Au diable les élections — par Errico Malatesta


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Que le « monde poli­tique » ait des airs de mafia, cela ne fait plus doute pour grand-monde ; que « Tous pour­ris ! » ne soit plus signe d’alcoolémie mais d’examen méti­cu­leux, cela s’entend chaque jour un peu plus fort ; que leur « démo­cra­tie » ne prête plus qu’aux guille­mets, cela tient presque du lieu com­mun — le constat est par­ta­gé par toute per­sonne un tant soi peu rai­son­nable : le pou­voir alterne entre bri­gan­dage et bouf­fon­ne­rie. Évidence du constat, donc, mais tout se com­plique ensuite. Chaque élec­tion se charge de remettre la ques­tion sur la table : faut-il voter ? Deux grandes lignes se des­sinent. Mascarade élec­to­rale et abdi­ca­tion de son pou­voir de déci­sion, disent les uns : la démo­cra­tie par­le­men­taire et repré­sen­ta­tive est un leurre his­to­rique ; la lutte doit se mener par la base, dans la rue, dos aux boni­men­teurs for­tu­nés qui se suc­cèdent à la tête du pays pour mieux tra­hir leurs enga­ge­ments sitôt cou­ron­nés. Rapport de force prag­ma­tique, disent les autres : puisque les poli­tiques gou­ver­ne­men­tales pèsent de tout leur poids natio­nal et inter­na­tio­nal sur le quo­ti­dien de tous, qu’on le veuille ou non, évi­tons la casse et uti­li­sons le bul­le­tin comme un levier pro­gres­siste par­mi tant d’autres. Notre rédac­tion est elle aus­si tra­ver­sée par ces débats. Dimanche pro­chain, une par­tie d’entre nous se ren­dra à l’isoloir quand l’autre ira cueillir des fraises, les poings ser­rés au fond des poches. Ce texte, écrit par l’Italien Errico Malatesta, figure du com­mu­nisme liber­taire dis­pa­rue en 1932, exhorte à fuir les urnes afin de bâtir la révo­lu­tion sociale. Un autre, demain, appel­le­ra à s’y rendre, cer­tain que l’abstentionnisme mili­tant est affaire de dan­dysme.


Louis – Un riche pic­co­lo [« pinard », ndlr], eh ! L’ami.

Charles – Euh… ! Il n’est pas mau­vais… mais il est ché­rot.

Louis – Cher ? Je te crois ! Avec tous les impôts, tant du gou­ver­ne­ment que de la muni­ci­pa­li­té, nous payons tout au double de sa valeur. Si seule­ment il n’y avait que le vin ! Mais le pain, le loyer, tout nous coûte les yeux de la tête. Et le tra­vail manque, et quand on nous embauche, c’est à des prix déri­soires. Il n’y a plus moyen de vivre… ! C’est gran­de­ment de notre faute : tout le mal vient de nous. Si nous vou­lions, on y aurait vite remé­dié ; et, jus­te­ment ce serait le bon moment pour fiche tout ça en l’air.

Charles – Comment ça ? Indique-moi le moyen.

Louis – Oh, c’est fort simple. Es-tu élec­teur ?

Charles – Ah ! Ah ! Que diantre ça peut-il faire que je sois élec­teur ou non ?

« Le par­ti, la cou­leur poli­tique importent peu : ils sont tous, tous, entends-tu, de même farine. »

Louis – L’es-tu ou ne l’es-tu pas ?

Charles – Oh bien, si ça t’intéresse, je le suis ; mais c’est comme si je ne l’étais pas car je ne vais jamais voter.

Louis – Voilà… Tous pareils ! Et puis vous vous plai­gnez ! Mais ne com­pre­nez-vous pas que vous êtes vos propres assas­sins et ceux de vos familles ? Vous êtes d’une indo­lence et d’un ava­chis­se­ment qui mérite la misère dans laquelle vous crou­pis­sez, et pire encore. Vous…

Charles – Eh là ! C’est bon, c’est bon, ne t’emballe pas. J’aime rai­son­ner et je ne demande pas mieux que d’être per­sua­dé. Car qu’arriverait-il donc si j’allais voter ?

Louis – Mais com­ment ! Est-ce la peine de rai­son­ner tant que ça ? Qui fait les lois ? N’est-ce pas les dépu­tés et les conseillers muni­ci­paux ? Donc, en éli­sant de bons dépu­tés et de bons conseillers muni­ci­paux, on aurait de bonnes lois, les impôts seraient moins lourds, le tra­vail serait pro­té­gé et, par consé­quent, il en résul­te­rait une dimi­nu­tion de la misère.

