Tristan Cabral : « J’ai la chance de n’être pas dans le milieu soi-disant littéraire »


Faut-il attendre la mort des poètes pour les lire enfin ? Tristan Cabral publie, loin des lumières édi­to­riales, depuis plus de quatre décen­nies. Une ving­taine d’ouvrages à ce jour pour cet homme né en 1944 d’une Française et d’un mili­taire alle­mand ; il fut pas­teur, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie, déte­nu, voya­geur et inter­né. Son fil rouge ? Rendre « la parole à des gens qui étaient réduits au silence ». On le croise en Irak, en Turquie, en Palestine ou en Amérique latine — avec dans sa sacoche, tou­jours, une édi­tion bon mar­ché de Rimbaud (numé­ro 498). Incarcéré quelques mois sur le sol fran­çais, en 1976, le poète se réclame de la Révolution : celle qu’il attend depuis demain. 


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Dans JULIETTE ou le che­min des immor­telles, vous faites remon­ter votre voca­tion de poète à la lec­ture d’un poème de Rimbaud, « Les Effarés ». Tout part vrai­ment de là ?

C’est bien de com­men­cer par ça. Mais, anté­rieu­re­ment, je dois dire que j’ai vécu dans une mai­son du silence. On par­lait très peu. J’étais fas­ci­né par les quelques mots qui cir­cu­laient. Et le choc, oui, ça a été un ins­ti­tu­teur mer­veilleux, qui reco­piait des poèmes entre midi et deux, avec une superbe écri­ture, comme autre­fois les ins­tits. Et une fois — j’avais huit ans —, j’ai vu « Les Effarés ». Je me suis dit que ça m’était adres­sé et je me suis mis à pleu­rer. Il est venu me voir pour me deman­der ce que j’avais et je lui ai répon­du : « Merci pour les mots. » Et j’ai décou­vert que toute la vie était dans les mots, qu’il fal­lait les aimer et les recher­cher par­tout où ils étaient. C’est là que j’ai été piller, si l’on peut dire, l’armoire de livres où il y avait un peu de tout, y com­pris, je me rap­pelle, Le Génie du chris­tia­nisme de Chateaubriand ! J’ai alors com­pris — et d’autres que moi pour­raient bien sûr dire la même chose, à com­men­cer par Mallarmé — que toute la vie doit finir dans un livre. Les mots m’ont sau­vé la vie ! Mais ce n’est pas du tout ori­gi­nal ce que je vous dis là.

Vous avez, bien plus tard, ensei­gné la phi­lo­so­phie. La langue poé­tique s’est-elle impo­sée, pour vos écrits, comme une évi­dence ?

« Je n’ai jamais sépa­ré la phi­lo­so­phie du tra­vail poé­tique. Ceux qui l’ont fait, comme Sartre, ont dit un peu n’importe quoi. »

Je n’ai jamais sépa­ré la phi­lo­so­phie du tra­vail poé­tique. Ceux qui l’ont fait, comme Sartre, ont dit un peu n’importe quoi. Il m’a sem­blé qu’il n’y avait pas de contra­dic­tions entre Breton et Marx, que tout cela allait ensemble. La phi­lo­so­phie arrive tard, alors que la poé­sie était là, elle est sans âge. Elle ne vous quitte jamais alors qu’on peut se sépa­rer plus faci­le­ment de la phi­lo­so­phie car elle est plus arbi­traire : dans un poème, rien n’est arbi­traire. Il n’y a que de l’essentiel — Bergson l’avait très bien com­pris. Il n’y a pas de men­songe pos­sible avec la poé­sie : chaque mot compte. En phi­lo­so­phie, on peut racon­ter beau­coup de choses, se contre­dire sou­vent, mais on n’imagine pas ajou­ter un mot à Une sai­son en Enfer ou aux textes de Michaux. Les poèmes, en eux-mêmes, sont abso­lus — ce qui arrive très rare­ment chez les phi­lo­sophes, qui sont beau­coup plus mal­hon­nêtes, à cer­tains égards !

Vous êtes le fruit d’une union qu’il fal­lait taire. Vous avez fait savoir que vous vou­liez être « innom­mable ». D’où votre chan­ge­ment de nom ?

