Cartouches (74)


La France ato­mique, l’Irlande du Nord, un simple ber­ger, la guerre des femmes, la mer des dis­pa­rus, le pilote d’Hiroshima, les com­munes ita­liennes, une socié­té en Alaska, l’au­to­dé­ter­mi­na­tion des peuples colo­ni­sés et le regard des vaches : nos chro­niques du mois de mars.


La France ato­mique, de Daniel de Roulet

C’est d’a­bord l’his­toire d’un livre — d’un autre livre —, lu par des mil­lions d’é­lèves sur les bancs des écoles de la IIIe République. Ce livre, c’est Le Tour de France de deux enfants. Le tour de France de deux gar­çons. Julien et André. Deux gar­çons qui ne cessent de s’é­mer­veiller des pro­grès tech­niques de leur époque. Qu’auraient-ils pen­sé des canaux de déri­va­tion et des hautes che­mi­nées qui sou­vent signalent quelques tranches ato­miques ? Daniel de Roulet, auteur de plu­sieurs récits et roman sur le nucléaire, s’est posé la ques­tion et l’a prise comme pré­texte à un voyage sur les traces de la France ato­mique. On visite des cen­trales en cours de déman­tè­le­ment (Chooz, Lanilis), on aborde, de loin, les sites de sto­ckage et d’en­fouis­se­ment des déchets radio­ac­tifs (La Hague, Bure), on se sou­vient de luttes fameuses, qu’elles aient été vic­to­rieuses ou non (Creys-Malville, Plogoff). Pas de célé­bra­tion béate de l’in­dus­trie fran­çaise ici : chaque site entre­vu est l’oc­ca­sion de rap­pe­ler la longue série des inci­dents sur­ve­nus, de se remé­mo­rer les dis­cours ayant eu lieu au lan­ce­ment des poli­tiques publiques en faveur de l’a­tome — dis­cours que les actuelles pro­po­si­tions pour construire de nou­veaux réac­teurs EPR ne font que pro­lon­ger. Toutefois, l’au­teur ne s’en tient pas à la des­crip­tion tech­nique, aux détails his­to­riques. Ce qui l’in­té­resse, ce sont les cen­trales telles qu’elles s’ins­crivent dans un milieu éco­lo­gique, social, éco­no­mique. Ainsi s’é­tonne-t-il des très neuves infra­struc­tures et de l’im­pec­cable voi­rie qu’il ren­contre dans les com­munes nucléa­ri­sées, ces mêmes com­munes qui pour beau­coup sont déser­tées. De la Manche à la val­lée du Rhône, des bords de la Loire aux plaines de la Meuse, Daniel de Roulet pro­pose, non sans bon­ho­mie, une plon­gée dans un pay­sage inquié­tant. [R.B.]