Charles – Des bons conseillers et de bons dépu­tés ? Il y a long­temps qu’on nous chante ça et il fau­drait vrai­ment être aveugle et sourd pour ne pas s’apercevoir que ce sont tous les mêmes pan­tins ! Ah oui ! Écoutez-les, main­te­nant qu’ils ont besoin d’être élus ! Ils sont tous admi­rables, tous très démo­crates ; ils vous tapent sur le ventre, vous demandent des nou­velles de la femme et des enfants, vous pro­mettent des che­mins de fer, des ponts, des routes bien entre­te­nues, de l’eau buvable, du tra­vail, le pain à bon mar­ché… tout le diable et son train ! Et puis, une fois élus, ils sont tous plus coquins les uns que les autres. Adieu les pro­messes. Votre femme et vos gosses peuvent bien cre­ver de faim, votre région peut bien être rava­gée par les épi­dé­mies et dévas­tée par les cyclones, le tra­vail peut bien vous man­quer, la famine vous dévo­rer. Peuh ! Les dépu­tés ont autre chose en tête que vos mal­heurs. Pour remé­dier à vos maux, il n’y a rien de tel que les gen­darmes ! Puis, dans quelques années, on recom­mence la fumis­te­rie. Pour l’instant, pas­sée la fête, on se moque du Saint. Et, sais-tu ? Le par­ti, la cou­leur poli­tique importent peu : ils sont tous, tous, entends-tu, de même farine. La seule dif­fé­rence qu’il y a entre eux, je vais te la dire : les uns, une fois élus, vous tournent le dos et ne veulent plus vous recon­naître, tan­dis que les autres conti­nuent à bien vous accueillir, afin de vous conduire par le bout du nez grâce à leurs bavar­dages… et il se font payer même les ban­quets.

« Élisons des ouvriers, des amis éprou­vés, et alors nous aurons la cer­ti­tude de ne pas être trom­pés. »

Louis – Parfaitement ! Mais pour­quoi élire des riches ? Ne sais-tu pas que les riches vivent du tra­vail d’autrui ? Et donc, com­ment veux-tu qu’ils s’occupent à faire le bien du peuple ? Si le peuple était libre, c’en serait fini de leur vie de cocagne. Il est vrai que, à bien voir, s’ils vou­laient tra­vailler, les choses mar­che­raient mieux, pour eux aus­si ; mais, ils s’entêtent à ne pas com­prendre et ils n’ont d’autres buts que de sucer tant et plus le sang des pauvres.

Charles – À la bonne heure ! Tu com­mences à bien me par­ler. Seulement, il n’y pas que les riches : il y a aus­si ceux qui sou­tiennent les inté­rêts des riches et ceux qui dési­rent être nom­més dépu­tés pour deve­nir riches.

Louis – Et bien, éloi­gnons-nous de tous ceux-là comme de la peste. Élisons des ouvriers, des amis éprou­vés, et alors nous aurons la cer­ti­tude de ne pas être trom­pés.

Crédit : Julien Moisan

Charles – Eh ! Eh ! Nous en avons déjà vu pas mal de ces amis « éprou­vés »… Et puis, tu es vrai­ment drôle : « Élisons ! Élisons… ! » Comme si toi et moi nous pou­vions nom­mer qui nous plaît !

Louis – Moi et toi… ? Il ne s’agit pas que de nous deux. Certainement, à nous seuls nous ne pou­vons rien faire ; mais, si cha­cun de nous s’efforçait d’en conver­tir d’autres, et si ceux-ci fai­saient de même, nous obtien­drions la majo­ri­té et nous pour­rions élire qui nous plai­rait. Et si, ce que nous ferions ici, d’autres le fai­saient ailleurs, en peu de temps nous serions la majo­ri­té dans le Parlement, et alors…

Charles – Alors, ce serait l’Eldorado… pour ceux qui seraient au Parlement, n’est-ce pas ?

Louis – Mais…

« Lorsqu’il s’agit de lais­ser au peuple la liber­té de faire ce qu’il lui plaît, vous dites qu’il ne com­prend rien ; quand il s’agit de lui faire nom­mer des dépu­tés, on lui recon­naît alors toute capa­ci­té. »

Charles – Mais, te moques-tu de moi ? Tu vas dian­tre­ment vite en besogne, toi ! Tu t’imagines déjà avoir la majo­ri­té et tu accom­modes les choses à ta façon. La majo­ri­té, mon cher, l’ont tou­jours eue ceux qui com­mandent : l’ont tou­jours eue les riches. Figure-toi un pauvre diable de pay­san qui a sa femme malade et cinq enfants à nour­rir — vas donc le per­sua­der qu’il doit se faire ren­voyer par le patron et aller cre­ver comme un chien dans la rue, lui et sa famille, pour le plai­sir de don­ner son vote à un can­di­dat qui n’est pas du goût de son maître. Vas donc per­sua­der tous ces pauvres diables que le patron peut faire mou­rir de faim quand il lui plaît. Sois-en convain­cu : le pauvre n’est jamais libre — et puis, le serait-il, qu’il ne sau­rait pour qui voter. Et, s’il le savait et le pou­vait, il ferait sa propre besogne, sans perdre de temps à voter : il pren­drait ce dont il a besoin et… bon­soir.

Louis – Oh, je com­prends : la chose n’est pas facile. Il faut se décar­cas­ser, pro­pa­gan­der, afin de faire com­prendre au peuple quels sont ses droits, et l’encourager à bra­ver la colère du patron. Il faut se grou­per et s’organiser pour empê­cher l’exploiteur de fou­ler aux pieds la liber­té de ses ouvriers en les ren­voyant lorsqu’ils n’ont pas ses idées.

Charles – Et tout cela, afin d’arriver à voter pour Monsieur Pierre ou Monsieur Paul ? Que tu es nigaud ! Mais oui, tout ce que tu conseilles, nous devons le faire, afin de convaincre le peuple que toutes les richesses de la terre lui ont été déro­bées, qu’il a le droit de s’en empa­rer et que, quand il le vou­dra, il en aura la force, et qu’il doit s’en empa­rer lui-même, sans attendre le mot d’ordre de per­sonne.