Je suis né d’une his­toire d’amour entre ma mère, fran­çaise, et un offi­cier alle­mand. Les enfants s’aperçoivent de tout — ça aus­si, c’est une bana­li­té —, et je me suis aper­çu que ma mère et l’homme avec qui elle vivait ne s’aimaient pas. J’avais été ins­crit sous le nom de cet homme, du mari de ma mère, qui était pri­son­nier en Allemagne durant la guerre. J’ai vou­lu très vite avoir un autre nom. Un nom comme un enfant qui sort d’un ter­rier. J’étais fas­ci­né par Le Livre de la jungle, par Kaspar Hauser… J’étais fas­ci­né par les enfants qui n’avaient pas de nom. Et, plus tard, beau­coup plus tard, j’ai choi­si « Tristan Cabral » : il est fait d’un pré­nom magni­fique — c’est bien sûr Tristan et Iseult — et d’un nom qui signi­fie « le gar­dien de chèvres ». Une chèvre, on ne peut pas l’attraper quand elle monte ! (rires) Et puis, je l’ai su ensuite, c’est le nom d’un révo­lu­tion­naire, Amílcar Cabral, assas­si­né en 1973.

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Amílcar Cabral (DR)

Votre nais­sance est reliée à la guerre et celle-ci est omni­pré­sente dans votre écri­ture…

Oui, je suis un enfant de la guerre. Je suis né d’une ren­contre qui n’a pu exis­ter que par la guerre. Et je suis un enfant qui est en guerre avec son nom, avec sa vie, et je suis tou­jours ter­ro­ri­sé par les sou­ve­nirs de la Shoah, les sou­ve­nirs des camps, et aujourd’hui par ce qui se déroule à Damas ou ce qui s’est pro­duit, avant, en Amérique du Sud. Je suis ter­ro­ri­sé par cet état de guerre per­ma­nente. Je pense à ce mot de Rimbaud que j’adore : « cette époque qui a som­bré ». Notre époque a som­bré. Tout se res­semble à pré­sent. J’étais encore dans l’espérance d’une révo­lu­tion mon­diale qui n’a jamais eu lieu — il fau­drait reve­nir sur tous les échecs de la révo­lu­tion russe, de l’Espagne, etc. On vit dans un monde unique, qui est le même à Moscou, à Pékin et au Texas. Cette alié­na­tion ter­rible des peuples tout entiers… Je dois dire que je suis assez déses­pé­ré depuis quelques années. Je ne vois pas d’embellie. Ce matin, je reli­sais des textes de Nestor Makhno, qui disait déjà que par­tout où triomphent les États, la liber­té meurt. Et il en savait quelque chose !

Vous avez évo­qué Sartre. Il affir­mait que « l’engagement poé­tique » n’était qu’une « sot­tise ». Vous, vous écri­vez que le poète doit en finir avec « le « coma » des mots sous la ver­rière des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques ». La poé­sie peut donc s’engager ?

« Notre époque a som­bré. Tout se res­semble à pré­sent. J’étais encore dans l’espérance d’une révo­lu­tion mon­diale qui n’a jamais eu lieu. »

La dif­fé­rence, si je peux me per­mettre de dire ça, hum­ble­ment, c’est que Sartre n’a rien com­pris ! (rires) C’est vrai­ment dom­mage. Il a écrit un mau­vais livre sur Baudelaire : c’est l’illustration du fait que cha­cun se choi­sit. Bon, et une fois qu’on a dit ça ? Il a dit des sur­réa­listes qu’ils n’étaient que des petit-bour­geois qui s’ennuyaient — ce qui est assez cho­quant, quand on sait tout de même ce que fut Desnos ! Voire même Breton, en dépit des erreurs qu’il a pu faire. Ils étaient des poètes révo­lu­tion­naires. Voyez leurs liens avec Trotsky. Cela étant dit : un poète révo­lu­tion­naire, ce n’est pas un poète qui écrit sur la Révolution ; c’est un poète qui l’a dans sa chair — je pense à Maïakovski. Maïakovski, ce n’est pas Aragon ! Mais je ne parle pas d’Aragon : je tiens à gar­der mon calme.

