Christophe Dauphin : « Pour le poète, il n’existe pas un espace sans combat »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Notre époque consi­dère trop sou­vent que la poé­sie, satu­rée de for­mol, est chose morte et mor­tel­le­ment ennuyeuse. Sauf que les poètes sont bien vivants et ne rêvent plus ni de jouer aux dés avec Mallarmé ni de cou­rir les mar­chés d’es­claves avec Rimbaud. Vers Écouen, dans le Val-d’Oise, on en trouve qui lisent de la science-fic­tion et croient que les mots ne sont pas faits pour le décor, mais pour le com­bat. Pied à pied, poème après poème, revue après revue. Loin des arti­fices et du ver­ba­lisme, du cynisme et de la déco­ra­tion cultu­relle, ils dési­rent que le poème tra­duise et illu­mine le vécu de l’homme ordi­naire. Ils le disent depuis un demi-siècle, ils sont ceux qui font la revue Les Hommes sans épaules. Nous avons sol­li­ci­té son direc­teur de publi­ca­tion, le poète Christophe Dauphin : il nous parle de « l’é­mo­ti­visme », ce lyrisme de combat.


Vous tirez le nom de votre revue d’un roman où appa­raît le per­son­nage de Zoûhr, der­nier réchap­pé d’un mas­sacre, à « l’in­tel­li­gence lente mais sub­tile » et dont les bras jaillissent direc­te­ment du corps. Que peut-il, cet « homme sans épaules » ?

Le titre est en effet extrait du roman pré­his­to­rique Le Félin géant, qui a paru en 1918. Rosny l’Aîné y met en scène deux amis, Aoûn, le fils du chef de la tri­bu, une brute mais capable de par­don­ner à l’ennemi ter­ras­sé, et Zoûhr, un sur­doué fra­gile. Tous deux ont besoin de nouer leurs qua­li­tés et leur ruse pour ten­ter de recon­qué­rir le Feu per­du, sinon la tri­bu ne sur­vi­vra pas. Alors, oui, les temps (mais est-ce nou­veau ?) sont aux far­deaux. Zoûhr, lui, ne peut rien accro­cher à son corps mais cela lui évite au moins de rou­ler sa car­rure au rythme du toc­sin. Zoûhr est tout occu­pé à conser­ver et entre­te­nir le Feu. L’imagination, comme l’a écrit Bachelard, tra­vaille à son som­met, comme une flamme.

L’aventure de cette revue est l’une des plus durables dans le pay­sage poé­tique fran­çais du XXe siècle : elle voit le jour entre 1953 et 1956, s’in­ter­rompt pour reprendre de 1991 à 1994, puis renaît en 1997. Pourquoi reprendre un titre plu­tôt que d’en créer un autre ?

Sur le plan géné­ra­tion­nel, nous n’avons pas eu à reje­ter nos aînés, tout comme durent le faire les sur­réa­listes, et même un Jean Breton, obsé­dé par la tabu­la rasa vis-à-vis du pas­sé et du père. Ainsi, nous nous ins­cri­vons dans notre his­toire et entre­te­nons notre filia­tion, fiers et riches d’en avoir une, et nous nous y sen­tons bien. Cela ne revient nul­le­ment à dire que nous nous ins­cri­vons dans un sui­visme quel­conque. Au contraire : nous actua­li­sons, déve­lop­pons et aug­men­tons de nos propres acquis les actions de nos aînés.

Votre cre­do relève de « l’é­mo­ti­visme » et fait la part belle à de grands anciens — son­geons à Reverdy. Vous avez écrit vous-même une quin­zaine d’es­sais sur des poètes, comme Jean Rousselot, Sarane Alexandrian, Jean Breton ou Jacques Simonomis. Comment défi­ni­riez-vous cette lignée dont vous vous récla­mez ? 

