Christophe Darmangeat : aux origines de la guerre


Entretien inédit pour le site de Ballast

D’abord la ques­tion de l’o­ri­gine, depuis long­temps res­sas­sée : d’où vient la vio­lence ? quand com­mence la guerre ? quelle source com­mune aux inéga­li­tés sociales, éco­no­miques, sexuelles ? Puis l’ap­pa­rente néces­si­té de s’ap­puyer sur un bas­cu­le­ment, et la dis­cus­sion de celui-ci : les socié­tés de chas­seurs-cueilleurs étaient-elles paci­fistes ou bel­li­queuses ? la révo­lu­tion néo­li­thique et la géné­ra­li­sa­tion de l’a­gri­cul­ture, des formes urbaines et de l’État auraient-elles été syno­nymes d’un accrois­se­ment de la vio­lence ou plu­tôt les moyens de sa cana­li­sa­tion ? Enfin, une inter­ro­ga­tion légi­time sur les méthodes employées pour tran­cher. Depuis une dizaine d’an­nées, l’é­co­no­miste mar­xiste et paléoan­thro­po­logue Christophe Darmangeat s’empare de ces ques­tion­ne­ments sur son blog La Hutte des Classes, ain­si que dans quatre ouvrages. Le plus récent s’at­tache à la guerre et à la jus­tice dans les socié­tés abo­ri­gènes aus­tra­liennes. Tandis que les mili­tants s’é­charpent sur les fins stra­té­giques de la vio­lence ou de son contraire, les cher­cheurs s’op­posent sur la manière dont s’af­fron­taient les socié­tés pré­his­to­riques. Christophe Darmangeat reprend pour nous les termes de cette pas­sion­nante discussion.


La ques­tion de l’ap­pa­ri­tion de la vio­lence armée et de la guerre dans les socié­tés humaines divise les milieux savants — pré­his­to­riens, anthro­po­logues. D’un côté, les « colombes »1, qui sou­tiennent que les socié­tés de chas­seurs-cueilleurs étaient plu­tôt paci­fiques ; de l’autre, les « fau­cons », qui leur attri­buent au contraire une forte pro­pen­sion à la vio­lence. Pouvez-vous reve­nir sur ce débat ?

Depuis les débuts de la science de la pré­his­toire et de l’anthropologie sociale, au XIXe siècle, le monde savant a long­temps été rela­ti­ve­ment una­nime sur le fait qu’une bonne par­tie des chas­seurs-cueilleurs, éco­no­mi­que­ment éga­li­taires, sinon tous, étaient tout à fait bel­li­queux. Dans les pre­mières décen­nies du XXe siècle, toutes les bases de don­nées qui ont été construites conti­nuaient à s’accorder sur ce point. Ce n’est que récem­ment, dans les années 1950, qu’une par­tie des cher­cheurs, en par­ti­cu­lier ceux clas­sés poli­ti­que­ment à gauche, s’est mise à défendre l’idée que la guerre était née seule­ment avec la révo­lu­tion néo­li­thique, voire plus tard encore. Il est dif­fi­cile de cer­ner les rai­sons pré­cises de cette évo­lu­tion, mais elle s’inscrit mani­fes­te­ment dans un mou­ve­ment géné­ral d’idéalisation du loin­tain pas­sé qui a mar­qué le der­nier demi-siècle. Pour par­ler du cas plus pré­cis du mar­xisme, cou­rant dont je me réclame, la situa­tion ne manque pas d’ironie : tout « bon » mar­xiste croit aujourd’hui savoir que la guerre est née avec l’agriculture et l’exploitation de l’Homme par l’Homme. Pourtant, il suf­fit de relire Engels ou Plekhanov pour réa­li­ser qu’à leurs yeux, si les inéga­li­tés de richesse avaient don­né de nou­veaux motifs à la guerre, celle-ci exis­tait bien avant elles : elle était alors menée « avec la cruau­té qui dis­tingue les hommes des autres ani­maux et qui fut seule­ment tem­pé­rée plus tard par l’intérêt2 ».

Vous venez de consa­crer une recherche extrê­me­ment fouillée sur la place de la vio­lence armée et de la guerre chez les Aborigènes aus­tra­liens. Quels maté­riaux vous per­mettent aujourd’hui d’affirmer que les conflits vio­lents étaient mon­naie cou­rante chez les peuples de l’Australie précoloniale ?

« Ce n’est que récem­ment qu’une par­tie des cher­cheurs, en par­ti­cu­lier ceux de gauche, s’est mise à défendre l’idée que la guerre était née seule­ment avec la révo­lu­tion néolithique. »

