Edgar Morin : « Il y a toujours eu deux France »

Notre huitième numéro sort le 19 septembre. Abonnez-vous dès maintenant !


Entretien paru dans le n°4 de la revue papier Ballast

Une petite rue pavée de la capi­tale, un bâti­ment de quatre étages. Nous retrou­vons le phi­lo­sophe et socio­logue nona­gé­naire dans son bureau — il pose quelques feuillets et un sty­lo devant lui ; nous sor­tons notre dic­ta­phone. Membre du Parti com­mu­niste avant d’en être exclu, au début des années 1950, pour sa cri­tique du modèle sovié­tique (le com­mu­nisme fut, dit-il, « une épo­pée fabu­leuse, magni­fique, immonde, atroce et déri­soire »), lieu­te­nant des Forces fran­çaises com­bat­tantes sous l’Occupation alle­mande, coau­teur, en 2002, d’un article sur la ques­tion israé­lo-pales­ti­nienne qui lui valut un sor­dide pro­cès pour « dif­fa­ma­tion raciale et apo­lo­gie des actes de ter­ro­risme » et signa­taire, en 2014, d’une péti­tion visant à accueillir en France Edward Snowden et Julien Assange : l’au­teur de La Méthode a tant écrit qu’il nous fal­lait, ici, choi­sir un axe, suivre un fil rouge : sa volon­té de fédé­rer les cou­rants anar­chistes, socia­listes et com­mu­nistes. Mais le fil de nous échap­per, bien sûr.


La poli­tique est « le grand art », dites-vous. Pourquoi cette défi­ni­tion ?

Je me rap­pelle de cette phrase de Saint-Just : « Tous les arts ont pro­duit des mer­veilles : l’art de gou­ver­ner n’a pro­duit que des monstres. » Il est évident que la poli­tique est une his­toire qui néces­site un choix, une éla­bo­ra­tion, et le propre d’un art est de réus­sir à faire une œuvre réus­sie, à défaut d’être néces­sai­re­ment accom­plie. Et c’est dif­fi­cile. L’art ne par­vient pas tou­jours à réa­li­ser des chefs‑d’œuvre ; il se fait avec beau­coup d’intuition, d’intelligence et de ce « je-ne-sais-quoi » qu’on nomme sans doute l’inspiration. La poli­tique — c’est-à-dire le des­tin des êtres humains en socié­té — dépasse, du fait de son ampleur, les autres arts que sont la lit­té­ra­ture ou la pein­ture. Cela ne signi­fie pas qu’elle leur soit supé­rieure, mais elle touche à nos vies et nos exis­tences de manière plus directe. En cela, oui, c’est un grand art.

Vous avez fait savoir dans un livre d’entretien que vous aviez aban­don­né le terme « révo­lu­tion » au pro­fit de « méta­mor­phose ». Comment cette muta­tion, c’est‑à dire ce second mot, arrive-t-elle dans votre vie ?

« La poli­tique — c’est-à-dire le des­tin des êtres humains en socié­té — dépasse, du fait de son ampleur, les autres arts que sont la lit­té­ra­ture ou la pein­ture. »

