que leurs diplômes ne sont pas recon­nus au Canada, pour les per­sonnes mar­gi­na­li­sées pas­sant obli­ga­toi­re­ment par des stages d’« inser­tion » sociale, pour les per­sonnes LGBTQIA+ contraintes au straight/cis pas­sing pour s’intégrer à leur milieu de stage, pour les parents étu­diants ne pou­vant tout sim­ple­ment pas se per­mettre de conju­guer les études et le stage avec le tra­vail rému­né­ré ou la vie fami­liale, pour les per­sonnes raci­sées ciblées par la dis­cri­mi­na­tion et le har­cè­le­ment racistes dans leurs milieux… Et nous en pas­sons. Loin d’être une faveur, le stage agit donc comme un filtre social au sein de l’institution d’enseignement, qui remet les indi­vi­dus à leur place : cette place au sein des hié­rar­chies sociales qu’on leur a assi­gnée selon des rap­ports sociaux de genre, de classe, de race, etc.

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D’où la pro­po­si­tion de salaire étu­diant que vous défen­dez, bien dif­fé­rente de la logique d’une bourse…

Tout à fait. La bourse vise à com­pen­ser l’étudiant·e pour les frais encou­rus par son acti­vi­té étu­diante ou à le ou la dédom­ma­ger pour le temps qu’il ou elle ne peut pas tra­vailler, alors que le salaire per­met de recon­naître l’ensemble du tra­vail effec­tué à l’école et en stage. La com­pen­sa­tion ne per­met pas non plus de sor­tir de la logique de client·e ou de béné­fi­ciaire d’un ser­vice et prive ain­si les étudiant·e·s de pou­voir s’organiser comme travailleur·euse·s. Au Québec, les bourses récem­ment obte­nues pour les inter­nats en psy­cho­lo­gie et le der­nier stage en édu­ca­tion, à la suite de mou­ve­ments de débrayage, ont d’ailleurs illus­tré les impor­tantes limites à la com­pen­sa­tion. Le même mon­tant était accor­dé indé­pen­dam­ment du nombre d’heures de stage ; le trans­fert d’argent était condi­tion­nel à la réus­site du stage ; un nombre limi­té d’étudiant·e·s ont eu accès à ces bourses puisqu’un mon­tant insuf­fi­sant avait été bud­gé­té par l’État. Pour l’ins­tant, nous ne connais­sons pas les moda­li­tés d’ap­pli­ca­tion des bourses obte­nues pour l’au­tomne pro­chain. Nous savons par contre qu’elles font figure de « salaire sans les droits », ne don­nant pas accès aux pro­tec­tions légales et sociales géné­ra­le­ment réser­vées aux travailleur·euse·s en cas d’accident de tra­vail, de gros­sesse, de licen­cie­ment ou de har­cè­le­ment au tra­vail. Un rap­port com­man­dé en 2016 par le minis­tère de l’Éducation supé­rieure durant la grève des internes en psy­cho­lo­gie pri­vi­lé­giait l’oc­troi d’une bourse plu­tôt qu’un salaire afin d’é­vi­ter le risque de syn­di­ca­li­sa­tion. Il faut enfin men­tion­ner que rien n’assure aux sta­giaires à venir la dis­po­ni­bi­li­té des mon­tants quand vien­dra leur tour : les internes en psy­cho­lo­gie, par exemple, doivent retour­ner à la table de négo­cia­tion tous les trois ans ; les bourses ver­sées pour les étudiant·e·s en édu­ca­tion, quant à elles, peuvent faire l’objet de révi­sion à tout moment. Pour nous, la reven­di­ca­tion d’un salaire est éga­le­ment un moyen de rendre visibles et de poli­ti­ser les rap­ports de pou­voir et d’exploitation ayant cours au sein de l’institution uni­ver­si­taire et de nos milieux de stage. Comme le sou­li­gnaient les mili­tantes Nicole Cox et Silvia Federici, « le salaire n’est pas seule­ment un peu d’argent, mais l’expression fon­da­men­tale du rap­port de force entre le capi­tal et la classe ouvrière2 ».

Dans la Charte de Grenoble de 1946, l’é­tu­diant est défi­ni comme « un jeune tra­vailleur intel­lec­tuel », ini­tiant le pro­jet de salaire étu­diant actuel­le­ment défen­du en Belgique (Union Syndicale Étudiante), en Suisse (SUD étu­diant-e‑s et pré­caires) et en France (Solidaires étudiant·e·s). Quelles sont vos lignes de lutte com­mune avec ces mouvements ?