L’idée de cette recherche m’est venue car, au cours de mes lec­tures sur ce conti­nent, je suis tom­bé sur plu­sieurs récits très cir­cons­tan­ciés de conflits armés. Je me suis alors fait la remarque que cela ne cor­res­pon­dait guère à l’image tra­di­tion­nelle des chas­seurs-cueilleurs. Soupçonnant qu’il y avait là un filon qui n’avait jamais été véri­ta­ble­ment creu­sé, j’ai entre­pris de ras­sem­bler sys­té­ma­ti­que­ment tous les récits d’affrontements col­lec­tifs dis­po­nibles. Cela m’a pris quatre ans de tra­vail et, bien sûr, je suis sans doute loin de les avoir tous repé­rés ! Toujours est-il que j’ai ain­si consti­tué une base de don­nées, que j’ai d’ailleurs mise en ligne dans son inté­gra­li­té afin que cha­cun puisse véri­fier sur quelles sources je m’appuie et si les codi­fi­ca­tions que j’ai employées sont légi­times. En m’at­te­lant à ce tra­vail, je m’attendais à une récolte abon­dante car l’Australie est le plus grand ensemble de chas­seurs-cueilleurs mobiles obser­vés à l’époque moderne. En fait, les résul­tats ont dépas­sé mes espé­rances : j’ai réuni — aidé, entre­temps, par quelques contri­bu­teurs qui m’ont prê­té main-forte —, de la docu­men­ta­tion sur plus de 200 évé­ne­ments. Parmi les récits, très peu pro­viennent d’anthropologues pro­fes­sion­nels. L’immense majo­ri­té ont été rap­por­tés par des Occidentaux, fonc­tion­naires colo­niaux, explo­ra­teurs, agri­cul­teurs, aven­tu­riers, bagnards éva­dés ou nau­fra­gés, qui ont pas­sé quelques mois ou plu­sieurs années au contact de groupes abo­ri­gènes, dont cer­tains vivaient encore de manière tra­di­tion­nelle. Quelques-uns pro­viennent d’Aborigènes eux-mêmes, qui ont racon­té leurs sou­ve­nirs d’enfance.

Cette matière pre­mière, il m’a ensuite fal­lu la trai­ter. Pour com­men­cer, j’ai dû éva­luer la qua­li­té des sources, en par­ti­cu­lier pour celles qui rap­por­taient des évé­ne­ments par­ti­cu­liè­re­ment san­glants : quelques-unes m’ont paru invrai­sem­blables ou d’une fia­bi­li­té vrai­ment dou­teuse. Cependant, la plu­part résistent bien à la cri­tique et, à l’arrivée, le fais­ceau de preuves est suf­fi­sam­ment solide. À par­tir de là, j’ai com­men­cé à bâtir une typo­lo­gie de ces conflits, selon leurs moti­va­tions, la phy­sio­no­mie mili­taire des confron­ta­tions et, très rapi­de­ment, j’ai com­pris que je devais inté­grer tout cela dans un ensemble plus vaste et aus­si foi­son­nant qu’inattendu : celui des pro­cé­dures judi­ciaires des Aborigènes — car sur ce plan, ces socié­tés étaient extrê­me­ment imaginatives !

[Emily Kame Kngwarreye]

Mais ces conflits n’o­béis­saient-ils pas à une forme ritua­li­sée d’hos­ti­li­té ? Peut-on, dans ce cas, par­ler de « guerre », d’au­tant plus qu’ils n’opposaient par­fois que de faibles quan­ti­tés d’individus ?

Lorsqu’on étu­die la docu­men­ta­tion, une chose saute aux yeux, d’ailleurs très tôt remar­quée en Australie : il a exis­té deux grands types de conflits col­lec­tifs. Dans les pre­miers, qu’on a sou­vent appe­lés « rituels » (même s’il n’y avait pas un gramme de reli­gion là-dedans), les camps en pré­sence limi­taient leur vio­lence. Les com­bats ces­saient dès que quelqu’un était sérieu­se­ment bles­sé. Étant don­né les effec­tifs qui mon­taient par­fois à plu­sieurs cen­taines de com­bat­tants de part et d’autre, il arri­vait qu’il y ait deux ou trois morts. Mais il est clair qu’on n’est pas là face à des batailles qui s’inscriraient dans une guerre authen­tique. Il s’agit plu­tôt de duels où des règles pros­crivent les coups trop dan­ge­reux, un peu comme dans nos sports de com­bat modernes, sauf qu’ils étaient menés col­lec­ti­ve­ment. Ces affron­te­ments, publics, hau­te­ment spec­ta­cu­laires et dont l’Australie est d’ailleurs loin d’avoir le mono­pole, ont contri­bué à accré­di­ter l’idée que les peuples sans inéga­li­tés de richesses, voire l’ensemble des peuples sans États, igno­raient la guerre réelle — ce qui, en tout cas pour l’Australie, est une erreur pro­fonde. Car à côté de ces affron­te­ments régu­lés, il en était d’autres, soit sous forme de batailles ran­gées soit, plus sou­vent, d’attaques sur­prises, où l’on cher­chait à infli­ger des pertes maxi­males à l’adversaire. Ainsi, dans ma base de don­nées, on compte une cin­quan­taine d’affrontements ayant fait au moins 10 morts et pour cer­tains plu­sieurs dizaines. Rapportés aux popu­la­tions concer­nées, c’était consi­dé­rable ! De tels com­bats s’inscrivent clai­re­ment dans des situa­tions d’hostilité sans frein, où l’on s’efforce d’écraser l’ennemi, voire de l’exterminer — ce que confirment d’ailleurs plu­sieurs témoi­gnages directs. Cette dif­fé­rence entre les com­bats modé­rés ou ritua­li­sés et ceux qui s’inscrivaient dans une authen­tique volon­té d’infliger le maxi­mum de pertes était évi­dem­ment par­fai­te­ment conçue et expri­mée par les Aborigènes eux-mêmes.