Alors par­lons-en, si. Après tout, il est consi­dé­ré par tout le monde comme le chantre de la poé­sie mili­tante…

Militante, ça ne veut pas dire révo­lu­tion­naire ! Aragon écri­vait des poèmes sur le sang des autres. Il y a chez lui une mal­hon­nê­te­té vis-à-vis du pro­lé­ta­riat… Moi je n’en viens pas, je n’ai pas envie de jouer le poète-ouvrier. Le poète révo­lu­tion­naire, c’est Mandelstam ou Maïakovski — et ils en sont morts ! Aragon vou­lait obte­nir son Salut sur la classe ouvrière. Il disait la Révolution au lieu de la faire. Il refu­sait de par­ler des res­pon­sables tchèques qui étaient fusillés. C’est abso­lu­ment hon­teux. Éluard aus­si a dit des choses épou­van­tables à ce moment-là. Aragon savait tout : c’est impar­don­nable.

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Sartre, par Gisèle Freund

Les artistes sau­ve­ront le monde, s’il doit être sau­vé, avez-vous décla­ré un jour. Pourquoi leur attri­buer à eux, par­ti­cu­liè­re­ment, cette mis­sion ? On pense à ce vers de Léo Ferré : les artistes, « y a vingt mille ans qu’ils crient dans le désert ».

C’est vrai, mais, en même temps, il y a une espé­rance. Prenez ce qu’a fait Daniel Barenboim, qui fait exis­ter un orchestre sym­pho­nique de Palestiniens et d’Israéliens, et même de Kurdes, et qui joue dans le Moyen-Orient, ça c’est extra­or­di­naire : ça ouvre des portes ! Prenez aus­si Rostropovitch. Et il y en a eu d’autres. Ils ont ouvert des murs qui ne se refer­me­ront jamais. Si, aujourd’hui, nous avons une toute petite place, c’est bien d’être dans des brèches, d’être dans des failles… On n’a pas d’autres armes. Il faut être dans des brèches impre­nables. Je pense aus­si à Jean-Pierre Duprey, à Ossip Mandelstam. Je pense sur­tout à Jean Sénac. Ces gens, les plus grands, allaient dans des brèches en sachant ce qu’il y avait au bout ! Sénac aurait très bien pu ren­trer en France ou se plan­quer : non, il affirme qu’il veut res­ter dans l’Algérie nou­velle, il n’a pas d’argent, il est misé­rable. Et on le tue !

Vous par­lez sou­vent de tous ces poètes assas­si­nés : Fondane, Lorca…

Oui, ces gens, on ne peut pas les enfer­mer. Résultat : on les sup­prime. Ces gens gardent le ciel ouvert.

À vous lire, et sur­tout à vos débuts, on sent un jaillis­se­ment, une pro­fu­sion. Vos vers partent comme des rafales. Comment écri­vez-vous ? Les mots viennent d’un jet ou est-ce un tra­vail méti­cu­leux que vous cachez au lec­teur ?

« Ils ont ouvert des murs qui ne se refer­me­ront jamais. Si, aujourd’hui, nous avons une toute petite place, c’est bien d’être dans des brèches, d’être dans des failles… On n’a pas d’autres armes. »

Je ne suis pas du tout le lit­té­ra­teur qui tra­vaille comme Paul Valéry, de huit heures à onze heures et demi — il n’y a qu’à voir la poé­sie de Valéry, d’ailleurs, ça ne donne pas envie de conti­nuer… (rires) Vous avez rai­son, c’est bien le mot « rafale ». Des rafales qui arrivent un peu n’importe où. Jamais je ne m’assoie en me disant : « Tiens, tu vas écrire. » J’aurais un fou rire et je tom­be­rais à la ren­verse ! Ce sont des bouts de papiers, dans une poche, ce sont des tickets, des évé­ne­ments qui tout d’un coup font que… Ces bouts vont se ras­sem­bler dans une che­mise. Je ne sais pas ce qu’ils devien­dront : jamais je ne me dis « Voilà le titre, et je com­mence ». Je suis inca­pable de faire ça ! Je n’ai jamais de car­nets. C’est sans ordre. Et puis un jour, j’ai l’idée de regrou­per ces textes avec un point de mire, comme une sorte de phare, comme un feu qui va don­ner la direc­tion de tous ces mor­ceaux, qui vont se mettre à jouer, à pleu­rer ou à hur­ler ensemble. Mais ça me sur­prend moi-même !

Vous n’avez jamais de moments labo­rieux, pour construire un rythme, une sono­ri­té, une rime ?