Louis – Mais enfin, où veux-tu en venir ? Il fau­dra tou­jours bien quelqu’un pour diri­ger le peuple, pour orga­ni­ser les choses, pour rendre jus­tice, pour garan­tir la sûre­té publique ?

Charles – Mais non ! Mais non !

Louis – Et com­ment veux-tu faire ? Le peuple est si igno­rant !

Charles – Ah oui, igno­rant ! Il l’est, en effet, car s’il ne l’était pas, il aurait vite fichu tout ça en l’air. Mais je parie qu’il com­pren­drait vite ses inté­rêts si on ne l’en détour­nait pas ; et si on le lais­sait agir à sa guise, il arran­ge­rait les choses mieux que tous ces bouffe-galette qui, sous pré­texte de nous gou­ver­ner, nous affament et nous traitent comme des bêtes. Tu es bien drôle avec tes fari­boles sur l’ignorance popu­laire ! Lorsqu’il s’agit de lais­ser au peuple la liber­té de faire ce qu’il lui plaît, vous dites qu’il ne com­prend rien ; tan­dis que quand il s’agit de lui faire nom­mer des dépu­tés, alors on lui recon­naît toute capa­ci­té… Et s’il nomme l’un des vôtres, on le pro­clame d’une sagesse et d’un savoir admi­rables. N’est-il pas cent fois plus facile d’administrer soi-même ses affaires que de cher­cher une tierce per­sonne qui soit apte à le faire pour vous ? Non seule­ment, dans ce cas il faut choi­sir en toute connais­sance de cause, mais encore savoir juger avec sin­cé­ri­té du talent et de toutes les qua­li­tés de celui qui sol­li­cite vos suf­frages. Si les dépu­tés avaient la réelle inten­tion de défendre vos inté­rêts, ne devraient-il pas vous deman­der ce que vous dési­rez et com­ment vous le dési­rez ? Et comme il n’en est pas ain­si, pour­quoi accor­der à un seul le droit d’agir à sa fan­tai­sie et de vous tra­hir si ça lui plaît ?

Crédit : Julien Moisan

Louis – Cependant, comme les hommes ne peuvent tout faire par eux-mêmes, il faut bien que quelqu’un s’occupe des inté­rêts publics et fasse de la poli­tique ?

Charles – Je ne sais pas ce que tu entends par poli­tique. Si tu entends l’art de trom­per le peuple et de l’écorcher en le fai­sant crier le moins pos­sible, sois convain­cu que nous nous en pas­se­rions bien volon­tiers. Si tu entends par poli­tique l’intérêt géné­ral et la manière de mar­cher tous d’accord pour le bien-être de cha­cun, alors c’est une chose que nous devrions tous connaître, de même que tous par exemple, nous savons boire et man­ger et sans nous lais­ser incom­mo­der par eux. Que diable ! Il serait drôle que pour se mou­cher, il faille recou­rir à un spé­cia­liste… et lui don­ner le droit de nous tordre le nez si nous ne nous mou­chons pas à sa mode. D’ailleurs, on com­prend très bien que les cor­don­niers fassent des chaus­sures, et que les maçons construisent les mai­sons. Personne, cepen­dant, n’a son­gé à don­ner aux cor­don­niers, et aux maçons le pri­vi­lège de nous com­man­der et de nous affa­mer… Mais par­lons des choses du jour : qu’ont fait en faveur du peuple, ces hommes qui veulent aller au Parlement et dans les muni­ci­pa­li­tés pour faire le bien géné­ral ? En quoi les socia­listes se sont-ils mon­trés meilleurs que les autres ? Je te l’ai déjà dit : tous du même calibre !

« Où veux-tu en venir ? Il fau­dra tou­jours bien quelqu’un pour diri­ger le peuple, pour orga­ni­ser les choses, pour rendre jus­tice, pour garan­tir la sûre­té publique ?»

Louis – Tu t’en prends aus­si aux socia­listes ? Mais que veux-tu qu’ils fassent, ils ne peuvent abso­lu­ment rien ! Ils sont trop peu. En ce qui concerne les quelques muni­ci­pa­li­tés où ils ont la majo­ri­té, ils sont tel­le­ment ser­rés par les lois et par l’influence de la bour­geoi­sie qu’ils ont les mains com­plè­te­ment liées.

Charles – Et pour­quoi y vont-ils, si c’est ain­si ? Pourquoi y res­tent-ils, s’ils n’y peuvent rien y faire ? Il n’y a qu’un motif : c’est qu’ils peuvent soi­gner leurs petites affaires !

Louis – Mais, dis-moi un peu… Tu es anar­chiste, toi ?!

Charles – Que t’importe ce que je suis ? Écoute ce que je te dis, et si mon rai­son­ne­ment te semble bon, fais-en ton pro­fit… Sinon, tu peux me com­battre et tâcher de me per­sua­der. Oui, je suis anar­chiste… et puis après ?