Sur le plan maté­riel, cette dif­fé­rence de nature dans les com­bats se tra­dui­sait-elle, par exemple, par une dif­fé­rence dans les armes employées ?

« L’idée que les peuples sans inéga­li­tés de richesses, voire l’ensemble des peuples sans États, igno­raient la guerre réelle est, en tout cas pour l’Australie, une erreur profonde. »

Absolument. Pour com­men­cer, il exis­tait des armes spé­ci­fi­que­ment des­ti­nées au com­bat, dis­tinctes de celles employées pour la pêche ou pour la chasse. C’est une évi­dence s’agissant des bou­cliers, un ins­tru­ment qui dans presque toute l’Australie fai­sait par­tie de l’équipement de chaque homme adulte. Mais c’est aus­si vrai concer­nant les trois grands types d’armes aus­tra­liennes, à savoir la lance, la mas­sue et dans une moindre mesure le boo­me­rang. Ainsi, les lances des­ti­nées à la guerre étaient tou­jours les plus lourdes et celles sur les­quelles on inves­tis­sait du temps de tra­vail ou des matières pre­mières rares afin de les rendre plus dan­ge­reuses. En par­ti­cu­lier, ce sont ces lances qui étaient bar­be­lées — avec par­fois quelques bar­be­lures sculp­tées à contre­sens afin de rendre l’extraction encore plus dif­fi­cile ! Mais la plus ter­ri­fiante est sans doute celle sur­nom­mée la « lance de mort », où des élé­ments tran­chants étaient fixés avec de la gomme tout au long de la tête. Non seule­ment cette lance pos­sé­dait une très forte capa­ci­té de péné­tra­tion — elle pou­vait tra­ver­ser un corps humain de part en part — mais lorsqu’on l’extrayait, cer­tains des corps tran­chants se déta­chaient, et res­taient au plus pro­fond de la plaie en y pro­vo­quant des infec­tions. Parmi les armes uti­li­sées au com­bat, il y avait aus­si une dis­tinc­tion entre les modèles les moins dan­ge­reux, les seuls auto­ri­sés lors des com­bats modé­rés et ceux qu’on des­ti­nait aux luttes à outrance. L’Australie démontre très clai­re­ment qu’une socié­té de chas­seurs-cueilleurs mobile, à la pro­duc­tion maté­rielle et aux tech­niques limi­tées, est déjà tout à fait capable de fabri­quer des armes spé­ci­fi­que­ment des­ti­nées à affron­ter des humains en recher­chant une effi­ca­ci­té mili­taire maxi­male. Après tout, cela n’a rien d’étonnant : au risque d’enfoncer une hutte ouverte, la guerre est une acti­vi­té dan­ge­reuse et la gagner est une ques­tion de vie et de mort…

Vos conclu­sions vous pla­ce­raient donc plu­tôt dans le camp des « fau­cons » bel­li­queux que dans celui des « colombes » pacifistes ?

Ce n’est pas si simple ! Ce que l’Australie abo­ri­gène démontre clai­re­ment, c’est que la guerre est très pro­ba­ble­ment appa­rue bien avant l’agriculture ou l’exploitation des humains entre eux. C’est une objec­tion majeure à la posi­tion défen­due par les « colombes », pour qui des chas­seurs-cueilleurs mobiles n’ont aucune rai­son valable de se faire la guerre — laquelle aurait donc été incon­nue jusqu’au Néolithique, voire jusqu’à l’Âge du bronze. Pour autant, cette même Australie abo­ri­gène ne légi­time pas réel­le­ment la posi­tion clas­sique des « fau­cons ». Pour com­men­cer, si la guerre existe en Australie, elle n’y existe pas par­tout. Cela montre que, si la guerre n’est pas incom­pa­tible avec l’économie de chasse-cueillette, elle n’en est pas non plus le fruit néces­saire : il faut faire entrer d’autres variables dans l’équation (qui ne sont d’ailleurs pas si faciles à cer­ner). Si l’on pro­jette ces élé­ments pour rai­son­ner sur le pas­sé — avec toutes les dif­fi­cul­tés que cela com­porte —, cela signi­fie que la guerre a pu exis­ter avant l’agriculture et la séden­ta­ri­té, et qu’elle l’a pro­ba­ble­ment fait. Mais cela ne dit rien ni de sa fré­quence, ni de son ancien­ne­té. On peut ima­gi­ner, à par­tir de là, que le scé­na­rio pro­po­sé par les « fau­cons », qui fait remon­ter la guerre aux pri­mates, est le bon. Mais on peut tout aus­si bien pen­ser que la guerre est une inno­va­tion plus tar­dive, liée par exemple à l’apparition de sapiens, ou plus tard encore, de telle ou telle forme d’organisation sociale. En réa­li­té, sur ce point, il est sage de ne jamais oublier qu’on en est réduit à avan­cer des hypo­thèses invé­ri­fiables, et qu’on ne sait à peu près rien.