Il me serait dif­fi­cile de vous don­ner des repères chro­no­lo­giques extrê­me­ment pré­cis, mais je peux vous dire que c’est l’échec du com­mu­nisme sta­li­nien, via la révo­lu­tion d’Octobre, qui me pous­sa à cette réflexion. Ce com­mu­nisme n’a pas abou­ti, en plus d’avoir favo­ri­sé ce qu’il avait vou­lu détruire. L’URSS condui­sit à un capi­ta­lisme plus puis­sant encore que celui que l’on avait vou­lu sup­pri­mer sous le règne du tsar, à une reli­gion plus forte encore que celle que l’on croyait avoir éra­di­quée. L’échec était total. Il en fut de même pour le maoïsme : la Chine est à pré­sent un État capi­ta­liste, elle est diri­gée par un par­ti unique et vidée de toute sa sub­stance com­mu­niste. Sans même par­ler de la Corée du Nord et du com­mu­nisme héré­di­taire qu’ils ont créé : une concep­tion des plus bouf­fonnes au regard de celle que déve­lop­pèrent les pre­miers socia­listes et com­mu­nistes. C’est sans doute aux alen­tours des années 1980 que j’ai aban­don­né ce mot. Non pas, d’ailleurs, dans le cadre natio­nal (ren­ver­ser une dic­ta­ture) ni dans un cadre légal (la « révo­lu­tion citoyenne » en Équateur) ; j’ai aban­don­né l’idée de Révolution avec un « R » majus­cule. La Révolution mythi­fiée, fon­dée sur la rup­ture abso­lue, la fécon­di­té sup­po­sée de la vio­lence et la néces­si­té pré­ten­due d’une « dic­ta­ture ». La Révolution de Lénine. La vio­lence a dégé­né­ré en un sys­tème concen­tra­tion­naire et l’idée qu’il fal­lait faire table rase du pas­sé, comme le chante L’Internationale, s’est avé­rée des plus limi­tées : on a besoin de toute la culture du pas­sé pour pou­voir chan­ger le monde. Montaigne, Montesquieu, Rousseau et Marx nous sont utiles, autant que la tra­di­tion huma­niste — à condi­tion, comme j’ai tou­jours tenu à le faire, de dis­tin­guer l’humanisme de la déi­fi­ca­tion de l’Homme et celui de la recon­nais­sance d’Autrui dans sa pleine qua­li­té humaine.

Pourquoi « méta­mor­phose » ? J’ai tou­jours été éton­né par le fait que l’humanité soit pas­sée, en cinq endroits du globe, de petites socié­tés de chas­seurs-ramas­seurs de quelques cen­taines de membres à des socié­tés his­to­riques dotées de villes, d’agriculture, d’États et de reli­gions — de l’Antiquité à nos jours. Il y a eu méta­mor­phose, par des moyens plus ou moins incon­nus (peut-être la domi­na­tion de nomades sur les séden­taires) et, lorsque je consi­dère l’Europe des temps médié­vaux à la moder­ni­té, je vois aus­si des pro­ces­sus de méta­mor­phose : ce mot n’est pas réser­vé aux libel­lules et aux papillons ! Il vaut pour la vie. Nous-mêmes, dans le ventre de nos mères, nous nous méta­mor­pho­sons. À l’heure qu’il est, nos pers­pec­tives immé­diates sont très néga­tives, mais j’espère qu’une plu­ra­li­té de pro­ces­sus créa­teurs pour­ra confluer et créer un cou­rant — une voie, une voie autre que celle de la mon­dia­li­sa­tion dans laquelle nous sommes empor­tés. L’idée de méta­mor­phose est inté­res­sante car per­sonne ne peut pré­voir la socié­té qui advien­dra : elle sera sans doute une socié­té-monde sans pour­tant être un État-nation agran­di ; elle aura pro­ba­ble­ment des aspects fédé­raux et confé­dé­raux. Nous avons besoin de cette méta­mor­phose car l’humanité pré­sente nous conduit vers des catas­trophes mul­tiples.

Par Cyrille Choupas, pour Ballast

« Conservateur révo­lu­tion­naire », c’est ain­si que vous vous êtes décrit, un jour. « Droitier gau­chiste », éga­le­ment. Par-delà la bou­tade, que signi­fient vrai­ment ces appa­rents oxy­mores ?

Dans les par­tis com­mu­nistes et bol­che­viks, il était tra­di­tion­nel de dési­gner les « droi­tiers » (ceux qui man­quaient de radi­ca­li­té dans les chan­ge­ments struc­tu­rels et tenaient à sau­ve­gar­der cer­taines « liber­tés ») et les « gau­chistes » (ceux qui optaient pour la trans­for­ma­tion radi­cale et immé­diate). Staline a détruit et les uns et les autres. Et nous avons eu les mêmes phé­no­mènes sous la Révolution fran­çaise : le second Comité de salut public, impul­sé par Robespierre et Saint-Just, a d’abord écra­sé les droi­tiers (les Girondins) puis les gau­chistes (les Enragés et les héber­tistes). Je me recon­nais — qui plus est au regard des expé­riences pas­sées — comme sou­cieux du main­tien des liber­tés fon­da­men­tales (d’expression, de mou­ve­ment, etc.) ; et je m’étais expri­mé, au moment de la révo­lu­tion des Œillets, au Portugal, contre la sup­pres­sion d’un jour­nal consi­dé­ré comme « droi­tier » par la frange com­mu­niste domi­nante. À Paris, cer­tains disaient, y com­pris par­mi mes amis, que l’important était de nour­rir les gens plu­tôt que de leur don­ner la liber­té. Contre ce grand argu­ment, j’écrivais que lorsque l’on sup­prime la liber­té, on ne donne pas du pain pour autant — je refu­sais désor­mais ce genre d’oppositions.