Non, jamais, jamais ! Bien sûr, comme tout le monde, j’ai com­men­cé par les grandes lec­tures clas­siques : je me sou­viens avoir dit à Pivot que j’aimais Lamartine et des gens avaient ri. Il y a des choses mer­veilleuses chez lui, pour­tant. Baudelaire, c’est le caté­chisme abso­lu : tou­jours des alexan­drins, et les rimes noir / espoir / fau­bourg / amour… Mais on a besoin de ça, même si, petit à petit, on se libère de ces formes. Parfois il m’arrive encore de faire des qua­trains. L’écriture auto­ma­tique, je ne sais pas ce que c’est. Je n’y arrive pas. Même Desnos y a renon­cé. Il faut une forme, mal­gré tout, même si on s’en échappe. Quand je pense à tous ces poètes qui écrivent des choses abso­lu­ment incom­pré­hen­sibles ! Et puis emmer­dantes… Je ne vais pas don­ner de noms. Ça me choque qu’on puisse se pré­sen­ter comme poète en écri­vant ça ! Moi, j’ai eu la chance de n’être pas dans le milieu soi-disant « lit­té­raire ».

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Jean Sénac (DR)

Beaucoup de vos textes partent à la pou­belle ?

Oui, oui. Par exemple, j’ai écrit un long poème sur la mort d’Andreas Baader, et j’ai dû l’écrire six fois. Je suis un enfant de la musique. Bien avant les mots, j’écoutais de la musique : je suis un enfant de Mahler, de Tchaïkovsky… Il faut que je trouve cette musique inté­rieure. Arrive ce moment, quand j’écris, où je me dis : voi­là, c’est la musique qu’il faut. Pour Baader, ça a été qua­rante pages à la pou­belle.

Et vous écri­vez tout à la main, donc ?

Avec un crayon ! Le pro­blème, c’est que les édi­teurs, avant, accep­taient les manus­crits tapés à la machine (et moi, je n’ai qu’une machine, comme Jack London !). Maintenant, évi­dem­ment, c’est un peu la guerre : ils veulent un truc sur Word. Mais je ne sais pas le faire, alors je demande à quelqu’un de m’aider. D’ailleurs, ça m’emmerde ! (rires) Mais vrai­ment, ça m’emmerde !

Toute cette éner­gie dans votre écri­ture sou­lève une ques­tion : a‑t-on, à un moment don­né, la sen­sa­tion d’avoir tout dit, tout don­né ? D’avoir vidé son sac ?

« L’écriture auto­ma­tique, je ne sais pas ce que c’est. Je n’y arrive pas. Même Desnos y a renon­cé. »

Non. Je n’ai jamais eu cette sen­sa­tion. Il y a par­fois des grands moments d’absence mais je n’ai pas peur de ça. Je pense que ça me rat­tra­pe­ra tou­jours. Ce n’est pas à moi d’aller cher­cher les mots, ce sont eux qui viennent me cher­cher. René Char le dit très bien, quand il écrit que les mots en savent plus sur nous que nous-mêmes.

Votre ami le poète André Laude est mort dans le plus grand dénue­ment. Être édi­té et vivre de sa plume, lorsqu’on est poète, semble être un vrai che­min de croix. Jacques Roubaud écri­vait, dans un article du Monde Diplomatique, que l’« insi­gni­fiance éco­no­mique [de la poé­sie] la condamne à l’obscurité ». Comment per­ce­vez-vous ça, de l’intérieur ?