[Emily Kame Kngwarreye]

Mais il y a d’autres aspects sur les­quels je ne me recon­nais pas vrai­ment dans les rai­son­ne­ments des « fau­cons ». Par exemple, ceux-ci sont assez peu inté­res­sés à défi­nir la guerre — ce qui est tout de même un pro­blème aus­si essen­tiel que dif­fi­cile. Leur approche disons « élas­tique » du phé­no­mène les aide à le retrou­ver un peu par­tout, jusque chez les chim­pan­zés, mais c’est une vic­toire bien mal acquise… Cette indif­fé­rence aux dimen­sions sociales (pour­tant cru­ciales) ne concerne pas uni­que­ment la défi­ni­tion, mais aus­si les moti­va­tions des guerres. Ils affirment ain­si que la guerre, par­tout et tou­jours, porte sur les res­sources utiles à la repro­duc­tion. Ce n’est certes pas faux, mais le pro­blème est que c’est tel­le­ment géné­ral que ça ne peut pas vrai­ment l’être — d’une manière ou d’une autre, tout peut être vu comme néces­saire à la repro­duc­tion ! Ce qui est inté­res­sant, c’est au contraire d’observer que les guerres, là où elles existent, ne pour­suivent pas du tout les mêmes buts. Il nous faut donc com­prendre com­ment ces buts s’articulent au type de socié­té concerné.

À la dif­fé­rence d’autres socié­tés de chas­seurs-cueilleurs — celles de la côte Nord-Ouest des États-Unis, par exemple —, les Aborigènes aus­tra­liens ne connais­saient pas d’inégalités « éco­no­miques » ou « poli­tiques ». Pas de dis­tinc­tion entre riches et pauvres, ni entre libres et esclaves. Et quand il y avait des « lea­ders », ils ne jouis­saient pas d’une posi­tion sta­tu­taire ni d’un pou­voir coer­ci­tif sur les autres membres du groupe. Quelle pou­vait bien être la fina­li­té de la vio­lence dans des socié­tés où il n’y avait nulle richesse à s’approprier, nul ter­ri­toire à conqué­rir, nul pou­voir dont s’emparer ?

« Il y a une forme d’ethnocentrisme insi­dieux à pen­ser que la guerre est néces­sai­re­ment née avec la richesse et avec l’exploitation de l’Homme par l’Homme. »

Au pre­mier abord, la guerre abo­ri­gène a pour nous quelque chose d’incompréhensible. On n’y pille jamais de biens, on n’y prend jamais de pri­son­niers ou d’esclaves. Si l’on cap­ture par­fois des femmes, c’est semble-t-il un sous-pro­duit de la vic­toire, non son objec­tif ini­tial. Quant aux conquêtes ter­ri­to­riales, s’il est dif­fi­cile d’affirmer qu’elles étaient tota­le­ment incon­nues, elles semblent néan­moins avoir été très rares. En fait, la guerre abo­ri­gène est d’abord et avant tout une guerre de nature judi­ciaire. Elle est la manière dont on règle les dif­fé­rends col­lec­tifs lorsqu’on entre­tient avec le groupe concer­né des rela­tions hos­tiles. Ces dif­fé­rends ont deux grandes causes : soit ils concernent les droits sur les femmes, soit ils relèvent d’accusations de meurtre par arme ou par sor­cel­le­rie — en Australie, on pen­sait les morts natu­relles impos­sibles : tout décès était attri­bué à la sor­cel­le­rie, et donc sus­cep­tible d’être légi­ti­me­ment ven­gé ! Lorsqu’une que­relle impli­quait des groupes socia­le­ment proches, elle don­nait lieu à des pro­cé­dures de répa­ra­tion qui atté­nuaient la rigueur du vieux prin­cipe « œil pour œil, dent pour dent ». Au lieu de com­pen­ser un meurtre par un autre meurtre, on se conten­tait par exemple de faire cou­ler le sang du cou­pable par un simple châ­ti­ment cor­po­rel non létal. En revanche, lorsque le meur­trier appar­te­nait à un groupe vis-à-vis duquel exis­tait déjà une cer­taine ini­mi­tié, la ven­geance éga­lait l’offense, voire l’excédait. En pareil cas, on vou­lait don­ner aux enne­mis une leçon dont ils se sou­vien­draient. C’est ain­si que l’on pra­ti­quait, selon les cas, une com­pen­sa­tion moins que stricte, une com­pen­sa­tion stricte, ou une esca­lade sans limites — c’est-à-dire la guerre.

Au pas­sage, il y a une forme d’ethnocentrisme insi­dieux à pen­ser que la guerre est néces­sai­re­ment née avec la richesse et avec l’exploitation de l’Homme par l’Homme. Et, qu’avant, les groupes humains n’avaient aucune rai­son d’en venir aux armes. C’est une forme de myo­pie qui revient à pen­ser que si les gens n’avaient pas nos propres rai­sons — celles des socié­tés de classes — de se faire la guerre, alors ils n’en avaient aucune, et, par consé­quent, qu’ils ne se la fai­saient pas. C’est jus­te­ment là où l’ethnologie est indis­pen­sable. Elle nous montre en chair et en os, si l’on peut dire, des socié­tés dans les­quelles les êtres humains s’organisaient métho­di­que­ment dans le but de se tuer avec d’autres objec­tifs que confis­quer des biens, de la main‑d’œuvre ou des territoires.

[Emily Kame Kngwarreye]

Face à ces posi­tions, les « colombes » affirment sou­vent que la vio­lence en ques­tion est en réa­li­té un effet, fût-il indi­rect, de la colo­ni­sa­tion ou de la pres­sion exer­cée par des socié­tés agri­coles ou éta­tiques voi­sines. Que répon­dez-vous à ces critiques ?

