Cartouches (75)


Un nou­vel ima­gi­naire à créer, des pay­sages faits de peu, un méde­cin anglais, le feu et les trans­mis­sions fémi­nistes, un arti­san de la pho­to­gra­phie, le désir à tout prix, la vie de la cité, la ques­tion du pou­voir, des ronces comme des fleurs et la vie pay­sanne : nos chro­niques du mois d’avril.


Révolution — Une his­toire cultu­relle, d’Enzo Traverso

Dans les pas de Marx et de Walter Benjamin, Enzo Traverso pour­suit son exa­men de l’his­toire moderne de la gauche en se pen­chant sur « la révo­lu­tion comme une inter­rup­tion sou­daine — presque tou­jours vio­lente — du conti­nuum his­to­rique, comme une rup­ture de l’ordre social et poli­tique ». Loin de l’his­to­ri­cisme que Benjamin consi­dé­rait comme une forme de posi­ti­visme envi­sa­geant le pas­sé ain­si qu’« un conti­nent fer­mé et un pro­cès bel et bien révo­lu, […] une accu­mu­la­tion d’éléments sans vie prêts à être ordon­nés chro­no­lo­gi­que­ment, archi­vés et dépo­sés dans un musée », le pen­seur alle­mand oppo­sait « une vision dif­fé­rente de l’histoire, pen­sée comme une tem­po­ra­li­té ouverte ». Selon Benjamin tou­jours, « le pas­sé est à la fois sans cesse mena­cé et jamais com­plè­te­ment per­du ; il hante le pré­sent et peut être réac­ti­vé ». Pour Traverso, il est donc néces­saire de « réha­bi­li­ter le concept de révo­lu­tion comme clef d’in­ter­pré­ta­tion de l’his­toire moderne » et de faire le bilan des expé­riences révo­lu­tion­naires afin de dépas­ser la « conscience par­ta­gée de la défaite his­to­rique des révo­lu­tions du XXe siècle » engen­drée par la chute de l’URSS. « La gauche du XXIe siècle se voit contrainte de se réin­ven­ter, en pre­nant ses dis­tances avec les anciens repères. Elle doit créer de nou­veaux modèles, de nou­velles idées et un nou­vel ima­gi­naire uto­pique. » Faisant dia­lo­guer une riche ico­no­gra­phie avec les par­cours d’in­di­vi­dus, les évé­ne­ments his­to­riques et leur étude, il met en avant la part émo­tion­nelle des révo­lu­tions qui ne peut être sépa­rée des ana­lyses poli­tiques ou struc­tu­relles. S’intéressant tour à tour aux corps révo­lu­tion­naires, aux lieux de mémoire, à la figure de l’in­tel­lec­tuel révo­lu­tion­naire, l’é­tude nous amène jus­qu’à ce qui semble en être la fina­li­té pro­fonde : l’exa­men lucide et cri­tique de la révo­lu­tion com­mu­niste, de ses accom­plis­se­ments comme de ses échecs et de ses dérives. [L.]