« C’est par des voies mul­tiples qu’on peut com­men­cer à amé­lio­rer la socié­té ; je parle d’oasis : des oasis de soli­da­ri­tés, d’écologie et de fra­ter­ni­té. »

En ce sens, je suis « droi­tier ». Et « gau­chiste », car je reste per­sua­dé qu’il faut tout chan­ger, radi­ca­le­ment, mais que ce chan­ge­ment ne peut pas avoir lieu d’un coup. Ponctionner les grandes for­tunes, voi­là qui est évident ; mais com­ment le faire dans le cadre de la mon­dia­li­sa­tion ? Les gens fichent le camp ! Ils placent leurs fonds dans des para­dis fis­caux et nous ne pou­vons rien contre ce pou­voir hégé­mo­nique de la finance. On pour­rait sup­pri­mer les­dits para­dis, mais on voit bien le retard que les États ont en la matière… Que faire ? Il faut faire refluer pro­gres­si­ve­ment cette hégé­mo­nie — et cela s’avère par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant dans le domaine de l’alimentation et de l’agriculture. La grande exploi­ta­tion, l’élevage indus­tria­li­sé et la mono­cul­ture détruisent les sols et pro­duisent des insa­ni­tés mul­tiples (stan­dar­di­sa­tion, perte de goût). Imaginons un grand mou­ve­ment de consom­ma­teurs — puisque nous le sommes tous deve­nus — qui boy­cot­te­rait les pro­duits mal­sains et ferait régres­ser les grandes sur­faces, aidant ain­si l’agriculture fer­mière et bio­lo­gique. C’est par des voies mul­tiples qu’on peut com­men­cer à amé­lio­rer la socié­té ; je parle d’oasis : des oasis de soli­da­ri­tés, d’écologie et de fra­ter­ni­té (des fermes, des coopé­ra­tives, etc.). Il faut élar­gir et pro­pa­ger ces oasis, y vivre, et faire qu’elles deviennent une base de départ pour un plus grand chan­ge­ment. Nous devons réorien­ter la pen­sée poli­tique : ne plus avoir un pro­gramme, ne pas avoir un modèle de socié­té ; avant une créa­tion, on ne sait pas ce qui va se pas­ser. Je conserve la radi­ca­li­té gau­chiste et la liber­té droi­tière — refu­sant les alter­na­tives de la pen­sée binaire.

À lire votre œuvre poli­tique, on a l’impression que vous creu­sez un sillon : enter­rer le vieux débat, l’op­po­si­tion tra­di­tion­nelle entre réforme et révo­lu­tion.

Effectivement. Si vous pre­nez l’histoire du réfor­misme comme du révo­lu­tion­na­risme, on peut affir­mer que les deux ont échoué. Le réfor­misme social-démo­crate, qui a pour­tant accom­pa­gné un cer­tain nombre de pro­tec­tions sociales (à com­men­cer par « l’État-Providence »), pris dans la pré­sente conjonc­ture, effrite les anciennes réformes et ne pro­pose plus rien : la pen­sée réfor­miste est vide. Tout comme l’est la pen­sée révo­lu­tion­naire. Il faut une pen­sée qui se res­source à la fois dans les aspi­ra­tions liber­taires, socia­listes et com­mu­nistes, mais aus­si éco­lo­gistes ; il faut prendre en compte tout ce que Marx n’a pas vu, ou pas pu voir.