Cette hypo­thèse mérite d’être soi­gneu­se­ment exa­mi­née. Il est en effet tout à fait pos­sible que l’influence, même indi­recte, des socié­tés de classes et de leurs États ait pu, dans cer­taines cir­cons­tances, nour­rir la vio­lence chez les petits culti­va­teurs ou les chas­seurs-cueilleurs qui la subis­saient. Ce méca­nisme est bien attes­té, par exemple, pour l’expansion au XVIIe siècle de la machine de guerre iro­quoise en Amérique du Nord, dans laquelle la traite des four­rures par les Occidentaux a joué un rôle de pre­mier plan. En revanche, tout indique que cette expli­ca­tion n’a aucune per­ti­nence pour le cas aus­tra­lien. Une par­tie des témoi­gnages de guerres abo­ri­gènes émanent de socié­tés qui n’avaient pour ain­si dire aucune forme de contact avec les Blancs. Nulle part la pré­sence occi­den­tale ne trans­pa­raît dans les rai­sons allé­guées par les pro­ta­go­nistes pour se battre : encore une fois, on ne se mas­sacre ni pour des biens, ni pour des cap­tifs, ni pour des routes com­mer­ciales, et très rare­ment pour des ter­ri­toires. Cette pré­sence occi­den­tale en Australie n’était pas ancienne. Quand ils ne la pré­cé­daient pas, les com­bats qui ont été rap­por­tés la sui­vaient de très peu : l’État colo­nial, comme par­tout, a obli­gé les locaux (du moins ceux qui n’avaient pas été fau­chés par les mala­dies infec­tieuses) à dépo­ser les armes. Or aucun Aborigène, nulle part, n’a jamais pré­sen­té la guerre comme un phé­no­mène récent, qui aurait par exemple été incon­nu du temps de ses parents ou grands-parents. Tout au contraire, les ini­mi­tiés sont tou­jours décrites comme ances­trales et la guerre entre groupes est évo­quée tant dans cer­tains mythes sur l’origine du monde que dans les dis­cours tenus lors de l’initiation des jeunes hommes. On est donc en pré­sence d’un ensemble d’éléments très solides qui pointent tous dans le même sens : celui de guerres endé­miques, ins­crites dans la logique des socié­tés abo­ri­gènes elles-mêmes.

Certes. Mais quand bien même ces don­nées seraient justes en ce qui concerne les socié­tés de chas­seurs-cueilleurs obser­vées au cours des der­niers siècles, elles ne per­mettent en rien d’extrapoler sur la nature des rap­ports sociaux des temps pré­his­to­riques, par défi­ni­tion incon­nais­sables en rai­son de la trop grande rare­té des don­nées archéologiques.

« Dans l’hypothèse où il y aurait eu des guerres au Paléolithique, quelles traces auraient-elles pu laisser ? »

Cette idée fausse part d’un fait incon­tes­table : toutes les socié­tés évo­luent et les Aborigènes aus­tra­liens du XIXe siècle ne peuvent évi­dem­ment pas être consi­dé­rés comme la copie conforme de ceux d’il y a 10 000 ans, et sans doute encore moins de ceux de l’é­poque de Lascaux. Le pro­blème, c’est de savoir jusqu’où ce constat reste vrai et à par­tir de quel moment il devient faux et sté­ri­li­sant. En fait, on pour­rait faire le même rai­son­ne­ment en paléon­to­lo­gie et dire ain­si que l’étude des ani­maux actuels ne nous éclaire en rien pour celle des ani­maux pré­his­to­riques, étant don­né que les espèces ne sont plus les mêmes ! Mais une telle posi­tion serait inte­nable, car cha­cun sait que c’est en com­pre­nant, à par­tir des ani­maux exis­tants, quelles sont les rela­tions entre le sque­lette et le reste du corps, qu’on peut ten­ter de recons­ti­tuer les formes de vie dont on retrouve les fos­siles. Même si la tâche est sans doute plus ardue, la démarche est la même avec les socié­tés humaines qu’avec les ani­maux. Et même si, bien sûr, le mode de sub­sis­tance et le niveau tech­nique ne déter­minent pas tous les aspects des socié­tés, il serait absurde d’affirmer qu’ils n’en déter­minent aucun et que les chas­seurs-cueilleurs obser­vés récem­ment n’auraient aucune espèce de point com­mun avec ceux du pas­sé. Et puis, qu’il soit per­mis de remar­quer que dans la bouche de ceux qui l’utilisent, cet argu­ment est volon­tiers à géo­mé­trie variable. Personne, par exemple, ne remet en cause l’égalitarisme maté­riel des socié­tés du Paléolithique. Pourtant, sur quoi cette convic­tion se fonde-t-elle, sinon sur l’observation des peuples de chas­seurs-cueilleurs effec­tuée en eth­no­lo­gie ? Et les « colombes » n’ont pas été les der­nières à invo­quer cer­tains peuples contem­po­rains, en par­ti­cu­lier les San (« Bushmen ») du sud de l’Afrique, pour appuyer l’idée que des chas­seurs-cueilleurs mobiles ne sau­raient se faire la guerre.