La Découverte, 2022

Journal d’Aran et d’autres lieux, de Nicolas Bouvier

« Je me suis une fois de plus lais­sé enfer­mer dehors. » À lire ces mots, on pour­rait croire à un accès de contra­rié­té, à une las­si­tude renou­ve­lée. Sachant le par­cours de leur auteur, on devine le sou­rire avec lequel ils ont été écrits. Dehors, voi­là un lieu aimé de Nicolas Bouvier, comme la moi­tié d’une vie de voya­geur, pho­to­graphe, jour­na­liste — l’autre, sans sur­prise, s’est pas­sé dedans, c’est-à-dire à la table de tra­vail, comme écri­vain ou ico­no­graphe. Les « autres lieux » annon­cés en sous-titre sont aus­si des lieux autres, ou abor­dés autre­ment que de cou­tume. Ce sont autant de « pay­sages faits de peu » ren­con­trés en Irlande, en Corée, en Chine. Parmi eux se trouve Aran, ce cha­pe­let d’îles jetées dans l’Atlantique au large de Galway que gagne Bouvier en plein hiver, au grand dam d’hôtes qui ne peuvent lui ser­vir la soupe tou­ris­tique habi­tuelle. Après quelques jours d’ap­pri­voi­se­ment mutuel, le décor prend du relief : un vieil homme raconte les sem­pi­ter­nelles mêmes his­toires, des che­vaux se cachent dans la brume et les habitant·es de l’île arborent peu à peu « cette dis­tinc­tion de vieux bois flot­té qu’on trouve sou­vent dans les pays de vent ». De l’autre côté de la grande plaque eur­asia­tique, se tient l’île vol­ca­nique de Jeju où s’é­lève le mont Halla et le temple boud­dhiste qu’il abrite. Si Bouvier passe pour un fin connais­seur du Japon — ses Chroniques japo­naises en témoignent —, la Corée lui est étran­gère. Au seuil des années 1970, la pénin­sule n’a rien de ce qu’on sait d’elle aujourd’­hui. Dans un « effa­re­ment dis­trait », l’au­teur y croise des « bâti­ments neufs décré­pis avant d’être ache­vés » et des bonzes avi­nés. Enfin, c’est la ville très ancienne de Xian qui clôt ce recueil. Et, plu­tôt que les attrac­tions du lieu, c’est « une Chine brue­ge­lienne » que donne à voir suc­cinc­te­ment Bouvier à la suite d’un guide let­tré et mys­té­rieux. Pas de leçon ni de morale dans ces rela­tions, seule­ment la curio­si­té des visages et des formes. Et l’au­teur de conclure : « Si on ne laisse pas à un voyage le droit de nous détruire un peu, autant res­ter chez soi. » [R.B.]

Payot, 2015 (1990)

Un métier idéal — Histoire d’un méde­cin de cam­pagne, de John Berger et Jean Mohr

« Ça n’est pas un livre de pho­to­gra­phies, mais un docu­ment archéo­lo­gique. » Ces mots ne se trouvent pas dans Un métier idéal ; ce sont ceux du libraire ayant ten­du ce livre à l’un de ses lec­teurs. On n’au­rait pu être plus juste. Archéologique en effet serait cette pro­fes­sion de méde­cin de cam­pagne qu’ont guet­tée l’é­cri­vain bri­tan­nique John Berger et le pho­to­graphe suisse Jean Mohr, deux mois durant en Angleterre, dans les années 1960. Des pra­ti­ciens comme John Sassall, on n’en ferait plus — et, se per­met­trait-on d’a­jou­ter, des volon­taires se décla­re­raient-ils que la demande de ren­de­ment dans le sec­teur de la san­té les en dégoû­te­rait. Mais ça n’est pas tout. La com­po­si­tion même de ce livre paraît archaïque à qui le lit cin­quante-cinq ans après sa paru­tion. Une vie simple, décrite sim­ple­ment, illus­trée par une soixan­taine de pho­tos. Illustrer n’est pas le verbe adé­quat ; disons que deux récits se jux­ta­posent. Là où Berger col­lec­tionne les anec­dotes, donne vie à une inflexion de voix, à un regard vers un mur, à un chan­ge­ment de déci­sion de la part du méde­cin avant de pro­po­ser des consi­dé­ra­tions géné­rales sur l’é­vo­lu­tion de la méde­cine, Mohr, lui, avance en cercles concen­triques, du plus large au plus étroit. Ce sont d’a­bord les pay­sages d’ormes, de chênes, de ruis­seaux et de vil­lages qu’il donne à voir. Puis c’est à John Sassall d’ap­pa­raître dans ses occu­pa­tions, fer­mant une porte au moment de quit­ter un patient ou bien les mains sur le cou, le bras, le ventre d’un ou d’une autre. Enfin, c’est son visage qui attire l’ob­jec­tif du pho­to­graphe, le sien et celui des habi­tants de ce mor­ceau de cam­pagne anglaise. Deux récits, donc, dans les­quels il convient de plon­ger d’un même élan. S’élaborent ain­si des figures qui com­posent un même grand corps humain, aus­cul­té par un méde­cin qui fini­ra par se don­ner la mort — mort à laquelle réagi­ra Berger, ce der­nier avouant alors « [recon­si­dé­rer] avec une ten­dresse accrue ce qu’il a entre­pris de faire et ce qu’il a offert aux autres aus­si long­temps qu’il a pu le sup­por­ter ». [E.M.]