C’est très dur d’en vivre, oui. Moi j’ai eu un métier en paral­lèle, la phi­lo­so­phie. Les poètes que j’ai connus avaient d’autres reve­nus. Il faut un pot dans lequel on peut pous­ser et qui n’appartiendra à per­sonne. André s’est fâché avec tout le monde. Il était ter­rible, il n’a fait aucun com­pro­mis, il est mort dans la misère. Il faut faire très atten­tion à ça : la misère abso­lue n’est pas for­cé­ment poé­tique… Il n’y a presque plus d’éditeurs de poé­sie. Il y en a des touts petits, qui font des choses pas mal. J’ai la chance d’être au Cherche Midi, qui dif­fuse bien, mais ce qu’il faut, c’est bou­ger. Beaucoup bou­ger. Il faut aller faire des lec­tures, qu’il y ait 20 per­sonnes ou 300, il faut aller aux fes­ti­vals, au « Printemps des Poètes ». Ce qui est inté­res­sant, et c’est pro­ba­ble­ment lié à notre époque de ver­biage insup­por­table, c’est que les gens écoutent : je suis frap­pé de le voir… Les gens disent : « Jamais on n’avait enten­du ça… » Il y a des pays où le rap­port à la poé­sie est beau­coup plus évident qu’en France. Au Moyen-Orient, en Palestine par exemple, j’ai fait des lec­tures avec Mahmoud Darwich : il y avait au moins 3 000 per­sonnes. Les pays qui souffrent, les pays qui résistent sont des pays de poètes. C’est clair et net. Il y a de très grands poètes croates ou serbes. D’autres, du Liban, de Palestine et d’Israël. Je vou­lais en venir à ce mot, résis­tance. Les poètes n’ont jamais bais­sé les bras, en France, pen­dant la Résistance. C’est vrai aus­si dans les Balkans et en Orient. Regardez la résis­tance des poètes dans l’ancien empire sovié­tique. Ces gens sont lus dans la rue ! Nous, à part quelques lec­tures en 1968, tout est retom­bé. Il faut accep­ter d’être seul. La poé­sie est absente de la télé­vi­sion, de la radio, des prix lit­té­raires. Mais ça ne fait rien. Je veux rendre hom­mage ici à ceux qui en publient alors qu’elle ne leur rap­porte rien.

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Gaza, (AFP / Mahmoud Hams)

Vous avez pla­cé votre pre­mier livre, Ouvrez le feu !, sous le signe du sui­cide. La mort, et qui plus est la mort volon­taire, plane régu­liè­re­ment au-des­sus de vos textes…

Ce que je crois, c’est que la nais­sance nous échappe com­plé­ment. On naît mal­gré soi. Par contre, on peut se don­ner la mort, au sens le plus pro­fond du mot don. Le don de sa propre mort est très bien com­pris dans d’autres civi­li­sa­tions que la nôtre. C’est le don que per­sonne ne pour­ra vous prendre. À une époque où on s’acharne sur les mou­rants, je reven­dique le droit d’en finir moi-même. C’est très simple. Dieu, qui n’existe pas, s’en fout !

Ça a été une ten­ta­tion chez vous, n’est-ce pas ?

« Je suis caté­go­rique quant à l’inexistence de Dieu, mais je reste tout aus­si caté­go­rique sur le carac­tère extra­or­di­naire de Jésus. »

Deux fois. Mais d’avoir une fille, ça vous empêche de sau­ter par-des­sus un bal­con. Mais j’y pense sou­vent. J’ai eu Gilles Deleuze comme pro­fes­seur : Dieu sait s’il n’était pas un phi­lo­sophe pes­si­miste, c’était un phi­lo­sophe du désir, et il a fran­chi le bal­con. C’est Socrate ! Je ne crois pas que ça soit très dif­fi­cile de sau­ter du pont… Ce qui l’est, c’est d’y res­ter.

« Dieu n’existe pas. » Vous avez été pas­teur. Expliquez-nous ça !

Ce qui me fas­cine, c’est Jésus de Nazareth. Les mots qu’il a pro­non­cés. J’ai une véné­ra­tion pour eux. Être pas­teur, c’était la seule façon pour moi, qui n’avait pas connu mon père, de pou­voir dire « Notre Père ». Je ne savais pas trop ce que ça vou­lait dire et ça me fas­ci­nait. J’ai été théo­lo­gien, mais pas long­temps, car j’admirais beau­coup les textes de Saint-Jean. Et ceux de Kierkegaard. Jésus, c’est la mort de Dieu ; c’est fabu­leux. C’est dur à faire entendre, mais c’est celui qui en finit avec Dieu. Je me consi­dé­rais comme dépo­si­taire d’une Parole, pas d’un dieu quel­conque : celle des Évangiles.

Mais vous êtes athée ?

Je suis caté­go­rique quant à l’inexistence de Dieu, mais je reste tout aus­si caté­go­rique sur le carac­tère extra­or­di­naire de Jésus. C’est amu­sant, car juste avant que nous com­men­cions cette dis­cus­sion, je reli­sais l’Apocalypse. J’ai envie d’écrire une nou­velle qui s’appellerait « Mon Père, ce Jésus ». L’histoire du Christ racon­té par son fils — car c’est évident qu’il était marié à Marie-Madeleine. Tout le monde le sait, sauf l’Église, qui a tou­jours men­ti ! On a décou­vert en 1980 un tom­beau dans un quar­tier de Jérusalem, qui s’appelle Talpiot, où il y a pra­ti­que­ment toute la famille de Jésus. La résur­rec­tion, c’est dans les mots ! Ce n’est pas quelqu’un qui part au Ciel au bout d’une fusée… C’est quelqu’un qui dit « Aimez-vous, par­don­nez-vous » et qui aus­si se met en colère. Ce type est extra­or­di­naire. Je l’aime, ce type ! (rires)

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Le Christ vert, Gauguin, 1889

Votre œuvre donne l’impression d’avoir été écrite aux quatre coins du monde. Quelle place accor­dez-vous aux voyages dans votre vie ?