Il n’empêche : il n’existe aucune trace archéo­lo­gique qui témoi­gne­rait de guerres au Paléolithique. N’est-ce pas un argu­ment fort en faveur de ceux qui en contestent l’existence ?

C’est incon­tes­table : pour toute cette immense période, rien en effet ne s’interprète comme un ves­tige clair de mas­sacres col­lec­tifs. On n’a retrou­vé ni repré­sen­ta­tions artis­tiques de scènes de com­bats, ni ensembles de cadavres vic­times de vio­lences létales, ni armes spé­ci­fi­que­ment des­ti­nées au com­bat. Il semble donc assez natu­rel d’en conclure que la guerre n’est appa­rue que bien plus tard, lorsqu’elle a com­men­cé à lais­ser des ves­tiges pal­pables. Le pro­blème avec ce rai­son­ne­ment, c’est qu’il oublie de poser une ques­tion : dans l’hypothèse où il y aurait eu des guerres au Paléolithique, quelles traces auraient-elles pu lais­ser ? L’art des grottes ne repré­sente pour ain­si dire jamais d’humains. Les cadavres, s’agissant de popu­la­tions peu nom­breuses et nomades, n’étaient pas for­cé­ment enter­rés — ils pou­vaient fort bien être démem­brés et can­ni­ba­li­sés, comme cela se fai­sait dans bien des régions aus­tra­liennes. Quant aux armes, tout ce qui était en bois (par exemple, les bou­cliers) a for­cé­ment dis­pa­ru, sauf cir­cons­tances extra­or­di­naires. Restent les pointes en pierre ou en os, éven­tuel­le­ment bar­be­lées, dont nous ne pou­vons pas savoir si elles étaient conçues pour la chasse ou pour la guerre. Mais ce n’est pas parce que nous ne pou­vons pas le savoir que ce n’était pas le cas !

[Emily Kame Kngwarreye]

L’Australie illustre de manière sai­sis­sante cette diver­gence entre réa­li­té sociale et empreinte archéo­lo­gique. Alors que l’on a obser­vé des dizaines d’affrontements suf­fi­sam­ment vio­lents pour cau­ser par­fois plu­sieurs dizaines de morts, l’archéologie n’en garde pour ain­si dire aucune trace. Tout au plus peut-on citer, dans une zone du nord du pays, des pein­tures parié­tales — mais on peut aus­si très bien pen­ser qu’elles figurent des batailles régu­lées. Le seul cadavre ayant été assas­si­né à la lance a été retrou­vé il y a seule­ment douze ans, et il s’agit d’un indi­vi­du iso­lé. Quant aux armes, toutes faites de bois, on n’en a décou­vert presque aucune. Alors qu’elle était endé­mique dans les socié­tés abo­ri­gènes, la guerre est archéo­lo­gi­que­ment invi­sible. C’est pour­quoi affir­mer que la guerre paléo­li­thique n’existait pas au simple motif qu’on n’en a pas de traces — en tout cas, pas de traces évi­dentes —, c’est se com­por­ter comme un poli­cier pares­seux qui, suite à une dis­pa­ri­tion et en l’absence de cadavre, refu­se­rait d’ouvrir une enquête pour meurtre. Mais évi­dem­ment, dans ces cas-là, il faut com­men­cer par se deman­der si la vic­time pré­su­mée avait reçu des menaces de mort et si, vu les cir­cons­tances, son corps avait une forte pro­ba­bi­li­té d’être retrou­vé ou non.

Cette pro­pen­sion à la vio­lence guer­rière chez les Aborigènes se retrouve-t-elle dans d’autres socié­tés de chas­seurs-cueilleurs ou bien est-elle « l’exception qui confirme la règle » ? Inversement : y a‑t-il par­mi les chas­seurs-cueilleurs connus des cas de peuples véri­ta­ble­ment pacifiques ?

« Je ne vois pas ce qui auto­ri­se­rait à consi­dé­rer l’explication de Clastres comme pertinente. »

Comme je vous le disais, tous les tra­vaux qui ont essayé de recen­ser les dif­fé­rentes socié­tés de chas­seurs-cueilleurs mobiles ont conclu que beau­coup d’entre elles pos­sé­daient un niveau de vio­lence tout à fait signi­fi­ca­tif. Après, il faut être pru­dent parce que la vio­lence, même col­lec­tive, ce n’est pas for­cé­ment la guerre. Il y a en par­ti­cu­lier dans toutes ces socié­tés un phé­no­mène qu’on appelle le feud (ou la ven­det­ta, en Méditerranée), qui découle du fait qu’on peut (et qu’on doit !) aller ven­ger un mort en tuant celui qui l’a tué ou un membre de son groupe. Mais sans entrer ici dans une dis­cus­sion tech­nique qui a fait cou­ler beau­coup d’encre, il est très dif­fi­cile de trou­ver un bon cri­tère pour dis­tin­guer le feud de la guerre. Les scien­ti­fiques se sont divi­sés sur ce que pou­vait être ce cri­tère ; ils sont una­nimes, en revanche, pour dire que le feud n’est pas la guerre. Donc, avant de par­ler de guerres dans de telles socié­tés, il faut être pru­dent et ne pas se conten­ter d’impressions géné­rales de vio­lences col­lec­tives. Pour ma part, je suis assez enclin à pen­ser que la guerre exis­tait en-dehors de l’Australie (et qu’elle a exis­té dans le pas­sé dans dif­fé­rents endroits du monde). Mais c’est davan­tage un sen­ti­ment qu’une véri­table cer­ti­tude. C’est d’ailleurs sur ce sujet que je suis en train de tra­vailler à pré­sent. Pour ce qui est de socié­tés de chas­seurs-cueilleurs paci­fiques, tout dépend de ce qu’on entend par là. Les fameux San dont je par­lais aupa­ra­vant, pré­ten­du­ment si inof­fen­sifs, avaient tout de même un taux d’homicides plus éle­vé que nos socié­tés modernes. Mais sur­tout, ce qu’on dit des San en 1950 n’a rien à voir avec ce qu’on disait d’eux un siècle plus tôt, où ils étaient décrits comme pra­ti­quant le feud, et même la guerre ! Les San de 1950, comme bien d’autres chas­seurs-cueilleurs dits paci­fiques, étaient en réa­li­té beau­coup moins paci­fiques que paci­fiés, que ce soit par des voi­sins trop puis­sants ou par l’ordre colonial.