Louis – Oh, pour rien ! J’ai même le plai­sir à cau­ser avec toi. Je suis socia­liste, et non pas anar­chiste, parce que vos idées me paraissent trop avan­cées. Je trouve cepen­dant que vous avez rai­son sur beau­coup de points. Si je t’avais su anar­chiste, je ne t’aurais pas dit que l’on pour­rait obte­nir de l’amélioration grâce aux élec­tions et au Parlement, parce que moi aus­si, je sais que tant qu’il y aura des pauvres, ce seront les riches qui feront les lois et qu’ils les feront tou­jours à leur avan­tage.

« Si tu entends par poli­tique l’art de trom­per le peuple et de l’écorcher en le fai­sant crier le moins pos­sible, sois convain­cu que nous nous en pas­se­rions bien volon­tiers. »

Charles – Mais alors, tu es d’une insigne mau­vaise foi ? Comment ! Tu connais la véri­té et tu prêches le men­songe… ? Tant que tu ne me savais pas anar­chiste, tu me seri­nais qu’en éli­sant de bons conseillers et de bons dépu­tés on pour­rait trans­por­ter le para­dis sur la terre ; main­te­nant que tu sais ce que je suis et que tu com­prends que je n’avale pas ces blagues-là, tu avoues que par le Parlement on ne peut rien obte­nir. Pourquoi alors venir nous cas­ser la tête avec ces invi­ta­tions à voter ? Vous paie-t-on pour trom­per les pauvres gens ? Comme ce n’est pas la pre­mière fois que je te vois, je sais que tu es un véri­table ouvrier, de ceux qui vivent uni­que­ment de leur tra­vail. Pourquoi donc éga­rer les cama­rades, his­toire de faire le jeu de quelques rené­gats qui, avec l’excuse du socia­lisme, dési­rent faire les mes­sieurs et nous gou­ver­ner ?

Louis – Non, non, mon ami ! Ne me juge pas si mal ! Si je pousse le peuple à aller voter, c’est dans l’intérêt de la pro­pa­gande. Ne com­prends-tu pas l’avantage qu’il y a pour nous à avoir quelques-uns des nôtres au Parlement ? Ils peuvent faire de la pro­pa­gande mieux qu’un autre car ils voyagent à l’œil et ne sont pas trop embê­tés par la police ; ensuite, lorsqu’ils parlent du socia­lisme au Parlement tout le monde y prête atten­tion et on en dis­cute. N’est-ce pas de la pro­pa­gande ceci ? N’est-ce pas autant de gagné ?

Crédit : Julien Moisan

Charles – Ah ! Et c’est pour faire de la pro­pa­gande que vous vous trans­for­mez en cour­tiers élec­to­raux ? Jolie pro­pa­gande que celle-là ! Voyons : vous allez, seri­nant au peuple qu’il faut tout espé­rer et attendre du Parlement, que la révo­lu­tion est inutile, que le tra­vailleur n’a d’autre chose à faire qu’à lais­ser tom­ber un car­ré de papier dans une boîte et attendre ensuite la bouche ouverte, que la manne lui tombe du ciel. N’est-ce pas plu­tôt de la pro­pa­gande à rebours ?

« Si je pousse le peuple à aller voter, c’est dans l’intérêt de la pro­pa­gande. Ne com­prends-tu pas l’avantage qu’il y a pour nous à avoir quelques-uns des nôtres au Parlement ?»

Louis – Tu as rai­son, mais que veux-tu y faire ? Si on ne s’y pre­nait pas ain­si, nul ne vote­rait. Où serait le moyen de déci­der les tra­vailleurs à voter, après leur avoir affir­mé qu’il n’y a rien à attendre du Parlement et que les dépu­tés ne servent à rien ? Ils diraient que nous nous moquons d’eux.

Charles – Je sais bien qu’il faut opé­rer de cette façon pour déci­der le peuple à voter et à élire des dépu­tés. Et cela ne suf­fit même pas ! Il est encore indis­pen­sable de faire un tas de pro­messes que l’on sait ne pas pou­voir tenir ; il faut aus­si cour­ti­ser les riches, se faire bien voir du gou­ver­ne­ment, en un mot, ména­ger la chèvre et le chou, et se fiche de tout le monde. Sinon, on n’est pas élu… Et que viens-tu donc me chan­ter de pro­pa­gande si la pre­mière chose à faire, et que vous ne man­quez pas de faire, est de mar­cher contre la pro­pa­gande.

Louis – Je ne dirai pas que tu as tort, il faut cepen­dant conve­nir qu’il y a tou­jours un avan­tage à ce que quelqu’un des nôtres ait voix au cha­pitre.