« Si vous pre­nez l’histoire du réfor­misme comme du révo­lu­tion­na­risme, on peut affir­mer que les deux ont échoué. »

Vous évo­quez la patrie, comme angle mort de la pen­sée de Marx…

C’est une de ses carences. Voyant l’importance déci­sive des classes et assu­rant, comme on le sait, que « les pro­lé­taires n’ont pas de patrie », il a sous-esti­mé la réa­li­té de la nation. Comme vécue par les citoyens. Il y a même, chez Marx, une fai­blesse dans sa pen­sée de l’État : celui-ci n’était à ses yeux que l’instrument de la classe domi­nante, ce qui l’a conduit à sous-esti­mer son pou­voir propre. On l’a vu en 1914. Nous avions deux énormes par­tis socia­listes inter­na­tio­na­listes — alle­mand et fran­çais — et il n’a fal­lu que quelques heures pour que l’internationalisme se dis­solve au pro­fit du patrio­tisme et du natio­na­lisme. Staline a d’ailleurs for­ti­fié ce sys­tème en recou­rant à la notion de « patrie sovié­tique ». C’est un trou noir qu’il faut com­bler dans la pen­sée de Marx.

Par Cyrille Choupas, pour Ballast

On sait votre aspi­ra­tion à ras­sem­bler les cou­rants anar­chistes, socia­listes et com­mu­nistes. Arrêtons-nous sur l’anarchisme. Comment a‑t-il ins­pi­ré et nour­ri votre réflexion, sachant que vous veniez du com­mu­nisme ?

Dans ma for­ma­tion ado­les­cente, je cher­chais et j’errais entre les idéo­lo­gies. Mon pre­mier acte poli­tique fut de me rendre auprès d’un orga­nisme liber­taire qui se nom­mait « Solidarité inter­na­tio­nale anti­fas­ciste », en aide aux anar­chistes espa­gnols. J’étais très sen­sible à cette grande aspi­ra­tion mais tout ceci a, ensuite, été recou­vert par mon adhé­sion au Parti. J’ai néan­moins tou­jours gar­dé un lien avec cette tra­di­tion : comme com­mu­niste, sous l’Occupation, j’étais très proche d’une femme anar­chiste mer­veilleuse, May Picqueray. En tant que lec­teur de Marx et de Lénine, j’estimais que la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat allait abou­tir à la liber­té, c’est-à-dire à l’État sans classes (il y a d’ailleurs une source liber­taire dans le mar­xisme et même dans le Lénine d’avant la révo­lu­tion d’Octobre). Puis, une fois hors du Parti, j’ai vu la fécon­di­té du liber­ta­risme — notam­ment sur le ter­rain de l’épanouissement de l’individu. Si vous l’ajoutez à la fécon­di­té socia­liste (amé­lio­rer la socié­té) et com­mu­niste (fra­ter­ni­ser), vous retrou­vez une pen­sée qui exis­tait, ain­si mêlée, au XIXe siècle — je ne les ras­semble pas arti­fi­ciel­le­ment ! Mais l’Histoire a sépa­ré et oppo­sé ces cou­rants. C’est donc pour moi tout à fait natu­rel. Sans par­ler des rela­tions per­son­nelles et for­mi­dables : l’aventure espa­gnole et ses réa­li­sa­tions doivent être connues et abso­lu­ment inté­grées.

Effectuez-vous une dif­fé­rence entre les termes « anar­chiste » et « liber­taire » ?

À mes yeux, c’est la même chose.

Dans Mon Chemin, vous avan­cez que l’on ne peut réduire l’homme à des déter­mi­na­tions sociales et éco­no­miques…

« Nous ne sommes pas entiè­re­ment déter­mi­nés par notre classe, notre sta­tut et notre ori­gine ; la socié­té n’est pas méca­nique. »

Dostoïevski a mon­tré qu’il exis­tait dans l’homme des dimen­sions qui dépassent le social et l’économique. Dans Crime et Châtiment, la petite pros­ti­tuée, Sonia, qui per­met la rédemp­tion de Raskolnikov, a un mil­lion d’années-lumière d’avance sur Karl Marx car elle sait que l’amour et la com­pas­sion sont des élé­ments de salut et de sau­ve­garde. Des œuvres comme Résurrection de Tolstoï m’ont beau­coup mar­qué. Lorsque j’ai envi­sa­gé le pro­blème de la science socio­lo­gique ou his­to­rique, j’ai vu que tous les déter­mi­nismes clos qui enferment les gens dans leurs caté­go­ries et leurs habi­tus avaient une valeur sta­tis­tique, mais qu’ils ne valaient pas pour tout : il y a beau­coup d’exceptions. Nous ne sommes pas entiè­re­ment déter­mi­nés par notre classe, notre sta­tut et notre ori­gine ; la socié­té n’est pas méca­nique.