« Les poètes qui refusent de voir la vie affec­tive enter­rée sous les sup­pu­ta­tions lin­guis­tiques et le chlo­ro­forme pseudo-philosophique. »

Je pense que le temps n’est plus à l’esprit uni­la­té­ral et étroit des ten­ta­tives sépa­rées, mais à la syn­thèse. Parti de l’exploration par­cel­laire de ma sen­si­bi­li­té, j’en suis arri­vé à la syn­thèse de l’émotivisme, qui est une syn­thèse moderne et d’ouverture des cou­rants et mou­ve­ments révo­lu­tion­naires que sont la poé­sie pour vivre (qui exprime les émo­tions de l’homme ordi­naire, en butte au réel) et le sur­réa­lisme (qui est l’irruption du rêve dans la réa­li­té, soit l’osmose du sur­réel). Sous la « ban­nière » de l’émotivisme se retrouvent les poètes qui refusent de voir la vie affec­tive enter­rée sous les sup­pu­ta­tions lin­guis­tiques et le chlo­ro­forme pseu­do-phi­lo­so­phique et qui, au contraire, enri­chissent l’intimisme. Toutes les per­sonnes que vous venez de citer et qui me sont chères l’illustrent à mer­veille. Quant à Pierre Reverdy, que vous men­tion­nez très jus­te­ment, je ne peux qu’être soli­daire de lui. L’émotivisme est la créa­tion par une œuvre esthé­tique — grâce à une cer­taine asso­cia­tion de mots, de cou­leurs ou de formes qui se fixent et assument une réa­li­té incom­pa­rable à toute autre — d’une émo­tion par­ti­cu­lière, et non tru­quée, que les choses de la nature ne sont pas en mesure de pro­vo­quer en l’homme. Car la poé­sie est uni­que­ment en l’homme et c’est ce der­nier qui en charge les choses, en s’en ser­vant pour s’exprimer.

Si recon­nus soient-ils par les lec­teurs de poé­sie, les noms des poètes contem­po­rains atteignent rare­ment le grand public. La poé­sie reste per­çue par les médias comme éso­té­rique ou éli­tiste : elle fait peur, quand elle ne pro­voque pas des moues iro­niques. Comment s’ex­pli­quer cette situation ? 

Il n’y a rien à attendre. Les médias, à de très rares excep­tions, n’accordent plus, et depuis long­temps, aucune place aux poètes. Nous le savons et cela ne chan­ge­ra pas. Aucun média n’a le désir, la volon­té et sur­tout la com­pé­tence pour par­ler de la poé­sie. Rien de nou­veau. Ce qui l’est, en revanche, c’est d’assister para­doxa­le­ment, aujourd’hui, en France — comme l’a remar­qué Martin Rueff — à un étrange phé­no­mène séman­tique : non seule­ment le nom « poé­sie », dont l’adjectif « poé­tique » est tiré, n’est plus consi­dé­ré comme son por­teur natu­rel, mais encore on va jusqu’à dénier aux poètes la poé­sie qu’on prête aux non-poètes… Dans le lan­gage com­mun, poète est un titre de gloire que l’on va prê­ter à tel chan­teur, tel cou­tu­rier et je ne sais qui encore… À tout le monde en fait, sauf au poète.

Le champ édi­to­rial de la poé­sie vous semble-t-il injus­te­ment domi­né par de fausses valeurs ? Faudrait-il réécrire aujourd’­hui Les Impostures de la poé­sie de Roger Caillois ?

« La poé­sie est un vivre et non un dire. »

Il ne faut pas idéa­li­ser le milieu de la poé­sie. Il ne s’agit jamais que d’un milieu guère pire, guère meilleur qu’un autre. On y retrouve par exemple la quête per­pé­tuelle et conti­nuelle du pou­voir. Le pou­voir en poé­sie ? Cela peut prê­ter à rire. Certes, je vous l’accorde. Mais aus­si petit soit-il, le pou­voir reste le pou­voir et ce micro­cosme poé­tique n’est jamais que le reflet de la socié­té. Le champ édi­to­rial est vaste. Il est sur­tout por­té par une plé­thore de revues et d’éditeurs spé­cia­li­sés. Les poètes sont nom­breux. Il y en a pour tous les goûts. Certains s’expriment en haut d’une tour, d’autres au fond d’une cave, d’autres sont dans la foule. S’il y a indé­nia­ble­ment de très bons poètes en France, on ne doit pas perdre de vue que le poème, lorsqu’il donne dans un excès de for­ma­lisme, de culture ou de sen­si­ble­rie, ne peut que se trans­for­mer en un vain bibe­lot. L’objet lan­ga­gier n’est pas un poème, c’est un objet lan­ga­gier. La poé­sie est un vivre et non un dire.

Comment échap­per à l’entre-soi où « les poètes parlent aux poètes », et toucher plus lar­ge­ment les gens ?