Héros-Limite, 2021

Ne dis rien — Meurtre et mémoire en Irlande du Nord, de Patrick Radden Keefe

Le 7 décembre 1972, Jean McConville, pro­tes­tante, veuve d’un ancien sol­dat catho­lique de l’ar­mée bri­tan­nique et mère de dix enfants, est enle­vée à son domi­cile par un groupe de femmes et d’hommes aux visages dis­si­mu­lés par des cagoules ou des bas de nylon. Elle ne réap­pa­rai­tra plus jamais. Partant de cette dis­pa­ri­tion, Patrick Radden Keefe, jour­na­liste au New Yorker, tisse un récit hale­tant, fruit d’une enquête de quatre ans sur la période des « Troubles » en Irlande du Nord, des années 1970 au début des années 2000. À tra­vers les por­traits entre­mê­lés de figures de l’IRA pro­vi­soire, il nous fait, plus que racon­ter, res­sen­tir l’at­mo­sphère de l’é­poque et de la lutte pour leur auto-déter­mi­na­tion des Irlandais du Nord qui consi­dèrent vivre sous occu­pa­tion bri­tan­nique. Non sans peine, car la loi du silence règne encore. Devenus de res­pec­tables hommes poli­tiques, cer­tains, à l’ins­tar du dépu­té Gerry Adams, nient tou­jours leur impli­ca­tion dans la lutte armée et n’ap­pré­cient guère qu’on remue une mémoire qui pour­tant infuse tou­jours la socié­té. L’abandon de la lutte armée ne s’est pas accom­pa­gnée d’un pro­ces­sus de récon­ci­lia­tion ; le poids des cadavres et des dis­pa­rus pèse tou­jours, tan­dis que l’IRA laisse entendre qu’elle est tou­jours là. L’ouvrage invite à une réflexion sur l’u­sage de la vio­lence poli­tique et sur la tran­si­tion com­plexe entre lutte mili­taire et lutte civile, que pour­rait résu­mer une méta­phore de Brendan Hugues, ancien com­man­dant de la bri­gade de Belfast-Ouest de l’IRA, tom­bé dans l’ou­bli avant sa mort : « Imaginez que vous mobi­li­sez une cen­taine de per­sonnes pour pous­ser un bateau. Il est coin­cé dans le sable, vous voyez, et il faut le pous­ser dans l’eau, et puis, quand le bateau est enfin à flot, vous aban­don­nez les cent per­sonnes sur le rivage. C’est l’impression que j’ai. Le bateau est par­ti, il vogue en haute mer, avec tous les avan­tages que ça apporte, et les pauvres gens qui l’ont pous­sé res­tent assis dans la boue, la crasse, la merde et le sable, aban­don­nés. » [L.]

Belfond, 2020

Histoire de Tönle, de Mario Rigoni Stern

Deux hommes observent une vache qui, ados­sée à un relief for­mé par un obus lors d’un conflit pas­sé, regarde la val­lée qui lui fait face. L’un com­mente : « Cependant la nuit des­cen­dait le long des bois et de la mon­tagne ; mais même dans l’obs­cu­ri­té, dans le ciel étoi­lé, la vache res­tait là, immo­bile, à regar­der. On aurait dit le temps. » Étrange pré­am­bule qui mène le com­men­ta­teur à racon­ter l’his­toire de Tönle Bintarn, né en ces lieux et mort de même — sûre­ment que la vie ce der­nier, à sa manière, figure aus­si bien la suc­ces­sion des heures. Avec lui, comme sou­vent chez Mario Rigoni Stern, c’est une région entière du nord de l’Italie qui se trouve dépeinte. Si les monts d’où est ori­gi­naire Tönle sont à che­val entre trois pays, Tönle lui-même arpente la région à cali­four­chon sur les fron­tières. Les ava­lanches mieux que les gen­darmes contraignent les dépla­ce­ments de l’homme, contre­ban­dier d’a­bord, avant d’être mineur, col­por­teur, ber­ger. Un coup de bâton asse­né sur la tête d’un agent trop zélé le conduit à la fuite — et alors c’est tout l’est d’un conti­nent qui s’ouvre à lui. Tönle par­court les routes et apprend les langues, Tönle est un vaga­bond que ceint une « inquié­tude pai­sible ». Une inquié­tude sourde, aus­si. Le bruit du monde lui est plus dis­tinct qu’aux autres et, quelques années après qu’il est reve­nu dans les mon­tagnes qui lui sont chères, la guerre éclate. Une guerre mon­diale. La pre­mière. Tönle sait que des armées s’en­tre­choquent au détri­ment des plus pauvres. « Je ne suis qu’un simple ber­ger et un pro­lé­taire socia­liste » résume-t-il à un sol­dat qui l’in­ter­roge. On réqui­si­tionne les pâtures, puis vient le tour des récal­ci­trants. On empri­sonne Tönle. Mais Tönle tou­jours s’é­chappe : « ce n’é­tait qu’un vieux vaga­bond, pas très bavard, qui d’une façon ou d’une autre cher­chait à vivre ». Avec Tönle, avec Stern, c’est une époque tor­due en tous sens qui se donne à voir — une époque que l’on croit trop loin­taine. [E.M]