Charles – Un avan­tage… ? Pour lui, je ne dis pas non, et aus­si pour quelques-uns de ses amis. Mais, pour la masse du peuple, vrai­ment non. Vas donc racon­ter ça aux din­dons et aux oies. Si au moins on n’avait pas essayé, passe encore… ! Mais il y a main­te­nant pas­sa­ble­ment d’années que des naïfs envoient des socia­listes au Parlement, et qu’en a-t-on obte­nu ? Les dépu­tés s’assagissent et se pour­rissent vite une fois à la Chambre. Depuis que Tolain et Nadaud ont tour­né leurs vestes, d’autres ont emboî­té le pas : à bien comp­ter, Basly n’est pas le seul rené­gat… On a vu des socia­listes deve­nir de simples radi­caux, voire même des oppor­tu­nistes : ils ont dégrin­go­lé à la coqui­ne­rie répu­bli­caine ! Si je parle de coquins, ne t’y trompe pas, c’est les chefs seuls que je vise. Quant aux ouvriers qui se bornent à n’être que des répu­bli­cains, ce sont des pauvres bougres qui s’imaginent mar­cher dans le bon che­min et qui ne s’aperçoivent pas qu’ils sont trom­pés et mys­ti­fiés, pire que par le curé. Pour en reve­nir à ce que nous disions tout à l’heure, le seul résul­tat que nous ayons obte­nu est que les dépu­tés socia­listes qui, avant d’être élus, étaient pour­chas­sés comme des mal­fai­teurs parce qu’à l’époque ils par­laient de révo­lu­tion, sont aujourd’hui appré­ciés et esti­més par les riches et ils serrent la main aux pré­fets, aux ministres. Et même, s’il leur arrive d’être condam­nés, ce qui ne se pro­duit que pour des ques­tions bour­geoises n’ayant rien à voir avec la cause ouvrière, alors on prend des gants pour les per­sé­cu­ter et on leur demande presque des excuses. Et cela, parce que les diri­geants se savent en com­pa­gnie de chiens aus­si cou­chants qu’eux : aujourd’hui c’est le tour des uns, demain ce sera le tour des autres… et en fin de compte, tous se met­tront d’accord pour ron­ger l’os popu­laire ! Regardez un peu si ces beaux mes­sieurs ont encore envie de se faire cas­ser la figure pour la révo­lu­tion !

« Quant aux ouvriers qui se bornent à n’être que des répu­bli­cains, ce sont des pauvres bougres qui s’imaginent mar­cher dans le bon che­min et qui ne s’aperçoivent pas qu’ils sont trom­pés et mys­ti­fiés, pire que par le curé. »

Louis – Tu es trop sévère ! Oui, on le sait, les hommes sont des hommes, et il faut sup­por­ter leurs fai­blesses. Au reste, qu’est-ce que cela peut bien signi­fier que jusqu’à pré­sent, ceux que nous avons élus n’aient pas su faire leur devoir, ou n’en aient pas eu le cou­rage ? Qui nous oblige à nom­mer tou­jours les mêmes ? Choisissez-en de meilleurs !

Charles – Oui ! De cette façon le par­ti socia­liste va vrai­ment deve­nir une fabrique de coquins. N’a-t-on pas déjà fait éclore assez de traîtres ? Est-il donc indis­pen­sable d’en engen­drer encore ? Oui ou non, veux-tu enfin com­prendre que ceux qui vont au mou­lin s’enfarinent ? De même que ceux qui se mettent à fré­quen­ter les riches, prennent goût à bien vivre sans tra­vailler. Et note bien que, s’il y avait quelqu’un qui se sen­tait la force de résis­ter à la pour­ri­ture, celui-là ne vou­drait pas aller au Parlement, parce qu’aimant sa cause, il ne vou­drait pas com­men­cer par mar­cher contre la pro­pa­gande dans l’espoir de se rendre utile ensuite. Veux-tu que je te dise ? Si un homme s’affirme socia­liste, s’il pro­digue son temps et ses forces, si ayant de l’argent il le dépense, qu’il risque les per­sé­cu­tions et s’expose à aller en pri­son ou à se faire tuer, je crois à sa convic­tion. Mais ceux qui font du socia­lisme un métier avec l’espoir d’y gagner des places, qui conduisent habi­le­ment leur barque pour conqué­rir la popu­la­ri­té et se mettre à l’abri des dan­gers en ména­geant la chèvre et le chou, ceux-là ne m’inspirent pas la moindre confiance : je les com­pare aux curés qui prêchent pour leur sainte bou­tique.

Crédit : Julien Moisan

Louis – Ma foi, tu dépasses les limites. Sais-tu bien que, par­mi ceux que tu insultes il y en a qui ont tra­vaillé et souf­fert pour la cause et qui ont fait leurs preuves…

Charles – Ne m’embête pas avec « leurs preuves ». Ne sais-tu donc pas que toutes les putains ont com­men­cé par être pucelles ? Crispi lui-même a été un révo­lu­tion­naire, en son temps, et il a souf­fert, et il a expo­sé sa peau. Voudrais-tu pour cela le res­pec­ter main­te­nant qu’il est deve­nu un scé­lé­rat de pre­mier ordre ? Ceux dont tu me parles n’ont pas été longs à fou­ler aux pieds et à désho­no­rer leur pas­sé ; et, si tu veux, c’est jus­te­ment au nom de leur pas­sé qu’ils ont renié, que nous pou­vons les répu­dier.

Louis – Enfin, je ne sais com­ment te prendre. Je veux bien admettre que tu aies rai­son, en ce qui concerne la Chambre des dépu­tés, mais tu convien­dras qu’au sujet des muni­ci­pa­li­tés, la ques­tion est autre. Là, il est plus facile d’obtenir la majo­ri­té et de tra­vailler au bon­heur du peuple.