Il faut de la curio­si­té, se frot­ter aux textes, aux poètes. Faire son tri. Il faut aus­si de la culture. Faire des efforts. Si la poé­sie reste incom­pré­hen­sible à beau­coup, c’est jus­te­ment parce que ceux-ci cherchent à la com­prendre très par­tiel­le­ment et intel­lec­tuel­le­ment. À la tra­duire au lieu de la vivre. La poé­sie réclame du lec­teur une par­ti­ci­pa­tion totale. Non seule­ment sa logique, sa rigueur, son intel­lect sont mobi­li­sés, mais aus­si son ima­gi­na­tion, sa sen­si­bi­li­té, sa sensualité.

En tirant un peu le fil, com­ment rendre à la poé­sie sa puis­sance popu­laire, sor­tir du pro­phé­tisme ou du jar­gon­nesque, réta­blir le lien avec la vie quotidienne ?

Le jar­gon­nesque, la rup­ture avec le « frère humain », n’est pas l’apanage de tous les poètes. Certes, il y a eu, il y a et il y aura tou­jours des « fai­seurs », des fabri­cants de vers ou des bri­co­leurs sonores et autres per­for­mers de plats réchauf­fés. Mais que vou­lez-vous que les gens pensent de cela ? D’un gugusse qui écrit et lit que « le bâton est un bout et qu’au bout du bâton il y a un autre bout, etc. », le tout sur vingt pages ? Ou alors d’un autre zig qui va débla­té­rer des inep­ties tout en jouant de la gui­tare élec­trique ? Avec ou sans gui­tare, un bon poème reste un bon poème et une conne­rie une conne­rie. Mais il n’y a pas que cela. Bien des poètes n’ont jamais per­du le fil ; mais sans doute sont-ils moins mis en valeur. J’ai le sou­ve­nir de quelques lec­tures ou ren­contres avec des classes de lycéens et col­lé­giens, où, je peux vous l’assurer, le cou­rant est réel­le­ment pas­sé. Il est vrai, pour les ren­contres en classe, que les pro­fes­seurs avaient entre­pris un gros tra­vail de pré­pa­ra­tion avec leurs élèves en amont.

Mais faut-il être heu­reux qu’il y en ait « pour tous les goûts » — de la poé­sie sonore la plus expé­ri­men­tale à la poé­sie amou­reuse la plus lyrique ? Ou faut-il, au contraire, s’at­ta­cher à tra­cer une ligne de démar­ca­tion entre l’Art pour l’Art, pure­ment concep­tuel, et, pour citer Lautréamont, la « poé­sie par tous, pour tous » ? 

À la lec­ture de cer­taines revues et de bon nombre de recueils, signi­fi­ca­tifs de la pro­duc­tion poé­tique de notre temps, on se demande si Paul Valéry n’a, en fin de compte, pas été pris au pied de la lettre par beau­coup lorsqu’il affirme : « Certains se font une idée si vague de la poé­sie qu’ils prennent ce vague pour l’idée même de la poé­sie. » Certes, il n’est pas aisé de s’y retrou­ver, mais je ne déplore pas cette diver­si­té de champs et d’écritures. Mais, là où toutes les dimen­sions humaines ne sont pas bras­sées par elle, la poé­sie ne signi­fie rien, elle rampe, et il est absurde de lui accor­der la moindre impor­tance, dès lors que l’émotion ne consti­tue pas son pas­se­port pour l’absolu. L’important, c’est d’ouvrir en soi le plus de portes pos­sibles et d’aller loin dans ce que l’on cache d’habitude. Mais il est pri­mor­dial d’être à l’écoute d’une pul­sion exempte de toute fabri­ca­tion et tout tru­cage. Tant pis si ces portes qu’on se risque à ouvrir (dans l’interdit ?) vous en ferment d’autres : il s’agit de rendre le tré­fonds de l’individu. La forme qui vaut toutes les formes s’adapte à la mort comme aux grin­ce­ments de plai­sir pro­fond d’un corps écar­te­lé – et niant l’impossibilité d’être.

Vous avez défen­du l’i­dée que le poète est révo­lu­tion­naire par essence, même s’il ne doit pas mettre sa poé­sie au ser­vice d’une quel­conque idéo­lo­gie, fût-elle révo­lu­tion­naire. Le poète au cœur de la Cité ne peut s’abs­traire des ques­tion­ne­ments poli­tiques mais tient par ailleurs plus que tout à sa liber­té. Y a‑t-il une sorte de lien consub­stan­tiel entre poé­sie et anarchisme ?

