Notre dixième numéro sort le 2 décembre en librairie.
 

Entre l’Iran et l’Irak : les kolbars ne plient pas


Texte inédit pour le site de Ballast

Décembre 2019. Tandis que le pou­voir théo­cra­tique ira­nien conti­nue de répri­mer, des plus vio­lem­ment, la mobi­li­sa­tion ini­tiée le mois der­nier contre la vie chère et le régime tout entier, un ado­les­cent vient d’être retrou­vé mort, ense­ve­li sous la neige. Farhad, 14 ans, kol­bar. Kolbar ? C’est le nom don­né à celles et ceux qui fran­chissent illé­ga­le­ment les fron­tières régio­nales afin de trans­por­ter des mar­chan­dises pour sur­vivre. L’essentiel d’entre les kol­bars vivent au Rojhelat, le Kurdistan ira­nien. Si la plu­part sont des hommes, on compte quelques femmes, sans autres sources de reve­nus. Une acti­vi­té dan­ge­reuse et tout sauf mar­gi­nale : s’y livre jusqu’à une cen­taine de mil­liers de per­sonnes. Un repor­tage réa­li­sé cette année à la faveur de deux séjours. ☰ Par Loez et Hataw


Les 8 à 10 mil­lions de Kurdes qui peuplent le Rojhelat1 ont la vie dif­fi­cile. En plus de répri­mer bru­ta­le­ment toute contes­ta­tion poli­tique et toute reven­di­ca­tion liée à l’identité kurde, le régime ira­nien bride déli­bé­ré­ment le déve­lop­pe­ment éco­no­mique de la région, en la pri­vant, par exemple, d’industries2. Le chô­mage y est endé­mique : s’il est très dif­fi­cile d’avoir accès à des don­nées chif­frées, les acti­vistes inter­ro­gés avancent un taux situé entre 50 et 60 %. Des chiffres qui font sens au regard d’autres don­nées, offi­cielles cette fois : les habi­tants du Rojhelat, qui repré­sentent entre 10 et 13 % de la popu­la­tion ira­nienne, ne contri­buent qu’à envi­ron 5 % du PIB.

« En plus de répri­mer bru­ta­le­ment toute reven­di­ca­tion liée à l’identité kurde, le régime ira­nien bride déli­bé­ré­ment le déve­lop­pe­ment éco­no­mique de la région. »

La fron­tière mon­ta­gneuse qui sépare le Kurdistan entre l’Irak et l’Iran donne lieu à dif­fé­rents types de cir­cu­la­tions, qu’elles soient fami­liales, poli­tiques ou éco­no­miques. Les échanges trans­fron­ta­liers de mar­chan­dises consti­tuent la seule alter­na­tive éco­no­mique pour une grande par­tie de la popu­la­tion du Rojhelat. Cette acti­vi­té porte le nom de l’effort : les kol­bars — kol, le dos, et bar, la mar­chan­dise — tra­versent les mon­tagnes et che­minent à leurs risques et périls entre les fron­tières ira­niennes et ira­kiennes, char­riant à dos d’homme ou de mule toutes sortes de biens. Des couches pour bébé aux appa­reils élec­tro­mé­na­gers en pas­sant par le thé, les vête­ments, cou­ver­tures, pneus de voi­ture… Mais éga­le­ment des pro­duits inter­dits en Iran : antennes para­bo­liques, alcool, ciga­rettes. En sens inverse, l’essence, fort bon mar­ché en Iran (jusqu’à la crise de novembre 2019), est ame­née en Irak pour être ven­due en contrebande.