Éditions de l’Olivier, 2009 (1967)

Pompières et pyro­manes, de Martine Delvaux

Les fémi­nistes seraient pom­pières et pyro­manes. C’est en tout cas ain­si qu’a été qua­li­fiée l’au­trice qué­bé­coise Martine Delvaux, et ce n’est pas la moindre des insultes qui lui sont adres­sées. Grande idée que d’en faire le titre de son der­nier ouvrage : Pompières et pyro­manes a été publié quatre années après Le Monde est à toi. Deux livres comme une lettre inin­ter­rom­pue adres­sée à son ado­les­cente — 14 ans au moment de l’élection de Trump, 18 après la pan­dé­mie. Deux livres qui offrent quelques outils aux mères qui doivent apprendre à leurs filles à prendre place dans le monde, elles qui ont « le fémi­nisme comme langue mater­nelle », dans des socié­tés encore odieuses envers ce qui est asso­cié au fémi­nin. Mais quelle place occu­per quand le monde s’en­flamme ? Comment trou­ver le juste équi­libre entre déses­poir et espoir ? « Ne pas se retour­ner quand on fuit un incen­die. » C’est l’image du feu qui est le liant de son der­nier ouvrage. « Le 28 jan­vier 2021, un incen­die fait rage en Patagonie, 8 500 hec­tares de forêt ont été consu­més. » Les réflexes humains face aux catas­trophes ; les lucioles qui ne s’allument plus ; la réac­tion des che­vaux face aux bra­siers ; le feu mytho­lo­gique, celui des luttes sociales… « Ces pages sont nées de ma fas­ci­na­tion pour le feu. Elles sont rem­plies de sou­ve­nirs brû­lants, de scènes incen­diées, de flammes qui ont mar­qué l’histoire des femmes. » Une lettre for­mel­le­ment écla­tée mais curieu­se­ment cou­sue par ce mot qui char­rie l’i­dée de des­truc­tion et de lumière. Delvaux a le sou­ci du lien avec les jeunes géné­ra­tions : elle embrasse leurs inté­rêts, écoute leurs peines, leurs peurs, leurs rages. Ne juge rien. « Je nous ima­gine devant un immense feu de joie dans lequel nous lan­çons des bâtons qu’on nous a mis dans les roues, les empê­cheurs de tour­ner en rond, les idées toutes faites, la langue de bois, les mots usés, les men­songes, les faus­se­tés, les croyances et les peurs infon­dées, les pré­ju­gés, les haines et cruau­tés. Que les flammes avalent tout ce qui détruit. » [M.M.]