« Faire copu­ler Marx et Shakespeare », c’était l’une de vos idées. Quel enfant ver­rait-on ?

J’en suis peut-être un bébé. (rires) Il y a une concep­tion tra­gique de l’existence chez Shakespeare qui n’existe pas dans la vision fina­le­ment opti­miste de Marx. Quand Marx parle du carac­tère dia­lec­ti­que­ment pro­gres­siste du capi­ta­lisme, il omet une part de la tra­gé­die de cette « avan­cée » : ce que le capi­ta­lisme fait vivre au tra­vailleur en l’exploitant, en dépor­tant les pay­sans vers les usines. Le tra­gique n’est pas un pes­si­misme : je recon­nais la tra­gé­die de la vie en même temps que ses beau­tés. Ce qu’il y a de remar­quable dans le théâtre de Shakespeare est l’absence de Salut final et de Dieu : rien de « mieux » ne va res­sor­tir de tant de mas­sacres.

Vous aimez à rap­pe­ler que les enne­mis pos­sèdent une part de « véri­té deve­nue folle ». C’est un pro­pos plu­tôt inha­bi­tuel !

« Le tra­gique n’est pas un pes­si­misme : je recon­nais la tra­gé­die de la vie en même temps que ses beau­tés. »

Comment, à par­tir d’une com­mu­nau­té d’esprits humains, sécrète-t-on des dieux ? Tout com­mence par les esprits supé­rieurs, quels que soient leurs noms. Comment ces dieux prennent-ils une force, une puis­sance, une auto­no­mie et une exis­tence incroyables au point de les ado­rer, de les prier du matin au soir et de mou­rir pour eux ? Ceci étant d’autant plus valable pour les reli­gions mono­théistes. Et ce qui vaut pour les dieux vaut pour les idées : on a pu vivre, souf­frir, tuer et mou­rir pour le com­mu­nisme. Le point-clé est de savoir com­ment avoir un com­merce avec nos idées : com­ment ne pas nous lais­ser écra­ser par elles ? Un pro­pos de Marcel Proust m’avait frap­pé : il affir­mait que l’antisémitisme est une idée deve­nue folle. Je me suis deman­dé ce qui ne l’était donc pas, fou. C’est le fait qu’il y a un des­tin propre aux Juifs : un des­tin lié à la per­sé­cu­tion his­to­rique, aux métiers dans les­quels on les can­ton­nait — un anti­sé­mi­tisme qui a suc­cé­dé à l’antijudaïsme chré­tien. Tout en étant humains (je suis moi-même juif d’origine, comme vous le savez), les Juifs ont une dif­fé­rence liée à l’Histoire : nier cette dif­fé­rence, c’est nier le fait qu’il puisse y avoir un pro­blème — même s’il n’est pas, comme je le crois, fon­da­men­tal. Le pro­blème n’est pas cette dif­fé­rence, mais le fait de la trans­for­mer en infé­rio­ri­té : et là, l’idée devient folie.

Par Cyrille Choupas, pour Ballast

Mais quand vous écri­vez, dans un article, que même le lepé­nisme contient une part de véri­té deve­nue folle, à quoi pen­sez-vous ?