Verdier, 2008

La Guerre n’a pas un visage de femme, de Svetlana Alexievitch

« J’écris l’histoire des sen­ti­ments. Non pas l’histoire de la guerre ou de l’État, mais l’histoire d’hommes ordi­naires menant une vie ordi­naire, pré­ci­pi­tés par leur époque dans les pro­fon­deurs épiques d’un évé­ne­ment colos­sal. » Alexievitch inau­gure dans ce pre­mier livre une méthode qu’elle appli­que­ra dans la suite de son tra­vail : elle laisse à d’autres la recons­truc­tion sur­plom­bante du dérou­lé des évè­ne­ments de la Seconde Guerre mon­diale et « recom­pose une his­toire à par­tir de frag­ments de des­tins vécus ». Elle cherche à res­ti­tuer l’expérience intime et quo­ti­dienne de la guerre en recueillant la parole de celles qui ont com­bat­tu, en les ques­tion­nant sur leurs peurs, leurs sen­sa­tions, leurs sou­ve­nirs. Elles racontent l’élan patrio­tique qui les pousse par mil­liers à s’engager, à éla­bo­rer des stra­té­gies pour vaincre les réti­cences des recru­teurs, leur décou­verte de la vio­lence inouïe. Elles se rap­pellent les tenues mili­taires inadap­tées — l’absence de linge qui les laisse dému­nies au moment des règles, les chaus­sures trop grandes qui blessent leurs corps et modi­fient leurs démarches. À demi-mot, le mino­rant sans doute pour ne pas affli­ger leurs cama­rades, elles disent la crainte des vio­lences sexuelles. Elles parlent des séquelles de la guerre et de la stig­ma­ti­sa­tion qu’elles ont subie à leur retour. Beaucoup ont été orien­tées vers des métiers « fémi­nins » : infir­mières, bran­car­dières, blan­chis­seuses. Mais elles sont aus­si nom­breuses à avoir inté­gré des bataillons de tireuses d’élites, à avoir été tan­kistes ou agents de trans­mis­sion. Toutes ont pour point com­mun de ne jamais avoir été inter­ro­gées sur leur expé­rience de la guerre. Seuls le récit glo­rieux de la Victoire et la parole des hommes a eu voix au cha­pitre. La leur était inau­dible. C’est pour ten­ter de remé­dier à cette invi­si­bi­li­sa­tion qu’Alexievitch com­pose, par le mon­tage de cette mul­ti­tude de témoi­gnages, ce récit cho­ral de la Seconde Guerre mon­diale du point de vue des femmes russes. [B.G.]

J’ai lu, 2005 [1985]