« Le socia­lisme, qui devait être l’espoir et la conso­la­tion du peuple devient l’objet de ses malé­dic­tions, aus­si­tôt qu’il arrive au pou­voir. »

Charles – Mais, tu as recon­nu toi-même que les conseillers muni­ci­paux ont les mains liées et que tant à la Chambre qu’à l’Hôtel de Ville, ce sont tou­jours les riches qui font la pluie et le beau temps. Au reste, on a eu assez de preuves. Par exemple, à la cité voi­sine, à la ville des gobeurs, les socia­listes sont les maîtres de la muni­ci­pa­li­té. Et bien, sais-tu ce qu’ils ont fait ? Il avaient pro­mis de sup­pri­mer les octrois, au lieu de ça, je crois bien qu’ils vont en arri­ver à fouiller dans les paniers des gosses, qui hors bar­rières, viennent à l’école en ville. Et comme le peuple, pour si gobeur qu’il soit, s’aperçoit qu’on lui fait ava­ler des cou­leuvres quand elles sont trop grosses et mur­mure, mes­sieurs les socia­listes se plaignent dans leurs jour­naux de ces « éter­nels mécon­tents » — au point qu’on les croi­rait deve­nus pro­cu­reurs de la République. En atten­dant, ces mes­sieurs, qui lorsqu’ils prirent pos­ses­sion du pou­voir avaient le cul à l’air, sont main­te­nant bien mis ; il se sont casés dans de bonnes places et ils ont aus­si casés leurs parents, de façon à vivre sans tra­vailler… c’est ce qu’ils appellent faire le bon­heur du peuple.

Louis – Tout ça n’est que calom­nies !

Charles – Admettons qu’il y ait un peu de calom­nie dans mes affir­ma­tions ; il y a cepen­dant des choses que j’ai vues de mes propres yeux. En tout cas, on le répète et cela suf­fit pour faire du tort au par­ti socia­liste. Le socia­lisme, qui devait être l’espoir et la conso­la­tion du peuple devient l’objet de ses malé­dic­tions, aus­si­tôt qu’il arrive au pou­voir. Diras-tu encore que ceci est de la pro­pa­gande ?

Louis – Mais, enfin, si vous n’êtes pas contents de ceux qui sont au pou­voir, rem­pla­cez-les par d’autres : c’est tou­jours la faute aux élec­teurs… ils sont les maîtres de choi­sir qui leur plaît.

« La faute est aux élec­teurs et à ceux qui ne sont pas élec­teurs… parce qu’ils devraient prendre d’assaut les Hôtels de Ville, le Parlement et faire fuir par les croi­sées les élus qui les rem­plissent. »

Charles – Tu y reviens ! À qui donc je parle, au mur ou à toi ? Oui, la faute est aux élec­teurs et à ceux qui ne sont pas élec­teurs… parce qu’ils devraient prendre d’assaut les Hôtels de Ville, le Parlement et faire fuir par les croi­sées les élus qui les rem­plissent. Au lieu de ça, les élec­teurs conti­nuent à avoir confiance en eux. Mais toi, tu sais que ces élus (en sup­po­sant qu’ils ne soient pas ou ne deviennent pas des coquins), ne peuvent rien faire pour le peuple — sauf lui jeter de la poudre aux yeux pour la plus grande tran­quilli­té des riches —, tu devrais faire tous les efforts pour détruire cette stu­pide confiance dans le vote. Les causes pri­mor­diales de la misère et de tous les maux sociaux sont : pri­mo, la pro­prié­té indi­vi­duelle (qui met l’homme dans l’impossibilité de tra­vailler s’il ne se sou­met pas aux condi­tions que lui imposent les déten­teurs de la terre et des ins­tru­ments de tra­vail) ; secun­do, les gou­ver­ne­ments qui pro­tègent les exploi­teurs et exploitent eux-mêmes pour leur propre compte. Les riches ne lais­se­ront pas por­ter atteinte à ces deux ins­ti­tu­tions fon­da­men­tales, sans les défendre avec achar­ne­ment. Ils n’ont jamais hési­té à trom­per et à mys­ti­fier le peuple et quand ça ne suf­fit pas, ils ont recours aux galères, à la potence, et aux mitraillades. Pour faire besogne utile au peuple il faut bien autre chose que des élec­tions ! Il faut la révo­lu­tion, et une révo­lu­tion ter­rible qui détruise jusqu’au sou­ve­nir des infa­mies actuelles. Il faut que tout soit ren­du com­mun à tous, afin que tout le monde ait le pain, le loge­ment et le vête­ment assu­rés. Il faut que les pay­sans chassent les pro­prié­taires et cultivent la terre à leur pro­fit et au pro­fit de tous ; de même, il faut que les ouvriers éli­minent les patrons et orga­nisent la pro­duc­tion pour l’avantage de tout le monde ; et puis, il faut ne plus se mettre de gou­ver­ne­ment sur le dos, ne confier à per­sonne une par­celle d’autorité et faire nous-mêmes nos affaires.