Les Avrils, 2022

Haines, de Gilles Peress

« Je suis Gilles. Un fan­tôme. Pas un pho­to­graphe de guerre. » De fait, l’ap­proche de Gilles Peress est bien loin de celle des maga­zines en quête d’i­mages fortes cali­brées pour une demande occi­den­tale de sen­sa­tion­na­lisme. Lui, il docu­mente. Et pour ça, il passe du temps là où ses objec­tifs se posent. Il s’assoit, observe, dis­cute, vit pour par­ta­ger un mor­ceau du quo­ti­dien de celles et ceux dont il veut par­ta­ger l’his­toire. Mais il ne prend pas par­tie, et passe d’un camp à l’autre. Nord de l’Irlande, Balkans, Rwanda… La mono­gra­phie Haines donne un aper­çu de ce tra­vail qui docu­mente les consé­quences les plus extrêmes du natio­na­lisme. Ses images ser­vi­ront de témoi­gnage sur le Bloody Sunday ou à pho­to­gra­phier les fosses com­munes des Balkans au sein de l’é­quipe de méde­cins légistes qui enquête sur les crimes de guerre qui y ont été com­mis pour le tri­bu­nal de La Haye. « Quand j’ai choi­si d’al­ler en Bosnie, je n’a­vais pas l’in­ten­tion de faire des pho­to­gra­phies d’ar­tistes ou une œuvre quel­conque. Ce sont ­ des rai­sons de citoyen, morales, poli­tiques, pour les­quelles je suis par­ti là-bas. » Il ajoute : « J’ai choi­si la pho­to parce que c’est quelque chose que je sais faire, c’est le seul mode que j’ai pour com­prendre et for­ma­li­ser la réa­li­té. Je pense peu, je fais les choses, voi­là. J’essaie d’être un arti­san. » À l’op­po­sé d’un Cartier-Bresson obnu­bi­lé par la com­po­si­tion for­melle de ses images, Peress, lui aus­si membre de l’a­gence Magnum qu’il a diri­gée pen­dant un temps, enre­gistre : les moments de ten­sion et l’en­nui, la vie quo­ti­dienne comme l’ex­tra­or­di­naire. Des adolescent·es qui jouent, les mili­taires anglais qui se pré­parent à matra­quer des manifestant·es… « Si j’avais pu décrire l’air et le temps qui passe, je l’aurais fait », déclare-t-il. De loin ou de près, sta­tique ou por­té par un mou­ve­ment, stable ou en dés­équi­libre, se concen­trant sur l’in­di­vi­du ou le col­lec­tif, ce n’est pas l’i­mage iso­lée qui compte mais l’en­semble, racon­tant par là même un pro­ces­sus et non pas un simple évé­ne­ment par­ti­cu­lier. [L.]

Photo Poche/Actes Sud, 2004

Désirer à tout prix, de Tal Madesta

Des mains toutes ensemble poussent les murs pour « faire foyer » autre­ment. Quelque chose qui s’ap­pelle mou­ve­ments fémi­nistes, dans le sens vibrant du mot « mou­ve­ment ». C’est-à-dire : à force de luttes et de rup­tures, à force d’entendre moi aus­si à pro­pos des vio­lences sexuelles, on rêve que le vieux patriar­cat crève. En admet­tant que la famille nucléaire struc­tu­rée par le mariage hété­ro­sexuel (enca­drant la filia­tion, la sexua­li­té conju­gale et l’héritage) n’induit pas un bon­heur de fac­to ; en ouvrant l’œil sur les familles broyées ou recom­po­sées, les mères iso­lées ; en ayant la pos­si­bi­li­té de la contra­cep­tion, de l’IVG et celle, récente, de s’u­nir non plus seule­ment avec le sexe oppo­sé : voi­là qui ouvre enfin les pos­si­bi­li­tés de faire com­pa­gnon­nage avec qui on choi­sit. C’est-à-dire : assu­mer des rela­tions de vie qui ne soient pas seule­ment arri­mées à l’i­dée d’un grand amour, ni même que ce noble mot puisse signi­fier tout en bloc le roman­tisme, le sexe, les enfants. Désirer à tout prix, écrit Tal Madesta. Un essai per­cu­tant sur la libé­ra­tion sexuelle comme consigne capi­ta­liste. « Un corps qui a des dif­fi­cul­tés à jouir ou dési­rer est un corps qui va devoir opti­mi­ser son fonc­tion­ne­ment », constate l’au­teur. « Nous sommes cerné·es par une image éman­ci­pa­trice de la sexua­li­té, for­cé­ment dési­rable, et par l’i­dée que la non-confor­mi­té à cette norme est patho­lo­gique. » L’impératif à la jouis­sance — bra­dant sex­toys, libi­do et consom­ma­tion de par­te­naires — a réus­si à « rendre dési­rable et dési­ré ce qui peut nous faire vio­lence. » Madesta marque une pause dans le récit fémi­niste contem­po­rain. Il pointe les dis­so­nances, ana­lyse ce qui fonde ces impé­ra­tifs et ce qu’il per­çoit comme une alié­na­tion col­lec­tive, rap­pe­lant com­bien « c’est au sein du couple que l’entrelacement entre sexua­li­té, domi­na­tion et exploi­ta­tion est le plus fort ». Puis inter­roge : « Et si ce n’était pas grave de pré­fé­rer d’autres formes de liens affec­tifs ? » Ça bous­cule et ne dit rien des sin­gu­lières soli­tudes. Mais quoi de plus vivant que de ques­tion­ner tout ça ? [M.M.]