Une marge kurde maintenue dans la précarité

Le sous-déve­lop­pe­ment éco­no­mique des régions kurdes d’Iran a occa­sion­né un fort exode rural, lequel vidé les vil­lages de leurs jeunes, par­tis tra­vailler dans les régions indus­tria­li­sées, sou­vent perses. « Le nombre de Kurdes qui tra­vaillent comme ouvriers dans les autres régions du pays est beau­coup plus éle­vé que le nombre de Kurdes kol­bars. Les gens qui tra­vaillent comme kol­bar ne pou­vaient pas trou­ver d’emploi dans les autres régions du pays ou ne pou­vaient pas émi­grer à cause de la situa­tion de leurs familles », nous explique Cemîl3, un mili­tant éco­lo­giste du nord du pays. Comme une grande par­tie des hommes de la région, lui et son père ont exer­cé cette acti­vi­té. « Quand je pense aux kol­bars, la pre­mière chose qui me vient à l’esprit, c’est le cha­grin. La colère envers la situa­tion éco­no­mique et poli­tique actuelle du pays qui nous oblige à faire ce tra­vail. Les kol­bars sont appa­rus après la Révolution ira­nienne de 1979. Les bois­sons alcoo­liques étant depuis inter­dites en Iran, ces pro­duits entraient dans le pays grâce à eux. C’était un com­merce très ren­table. »

(Loez)

La géo­gra­phie de la fron­tière, qui ser­pente entre les hauts monts de la chaîne du Zagros, la rend d’autant plus com­plexe à sur­veiller — faci­li­tant par là même le déve­lop­pe­ment de la contre­bande. La fin de la guerre du Golfe et la créa­tion d’une région auto­nome kurde en Irak à par­tir de 1991 ont mar­qué le début d’une inten­si­fi­ca­tion des échanges de mar­chan­dises. « Dans le pays, pour­suit Cemîl, la demande en mar­chan­dises étran­gères était impor­tante parce que les den­rées ira­niennes n’étaient pas de bonne qua­li­té. Ce mar­ché a com­men­cé à exis­ter à par­tir de 1991 mais il s’est beau­coup déve­lop­pé dans les années 1996–1997. À cette époque, c’était facile. Quand le gou­ver­ne­ment s’est vu confron­té à l’activité des kol­bars — le kol­ba­ri —, il a déci­dé de la res­treindre à des endroits pré­cis et de l’en­ca­drer. Il a don­né entre 17 000 et 20 000 cartes élec­tro­niques de kol­ba­ri aux habi­tants des vil­lages fron­ta­liers qui y rési­daient depuis au moins trois ans. Pour ce kol­ba­ri soi-disant offi­ciel, le tra­vail n’était pas constant, et ce n’était pas suf­fi­sant. Maintenant, le nombre de chô­meurs est assez impor­tant. C’est pour­quoi même si le kol­ba­ri ne rap­porte pas assez, beau­coup de gens le font. »

« Soudain, on entend cra­cho­ter une radio. Un garde-fron­tière sur­git sur la crête rocheuse, casque et tenue cou­leur sable, arme à la main. Trop tard. »

Hasan a une tren­taine d’années, une barbe four­nie et les épaules larges. Passionné de ciné­ma, il tra­vaille aujourd’hui dans un café cultu­rel d’une grande ville kurde. Il a été kol­bar. Situation éco­no­mique oblige, mais aus­si par curio­si­té. Il nous raconte : « J’ai com­men­cé parce que j’avais des dettes. La pres­sion finan­cière était dif­fi­cile. Des gens me disaient : Chaque nuit tu vas gagner 500 000 tou­mans4, tu n’es pas plus faible que d’autres. Je n’étais jamais mon­té sur un âne. Et puis j’ai déci­dé d’y aller. » Sous son épaisse mous­tache, le visage de Farouk, 34 ans, est vieilli avant l’heure. S’enfonçant dans la neige sur un sen­tier ver­gla­cé à flanc de mon­tagne, sous un ciel char­gé de nuages gris mena­çants, il vient avec ses mules cher­cher des mar­chan­dises à Tawela, en Irak. Leurs naseaux fument dans l’air froid. « Nous n’avons pas d’autre bou­lot, ce n’est pas par choix, on est for­cés. Je fais vivre cinq per­sonnes avec mon tra­vail. Si j’étais libre de choi­sir, j’aimerais avoir par exemple un maga­sin pour pou­voir res­ter proche de ma famille. Mais quand il n’y a pas de choix, tu es contraint, n’est-ce-pas ? »