La réa­li­té de la nation, comme nous en par­lions tout à l’heure. Mais c’est une réa­li­té que l’on peut dépas­ser — par l’Europe et, en cas d’intérêts com­muns à tous, par des ins­tances mon­diales supra­na­tio­nales. La néga­tion de cette réa­li­té n’a pas de sens mais elle devient folie lorsqu’elle se tra­duit par la peur de l’Autre. On n’a pas assez com­pris, et ensei­gné, que la France est mul­ti­cul­tu­relle dès son ori­gine ; elle a, au cours des siècles et de manières diverses, inté­gré des peuples qui avaient leurs propres langues — les Basques, les Bretons, les Alsaciens, les Auvergnats, les Flamands. Cette France est mul­ti­cul­tu­relle tout en ayant son uni­té, conso­li­dée par la Révolution fran­çaise. Les ouvriers du début du XXe siècle (les Espagnols et les Italiens) n’ont fait que pro­lon­ger ce pro­ces­sus. Et les Maghrébins et les Asiatiques le pro­longent ensuite. La France est, par sa nature même, une et mul­ti­cul­tu­relle. On aurait pu, en l’enseignant, faire recu­ler l’idée d’un « vrai » peuple « authen­tique ». Dans le nord de la France, le peuple est com­po­sé de gens d’origine polo­naise. Avant que François Hollande ne soit élu, j’avais dia­lo­gué avec lui et je lui avais pro­po­sé d’inscrire cette for­mule, une et mul­ti­cul­tu­relle, dans la Constitution : il n’a pas com­pris, il a cru que cela favo­ri­se­rait le com­mu­nau­ta­risme — il est dans la pen­sée binaire.

En 1993, dans Terre-Patrie, vous évo­quiez déjà le « ré-enra­ci­ne­ment eth­nique et reli­gieux ». C’est une des pro­blé­ma­tiques majeures de notre temps, semble-t-il. Comment en sor­tir par le haut ?

« On assiste aujourd’hui à un dépé­ris­se­ment de l’intellectualité de gauche ; pour­quoi ? Parce que nous fai­sons face à un sys­tème de régres­sion géné­ra­li­sée. »

La mon­dia­li­sa­tion tech­no-éco­no­mique a pro­vo­qué la crainte de la des­truc­tion des cultures propres aux eth­nies et aux nations. D’où, par­fois, des pro­ces­sus de refer­me­ture ; le pre­mier cas fut l’Iran. L’Occident a répan­du aux quatre coins du monde sa foi dans le Progrès : l’avenir serait meilleur. Cette foi s’est dés­in­té­grée un peu par­tout, y com­pris chez nous. Quand il n’y a plus d’avenir et que le pré­sent est mal­heu­reux, on se réfu­gie vers le pas­sé. La mon­dia­li­sa­tion ne s’est pas accom­pa­gnée de la prise de conscience que l’humanité avait une com­mu­nau­té de des­tins : cette com­mu­nau­té est créée par la mon­dia­li­sa­tion tout en étant mena­cée par la mon­dia­li­sa­tion, qui déve­loppe des armes nucléaires et dégrade la bio­sphère. Mon mes­sage, celui de la Terre-Patrie, n’a pas du tout été enten­du : s’il y a des­tin com­mun, il y a patrie com­mune — qui englobe les autres patries — et prise de conscience de notre réa­li­té bio­lo­gique sur Terre. Voilà la tra­gé­die de notre époque. La plus dan­ge­reuse. Lorsque j’en parle, on dit « Oui, oui », mais cette idée ne s’enracine pas.

Justement : les intel­lec­tuels fran­çais, durant une bonne par­tie du XXe siècle, étaient sou­vent des hommes et des femmes liés à l’histoire socia­liste, au sens large. On parle beau­coup d’un « phé­no­mène », ces temps-ci, d’un « bas­cu­le­ment » : la fin de l’hégémonie intel­lec­tuelle de la gauche et l’essor d’une pen­sée de droite, voire très à droite — Finkielkraut, Renaud Camus, Zemmour, etc. Comment l’observez-vous ?