Binge, 2022

Nous… la Cité, de Rachid Ben Bella, Sylvain Erambert, Riadh Lakhechene et Joseph Ponthus

Il est des exer­cices lit­té­raires plus com­plexes que d’autres. Bien des écri­vains se sont ris­qués à celui-ci avec des résul­tats pour le moins miti­gés : don­ner à lire la parole de celles et ceux qu’on n’entend pas habi­tuel­le­ment. Le dan­ger est grand de la déna­tu­rer, cette parole, d’y trans­po­ser ce qui ne s’y trouve pas et ce que l’écrivain met­trait de son par­cours, de son expé­rience — au risque qu’on l’entende lui et non les muets inter­ro­gés. Cette dérive, l’ouvrage Nous… la Cité l’évite avec brio. « Ces rues d’où ce livre parle, ce sont celles d’un quar­tier popu­laire comme tant d’autres. Plusieurs cités HLM dont les tours s’élèvent crâ­ne­ment. » Et, dans ces rues, résonnent la voix de quatre jeunes de Nanterre : ils racontent leur exis­tence sous l’impulsion d’un édu­ca­teur de pré­ven­tion spé­cia­li­sée. « Il en a fal­lu du temps, pour que quatre jeunes de quar­tier puissent se livrer aus­si ouver­te­ment. Plus de cinq ans de tra­vail édu­ca­tif quo­ti­dien, exi­geant. Soudain, la chance de quelques ren­contres nous per­met d’en­vi­sa­ger l’in­con­ce­vable : écrire un livre. Tout racon­ter. Le quo­ti­dien, les flics, les conne­ries, le busi­ness, la reli­gion, la taule, les à‑côtés de la cité… » Il fau­dra éga­le­ment tout le talent de l’éducateur qui anime cet ate­lier d’écriture pour mettre en forme ces paroles brutes, par­fois bru­tales : Joseph Ponthus. L’ouvrage alterne feuillets d’atelier d’écriture et textes per­son­nels, les­quels dévoilent les contours de la parole por­tée sans en chan­ger la nature, voire per­mettent de s’en sai­sir plei­ne­ment. Rouvrir ce livre aujourd’­hui, c’est aus­si l’oc­ca­sion de décou­vrir une autre facette du tra­vail de Ponthus, écri­vain par­ti trop tôt. « – Tu vois, Joseph, on a fait une réu sans te pré­ve­nir, on a dis­cu­té et réflé­chi et, fran­che­ment, ça ne va pas du tout… / Léger coup de stress. / – Parce que, en fait, Nous, la cité, ça ne cor­res­pond pas à ce qu’on veut faire pas­ser comme mes­sage. Tu vois, la vir­gule, elle nous assi­mile trop à la cité en géné­ral, alors qu’on veut juste témoi­gner. Du coup, on pro­pose de la rem­pla­cer par trois petits points. Tu vois : Nous… La cité, ça rend les choses plus claires, non ? » [R.L.]