Une activité structurée

Dans la région de Hewraman — côté ira­nien —, connue pour ses vil­lages en ter­rasse qui s’étalent sur les flancs des hautes mon­tagnes, les points de pas­sage des kol­bars sont autant de secrets de poli­chi­nelle. Si, le week-end, la mai­son de thé du mont Tahta accueille des dizaines de familles venues pas­ser un moment à la mon­tagne, en semaine, seuls quelques voya­geurs occa­sion­nels s’y arrêtent pour man­ger un kebab en admi­rant la vue. La cha­leur cogne sur la roche nue cou­leur de terre. Suspendus à leurs télé­phones, des hommes en tenue kurde tournent autour de la mai­son, enchaî­nant les verres de thé. L’un d’eux s’énerve. En ten­dant l’oreille, on com­prend qu’il s’agit d’une his­toire de mar­chan­dises blo­quées côté ira­kien. En face, un sen­tier se fau­file à tra­vers la mon­tagne. Une voi­ture s’arrête en pilant. Des hommes en sortent, à larges pan­ta­lons tra­di­tion­nels et cein­tures en toile nouées autour de la taille, bas­kets aux pied, de petits sacs en tis­su ou en plas­tique sur le dos. Ils se pré­ci­pitent sur le che­min au pas de course puis le dévalent, direc­tion l’Irak. Soudain, on entend cra­cho­ter une radio. Un garde-fron­tière sur­git sur la crête rocheuse, casque et tenue cou­leur sable, arme à la main. Trop tard. Les kol­bars sont déjà loin. Ils ne revien­dront qu’une fois la nuit tom­bée, char­gés de marchandises.

(Loez)

L’activité est soi­gneu­se­ment orga­ni­sée et hié­rar­chi­sée. Baran, qui connaît bien la région, a com­men­cé comme kol­bar afin d’aider un ami, par hasard en somme, avant de gra­vir les éche­lons. « Il y a dif­fé­rents niveaux. On a des kol­bars, des conduc­teurs de mules [ou « olar­dars », nda], des gar­diens, des chauf­feurs. Tous ces postes sont dan­ge­reux, ils jouent avec la mort. Et puis il y a aus­si des entre­pôts. Je suis pas­sé par tous les postes. Maintenant, je m’occupe d’organiser le trans­fert des mar­chan­dises. Elles sont ame­nées de l’autre côté jusqu’à la fron­tière et d’ici on envoie des kol­bars ou des mules. » Le tra­vail de kol­bar per­met tout juste de sur­vivre, nous assure quant à lui Hasan : « Le kol­bar, c’est la per­sonne qui gagne le moins d’argent alors qu’il a plus de dif­fi­cul­tés, de fatigue, de dan­ger. Pour gagner juste de quoi se nour­rir, il faut y aller tous les jours. En réa­li­té, kol­ba­ri, ce n’est pas gagner de l’argent. Aujourd’hui, 90 % de notre popu­la­tion est deve­nue kol­bar. Le kol­bar gagne 200 000 tou­mans [à peine plus de 4 euros, nda] à chaque voyage. Sur cet argent, 100 000 tou­mans sont dépen­sés en che­min, notam­ment pour ache­ter à man­ger ; 30 000 tou­mans sont dépen­sés pour arri­ver sur le lieu de tra­vail en voi­ture. »

« Parfois, la pluie et la neige empêchent la mon­tée. Certains font jusqu’à cinq fois l’aller-retour par jour ; d’autre trois, ou moins. »

Côté ira­kien, à Tawela, Sarmand orga­nise le char­ge­ment des mules à des­ti­na­tion de l’Iran non loin d’un petit entre­pôt — un cube de béton fer­mé par un rideau de fer. Si les condi­tions météo­ro­lo­giques le per­mettent, il affirme voir pas­ser plus de 2 000 per­sonnes chaque jour. Parfois, la pluie et la neige empêchent la mon­tée. Certains font jusqu’à cinq allers-retours par jour. Hasan, lui, se sou­vient : « Si tu regardes de Tahta, ils sont comme de petits insectes. Il y a par­fois plus de 1 000 per­sonnes sur le che­min, de tous les âges. Avec nous, il y avait un père avec ses deux gar­çons : il était lui-même kol­bar et ses fils olar­dars. L’année der­nière, la fron­tière était plus ou moins ouverte, on pou­vait voir jusqu’à 150 ani­maux en file. Il fal­lait avan­cer vite. » Baran assure que tout le monde connaît l’existence des kol­bars. Et que tout le monde, à dire vrai, est kol­bar à un moment ou un autre. « Ce matin, j’avais un kol­bar de 67 ans. Sa barbe était blanche. Il a fait deux voyages et vou­lait 400 000 tou­mans au lieu de 200 000. Parce qu’il n’y a pas de tra­vail, qu’il a des enfants et besoin d’argent pour se nour­rir. »