« La reven­di­ca­tion d’un salaire est un moyen de rendre visibles et de poli­ti­ser les rap­ports de pou­voir et d’exploitation ayant cours au sein de l’institution uni­ver­si­taire et de nos milieux de stage. »

Nous avons eu l’oc­ca­sion de les ren­con­trer lors du pas­sage de deux mili­tantes des CUTE en Europe l’automne der­nier. Cela a don­né lieu à une pre­mière col­la­bo­ra­tion : l’ap­pel à se joindre à la grève des femmes cosi­gné par les trois groupes euro­péens et plu­sieurs CUTE. En échan­geant avec eux, nous avons consta­té cer­taines dis­tinc­tions entre nos dis­cours, à com­men­cer par l’his­to­rique de la reven­di­ca­tion du salaire étu­diant comme tel. Bien que l’ar­ri­vée de la reven­di­ca­tion du salaire étu­diant au Québec ait été ins­pi­rée par son adop­tion au sein de la Charte de Grenoble en France, force est de consta­ter que bien peu de militant·e·s por­taient cette reven­di­ca­tion his­to­rique avant la mise sur pied des CUTE en 2016. Les asso­cia­tions natio­nales étu­diantes l’a­vaient plu­tôt délais­sée après les années 1970, et ce, bien que cer­tains dis­cours en étaient tou­jours tein­tés, notam­ment en se récla­mant d’un « syn­di­ca­lisme étu­diant de com­bat ». En Europe, les syn­di­cats regrou­pés au sein du Réseau euro­péen des syn­di­cats alter­na­tifs et de base (RESAB) semblent plu­tôt avoir main­te­nu cette reven­di­ca­tion au fil du temps, pro­ba­ble­ment en rai­son de la gra­tui­té dans de nom­breux éta­blis­se­ments uni­ver­si­taires, qui n’a jamais été obte­nue au Québec. En s’ins­pi­rant des mili­tantes de Wages for Housework, puis des mili­tants étu­diants de Wages for Students qui reven­di­quaient aux États-Unis et au Canada un salaire étu­diant au cours des années 1970, l’a­na­lyse des CUTE ins­crit l’ac­ti­vi­té étu­diante dans le tra­vail de repro­duc­tion au sein de la socié­té capi­ta­liste. Cette pro­po­si­tion est assez dif­fé­rente de celle défen­due par l’Union natio­nale des étu­diants fran­çais (UNEF) qui s’inspire direc­te­ment de la Charte de Grenoble, telle que l’a réac­tua­li­sée Aurélien Casta en s’ins­pi­rant des tra­vaux de Bernard Friot sur le salaire à vie. Dans ce cas, on consi­dère avant tout les étudiant·e·s comme des travailleur·euse·s en for­ma­tion, et c’est pour cette rai­son qu’ils et elles méritent un salaire. Cette ana­lyse syn­di­cale est fon­dée sur un mar­xisme plus tra­di­tion­nel, qui ne découle pas néces­sai­re­ment d’une stra­té­gie vers la recon­nais­sance et la rému­né­ra­tion du tra­vail de repro­duc­tion (Aurélien Casta, socio­logue, a d’ailleurs pro­po­sé une com­pa­rai­son entre les deux mou­ve­ments pour le salaire étu­diant).

Cela dit, des deux côtés de l’o­céan, nous obser­vons bien les limites des dis­cours libé­raux et huma­nistes qui défendent un idéal d’une uni­ver­si­té libre et éman­ci­pa­trice et qui s’at­taquent peu à ses fonc­tions de repro­duc­tion des classes sociales et d’ex­ploi­ta­tion de la force de tra­vail. En Belgique, les mili­tantes de l’Union syn­di­cale étu­diante (USE) ont lan­cé en avril der­nier une cam­pagne pour la rému­né­ra­tion des stages, consta­tant que cette situa­tion pre­nait de l’ampleur chez elles aus­si. En Suisse romande, le syn­di­cat SUD étudiant·e·s et pré­caires a éga­le­ment ana­ly­sé la réa­li­té de l’aug­men­ta­tion des stages non rému­né­rés comme une réa­li­té qui touche davan­tage de femmes et comme une « véri­table usine de wor­king poor ». En France, les militant·e·s les plus vaillant·e·s demeurent cri­tiques de la mesure com­pen­sa­toire pour les stages de plus de deux mois obte­nue il y a quelques années, voyant bien tous les contour­ne­ments des employeurs pour évi­ter de débour­ser le moindre sou (stages de deux mois moins un jour, chan­ge­ment du nom de l’employeur en cours de stage, etc.). Le Collectif Interfac Autonome défend notam­ment dans son mani­feste que « Notre temps dit d’étude n’est pas sépa­ré de notre temps de tra­vail. L’université est une machine à pré­ca­ri­té comme une autre ». Ces prises de posi­tions sont ins­pi­rantes, puis­qu’elles per­mettent de prendre conscience que nous ne sommes pas seul·e·s en lutte.