Zones/La Découverte, 2012

Et main­te­nant le pou­voir — Un hori­zon poli­tique afro­fé­mi­niste, de Fania Noël

« Une seule ques­tion mérite à mon avis d’être posée : com­ment faire pour que l’on puisse tout·es vivre des vies dignes ? » Dans ce nou­vel essai, la mili­tante et uni­ver­si­taire Fania Noël inter­roge le pou­voir : « com­ment il s’exerce sur nous, com­ment il nous est col­lec­ti­ve­ment reti­ré et sur­tout com­ment le prendre, le par­ta­ger » ? Ne plus subir iso­lé­ment le racisme ou les vio­lences patriar­cales, se ren­con­trer, se struc­tu­rer poli­ti­que­ment, se faire entendre ; impo­ser ses récits, fabri­quer ses propres outils d’é­non­cia­tion, refu­ser les pièges de l’as­si­gna­tion, ima­gi­ner qu’autre chose est pos­sible… Aussi : refu­ser les paillettes de la bour­geoi­sie jetées sur les trans­fuges de classe. « J’ai remar­qué que les sociaux-démo­crates de tout bord affec­tionnent ce terme pour par­ler des per­sonnes non-blanches dans les pro­fes­sions dites intel­lec­tuelles qui ont par­fai­te­ment assi­mi­lé la culture et les savoirs légi­times. » Mais la bour­geoi­sie n’aime pas entendre par­ler de « races sociales ». Elle aime encore moins qu’on lui rap­pelle qu’une par­tie des Français est issue d’une his­toire qu’elle peine à regar­der en face. Pour cause : celle-ci struc­ture encore l’ordre du monde. Forte d’une expé­rience per­son­nelle au sein de divers col­lec­tifs d’éducation popu­laire et de soin com­mu­nau­taire (dont l’or­ga­ni­sa­tion Mwasi), Fania Noël revient sur le déploie­ment de l’a­fro­fé­mi­nisme comme mou­ve­ment poli­tique auto­nome dans l’es­pace hexa­go­nal, convoque le pan­afri­ca­nisme révo­lu­tion­naire et l’in­ter­na­tio­na­lisme ; elle ne manque pas de réhis­to­ri­ci­ser les luttes popu­laires des femmes noires et plus lar­ge­ment des mou­ve­ments déco­lo­niaux, pris dans un étau fon­da­men­tal, entre État poli­cier et inter­na­tio­nale des patriar­cats. Elle invite à être idéo­logue et à pui­ser dans les res­sources com­mu­nau­taires en même temps que dans les stra­té­gies envi­ron­nantes — avec, tou­jours, luci­di­té. « Le refus comme force de désta­bi­li­sa­tion, l’ex­pé­ri­men­ta­tion et la réin­ven­tion » : autant d’ob­jec­tifs qui révèlent la « per­sis­tance à résis­ter ». [M.M.]

Cambourakis, 2022

Les Carnets du cro­co­dile, de Qiu Miaojin

« Je ferme portes et fenêtres, décroche le télé­phone, m’assieds. C’est ça, écrire. » C’est un retran­che­ment, un rituel d’exorcisme aus­si : aucun sou­bre­saut du moi n’est négli­gé. Pour faire le récit de quatre années de vie étu­diante dans le Taipei de la fin des années 1980, Qiu Miaojin fait par­ler Laz, une jeune femme aux prises avec des forces d’autodestruction, et qui déploie en retour une écri­ture intros­pec­tive, inci­sive. « J’ai cruel­le­ment tran­ché dans le vif — de l’existence, de moi-même, d’autrui ». Qiu Miaojin est une autrice que l’on connaît très peu en France, ses écrits n’étant parus que récem­ment en tra­duc­tion. Elle est pour­tant une figure impor­tante à Taiwan : nom­breuses sont les « cro­co­diles » (une espèce avan­çant mas­quée au quo­ti­dien, sous de beaux « cos­tumes d’humain », et que l’on appelle aus­si les­biennes) à recon­naître en elle une voix puis­sante, qui nous parle depuis la jeu­nesse et la souf­france mor­telle que l’au­trice trans­po­sa de son vivant en lit­té­ra­ture elle se sui­cide à 26 ans, à Paris, en 1995. Depuis, ses Carnets du cro­co­dile et ses Dernières lettres de Montmartre ont nour­ri la culture fémi­niste et les­bienne en Asie. Tourmentés, ces écrits ne se refusent cepen­dant pas à l’humour ni à la satire : la nar­ra­tion est vive — une construc­tion par suc­ces­sion de frag­ments, de scènes, de nœuds psy­cho­lo­giques que tous les per­son­nages contri­buent à res­ser­rer, à enri­chir. Il y a ici, au centre de tout, celle qui vit avec Laz un amour impos­sible : Shuiling. Leur his­toire est un tor­rent semé de ronces, où fleu­rissent aus­si, en marge, quelques fleurs entê­tantes : Tuntun et Zhirou, deux jeunes femmes elles aus­si liées par l’amour, ou encore Mengsheng, frère ou amant fou, ancien voyou digne d’un roman de Jean Genet, brillant tou­jours plus vive­ment sur les ruines de lui-même. Saisie sur le vif de puis­sants affects entre­mê­lés, ce livre est aus­si une ten­ta­tive de cana­li­ser le duel inces­sant qui se joue entre sen­ti­ment d’abjection et libre explo­ra­tion de dési­rs amou­reux, entre pul­sions de dire et de taire, de vivre et de mou­rir. [Y.R.]