Jiyan approche de la soixan­taine. Elle habite avec ses filles dans un quar­tier d’une ville kurde du Rojhelat. Aux murs, les graf­fi­tis font état de l’opposition au régime. Elle a com­men­cé à faire kol­bar au milieu des années 1990 après avoir per­du son mari, un mili­tant du PDKI5 tué par les forces de sécu­ri­té. Elle est inquiète à l’idée de témoi­gner — par peur des repré­sailles. « J’ai tra­vaillé pen­dant six ans, confie-t-elle après un long moment d’hésitation. Parfois j’emmenais mes enfants avec moi pour que les agents aient pitié d’eux et nous per­mettent de pas­ser. Nous étions entre 10 et 15 femmes. Elles aus­si emme­naient leurs enfants avec elles. J’y allais trois fois par jour. J’étais vrai­ment obli­gée de faire le kol­ba­ri. J’ai beau­coup souf­fert. » Jiyan se remé­more un soir, en par­ti­cu­lier, lequel la vit chu­ter tan­dis qu’elle trans­por­tait sur son dos une impo­sante télé­vi­sion. Si d’autres kol­bars ne l’avaient pas rele­vée, elle aurait étouf­fé. « Au début, je pre­nais mes fils avec moi et je leur don­nais à cha­cun cinq kilos de thé sec. Ils avaient 11–12 ans. Que dois-je dire ? Tous mes sou­ve­nirs sont empreints de cha­grins et de misère. Je l’ai fait pour que mes enfants puissent vivre et qu’ils ne tendent pas la main devant les autres. »

(Loez)

Des profits capitalistes

Du fait du ren­for­ce­ment des sanc­tions des États-Unis par les fau­cons de l’administration Trump, ni le gou­ver­ne­ment ira­nien, ni les com­mer­çants (par­fois kurdes) qui s’enrichissent sur le dos des kol­bars n’ont inté­rêt à voir dis­pa­raître cette acti­vi­té. Elle consti­tue un élé­ment-clé des impor­ta­tions à des­ti­na­tion de la socié­té de consom­ma­tion, comme nous l’explique Cemîl : « Les taxes doua­nières que le gou­ver­ne­ment ira­nien impose sont très éle­vées. C’est plus éco­no­mique pour les hommes d’affaires comme pour les ache­teurs que les mar­chan­dises soient direc­te­ment impor­tées par les kol­bars. Un paquet de couches de la marque Prima coû­tait il y a trois ans 19 000 tomans. Quand les sanc­tions ont été réta­blies et que les fron­tières ont été fer­mées, le prix a grim­pé jusqu’à 60 000 tomans, voire 150 000 avec l’augmentation du taux du dol­lar. La qua­li­té des pro­duits pose éga­le­ment ques­tion : par exemple, la plu­part des couches fabri­quées en Iran ne sont pas de bonne qua­li­té. Certains bébés y sont aller­giques, c’est pour­quoi on ne les achète pas beau­coup. »

« C’est l’un des points cen­traux de l’activité des kol­bars. On y vient de tout l’Iran pour ache­ter dans son bazar, moderne, les mar­chan­dises qu’ils y ont rapportées. »

« C’est une chaîne », déclare pour sa part Baran. « Le busi­ness­man vient de Téhéran, Chiraz ou Isfahan : il achète sur Internet ses mar­chan­dises en grande quan­ti­té à Oman, en Chine, à Dubaï, n’importe où. Il les fait appor­ter à la fron­tière et on s’en occupe ; on les rap­porte jusqu’à Mariwan et, de là, ils les dis­tri­buent dans les grandes villes. Les capi­ta­listes, les riches, ce sont eux qui en tirent avan­tage et font des pro­fits. Et tous les kol­bars tra­vaillent pour ce sys­tème. » Un sys­tème qui écrase le kol­bar, allant jusqu’à le rendre finan­ciè­re­ment res­pon­sable des mar­chan­dises trans­por­tées, ain­si que nous le raconte Jiyan : « Il fal­lait qu’on donne autant d’argent que la valeur des mar­chan­dises qu’on por­tait. Si le gou­ver­ne­ment nous arrê­tait et qu’il pre­nait nos charges, on per­dait tout et le pro­prié­taire des pro­duits gar­dait notre argent pour lui. »