Au pays des dis­pa­rus, de Taina Tervonen

Depuis 2014, près de 23 000 exilé·es ont trou­vé la mort en ten­tant de tra­ver­ser la Méditerranée pour rejoindre l’Europe. Un nombre qui donne le ver­tige : l’é­qui­valent d’une ville de taille moyenne. L’esprit peine à sai­sir. « Mais, pour comp­ter les morts, il faut com­men­cer par un. Pour moi, ce sera PM390047 », explique Taina Tervonen. La jour­na­liste, qui tra­vaille depuis long­temps sur le sujet des migra­tions, a ten­té de redon­ner chair et os à des sta­tis­tiques qui par­fois déshu­ma­nisent, cachant les vies humaines qu’elles repré­sentent. PM39007 est le code d’i­den­ti­fi­ca­tion don­né aux restes d’une per­sonne décé­dée lors du nau­frage, le 18 avril 2015, d’une embar­ca­tion de for­tune à bord de laquelle se trou­vaient entassé·es les un·es sur les autres près de 800 exilé·es. Seul·es 28 sur­vi­vront. Les don­nées sont minces pour retrou­ver qui était PM39007. L’enquête com­men­ce­ra en Italie et en Grèce, dans les ser­vices char­gés d’i­den­ti­fier des vic­times tou­jours plus nom­breuses. Puis elle condui­ra la jour­na­liste au Niger, car­re­four des migra­tions afri­caines. Comme à d’autres endroits, l’Europe y a signé avec le gou­ver­ne­ment des accords qui, en échange de juteuses aides au déve­lop­pe­ment (dont les popu­la­tions locales peinent à voir la cou­leur), lui per­met d’ins­tal­ler un centre de tri des exilé·es, pre­mier pas vers l’ex­ter­na­li­sa­tion de ses fron­tières et la sous-trai­tance hors de son ter­ri­toire, loin des regards, de la ges­tion des migra­tions. La recherche fini­ra « au pays des dis­pa­rus », le Sénégal, d’où sont parti·es nombre d’exilé·es. Croisant leurs paroles avec celles de familles et d’an­ciens pas­seurs, Taina Tervonen nous fait per­ce­voir la vio­lence des mesures prises par l’Union euro­péenne pour entra­ver les dépla­ce­ments d’une par­tie de l’hu­ma­ni­té qui rêve d’un ave­nir un peu meilleur. « Tu es un héros, Ousman. Seuls les héros peuvent accom­plir le voyage que tu as accom­pli, si long et si dif­fi­cile », dit un oncle à son neveu qui revient après échoué à tra­vers la Méditerranée. [Y.R.]

Fayard, 2019

Le Rêve des machines, de Günther Anders

Voici pour la pre­mière fois tra­duites en fran­çais les deux lettres de Günther Anders adres­sées à l’aviateur amé­ri­cain Francis Gary Powers, qui, en 1960, s’était fait cap­tu­rer en URSS lors d’une mis­sion de recon­nais­sance. Bien moins connues que la cor­res­pon­dance entre Anders et le Claude Eatherly, le pilote d’Hiroshima, sans doute parce qu’ils sont res­tés sans réponse, ces deux textes n’en sont pas moins l’occasion d’une pour­suite de la réflexion fon­da­men­tale sur la tech­nique enga­gée dans L’Obsolescence de l’homme. Il s’agit en effet de de confron­ter l’analyse du « déca­lage pro­mo­théen » — phé­no­mène par lequel l’Homme demeure fata­le­ment en retard sur les objets tech­niques — à l’Histoire en train de se faire : com­ment se fait-il que des sujets humains peuvent doré­na­vant être conduits à mener des actions dont ils ignorent — dans tous les sens du terme — les consé­quences ? Mieux, par quel pro­ces­sus d’asservissement acceptent-ils de com­mettre l’inimaginable ? Tout réside, selon Anders, dans ce « rêve des machines », sorte de vision cau­che­mar­desque d’un monde dans lequel tout « fonc­tion­ne­rait » et ne ferait que fonc­tion­ner, à la manière d’un grand « Appareil » ano­nyme et tota­li­taire abo­lis­sant tout écart, tout com­por­te­ment bana­le­ment humain. « Rêve » des machines, cau­che­mar humain : pers­pec­tive effrayante qui ne signi­fie pas que les machines se met­traient à pen­ser, à écha­fau­der des plans, mais à l’inverse que ce sont les hommes qui adoptent le « regard » et la conscience des machines. Le misé­rable Powers fait par­tie de cette huma­ni­té qui appar­tient désor­mais à la classe des machines ; il n’est qu’une « pièce d’instrument » d’une immense machi­ne­rie que pas même ses maîtres ne peuvent maî­tri­ser. La seule dif­fé­rence entre Powers et l’authentique machine étant que le pre­mier, aus­si asser­vi et igno­rant soit-il, n’est jamais entiè­re­ment réduc­tible à son être tech­nique : ain­si son imper­fec­tion onto­lo­gique fait-elle de lui à la fois un rebut bon à « liqui­der » et un membre, au moins pro­vi­soire, de l’espèce humaine. [A.C.]