Mon pro­chain livre va avoir pour cou­ver­ture une pho­to de Fortino Sámano, un Mexicain exé­cu­té le 12 février 1917. Il fume le cigare avant de mou­rir. Je n’ai pas peur non plus. J’ai peur de mon voi­sin par contre, j’ai peur du connard qui habite en face. J’aurais pris une balle dans la tête quand j’étais à Sarajevo ou à La Paz, tant pis pour moi. Ce n’était pas grave. Mais j’ai la trouille ter­rible du vieillis­se­ment, de notre socié­té où l’on attend la mai­son de retraite. Devant une mai­son de retraite, il fau­drait écrire « Ceux qui vont mou­rir te saluent » ! (rires) Je ne voya­geais pas comme un tou­riste. J’ai mili­té en Bolivie, à l’époque Debray, j’étais dans des groupes d’intervention. Je n’ai pas été tor­tu­ré ni rien, il ne faut pas racon­ter de conne­ries, mais je n’ai pas peur : je vois une bar­ri­cade, j’ai envie de mon­ter des­sus !

En par­lant de bar­ri­cades… Mai 68 occupe une place impor­tante pour vous, non ?

« Le Parti com­mu­niste a eu un rôle par­fai­te­ment contre-révo­lu­tion­naire. Qu’est-ce qu’on en croi­sait, des sta­li­niens ! »

Mai 68, c’est d’abord une fabu­leuse prise de parole. Il y en avait par­tout. Évidemment, per­sonne d’entre nous n’avait une vision de ce qu’aurait pu être une France révo­lu­tion­naire. Par contre, il y avait un par­ti qui ne vou­lait abso­lu­ment pas que ça change, c’était le Parti com­mu­niste : ce par­ti a eu un rôle par­fai­te­ment contre-révo­lu­tion­naire. Qu’est-ce qu’on en croi­sait, des sta­li­niens ! Je les hais depuis cin­quante ans.

Vous en croi­sez encore ?

Il y en a encore quelques-uns… Le PC essaie de cou­ler le Front de gauche. Mai 68, c’est d’abord la figure de pou­pon iro­nique de Cohn-Bendit, même s’il a énor­mé­ment chan­gé depuis.

68, ce n’est pas seule­ment les grèves ouvrières, c’est aus­si une révolte d’étudiants petits-bour­geois.

Ce n’est pas que ça ! Bien sûr, il y a eu tout ça mais ce n’est pas seule­ment ça. À Nantes, des pay­sans ont appor­té des kilos de pommes de terre à des ouvriers nan­tais. Ça, c’est extra­or­di­naire. Bien sûr, il y a les étu­diants, mais il y a les ouvriers qui ren­traient retrou­ver les cons de sur­veillants et de contre­maitres : ils chia­laient les mecs ! C’est beau­coup plus que ce que Monsieur Aron a dit. Bien sûr, « la révo­lu­tion introu­vable »… Les gens ont vou­lu à tout prix des modèles, y com­pris les maos : c’est ridi­cule. Les gens, tout d’un coup, ont dit : la vraie vie, ce n’est pas ça, ce n’est pas s’emmerder dans une boîte en atten­dant la retraite. Et ça, c’est tou­jours vrai.

Votre lutte n’est pas uni­que­ment faite de papier. Vous avez été condam­né à la pri­son en 1976. Pouvez-vous reve­nir sur cette période de votre vie ?