À deux heures de route au nord de Hewraman, la ville de Baneh, ses immeubles de béton et ses bâti­ments récents. C’est l’un des points cen­traux de l’activité des kol­bars. On y vient de tout l’Iran pour ache­ter dans son bazar, moderne, les mar­chan­dises qu’ils y ont rap­por­tées. Elles s’étalent dans les vitrines et sur les trot­toirs. La ville est riche : la pré­sence des hommes d’affaires qui orga­nisent le com­merce est mani­feste. On les voit cir­cu­ler à bord d’imposants 4x4 flam­bant neufs, les­quels contrastent avec les vieilles Peugeot ou Saipan du reste de la popu­la­tion. Zanyar est l’un d’entre d’eux. Après des études d’anglais, il a vécu plu­sieurs années en Chine afin de se créer un « réseau de contacts ». Aujourd’hui reve­nu au Rojhelat, il a mon­té une socié­té d’importation de pro­duits en pro­ve­nance de Chine. Sans état d’âme, il nous confie attendre d’accumuler assez d’argent pour pou­voir quit­ter l’Iran. Il estime ses reve­nus men­suels entre 3 000 et 4 000 dol­lars — une for­tune, quand le salaire de la plu­part des habi­tants est infé­rieur à 200 dol­lars. Il com­mande ses mar­chan­dises en Chine grâce à ses contacts locaux, les fait ache­mi­ner par bateau jusqu’aux ports du sud de l’Irak, puis par camion jusqu’à la région kurde auto­nome. Il embauche ensuite des kol­bars pour faire entrer sa car­gai­son en Iran. Sans ver­gogne, il assume ver­ser des pots-de-vin à des offi­ciers et à cer­tains fonc­tion­naires pour garan­tir le pas­sage de ses pro­duits. Les mon­tages finan­ciers par­fois com­plexes qui se jouent éga­le­ment avec l’Irak (d’où pro­viennent les dol­lars néces­saires aux tran­sac­tions) per­mettent d’échapper aux sanc­tions américaines.

(Loez)

Un état d’exception

Les périls liés au tra­jet sont nom­breux. À com­men­cer par les marches longues et pénibles dans le froid gla­cial l’hiver, dans la boue au prin­temps et en automne, sous un soleil de plomb en été. Apo a une cin­quan­taine d’années, il habite un vil­lage près de Baneh. Svelte dans son cos­tume tra­di­tion­nel, le regard vif der­rière ses lunettes rondes, il raconte : « Autrefois, il y avait encore plus de kol­bars. À cer­tains endroits, la route est très étroite, raide et dan­ge­reuse. On ne peut pas y pas­ser à plus d’une per­sonne. Parfois les kol­bars tom­baient les uns après les autres, se cas­saient la tête, la jambe ou la main. Certains sont main­te­nant han­di­ca­pés. Pendant les pluies de prin­temps, l’eau de la rivière arri­vait sou­vent jusqu’à la taille. Les kol­bars tra­ver­saient l’eau avec par­fois une charge de 100 kilos sur les épaules. »

« Des tours de guet se dressent sur les crêtes des mon­tagnes à inter­valles régu­liers ; des routes tra­cées au cor­deau per­mettent l’intervention rapide des gardes-frontière. »

Mais les risques ne sont pas seule­ment liés aux élé­ments natu­rels : la fron­tière et les ter­ri­toires qu’elle englobe sont for­te­ment mili­ta­ri­sés. Côté ira­nien, des tours de guet se dressent sur les crêtes des mon­tagnes à inter­valles régu­liers ; des routes tra­cées au cor­deau per­mettent l’intervention rapide des gardes-fron­tière. Hasan s’exclame : « Le régime de la République isla­mique a pri­vé la mon­tagne de ses arbres. Ils ont construit des tours qui leur per­mettent de voir jusqu’aux insectes. » Plusieurs kilo­mètres en amont, des check­points for­ti­fiés aux allures médié­vales contrôlent les routes qui y mènent. Les gardes-fron­tière ins­pectent les voi­tures à la recherche de mar­chan­dises ou d’activistes poli­tiques. Mais c’est un jeu de dupes : les puis­sants pick-ups trans­por­tant le char­ge­ment des kol­bars passent par des che­mins de terre à tra­vers la mon­tagne, contour­nant les contrôles. Une fois la route prin­ci­pale rejointe, les chauf­feurs foncent à tom­beau ouvert vers les grandes villes puis déchargent leurs car­gai­sons dans le quar­tier du bazar.