Allia, 2022

Somnambules d’un nou­veau monde — L’émergence des com­munes ita­liennes au XIIe siècle, de Chris Wickham

Le Moyen Âge a connu ces der­nières années un regain d’intérêt public, qui a conduit à mettre en lumière un cer­tain nombre d’inventions poli­tiques (on pense à la ques­tion des com­muns) et per­mis de se défaire d’une vision moyen­âgeuse du monde médié­val. C’est à la des­crip­tion de l’émergence d’une de ses créa­tions les plus sin­gu­lières que s’attèle Chris Wickham : les com­munes ita­liennes, qui virent le jour au début du XIIe siècle sur fond de vacance du pou­voir et d’effondrement des hié­rar­chies tra­di­tion­nelles consé­cu­tifs au conflit entre l’empereur et la papau­té. Et il le fait sans idéa­li­sa­tion : rien de démo­cra­tique dans les cités ita­liennes, toutes mar­quées par une forte stra­ti­fi­ca­tion sociale, et toutes diri­gées par une élite civique mar­quée ou domi­née par la culture et la pré­sence des aris­to­crates. Le livre se concentre sur l’étude de trois cas : Milan, Pise et Rome. Il y suit pas à pas la « lente cris­tal­li­sa­tion » des ins­ti­tu­tions com­mu­nales. Tout en pré­ser­vant les dyna­miques propres et les sin­gu­la­ri­tés de cha­cune d’entre elles, l’auteur dégage ain­si plu­sieurs carac­té­ris­tiques com­munes. Il insiste sur l’importance des assem­blées, « prin­ci­pale forme de réac­tion défen­sive à la crise du Royaume d’Italie ». Elles pré­cèdent l’apparition d’un pou­voir consu­laire auto­nome, cet « ensemble de magis­tra­tures dont les titu­laires tournent régu­liè­re­ment choi­sis ou du moins vali­dés par une col­lec­ti­vi­té urbaine consciente d’elle-même », qui est plu­tôt le signe d’une prise de contrôle par les élites. Il retrace aus­si la construc­tion de leur auto­no­mie en matière de guerre et de jus­tice. Le titre du livre pointe enfin le fait que, dans la plu­part des cas, l’institutionnalisation pro­gres­sive des com­munes ita­liennes s’est faite sous l’impulsion d’acteurs « qui ne savaient pas ce qu’ils fai­saient », alors que par leurs actions suc­ces­sives, pre­nait forme, autour d’eux, un monde nou­veau. Leur émer­gence n’obéit pas à un plan, mais pro­cède d’« une suc­ces­sion de hasards, de routes emprun­tées par des gens dont le regard était sou­vent tour­né dans la direc­tion oppo­sée ». [B.G.]