« Là où toutes les dimen­sions humaines ne sont pas bras­sées par elle, la poé­sie ne signi­fie rien, elle rampe, et il est absurde de lui accor­der la moindre importance. »

N’oublions pas la leçon de vie exem­plaire de Benjamin Péret qui, bien que mili­tant poli­tique, ne fut pas moins avant tout un poète (et quel poète !) qui a tou­jours dénon­cé la récu­pé­ra­tion du poé­tique par le poli­tique. Je pense, tout comme Péret, que le poète n’a pas à désar­mer les esprits en leur insuf­flant une confiance sans limites en un père ou un chef, contre qui toute cri­tique devient sacri­lège. Bien au contraire, c’est au poète de pro­non­cer les paroles tou­jours sacri­lèges et les blas­phèmes per­ma­nents. Le poète doit d’abord prendre conscience de sa nature et de sa place dans le monde et com­battre sans relâche les dieux para­ly­sants, achar­nés à main­te­nir l’homme dans sa ser­vi­tude à l’égard des puis­sances sociales et de la divi­ni­té, qui se com­plètent mutuel­le­ment. Le poète com­bat pour que l’homme atteigne une connais­sance à jamais per­fec­tible de lui-même et de l’univers. Il ne s’ensuit pas qu’il désire mettre la poé­sie au ser­vice d’une action poli­tique, même révo­lu­tion­naire. Mais sa qua­li­té de poète en fait un révo­lu­tion­naire qui doit com­battre sur tous les ter­rains : celui de la poé­sie par les moyens propres à celle-ci, et sur le ter­rain de l’action sociale — sans jamais confondre les deux champs d’action, sous peine de réta­blir la confu­sion qu’il s’agit de dis­si­per et, par suite, de ces­ser d’être poète, c’est-à-dire révolutionnaire.

Alain Jouffroy, qui vient de nous quit­ter, a écrit un livre impor­tant sur l’individualisme révo­lu­tion­naire. Alain écrit notam­ment, à pro­pos des poètes, qu’ils ne seront jamais les laquais d’aucune puis­sance domi­nante. Qu’ils feront tou­jours par­ler, le plus fort pos­sible, la puis­sance domi­née. « Alors, oui, par­lons-en, par­lons de ceux-ci, qui se taisent, et à qui depuis bien­tôt deux siècles, on n’a jamais deman­dé leur avis sur rien : les oppo­sants, les rétifs, les récal­ci­trants, les gêneurs, les enne­mis entê­tés de l’ordre et du désordre éta­blis. Ils sont l’histoire en gésine, la force enté­né­brée des matins sourds. » J’ajoute que le « je » est la valeur qui doit être pro­té­gée contre les attaques du pou­voir aus­si bien que des idéo­lo­gies qui le fus­tigent. À l’économisme tota­li­taire, il faut oppo­ser le rôle pra­tique et révo­lu­tion­naire de chaque indi­vi­du dans la vie de tous les indi­vi­dus, sachant bien que toutes les révo­lu­tions intel­lec­tuelles, poli­tiques et artis­tiques naissent, avant tout, d’individus, pour la plu­part rebelles. Il faut s’ériger contre les théo­ries qui cen­surent l’existence et le rôle des indi­vi­dus dans le monde d’aujourd’hui.

Alain Jouffroy, jus­te­ment, écri­vait dans son Manifeste de la poé­sie vécue : « Mon uto­pie, la voi­ci : libé­rer la poé­sie de ce vieux car­can solip­siste, nar­cis­sique et auto­sa­tis­fait en rac­cor­dant l’écriture à tout ce qui lui est exté­rieur. » Vous signez ?

Ce n’est pas une uto­pie, mais une réa­li­té entre­te­nue par de nom­breux poètes. La réa­li­té de la parole poé­tique est celle de par­ler face à l’abîme que nous sommes et ne ces­se­rons jamais d’être. Le poète résiste dans la fêlure. Son rap­port au lan­gage, à ses émo­tions, nous ren­voie de plein fouet au rap­port que nous entre­te­nons avec le monde, à ren­fort de mots coups de poing, de mots coups de sang, pour exis­ter. Pour le poète, il n’existe pas un espace sans com­bat. Pas un atome sans cri. Mais seule­ment, à bout por­tant : le lan­gage, l’émotion, le rêve, la réa­li­té, le mot coup de tête.


Toutes les illus­tra­tions sont de Baptiste Deyrail, pour Ballast.


REBONDS

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