Qu’est-ce qu’un intel­lec­tuel ? Ce n’est pas seule­ment un phi­lo­sophe ou un écri­vain ; c’est un auteur qui prend par­ti sur la place publique. Zola est roman­cier ; il devient intel­lec­tuel avec « J’accuse ». Dès l’affaire Dreyfus, nous avions des intel­lec­tuels des deux bords — sou­ve­nons-nous des Barrès et des Maurras. Il y avait un mou­ve­ment intel­lec­tuel de droite très fort, alors. Ce n’est qu’après la Libération que l’on a assis­té à l’hégémonie dont vous par­lez. Il y a tou­jours eu deux France : la France aris­to­cra­tique, anti­sé­mite et monar­chique a tou­jours exis­té, mais elle s’est, en grande par­tie, décon­si­dé­rée sous Vichy. On assiste aujourd’hui à un dépé­ris­se­ment de l’intellectualité de gauche ; pour­quoi ? Parce que nous fai­sons face à un sys­tème de régres­sion géné­ra­li­sée. Et ce dépé­ris­se­ment s’accompagne d’un vichysme ram­pant : c’est la deuxième France qui reprend du poil de la bête car la pre­mière n’est plus ali­men­tée. Il est nor­mal, dès lors, que l’hégémonie bas­cule et que sur­gissent ces porte-paroles — c’est un phé­no­mène regret­table, mais com­pré­hen­sible. Aussi, l’hégémonie de gauche était fon­dée sur de grands aveu­gle­ments : l’URSS ou le maoïsme — même Foucault s’est trom­pé sur l’Iran. L’intellectuel de gauche a un lourd tri­but d’erreurs, de manque d’informations et de sérieux ; nous ne sommes pas nom­breux à avoir fait « auto­cri­tique »… Je me sens un peu seul. Nous sommes dans une époque où règnent les experts et les spé­cia­listes, jugés comme seuls « com­pé­tents » ; une époque où seuls le cal­cul et le chiffre sont jugés comme « per­ti­nents » : il y a un besoin d’intellectuels, afin de poser des pro­blèmes fon­da­men­taux et glo­baux, mais il y a pénu­rie. On ne réagit presque plus aux situa­tions que l’on n’aurait jamais tolé­rées il y a 30 ans.

Par Cyrille Choupas, pour Ballast

Une der­nière ques­tion : vous avez durant votre vie connu des épi­sodes his­to­riques pour le moins cruels, mais il demeure en vous un cer­tain espoir. Une foi en l’Homme, disons. Comment la com­prendre ?

J’ai gar­dé les aspi­ra­tions de mon ado­les­cence sans en conser­ver les illu­sions. Ma mère est morte lorsque j’avais 10 ans… J’ai gar­dé un esprit « enfan­tin », qui s’amuse, curieux de tout. J’aime la vie et j’ai gar­dé cette capa­ci­té de réagir contre les hor­reurs. Ces évé­ne­ments que j’ai vécus m’ont sans doute sti­mu­lé à nou­veau, remo­bi­li­sé… Peut-être ai-je vou­lu prendre ma retraite mais je ne l’ai pas pu : il y a tou­jours quelque chose à faire ! (rires) Je me foca­lise sur l’idée, en ce moment, que l’on sent une aspi­ra­tion, dans une par­tie de la popu­la­tion et de la jeu­nesse, vers ce qui n’est pas le pro­fit et l’intérêt ; on sent un désir de fra­ter­ni­té, de soli­da­ri­té et de convi­via­li­té — ces oasis. Et j’ai envie de m’y dédier. Ce n’est pas de ma faute, je ne peux pas m’en échap­per. (rires)


Photographies : Cyrille Choupas, pour Ballast.


REBONDS

☰ Lire notre article « Le com­mu­nisme liber­taire : qu’est-ce donc ? », Émile Carme, novembre 2016
☰ Lire notre article « Souvenirs sur Solano », Edgar Morin, octobre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Olivier Besancenot : « Le récit natio­nal est une impos­ture », octobre 2016
☰ Lire notre article « Bookchin : éco­lo­gie radi­cale et muni­ci­pa­lisme liber­taire », Adeline Baldacchino, octobre 2015
☰ Lire notre semaine thé­ma­tique consa­crée à Daniel Bensaïd, avril-mai 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Daniel Colson : « L’anarchisme est extrê­me­ment réa­liste », février 2015
☰ Lire notre article « Juana Doña, une mémoire de la guerre d’Espagne », décembre 2014
☰ Lire la lettre-tes­ta­ment de Victor Serge (Memento)

Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 8

Notre huitième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.