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Au sein des échanges avec les autres syn­di­cats étu­diants qué­bé­cois, dont il a beau­coup été ques­tion lors de la mobi­li­sa­tion de 2012, vous récla­mez que les luttes soient mieux ados­sées aux pro­blé­ma­tiques fémi­nistes. Quels étaient, pour vous, leurs points d’a­veu­gle­ment ou de silenciation ?

Avant la grève de 2012, plu­sieurs étu­diantes fémi­nistes ont dénon­cé les pro­ces­sus par les­quels les femmes, et les reven­di­ca­tions fémi­nistes, étaient exclues du pro­ces­sus de construc­tion de la grève. Au sein de la Fédération étu­diante col­lé­giale du Québec (FECQ) et de la Fédération étu­diante uni­ver­si­taire du Québec (FEUQ), les ques­tions fémi­nistes étaient à peu près invi­sibles. En congrès, des mili­tants défen­daient ardem­ment la non-fémi­ni­sa­tion des textes avec des pré­textes « éco­los » : des éco­no­mie de papier ! C’est tout dire ! Au sein de l’Association pour une soli­da­ri­té syn­di­cale étu­diante (ASSÉ), autour de laquelle la gauche étu­diante était regrou­pée, les reven­di­ca­tions fémi­nistes demeu­raient péri­phé­riques à la reven­di­ca­tion prin­ci­pale, celle de la gra­tui­té sco­laire. On deman­dait ain­si aux mili­tantes de cir­cons­crire les enjeux fémi­nistes dans un seul article au sein d’un jour­nal entier pour le droit à l’é­du­ca­tion, ou dans l’unique ate­lier sur les vio­lences sexuelles dans un camp de for­ma­tion mili­tante se dérou­lant sur deux jours. L’analyse fémi­niste pei­nait à être inté­grée plei­ne­ment au dis­cours, mais éga­le­ment aux pra­tiques : les mili­tantes étaient sou­vent assi­gnées aux tâches de repro­duc­tion du mou­ve­ment (prise de notes, orga­ni­sa­tion d’ins­tances, etc.). Leur par­ti­ci­pa­tion à la grève ne leur a four­ni ni le même type de connais­sances pra­tiques, ni la même recon­nais­sance — que ce soit au sein des milieux mili­tants, dans la sphère média­tique ou sur le mar­ché du tra­vail (monde syn­di­cal, uni­ver­si­taire, etc.).

« Le mou­ve­ment étu­diant a his­to­ri­que­ment pris le par­ti d’une élite intel­lec­tuelle à laquelle peu de femmes ont accès. »

C’est éga­le­ment dans l’ar­gu­men­taire uti­li­sé durant la construc­tion des mobi­li­sa­tions étu­diantes pas­sées que nous trou­vons les failles d’une recon­nais­sance du tra­vail des femmes et des fémi­nistes. En effet, les militant·e·s étudiant·e·s, ain­si que les profs de gauche, ont tra­di­tion­nel­le­ment défen­du un idéal de l’u­ni­ver­si­té « hors du monde mar­chand », inves­ti idéo­lo­gi­que­ment comme un lieu qu’il fau­drait pré­ser­ver de la néo­li­bé­ra­li­sa­tion du monde. Or, comme le sou­li­gnait la mili­tante fémi­niste Morgane Merteuil dans le der­nière édi­tion du CUTE maga­zine, « il est au mieux naïf de pen­ser que l’université, l’entreprise ou les ins­ti­tu­tions, pour­raient aujourd’hui consti­tuer de véri­tables zones de gra­tui­té non déter­mi­nées par leur situa­tion dans une socié­té néo­li­bé­rale, et que c’est la rému­né­ra­tion d’activités jusqu’ici effec­tuées gra­tui­te­ment qui ouvri­rait la porte à la mar­chan­di­sa­tion de ces sec­teurs et à l’aliénation de celles et ceux qui y tra­vaillent ». Cet échec des mou­ve­ments étu­diants à prendre en compte les réelles dyna­miques de pou­voir qui ont cours au sein de l’université s’illustre par leur repli dans cer­tains pro­grammes clas­siques (his­toire, socio­lo­gie, etc.) qui sont éloi­gnés des sta­giaires non rémunéré·e·s, des pro­grammes où l’on retrouve les étudiant·e·s les plus pré­caires et de celles et ceux qui étu­dient en vue d’obtenir un emploi.