L’ethnologue Pierre Clastres a sou­te­nu, dans Archéologie de la vio­lence, que les socié­tés « pri­mi­tives » étaient des « socié­tés pour la guerre », ce qui n’entre pas fon­da­men­ta­le­ment en contra­dic­tion avec votre tra­vail. Mais cette vio­lence était à ses yeux, au même titre que la régu­la­tion démo­gra­phique, une stra­té­gie déployée pour pré­ser­ver la frag­men­ta­tion de la socié­té, une pra­tique « liber­taire » en quelque sorte, des­ti­née à pré­ve­nir l’unification coer­ci­tive et mor­ti­fère qu’aurait entraî­né l’émergence de l’État. Que pen­sez-vous de cette expli­ca­tion ?

Elle ne me convainc abso­lu­ment pas. Sur un plan géné­ral, je ne crois pas que les socié­tés « décident » de grand-chose, et je pense qu’on les com­prend beau­coup mieux en recher­chant les contraintes qui pèsent sur elles et qui façonnent leurs idéo­lo­gies à leur insu, qu’en pos­tu­lant qu’elles font des choix libres. Il y a en plus un vrai pro­blème de logique à leur prê­ter des choix cen­sés les pré­mu­nir contre un dan­ger loin­tain, tel que celui incar­né par l’État, dans une socié­té dépour­vue de toute struc­ture poli­tique. Concernant le cas pré­cis de l’Australie, on ne trouve pas la moindre trace, dans toute l’ethnographie (et elle est fich­tre­ment volu­mi­neuse !), d’une telle moti­va­tion. À ma connais­sance, aucun Aborigène n’a jamais expli­qué à qui­conque qu’il allait se battre pour pré­ser­ver sa liber­té ou empê­cher une quel­conque auto­ri­té poli­tique de se consti­tuer. Dans ces condi­tions, je ne vois pas ce qui auto­ri­se­rait à consi­dé­rer l’explication de Clastres comme pertinente.

[Emily Kame Kngwarreye]

Les recherches sur l’origine de la vio­lence et de la guerre, comme celles qui portent sur l’origine de la domi­na­tion mas­cu­line, n’en finissent pas de sus­ci­ter des débats pas­sion­nés. Dans la gauche anti­ca­pi­ta­liste, et plus encore dans cer­tains milieux liber­taires, on aime­rait par­fois se convaincre que la vio­lence et le patriar­cat sont des construc­tions socio-his­to­riques tar­dives — donc plus aisé­ment réver­sibles. On peut rechi­gner à admettre qu’elles puissent s’enraciner dans un pas­sé bien plus loin­tain, de peur que cela ne contri­bue à leur natu­ra­li­sa­tion et, in fine, à leur légitimation…

Disons, pour com­men­cer, que le méca­nisme intel­lec­tuel que vous décri­vez, qui asso­cie de manière simple et directe un constat sur le pas­sé avec une pers­pec­tive d’avenir, ne se ren­contre pas uni­que­ment chez les liber­taires : il concerne tout autant, par exemple, les milieux mar­xistes. En réa­li­té, c’est un trompe‑l’œil (ou, si vous pré­fé­rez, un trompe-cer­veau). On prend trop sou­vent pour un rai­son­ne­ment ce qui n’est en fait qu’une asso­cia­tion d’idées. Je le disais tout à l’heure : quelque chose peut être très récent et néan­moins très solide, ou très ancien et néan­moins condam­né à périr rapi­de­ment. Il faut donc abso­lu­ment apprendre à se défaire de ces impres­sions super­fi­cielles, et se poser une série de ques­tions : quels sont les fac­teurs qui ont ame­né la nais­sance de tel phé­no­mène ? Ces fac­teurs conti­nuent-ils d’agir aujourd’hui ? Sont-ils relayés ou contre­car­rés par d’autres ? Quelle est la dyna­mique de ces fac­teurs et quel ave­nir pré­parent-ils ? C’est la seule manière de rai­son­ner sérieu­se­ment, même si elle demande davan­tage d’efforts. Et c’est celle que j’avais par exemple ten­té d’appliquer dans un pré­cé­dent livre, à pro­pos de la divi­sion sexuée du tra­vail. Nous vivons jus­te­ment une époque où cette divi­sion sexuée du tra­vail, qui est au fon­de­ment de la domi­na­tion mas­cu­line et dont l’origine se perd dans la nuit des temps, est sapée par cer­taines évo­lu­tions modernes qui per­mettent, sans doute pour la pre­mière fois dans l’histoire des socié­tés humaines, d’envisager sa dis­pa­ri­tion prochaine.