Le mou­ve­ment des kol­bars n’a bien sûr pas la même signi­fi­ca­tion selon que l’on se place de leur point de vue ou de celui de l’État ira­nien. De ce der­nier, et au regard du droit inter­na­tio­nal, le fran­chis­se­ment de la fron­tière est consi­dé­ré comme une migra­tion inter­na­tio­nale — dès lors sou­mis à une régu­la­tion comme à des lois. S’ils la tra­versent illé­ga­le­ment, les kol­bars s’exposent à des pour­suites. Une loi ira­nienne pré­voit même des sanc­tions en fonc­tion de la valeur des mar­chan­dises trans­por­tées : des peines allant de quelques mois jusqu’à cinq ans de pri­son. En réa­li­té, celles-ci sont rare­ment appli­quées. Chaque semaine, ou presque, des kol­bars tombent sous les balles des gardes-fron­tière. Ainsi, de mars à sep­tembre 2019, des acti­vistes de la pla­te­forme Kolbarnews6 ont recen­sé sur l’ensemble de la fron­tière du Rojhelat 37 kol­bars tués : 29 par balles, 2 suite à des chutes, 4 d’hypothermie et 2 dans un acci­dent de voi­ture. Parmi les 82 bles­sés, 76 l’ont été par balles, 2 à cause de mines.

(Loez)

Le porte-parole du gou­ver­ne­ment ira­nien, Saeed Montazer Elmahdi, décla­rait en 2016 que les infor­ma­tions fai­sant état de vio­lences à l’encontre de tra­vailleurs kurdes kol­bars n’étaient « que des men­songes ». Il a « condam­né » les médias étran­gers et décla­ré que les kol­bars « ont essayé d’affaiblir les fron­tières ira­niennes, de pro­mou­voir l’économie illé­gale et de mettre en dan­ger la sécu­ri­té ira­nienne en intro­dui­sant des armes et des drogues sur le ter­ri­toire ira­nien ». La ten­ta­tive gou­ver­ne­men­tale de régu­la­tion via les per­mis a sur­tout ren­du pos­sible la défi­ni­tion d’un seuil au-delà duquel les kol­bars sont consi­dé­rés comme hors-la-loi, jus­ti­fiant la répres­sion bru­tale dont ils sont l’objet. Cemîl explique : « Le gou­ver­ne­ment a don­né 17 000 cartes de tra­vail mais le nombre de kol­bars peut aller jusqu’à plus de 100 000. Ceux qui trans­portent les mar­chan­dises sans auto­ri­sa­tion sont des délin­quants qu’on peut tuer. Quand le gou­ver­ne­ment dit qu’il ne tue pas les kol­bars, il veut dire qu’il ne tue pas les kol­bars offi­ciels. » Aucun mili­taire n’est jamais inquié­té pour ces meurtres, comme nous le rap­pelle Apo : « Il y a un mois, il y a eu une petite dis­pute entre un pro­prié­taire de charges et un ser­gent. Le ser­gent lui a tiré dans la tête et l’a tué. Dans ces cas-là on n’arrête pas les sol­dats, on les trans­fère seule­ment d’une région à l’autre. »

« Cela per­met à l’État de com­battre la résis­tance kurde, civile ou mili­taire, jusque dans les esprits. Puis d’en faire un exemple pour le reste du pays. »