En ce sens, le mou­ve­ment étu­diant a his­to­ri­que­ment pris le par­ti d’une élite intel­lec­tuelle à laquelle peu de femmes ont accès, bien sou­vent au prix de leur inté­gri­té phy­sique ou de l’exclusion de celles pour qui les études sont loin d’être éman­ci­pa­trices, empê­trées qu’elles sont dans les dettes, le sexisme et le racisme ins­ti­tu­tion­nel, la mul­ti­pli­ca­tion des emplois pré­caires ain­si que l’épuisement phy­sique et psy­cho­lo­gique. Cette exclu­sion pre­nait dif­fé­rentes formes. Pour don­ner un exemple : pour s’as­su­rer d’ob­te­nir des votes de grève vic­to­rieux, on excluait les pro­grammes tech­niques et pro­fes­sion­na­li­sant des pro­po­si­tions de grève, ain­si que les stages qui y sont asso­ciés, se débar­ras­sant de celles et ceux qui ne man­que­raient pas de se pré­sen­ter en bloc à leur assem­blée géné­rale pour s’opposer à la grève. C’est donc avec un point de départ com­plè­te­ment dif­fé­rent que la cam­pagne pour la recon­nais­sance du tra­vail étu­diant s’est construite, en l’ins­cri­vant d’emblée dans les luttes fémi­nistes. Pour plu­sieurs mili­tantes, c’é­tait d’ailleurs la condi­tion inalié­nable pour s’organiser une fois de plus en milieu étu­diant ; il était impos­sible d’envisager revivre les vio­lences et les humi­lia­tions subies dans les grèves pas­sées. Avec cette cam­pagne, il n’était pas ques­tion d’attendre les mots d’ordres des hommes ou de se ral­lier à leurs reven­di­ca­tions. Nous rêvions d’une grève étu­diante, por­tée par des femmes, où les reven­di­ca­tions fémi­nistes feraient office de cri de ral­lie­ment. Bien sûr, il y a eu des oppo­si­tions mais, ça, c’est une autre histoire !

(DR)

Vous lut­tez éga­le­ment contre les effets de la hié­rar­chie uni­ver­si­taire, ain­si que contre les vio­lences sexistes et sexuelles que subissent les étu­diantes. Quels constats faites-vous des vio­lences spé­ci­fiques aux femmes à l’u­ni­ver­si­té et dans les lieux de stage ?

Nos expé­riences en stage et celles de nos col­lègues nous montrent bien que le har­cè­le­ment sexuel, l’annulation du stage pour gros­sesse et autres motifs dis­cri­mi­na­toires sont mon­naie cou­rante. Depuis quelques années déjà, un mou­ve­ment des dénon­cia­tions des agres­sions sexuelles a expo­sé les vio­lences sexistes et sexuelles à l’intérieur des murs de l’université, tout comme à l’extérieur, dans les lieux de stage. Au len­de­main de la grève de 2012, de nom­breuses dénon­cia­tions d’a­gres­sions sexuelles et de com­por­te­ments machos de la part de « super-mili­tants » ont été faites, confir­mant la place trop impor­tante qu’on leur avait accor­dée à ce jour. Nous avons consta­té com­bien les méca­nismes ins­ti­tu­tion­nels, comi­tés et cam­pagnes de sen­si­bi­li­sa­tion sur les agres­sions et le har­cè­le­ment sexuel sont inca­pables de résoudre ce type de vio­lence qui nous affecte, les étu­diantes, de manière dis­pro­por­tion­née. Évidemment, aucun milieu de tra­vail n’est à l’a­bri des agres­sions sexuelles, mais le sta­tut pré­caire des étudiant·e·s et des sta­giaires, de par leur absence de pro­tec­tion, ren­force cette culture du silence qui règne dans les ins­ti­tu­tions sco­laires. La posi­tion d’au­to­ri­té des professeur·e·s vis-à-vis des étudiant·e·s dépasse lar­ge­ment l’en­ceinte de la classe, alors que les premier·ère·s ont le pou­voir d’é­va­luer les cours et les stages, de recom­man­der ou non les étudiant·e·s pour des bourses ou pour un contrat de tra­vail. En stage, les étudiant·e·s sont bien sou­vent isolé·e·s dans un milieu nou­veau et pour une durée tem­po­raire — des condi­tions qui les placent dans une situa­tion de grande vulnérabilité.