Crédit : Julien Moisan

En pre­mier lieu, l’entente se fera dans chaque com­mune entre les cama­rades de même métier et aus­si entre tous ceux qui ont des rap­ports et des inté­rêts plus immé­diats. Les com­munes s’entendront avec les com­munes ; les dépar­te­ments avec les dépar­te­ments ; les tra­vailleurs d’un même métier et de dif­fé­rentes loca­li­tés entre­ront en rela­tions et on arri­ve­ra ain­si au bon accord géné­ral — et on y arri­ve­ra cer­tai­ne­ment parce que l’intérêt de tous en dépen­dra. Alors, nous ne nous regar­de­rons plus comme chien et chat, et on aura vu la fin des guerres et de la concur­rence ; les machines ne fonc­tion­ne­ront plus à l’unique béné­fice des patrons, lais­sant sans tra­vail et sans pain quan­ti­té des nôtres, mais elles allé­ge­ront le tra­vail, le ren­dront plus agréable et plus pro­duc­tif, et cela au pro­fit de tous. On ne lais­se­ra pas des terres incultes et on ne lais­se­ra pas non plus les ter­rains culti­vés ne pas même pro­duire la dixième par­tie de ce qu’ils pour­raient don­ner ; au contraire on emploie­ra tous les moyens connus pour aug­men­ter et amé­lio­rer les pro­duits de la terre et de l’industrie afin que les hommes puissent de plus en plus lar­ge­ment satis­faire à tous leurs besoins.

Louis – Tout cela est beau, mais le dif­fi­cile c’est de le réa­li­ser. Moi aus­si, je trouve superbe votre idéal, seule­ment com­ment arri­ver à le mettre en pra­tique ? La révo­lu­tion, je sais qu’elle est l’unique salut ; on aura beau tour­ner et retour­ner, il fau­dra fata­le­ment finir par la faire. Mais comme, pour l’instant, on ne peut pas l’accomplir, nous nous rabat­tons sur le pos­sible, et faute de mieux, nous usons de l’agitation élec­to­rale. On y gagne tou­jours de s’agiter : et c’est tou­jours de la pro­pa­gande de faite.

« Moi aus­si, je trouve superbe votre idéal, seule­ment com­ment arri­ver à le mettre en pra­tique ?»

Charles – Comment ! Tu oses encore consi­dé­rer ça comme de la pro­pa­gande ? N’as-tu donc pas vu à quelle étrange pro­pa­gande ont abou­ti vos élec­tions ? Vous avez lais­sé de coté le pro­gramme socia­liste et vous vous êtes ral­liés à tous les char­la­tans démo­cra­tiques qui ne font tant de bruit que pour arri­ver au pou­voir. Vous avez semé la ziza­nie et pro­vo­qué des que­relles intes­tines dans les milieux socia­listes. Vous avez chan­gé la pro­pa­gande des prin­cipes en pro­pa­gande en faveur de Pierre ou de Paul. Vous ne par­lez plus de révo­lu­tion ou, si vous en cau­sez encore, vous ne pen­sez plus à la faire ; c’est très natu­rel, car le che­min qui mène au Palais Bourbon n’est pas celui qui conduit aux bar­ri­cades. Vous avez créé des illu­sions qui, tant qu’elles dure­ront, feront perdre de vue la révo­lu­tion et qui, en s’évanouissant, lais­se­ront les tra­vailleurs décou­ra­gés, désen­chan­tés et sans confiance dans l’avenir. Vous avez dis­cré­di­té le socia­lisme vis-à-vis des masses qui com­mencent à ne vous consi­dé­rer que comme un par­ti de gou­ver­ne­ment — et on vous soup­çonne, et on vous méprise ! C’est le sort que réserve le peuple à tous ceux qui sont au pou­voir ou qui veulent y par­ve­nir.

Louis – Mais enfin, que veux-tu que nous fas­sions ? Que faites-vous, vous ? Pourquoi, au lieu de nous com­battre ne pas faire mieux que nous ?

Charles – Je ne t’ai pas dit que nous avons fait et que nous fai­sons tout ce que l’on pour­rait et devrait faire. Mais, vous avez une grande part de res­pon­sa­bi­li­té dans notre pié­ti­ne­ment sur place, car votre déser­tion et vos mys­ti­fi­ca­tions ont depuis trop d’années para­ly­sé notre action et vous nous avez obli­gés à employer des efforts pré­cieux à com­battre vos ten­dances qui, si l’on vous eut lais­sé le champ libre, n’auraient lais­sé sub­sis­ter du socia­lisme que l’étiquette. Mais nous espé­rons que c’est la fin. D’une part, nous avons appris bien des choses et nous sommes en situa­tion de pro­fi­ter de l’expérience et de ne pas retom­ber dans les erreurs du pas­sé. D’autre part, par­mi vous-mêmes, les convain­cus com­mencent à être écœu­rés de vos élec­tions. L’expérience dure depuis tant d’années et vos élus se sont mon­trés si inca­pables, pour ne pas dire plus, que main­te­nant, pour ceux qui aiment réel­le­ment la cause et qui ont le tem­pé­ra­ment révo­lu­tion­naire, ils ouvrent les yeux.

Louis – Eh bien, faites-la donc cette révo­lu­tion ! Et sois cer­tain que lorsque vous dres­se­rez des bar­ri­cades, nous serons à vos cotés. Penses-tu que nous soyons des lâches ?

Charles – Oui, c’est une théo­rie com­mode, n’est-ce pas ? « Faites la révo­lu­tion et quand elle sera en train, nous vien­drons… » Mais, si vous êtes révo­lu­tion­naires, pour­quoi ne tra­vaillez-vous pas à la pré­pa­rer vous aus­si ?