Noir sur Blanc, 2021

La Femme sur le toit, de Yu Xiuhua

« Chaque jour se cram­pon­ner, pui­ser l’eau, faire à man­ger, prendre en leur temps les remèdes / s’exposer à la lumière quand brille le soleil / sécher une peau d’orange / boire en alter­nant les feuilles à infu­ser / chry­san­thème, jas­min, rose, citron / leur beau­té semble conduire vers le prin­temps / c’est pour­quoi je tasse encore et encore / la neige dans mon cœur / parce qu’elle est trop pure, trop proche du renou­veau ». Yu Xiuhua, dont l’œuvre compte des mil­liers de poèmes, est une voix immense et recon­nue de la poé­sie chi­noise contem­po­raine. Ce recueil tra­duit par Brigitte Guilbaud vient l’in­tro­duire au lec­to­rat fran­co­phone, et révé­ler une poé­sie tra­ver­sée de puis­sants motifs inces­sam­ment invo­qués sans être seule­ment lan­ci­nants. La lumière, le vent, le blanc de la neige, le blé, la pluie ou le col­za peuvent être ava­lés pareille­ment par le regard et le corps de celle qui parle au monde ou s’adresse à quelqu’un en sem­blant tou­jours appe­ler, dési­rer une réponse à la hau­teur — en laquelle pour­tant elle n’a guère foi. C’est une langue poé­tique qui prend appui sur les choses, les proches, les ani­maux du quo­ti­dien. C’est par­fois un oiseau qui tombe, là, et dont le regard pro­pulse aux cimes. Ce sont ailleurs les lapins blancs que Yu Xiuhua élève, ou bien un pois­son qu’elle vomit. Dans cette écri­ture se côtoient le lent rythme du corps, sa mala­die, son han­di­cap (Yu Xiuhua est atteinte de para­ly­sie céré­brale depuis sa nais­sance) et le désir brû­lant, la pro­fonde et triste soli­tude, la convo­ca­tion d’amours absentes, rava­geuses — celles d’« une femme dont la poi­trine est en feu ». Les gestes et émo­tions de la vie pay­sanne se trans­muent en poèmes ; une cou­leur du ciel, la pré­sence d’une lampe, la mort d’un père, la venue d’un amant, autant d’impressions-images d’une vie se vivant — « le plus sou­vent, je ne fais que vivre, sans mala­die, sans désir, / un repas par jour / j’ai déjà vécu jusqu’à l’avenir, l’avenir est ain­si / un arbre gran­dit en moi / c’est au-delà de toute espé­rance, c’est tout natu­rel ». [Y.R.]

Éditions Picquier, 2021


Photographie de ban­nière : Ernö Vadas, 1957


REBONDS

Cartouches 74, mars 2022
Cartouches 73, février 2022
Cartouches 72, janvier 2022
Cartouches 71, décembre 2021
Cartouches 70, novembre 2021

 
 
 
 
 
 
 
 
Ballast

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