« Aucun milieu de tra­vail n’est à l’abri des agres­sions sexuelles, mais le sta­tut pré­caire des étudiant·e·s et des sta­giaires, de par leur absence de pro­tec­tion, ren­force cette culture du silence. »

Cette posi­tion de vul­né­ra­bi­li­té des étudiant·e·s, et par­ti­cu­liè­re­ment celle des sta­giaires, est pro­pice à dif­fé­rentes formes de vio­lences, allant de l’ap­pro­pria­tion des idées ou du tra­vail des étudiant·e·s, aux vio­lences sexuelles, sexistes et racistes. Face au sta­tut des professeur·e·s et à leur pou­voir dis­cré­tion­naire sur nos par­cours au sein des ins­ti­tu­tions sco­laires, il est dif­fi­cile de s’organiser poli­ti­que­ment et col­lec­ti­ve­ment contre ces vio­lences sans par­tir de la construc­tion col­lec­tive de leviers pour nous défendre. Et lorsque le stage n’est pas rému­né­ré, il n’y a pra­ti­que­ment pas de recours face à une situa­tion d’agression ou de har­cè­le­ment. Puisque ces situa­tions ont cours à l’extérieur des murs des éta­blis­se­ments d’enseignement, les direc­tions et admi­nis­tra­tions ont ten­dance à s’en déres­pon­sa­bi­li­ser, alors que l’ab­sence de sta­tut des sta­giaires les empêche d’a­voir accès aux recours légaux. Lorsqu’il y a dénon­cia­tion, les sta­giaires en paient sou­vent le prix car cela signi­fie l’ar­rêt du stage, impli­quant sou­vent le retard d’une année avant la diplo­ma­tion, sans dédom­ma­ge­ment, ni aucune garan­tie que le pro­blème soit adres­sé dans le milieu afin d’é­vi­ter, par exemple, que la ou le prochain·e sta­giaire ait à vivre la même situa­tion. Alors que plu­sieurs fémi­nistes ins­ti­tu­tion­nelles sou­tiennent la mise en place de poli­tiques contre les vio­lences et le har­cè­le­ment, nous savons déjà que cette stra­té­gie sera insuf­fi­sante puis­qu’elle mène à des résul­tats sys­té­ma­ti­que­ment déce­vants. Et pour les étudiant·e·s qui ont vécu ces situa­tions, les pro­ces­sus ins­ti­tu­tion­nels et légaux, de même que les effets néga­tifs sur le par­cours aca­dé­mique, conti­nuent de décou­ra­ger la dénon­cia­tion. Évidemment, l’ob­ten­tion d’un salaire et d’un sta­tut de travailleur·euse n’est assu­ré­ment pas garant de la fin des vio­lences — elles existent encore dans tous les milieux de tra­vail et la dénon­cia­tion n’est pas néces­sai­re­ment plus aisée. Mais elle per­met­trait un levier sup­plé­men­taire pour s’or­ga­ni­ser et réduire notre pré­ca­ri­té, en plus de rendre visible les rap­ports entre professeur·e/étudiant·e.

Pensez-vous les alliances avec l’en­semble des tra­vailleuses — qu’elles soient sala­riées, à sta­tut pré­caire ou chômeuses ?

La reven­di­ca­tion d’un salaire pour les stages ou les études n’était pas une fin en soi, mais un point de départ pour s’attaquer à la déva­lo­ri­sa­tion du tra­vail des femmes. Avec la grève géné­rale des sta­giaires, nous vou­lions contri­buer au volet étu­diant de la lutte pour la recon­nais­sance du tra­vail de repro­duc­tion, notam­ment celui des ména­gères, des parents, des tra­vailleuses du sexe et des travailleur·euse·s migrant·e·s. Des actions com­munes et des prises de paroles publiques avec des orga­ni­sa­tions de tra­vailleuses du sexe et de tra­vailleuses migrantes, de même qu’avec des infir­mières ont eu lieu dans la der­nière année. Arrivant ou retour­nant toutes sur le mar­ché du tra­vail, nous comp­tons bien pour­suivre l’organisation auto­nome avec nos col­lègues et élar­gir nos ana­lyses et nos pratiques.


  1. Amélie Poirier, Annabelle Berthiaume, Éloi Halloran et Sandrine Boisjoli.
  2. Voir « Counter-Planning from the kit­chen », Nicole Cox et Silvia Federici.

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