Quand ils ne se font pas tirer des­sus, les kol­bars subissent coups et humi­lia­tions. Apo en témoigne : « Les sol­dats et les ser­gents les battent avec des bâtons, ils leur donnent des coups de pieds, des coups de poing. » La fille de Jiyan accom­pa­gnait sa mère lorsqu’elle était enfant ; elle n’oubliera jamais le moment où un mili­taire a poin­té son arme sur elles et mena­cé de faire feu. « Parfois les sol­dats tiraient vers nous, reprend Jiyan. On sen­tait dans nos yeux la pous­sière des coups de feu. » En outre, les gardes-fron­tière mas­sacrent régu­liè­re­ment, par dizaines, les ani­maux qui trans­portent les mar­chan­dises, pri­vant ain­si leurs pro­prié­taires d’un pré­cieux appui. Les mines sont éga­le­ment un dan­ger per­ma­nent, invi­sible et mou­vant car les glis­se­ments de ter­rain sai­son­niers changent leur posi­tion. « Il y a des mines par­tout. Des kol­bars ont per­du leur jambe, leur main, leur bras. Sur toute la lon­gueur du tra­jet il n’y avait même pas 500 mètres de démi­nés », nous rap­porte Hassan. Un kol­bar a racon­té en sep­tembre 2019 au média Navanti avoir reçu une fac­ture lui deman­dant de rem­bour­ser la mine qui lui a arra­ché la jambe.

Face à cette répres­sion, les kol­bars n’ont aucun recours. Les tri­bu­naux ne traitent pas les rares plaintes dépo­sées par les familles des vic­times — quand elles ne sont pas reti­rées suite aux pres­sions de la police. La lutte contre la « contre­bande » four­nit au régime un pré­texte pour main­te­nir un état d’exception dans les régions kurdes. Les règles dans les zones fron­ta­lières, impli­cites et mobiles, sont fixées par les agents de l’État qui y exercent leur sou­ve­rai­ne­té ; eux seuls décident du seuil qui expose ou non à la répres­sion. Mais cette der­nière prend bien sou­vent une forme extra-judi­ciaire, de sorte que son auteur n’est expo­sé à aucune consé­quence juri­dique. Les fron­tières deviennent alors des zones de non-droit où les kol­bars peuvent être tués sans consé­quences pénales. Cela per­met à l’État de com­battre la résis­tance kurde, civile ou mili­taire, jusque dans les esprits. Puis d’en faire un exemple pour le reste du pays.

(Loez)

Pour les mili­taires, les kol­bars sont éga­le­ment une source impor­tante de pro­fits. Hasan enrage : « C’est comme si ces offi­ciers étaient les rois de la région. Ils fouillent entre­pôt par entre­pôt en disant que c’est un ordre du Guide suprême. Mais ils mentent. S’ils trouvent de l’essence, ils la prennent et la vendent eux-mêmes. D’autres ferment les yeux sur le pas­sage en échange de pots-de-vin. » Il arrive que la concur­rence par­mi les patrons les pousse à s’entre-dénon­cer aux auto­ri­tés, espé­rant ain­si accroître leur pro­fit. Mais ce sont les kol­bars qui en paient les consé­quences. Hasan se fait caté­go­rique : « Il y a des pro­prié­taires de mar­chan­dises qui dévoilent aux sol­dats les che­mins pour nuire à d’autres patrons. J’ai vu par exemple dans une fête reli­gieuse un patron invi­ter des gra­dés de l’armée. C’est une région sans loi. Même les kol­bars ne peuvent pas prendre soin les uns des autres. L’humanité est écra­sée, ici. »

Un symbole de résistance ?

« Sur le mont Tahta, un kol­bar dévale une pente raide. Les cailloux roulent sous ses chaussures. »