C’était dans la logique de l’engagement poli­tique. On vou­lait atta­quer l’armée dans la mesure où la socié­té est conçue comme une armée, avec les mêmes struc­tures pyra­mi­dales (Makhno l’explique très bien, aus­si). En atta­quant l’armée, on atta­quait le fond des choses. Un jour, on est venu me cher­cher chez moi, à six heures du matin, parce qu’on m’avait vu dis­tri­buer des tracts devant la porte d’un lycée de Nîmes. Parmi les flics, il y avait un de mes anciens élèves ! Il n’osait pas mon­ter. Je lui ai dit : « Ho, monte ! T’étais nul en phi­lo, mais là tu es bon ! » (rires) Je me suis retrou­vé à la Santé. Je n’y ait fait que trois mois et demi, pour « par­ti­ci­pa­tion à une entre­prise de démo­ra­li­sa­tion de l’armée ». J’étais avec des Basques et des gens d’Action directe, la mou­vance de Rouillan : ils m’ont paru com­plè­te­ment hal­lu­ci­nés. On dis­cu­tait beau­coup.

Mai 1968, par Claude Dityvon

Mai 1968, par Claude Dityvon

Vos réfé­rences poli­tiques s’étendent de Marx à Durruti, en pas­sant par Marcos, Debord, Badiou ou encore Blanqui… Des com­mu­nistes, des anar­chistes… En 1968, vous avez sou­te­nu l’ORA, une orga­ni­sa­tion anar­chiste, et êtes désor­mais proche du NPA, une for­ma­tion héri­tée du trots­kysme. Comment vous situer dans tout ça ?

Il y a la ten­ta­tion d’être com­plè­te­ment seul, par orgueil peut-être, mais on a besoin d’échanger, d’être avec les autres. Je suis tou­jours membre de la Quatrième Internationale : j’ai des cama­rades en Grèce, en Argentine, en Belgique… C’est très impor­tant de se ren­con­trer. Actuellement, la socié­té fran­çaise est entiè­re­ment pas­sive. C’est la faute de la Ve République : pen­dant cinq ou sept ans, vous avez un seul indi­vi­du qui a tous les pou­voirs. Rien ne change. Le seul qui en pro­fite, c’est le Front natio­nal. Dans ma région, ils vont faire un car­ton aux pro­chaines élec­tions. Mélenchon, c’est aus­si un mec de l’esta­blish­ment : à l’arrivée, il n’y a aucune force qui peut faire contre­poids au FN. Alors on va recom­men­cer, encore et tou­jours, les socia­listes, puis l’UMP, etc. Quand on se bat contre la pri­va­ti­sa­tion des eaux, il faut être nom­breux, quand on se bat contre les expul­sions de loge­ments, il faut l’être aus­si… Disons que je me défi­ni­rais comme mar­xiste liber­taire.

Comme Daniel Guérin ?

« Disons que je me défi­ni­rais comme mar­xiste liber­taire. »

Ah ! Ce cher Daniel. Je l’ai ado­ré. Il est venu chez moi. J’ai tous ses bou­quins. Je crois qu’on a besoin d’un outil d’analyse — et, à peu de choses près, Marx reste incon­tour­nable —, mais, qu’en même temps, il nous faut affir­mer qu’aucune idéo­lo­gie poli­tique ne doit prendre le pas sur la sou­ve­rai­ne­té de l’individu. Mais pas l’individu de Stirner, qui orga­nise le monde autour de lui ! L’individu comme soli­tude col­lec­tive.

On reproche sou­vent au poète, lorsqu’il est enga­gé poli­ti­que­ment, de se com­plaire dans le lyrisme et dans le roman­tisme, sans ancrages concrets. Vous avez éla­bo­ré une sorte de pro­gramme en treize points, visant à ins­tau­rer une VIe République. Comment est né ce texte ?

De l’exaspération de voir tou­jours les mêmes reve­nir. Il faut pro­po­ser autre chose. On n’a pas besoin d’un Président de la République : c’est nobi­liaire, c’est la monar­chie. De Gaulle était monar­chiste. Il n’y a pas un type qui a autant de pou­voirs dans le monde ! Même pas aux États-Unis, où le Sénat et le Congrès ne sont jamais de la même ten­dance. L’Élysée, on n’en a rien à foutre. Il faut un gou­ver­ne­ment pri­mo-minis­té­riel : un Premier ministre élu par des élec­tions à la pro­por­tion­nelle.

Un der­nier mot… Mais pas le plus simple : vous disiez assez récem­ment que, mal­gré tout, vous atten­diez encore « la révo­lu­tion ». Toujours ?