Louis – Écoute, pour ma part, je t’assure que si je voyais un moyen pra­tique pour être utile à la révo­lu­tion, j’enverrais immé­dia­te­ment au diable élec­tions et can­di­dats, puisque pour par­ler franc, moi aus­si je com­mence à en avoir plein le dos et je t’avoue que ce que tu m’as dit aujourd’hui m’a beau­coup impres­sion­né. Et vrai­ment, je ne puis pas dire que tu as tort.

Crédit : Julien Moisan

Charles – Tu ne sais pas ce qu’on peut faire ? Tu vois, avais-je tort de te dire que l’habitude de la lutte élec­to­rale fait perdre même l’intuition de la pro­pa­gande révo­lu­tion­naire ? Il suf­fit cepen­dant de savoir ce que l’on veut et de le vou­loir éner­gi­que­ment pour trou­ver mille choses à faire. Avant tout, il faut répandre les idées socia­listes et au lieu de racon­ter des blagues et de don­ner de faux espoirs aux élec­teurs et à ceux qui ne le sont pas, exci­tons en eux l’esprit de révolte et le mépris du par­le­men­ta­risme. Agissons de manière à éloi­gner les tra­vailleurs des urnes élec­to­rales de façon que les riches et les gou­ver­nants en soient réduits à ne faire les élec­tions qu’entre eux, au milieu de l’indifférence et du mépris du public ; et de là, quand on en sera là, quand la foi au bul­le­tin de vote sera éva­nouie, le besoin de faire la révo­lu­tion s’imposera à tous et la volon­té de la faire naî­tra rapi­de­ment. Pénétrons dans les groupes et les réunions élec­to­rales, mais pour dévoi­ler les men­songes des can­di­dats et pour expo­ser, sans trêve ni répit, les prin­cipes socia­listes, c’est-à-dire la néces­si­té de détruire l’État et d’exproprier les capi­ta­listes. Entrons dans toutes les asso­cia­tions ouvrières, créons des grou­pe­ments nou­veaux, et tou­jours pour faire de la pro­pa­gande et expli­quer à tous com­ment il faut s’y prendre pour s’émanciper. Coopératives, grou­pe­ments ouvriers, congrès cor­po­ra­tifs, et autres agglo­mé­ra­tions de tra­vailleurs, tout cela est du bon ter­rain pour y semer les germes de pro­pa­gande pour­vu que, natu­rel­le­ment, une fois qu’on est dans ces grou­pe­ments, on ne perde pas de vue le but pour lequel on y est entré. Prenons une part active aux grèves, pro­vo­quons-en, et tou­jours n’ayons d’autre visée que de creu­ser plus pro­fond l’abîme entre les sala­riés et les patrons et de pous­ser les choses le plus avant qu’on peut. Faisons com­prendre à ceux qui meurent de faim et de froid que leurs souf­frances sont incom­pré­hen­sibles en face des maga­sins bon­dés de mar­chan­dises qui leurs appar­tiennent… Lorsqu’il se pro­dui­ra des émeutes spon­ta­nées, comme il en éclate sou­vent, cou­rons-y et tachons de don­ner une conscience au mou­ve­ment, expo­sons nous au dan­ger et res­tons avec le peuple.

Une fois sur le che­min pra­tique, les idées vien­dront et les occa­sions se pré­sen­te­ront. Organisons, par exemple, un mou­ve­ment pour ne pas payer de loyer ; fai­sons com­prendre aux pay­sans qu’ils doivent engran­ger toute la récolte, aidons-les si nous le pou­vons et si les riches et les gen­darmes y trouvent à redire, soyons avec les pay­sans. Montrons aux conscrits toute l’horreur du ser­vice mili­taire et fai­sons tou­cher du doigt aux sol­dats qu’ils ne sont que les défen­seurs des capi­ta­listes. Organisons des mou­ve­ments pour obli­ger les muni­ci­pa­li­tés à faire toutes les choses, grandes et petites, que le peuple désire impa­tiem­ment, comme par exemple, dis­tri­buer le pain, abo­lir les octrois, etc. Restons tou­jours au milieu de la masse, tâchons de lui faire com­prendre ce qu’elle doit vou­loir et habi­tuons-la à arra­cher les liber­tés, car elles ne lui seront jamais accor­dées de bon gré. Enfin, que cha­cun fasse son pos­sible, selon la situa­tion qu’il occupe, pre­nant tou­jours comme point de départ les besoins immé­diats du peuple et exci­tant tou­jours en lui des aspi­ra­tions nou­velles. Et, au milieu de cette acti­vi­té, rap­pro­chons-nous des tem­pé­ra­ments qui peu à peu arrivent à com­prendre et ensuite à accep­ter avec ardeur nos idées, avec ceux-ci, ser­rons-nous les coudes, enten­dons-nous et pré­pa­rons ain­si les élé­ments pour une action déci­sive géné­rale.

Louis – Eh bien, cela me plaît ! Au diable les élec­tions et met­tons-nous à l’œuvre. Donne-moi la main et vive l’anarchie et la révo­lu­tion sociale !

Charles – Bravo et en avant !


Ce texte a paru en avril 1928 sous le titre « En période élec­to­rale », dans le numé­ro 64 de La Brochure men­suelle.
Toutes les illus­tra­tions sont extraites de pho­to­gra­phies de Julien Moisan.


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