Le gou­ver­ne­ment joue sur l’image des kol­bars et sa trans­mis­sion dans l’imaginaire col­lec­tif pour ten­ter de chan­ger les repré­sen­ta­tions des Kurdes dans les mon­tagnes. « Aux yeux du peuple, le kol­bar est le sym­bole de la misère », nous dit Cemîl. Puis cite une inter­view du jour­na­liste Hassan Ghazi menée par l’é­cri­vain Mansour Teifouri : « Autrefois, les pesh­mer­gas et les guer­riers kurdes par­cou­raient ces mon­tagnes pour dire qu’ils n’avaient pas échoué et qu’ils ne pliaient pas devant le gou­ver­ne­ment ira­nien. Maintenant, c’est sur ces mêmes mon­tages que les kol­bars se plient pour empor­ter les mar­chan­dises et pour gagner un peu de pain. » D’après Cemîl, les kol­bars peuvent ain­si être consi­dé­rés comme un sym­bole de l’échec des Kurdes. Mais, en dépit de tous ses efforts, l’État ira­nien n’est pas par­ve­nu à bri­ser leur esprit de résis­tance. À rebours de Cemîl, Baran estime que « le kol­bar est deve­nu un sym­bole, comme Marianne en France. Un sym­bole de résis­tance. Avant on par­lait de la Palestine, main­te­nant on parle des kol­bars. Chaque per­sonne qui les voit a mal au cœur ». À leurs yeux, la fron­tière n’a d’autre signi­fi­ca­tion que l’im­plan­ta­tion mili­taire de l’État ira­nien et l’activité éco­no­mique : les dépla­ce­ments se font dans des zones homo­gènes en matière d’appartenance cultu­relle et lin­guis­tique. Farouk de résu­mer : « La fron­tière signi­fie la dis­tance, un sen­ti­ment de malaise. Il y a des pays qui n’ont plus de fron­tières entre eux : nous aime­rions que ce soit ain­si. Car des deux côtés c’est la patrie des Kurdes. On vou­drait être ensemble, qu’il n’y ait pas cette dis­tance qui sus­cite du chaos entre nous. »

Une expres­sion en kurde sorani7 existe pour dési­gner le fran­chis­se­ment de la fron­tière par les kol­bars. « Snour Bazandn. Snour veut dire fron­tière et bazandn vaincre, faire échouer. Comme la fron­tière est un sym­bole de notre sépa­ra­tion, quand on passe la fron­tière on réus­sit à la vaincre », pré­cise Cemîl. S’ils sont par­fois vus comme les « esclaves » d’un État admi­nis­trant de manière colo­niale la marge kurde, un cer­tain nombre de kol­bars se per­çoivent bien davan­tage comme des résis­tants : en remet­tant en ques­tion la sou­ve­rai­ne­té des fron­tières, ils se réclament d’une lutte contre l’État et per­pé­tuent la mémoire du com­bat dans l’un de ses sanc­tuaires historiques.

*

Sur le mont Tahta, un kol­bar dévale une pente raide. Les cailloux roulent sous ses chaus­sures. Il s’arrête un bref ins­tant face aux incon­nus qui le saluent, et en sou­riant lève les doigts en un signe de vic­toire. La tête haute.


REBONDS

☰ Lire notre article « Forough Farrokhzad, une rébel­lion ira­nienne », Adeline Baldacchino, mars 2019
☰ Lire notre article « Iran — Nous vou­lons des droits égaux ! », Shiva Mahbobi, juin 2018
☰ Lire notre repor­tage « Italie-France : pas­ser la fron­tière », Sana Sbouai, décembre 2017
☰ Lire notre repor­tage « Turquie, PKK et civils kurdes d’Irak sous tirs croi­sés », Sylvain Mercadier, novembre 2017
☰ Lire notre car­net « Se sou­ve­nir de la fron­tière : Gibraltar », Maya Mihindou, juin 2017
☰ Lire notre repor­tage « Newroz, entre enthou­siasme et incer­ti­tudes », Laurent Perpigna Iban, avril 2017

  1. Selon le der­nier recen­se­ment de 2006.
  2. C’est éga­le­ment le cas ailleurs dans le pays, dans les régions où vivent d’autres mino­ri­tés : arabes dans le Khouzistan, baloutches au Sistan et au Balouchistan.
  3. Pour des rai­sons de sécu­ri­té, tous les pré­noms des per­sonnes inter­viewées ont été modi­fiés.
  4. Environ 10 euros.
  5. Parti démo­cra­tique du Kurdistan ira­nien : un par­ti d’opposition menant une lutte armée spo­ra­dique contre le pou­voir ira­nien.
  6. Leurs ana­lyses sont dis­po­nibles en per­san sur les réseaux sociaux Telegram, Instagram, ou Twitter.
  7. Le sora­ni est l’une des langues kurdes, par­lée par les Kurdes d’Irak et d’Iran.
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(Photo)journaliste indépendant, Loez s'intéresse depuis plusieurs années aux conséquences des États-nations sur le peuple kurde, et aux résistances de celui-ci.

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