Mais que pen­sez-vous du dis­cours de cer­tains chantres de la moder­ni­té indus­trielle et capi­ta­liste, dont le cas le plus emblé­ma­tique est sans doute celui du lin­guiste Steven Pinker3, qui uti­lisent la vio­lence sup­po­sée des socié­tés de chas­seurs-cueilleurs pour exal­ter le pré­sent et les sup­po­sés « pro­grès » de la « civi­li­sa­tion » quant au res­pect de la vie humaine ?

« Il serait tout aus­si faux d’idéaliser le pro­grès qu’a repré­sen­té l’État que d’idéaliser le pas­sé qui le précédait. »

Il serait tout aus­si faux d’idéaliser le pro­grès qu’a repré­sen­té l’État que d’idéaliser le pas­sé qui le pré­cé­dait. Il est très com­pli­qué de pro­duire des sta­tis­tiques fiables pour com­pa­rer en termes chif­frés le niveau de vio­lence phy­sique chez des chas­seurs-cueilleurs mobiles et dans les États modernes. Mais s’il y a d’excellents motifs d’être révol­té par l’organisation sociale actuelle, ce n’est pas une rai­son pour regret­ter les orga­ni­sa­tions sociales du pas­sé, en les repei­gnant en rose au pas­sage. Les Aborigènes le disaient eux-mêmes : avant que les Blancs arrivent, on ne quit­tait jamais son arme, même la nuit, et l’on vivait en per­ma­nence sur ses gardes. Dans toutes les socié­tés sans État, se faire jus­tice soi-même est non seule­ment légi­time, mais c’est le seul moyen de faire res­pec­ter ses droits. Est-ce cela l’avenir auquel il fau­drait aspi­rer ? Alors, je le sais, bien des gens affirment que l’on pour­rait fort bien se débar­ras­ser, en même temps que du capi­ta­lisme, de l’industrie, de la science et de la tech­niques modernes — quand ce n’est pas de l’agriculture —, tout en ins­tau­rant des rap­ports sociaux éga­li­taires et paci­fiques. Mais c’est une double illu­sion. D’abord, parce qu’on ne voit guère com­ment l’humanité pour­rait renon­cer à un cer­tain nombre d’acquis, hor­mis au tra­vers d’un cata­clysme que per­sonne de cen­sé ne peut sou­hai­ter. Ensuite, parce qu’à sup­po­ser que ce renon­ce­ment soit pos­sible, res­sus­ci­ter les éco­no­mies dis­pa­rues ne pour­rait que res­sus­ci­ter les rap­ports sociaux d’antan. Si aujourd’hui on peut aller sans armes et sans craindre pour sa vie ren­con­trer des incon­nus y com­pris à l’autre bout du monde c’est parce que l’humanité a été uni­fiée par une éco­no­mie mon­dia­li­sée. On peut ima­gi­ner et sou­hai­ter une science, une tech­nique et une indus­trie libé­rées du capi­ta­lisme et de la course aveugle au pro­fit. Mais renon­cer à la science, à la tech­nique et à l’industrie, détri­co­ter le tis­su éco­no­mique mon­dial, ce serait éga­le­ment renon­cer, par la force des choses, à un cer­tain nombre d’acquis qui se sont construits sur cette base, à com­men­cer par la conscience géné­rale d’appartenir à une com­mune huma­ni­té. Avec une éco­no­mie pré-indus­trielle, voire pré-agri­cole, resur­gi­raient fata­le­ment les rap­ports sociaux qui leur sont néces­sai­re­ment liés et toutes les oppres­sions dont ils étaient porteurs.

Un monde débar­ras­sé de la vio­lence et de la guerre ne pour­ra être qu’un monde débar­ras­sé de l’exploitation éco­no­mique et de toutes les fron­tières poli­tiques, natio­nales ou non. À l’heure où, plus que jamais, les pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux consti­tuent pour les socié­tés humaines une menace directe, une régres­sion vers davan­tage de frag­men­ta­tion serait une impasse tra­gique pour celles-ci. Tout au contraire, leur seule pers­pec­tive passe par une uni­fi­ca­tion encore plus pous­sée, c’est-à-dire par une éco­no­mie moderne et inter­dé­pen­dante à l’échelle de la pla­nète, gérée non plus dans l’anarchie aveugle de la course au pro­fit mais comme une immense coopé­ra­tive, dans l’intérêt de tous et des géné­ra­tions futures.


Photographie de ban­nière : Emily Kame Kngwarreye


  1. On peut pen­ser en France à la pré­his­to­rienne Marylène Patou-Mathis.
  2. Voir L’Origine de la famille, de la pro­prié­té pri­vée et de l’État, 1886.
  3. On peut noter que ce der­nier s’inspire direc­te­ment de l’archéologue Lawrence Keeley, pion­nier des études sur la guerre dans les socié­tés archaïques.

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