« Bravo à ce Monsieur Hollande d’avoir fait mon­ter le Front natio­nal comme jamais ! »

Oui, mais je ne parle plus de « Révolution mon­diale », de choses loin­taines comme ça. Il y a plein de signes, mais ils ne se donnent pas la main. Sans par­ler de l’enfumage média­tique. Vous savez le nombre de gens qui se foutent en l’air car ils n’ont plus rien à espé­rer ? J’ai par­ti­ci­pé à je ne sais pas com­bien de grèves aux côtes de cais­sières et d’employés qui ont envie d’autre chose. Mais com­ment faire ? Aucune orga­ni­sa­tion n’est là pour por­ter ça. Et sur­tout pas le Parti com­mu­niste ! Plein de boîtes ferment dans ma région… Il fau­drait un grand mou­ve­ment. Rendez-vous en mai 2017.

Donc le cadre élec­to­ral plu­tôt que la rue ?

Les deux ! Bravo à ce Monsieur Hollande d’avoir fait mon­ter le Front natio­nal comme jamais ! Dans toutes les régions, les gens sont abat­tus. Et le FN dit : « On en a marre ! » Et on les entend. Il fau­drait se par­ler plus, se voir plus. Je fais ce que je peux, comme je peux, je mets des mots dans ma musette et je donne des fleurs, des fleurs d’espérance.

Fortino Sámano, par Agustin-Victor Casasola

Fortino Sámano, par Agustin-Victor Casasola


Extrait du livre Et sois cet océan !…

je lis sur les visages les familles à abattre
et des taches de verre ont écor­ché les bêtes
je n’ai jamais vécu que par pure inso­lence

Hommes !
Hommes blot­tis dans vos sueurs d’in­cestes
je suis un arrié­ré
je ne suis qu’un tumulte qui se donne le jour
je ne veux rien aban­don­ner du mal
et je me loge­rai au fond de mes vête­ments
pour y mettre le feu

Extrait du livre Le Passeur de silence

dans la nuit sur­vi­vante les hommes sont conta­gieux
il y a des fusils plus lourds que les épaules
j’ai vu tom­ber la neige grise des pha­lènes
et le corps mater­nel exci­sé sous les arbres

mais quand l’écorce enfin aura pitié de l’arbre
quand les oiseaux aveugles chan­te­ront mal­gré tout
les vagues arri­ve­ront jusqu’aux mai­sons ardentes

alors nous irons seuls dans nos vête­ments de pierre
nues sous leur peau les femmes allu­me­ront l’aurore
et j’irai par­mi vous comme un crime qui revient

Extrait du livre Ouvrez le feu !

qu’on me donne un fusil je me ferai un corps / qu’on me dresse vivant dans les vil­lages en feu / et qu’on plante ma voix au-des­sus des col­lines / puis je veux qu’on me couche dans les bras d’un enfant / car j’ai besoin de naître après chaque mas­sacre / pour être plus nom­breux que les avions d’Irak / j’ai besoin de bras grands comme des lance-flammes / et d’un pays taillé dans le bois dur des crosses / pour voir enfin s’ouvrir dans les plaines incen­diées / le regard bar­be­lé des pre­miers enfants libres… / je gra­ve­rai leurs noms sur les tables de Yazd / et le jour gran­di­ra à l’ombre de nos armes / ce jour c’en sera fait de tous les chants funèbres / je por­te­rai la guerre au-delà de mon sang / je por­te­rai le nom de tous mes frères morts / et le feu s’étendra par-delà nos mon­tagnes / alors du lac de Van aux pla­teaux de l’Iran / il n’y aura qu’un peuple dres­sé comme un poing nu / lors je par­le­rai la chair du Kurdistan !

Bagdad, 1969

Extrait du poème « Mon pays mon nau­frage »

le pays d’où je viens n’est d’aucune mémoire
et la mer en novembre y monte jusqu’aux toits
les maîtres de nau­frages attendent sur les dunes
qu’un bateau étran­ger se perde dans les Passes

le pays d’où je viens à la cou­leur des lampes
que les enfants conduisent aux limites du sable
on y marche tou­jours au pays des légendes
la trace des hommes s’y perd dans une Ville d’Hiver

le pays d’où je viens a la dou­leur des landes
on y porte par­fois des épaves insen­sées
il y a par­fois des bêtes blanches à la lisière des eaux
et des forêts de feu près des océans morts


Portrait de Tristan Cabral, en vignette : Patrick Barreau


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