Zones Sensibles, 2021

Les Âmes sau­vages, de Nastassja Martin

Avant de par­tir pour­suivre ses recherches de l’autre côté du détroit de Béring, dans le Kamtchatka, en Russie, auprès d’un groupe d’Évènes, Nastassja Martin a mené sa pre­mière enquête eth­no­gra­phique auprès d’une socié­té de chas­seurs ani­mistes d’Alaska : les Gwich’in. Elle retrace l’histoire au long cours de l’appropriation de leurs terres, raconte les dis­cri­mi­na­tions subies et les lourdes consé­quences sociales et éco­no­miques de la colo­ni­sa­tion, les dévas­ta­tions éco­lo­giques (per­tur­ba­tion du rythme des sai­sons et des routes migra­toires des ani­maux) et les per­tur­ba­tions onto­lo­giques qui en découlent (« alté­ra­tion du dia­logue » inter­spé­ci­fique qui laisse les humains « comme nus dans la taï­ga »). Ainsi : « Le sens com­mun ne fait plus sens. » Les Gwich’in se trouvent pris en étau entre les ravages d’un capi­ta­lisme extrac­ti­viste avide de s’approprier les res­sources alas­kiennes et l’agenda de cer­taines asso­cia­tions éco­lo­giques hors-sol qui cherchent à sanc­tua­ri­ser cer­tains espaces sans prendre en compte ni l’histoire ni les reven­di­ca­tions des pre­miers concer­nés. « L’exploitation et la pro­tec­tion de l’environnement sont les deux registres grâce auquel s’exprime le natu­ra­lisme alas­kien […]. Le point com­mun, qui sous-tend ces deux concep­tions de l’environnement est capi­tal et fon­da­teur : c’est, dans les deux cas, l’extériorité de l’homme face à l’environnement qui per­met soit sa sacra­li­sa­tion, soit son exploi­ta­tion. » Mais ce livre n’est pas seule­ment le récit d’une déso­la­tion, de la fin d’un monde ; il s’attache à mettre en lumière les réper­toires d’action d’une culture gwich’in en mou­ve­ment : les res­sources d’un prin­cipe d’incertitude « qui pré­side à toutes les exis­tences », une « forme d’ironie nar­quoise […] qui leur per­met de res­ter fidèles à leur monde », l’actualisation de cer­taines figures de leur mytho­lo­gie. Et l’au­trice de conclure en insis­tant « sur le bouillon­ne­ment des pra­tiques gwich’in et sur leur aspect instable et créa­tif plu­tôt que sur l’aspect ins­ti­tué de leur cos­mo­lo­gie : non pour la détruire mais pour mon­trer les poten­tia­li­tés qu’elle recèle ». [B.G.]

La Découverte, 2016

Nous sans l’État, de Yásnaya Elena Aguilar Gil

La lutte pour l’au­to­dé­ter­mi­na­tion des peuples ne passe plus for­cé­ment par la créa­tion d’un État-nation. Öcalan dans ses écrits théo­ri­sant le confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique l’a bien mon­tré – l’au­trice cite d’ailleurs le mou­ve­ment kurde. Les luttes des peuples autoch­tones des Amériques pro­posent éga­le­ment de nom­breuses réflexions sur le sujet. Préfacé par l’u­ni­ver­si­taire Jules Falquet, Nous sans l’État ras­semble quelques-unes de celles de Yásnaya Elena Aguilar Gil, écri­vaine, cher­cheuse et mili­tante des droits humains d’o­ri­gine mixe : un peuple vivant dans une région située dans cet État qu’on appelle le Mexique, et qui s’est construit il y a peine deux cents ans en écra­sant la plu­ra­li­té des peuples sur son ter­ri­toire pour espé­rer n’en faire plus qu’un. « L’idée que l’État est la seule option pos­sible en matière d’or­ga­ni­sa­tion de la vie des socié­tés est si influente qu’elle a détruit la capa­ci­té d’i­ma­gi­ner ne serait-ce qu’une vie dif­fé­rente », affirme l’au­trice, qui esquisse ce que pour­rait être un « nous sans le Mexique », « une confé­dé­ra­tion de com­mu­nau­tés auto­nomes ». Linguiste, elle est sen­sible à la ques­tion des idiomes et à leur place dans ce qui consti­tue l’i­den­ti­té d’une nation dis­so­ciée de la struc­ture de la « mono­cul­ture poli­tique de l’État-nation ». Dans plu­sieurs des articles, l’exemple de l’Académie fran­çaise — qui, en 1998, décla­rait que « les langues régio­nales portent atteinte à l’i­den­ti­té natio­nale » — est volon­tiers cité. Elle cherche ain­si à déses­sen­tia­li­ser l’i­den­ti­té d’in­di­gène : un terme qui, pour elle, désigne « des nations, des per­sonnes et des com­mu­nau­tés ayant souf­fert de pro­ces­sus de colo­ni­sa­tions ». Un des textes expose la rela­tion com­plexe des femmes autoch­tones au fémi­nisme : elle y explique la néces­si­té pour cha­cune d’elles de déve­lop­per leur propre concept de lutte des femmes — le fémi­nisme deve­nant alors une de ces luttes (ses réflexions évoquent éga­le­ment celles menées par la jineo­lo­jî au sein du mou­ve­ment des femmes kurdes). L’autodétermination des peuples colo­ni­sés ne pas­se­ra pas, en clair, par les États colo­ni­sa­teurs. [L.]

Ici-bas, 2021

Vaches, de Frédéric Boyer

Elles n’ont pas grand-chose pour elles, semble-t-il. Ni l’ad­mi­ra­tion que sus­citent les che­vaux, ni l’a­mi­tié qu’on prête aux chiens, ni la crainte émer­veillée qu’on voue aux lions, ni la ten­dresse qu’on réserve aux chats. Elles, ce sont les vaches. Gros mam­mi­fères par trop ordi­naires. Pour un peu, un point de décor dans nos cam­pagnes. On les mange sans pen­ser qu’elles auraient pu vivre ; on les regarde regar­der les trains qui passent et on se moque un peu. Dans le meilleur des cas, on dit comme Nietzsche qu’il faut phi­lo­so­pher comme elles ruminent. En pas même soixante pages, l’é­cri­vain et édi­teur Frédéric Boyer offre pour­tant un exer­cice d’ad­mi­ra­tion. Les vaches, ce sont « les pre­mières à mou­rir », lit-on en ouver­ture. Animal tem­po­raire, pré­caire, entiè­re­ment sou­mis au bon vou­loir des humains. Animal utile et rem­pla­çable. « Leur exis­tence est un nombre infi­ni de pré­sents suc­ces­sifs. On com­prend alors avec quel plai­sir nous les avons exter­mi­nées. » La médi­ta­tion de l’au­teur n’a nulle ambi­tion étho­lo­gique : elle s’a­vance avant tout sur les sen­tiers de la poé­sie et de la phi­lo­so­phie. « Les vaches ont des robes pleines de ronces et de fleurs et de poudre des champs. Elles ne savent rien de l’ex­cep­tion de la vie ter­restre sous les étoiles. » En par­lant d’elles, le livre parle éga­le­ment de nous — bien sûr. « Les vaches sont peut-être ce qui nous est arri­vé à la fois de meilleur et de pire. Elles se réflé­chissent en nous telles qu’elles sont et ont tou­jours été et nous font expé­ri­men­ter que nous sommes fan­tômes de chair, pitres vivants. » Au fil de sa marche, l’au­teur s’ar­rête : rien ne per­met de pen­ser que le mot « per­sonne » soit l’a­pa­nage des seuls humains. Tout ce qui vit, souffre et appré­hende le temps qui passe est une per­sonne. Chaque vache est une per­sonne. À tra­vers leurs yeux inno­cents — car « Jamais vache n’a bu la cou­leur du sang frais » —, c’est « le vaste et cruel uni­vers » qui se livre à nous. Leurs yeux inter­rogent nos lois, nos empires, nos car­nages. Leur paix pro­fonde avise nos abat­toirs. « Dans les batailles per­sonne n’a jamais trem­blé pour elles. » Sans doute en aurait-il été autre­ment si nous avions su le trem­ble­ment. [E.B.]

P.O.L, 2008


Photographie de ban­nière : pos­tier aux envi­rons de la fron­tière entre l’Irlande du Nord et la République irlan­daise en mars 1966 | Terence Spencer | Popperfoto | Getty Images


REBONDS

Cartouches 73, février 2022
Cartouches 72, janvier 2022
Cartouches 71, décembre 2021
Cartouches 70, novembre 2021
Cartouches 69, octobre 2021

 
 
 
 
 
 
 
 
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.