Les Cahiers antispécistes : « Sortir les animaux de la catégorie des marchandises » 2/2


Entretien inédit pour le site de Ballast

Deuxième et der­nier volet de notre entre­tien avec Les Cahiers anti­spé­cistes : la cause ani­male a‑t-elle par­tie liée avec le socia­lisme et le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire ? quel ave­nir pour les éle­veurs ? peut-on com­pa­rer le sort réser­vé aux ani­maux à de l’es­cla­vage ? doit-on éta­blir des prio­ri­tés dans les luttes ? l’an­tis­pé­cisme tient-il de l’é­co­lo­gie ? végé­taux et ani­maux : même com­bat ? la cause ani­male est-elle le fait de pri­vi­lé­giés ? à quoi res­sem­ble­rait le monde, une fois les abat­toirs et l’é­le­vage inter­dits ? Autant de ques­tions, par­fois épi­neuses, dont nous par­lons ici.


Lire la pre­mière par­tie de notre entretien


Aymeric Caron assure que « l’antispécisme est le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire le plus impor­tant des décen­nies à venir, la révo­lu­tion coper­ni­cienne ou le mar­xisme du XXIe siècle ». L’antispécisme doit-il s’ins­crire dans la droite ligne du mou­ve­ment socia­liste, qu’il soit réfor­miste ou révo­lu­tion­naire, mar­xiste ou libertaire ?

Aymeric Caron a rai­son. Réaliser plei­ne­ment que les humains ne sont pas seuls sur Terre, qu’ils sont une petite frac­tion de la vie sen­tiente, qu’ils ne sont pas le centre auquel tout le reste est des­ti­né, consti­tue une révo­lu­tion immense dont per­sonne à ce jour ne sait mesu­rer la por­tée. Mais nous n’allons pas vrai­ment répondre à votre ques­tion sur com­ment « doit » se situer l’antispécisme par rap­port au socia­lisme. Les quatre rédac­teurs d’une revue que nous sommes n’ont ni le pou­voir ni l’ambition de fixer la ligne à suivre à un mou­ve­ment plu­riel et mon­dial : nous allons en res­ter à un niveau plus des­crip­tif, à tra­vers quelques anno­ta­tions sur ce que nous per­ce­vons des acteurs de ce mou­ve­ment. Il y a une paren­té entre les mou­ve­ments socia­liste et anti­spé­ciste au moins dans le sens où l’on trouve de part et d’autre une même convic­tion qu’il est pos­sible d’aller vers un monde plus géné­reux, plus juste, de balayer des pri­vi­lèges indus, de par­ve­nir à une meilleure satis­fac­tion des aspi­ra­tions et besoins de cha­cun — et aus­si de mieux répar­tir le pou­voir, d’étendre le contrôle que cha­cun a sur sa propre vie, de déve­lop­per des formes de coopé­ra­tion et d’assistance non alié­nantes, de réduire la violence.

« La plu­part des acteurs du mou­ve­ment des droits des ani­maux le situent dans le pro­lon­ge­ment d’autres mou­ve­ments pour la jus­tice, et font volon­tiers réfé­rence à des pro­grès issus de luttes sociales. »

La plu­part des acteurs du mou­ve­ment des droits des ani­maux le situent dans le pro­lon­ge­ment d’autres mou­ve­ments pour la jus­tice, et font volon­tiers réfé­rence à des pro­grès issus de luttes sociales : abo­li­tion de l’esclavage, mou­ve­ment pour les droits civiques, évo­lu­tion vers l’égalité homme-femme, lutte contre l’homophobie, valeurs démo­cra­tiques, droit sociaux… Un trait que l’on trouve fré­quem­ment chez eux est un atta­che­ment à la soli­da­ri­té inter­na­tio­nale humaine, et notam­ment un inté­rêt pour les moyens sus­cep­tibles de réduire la misère qui pré­vaut dans cer­taines régions du monde. Si, his­to­ri­que­ment, la gauche s’est glo­ba­le­ment dés­in­té­res­sée du sort des ani­maux, elle ne manque pas de figures qui s’y sont mon­trées sen­sibles — telles Louise Michel, Élisée Reclus, Henry Stephens Salt ou les végé­ta­liens anar­chistes du début du XXe siècle. Nous avons publié dans le numé­ro 33 des Cahiers un article de Denis Andro qui évoque ceux des contri­bu­teurs de la Revue socia­liste, qui mani­fes­tèrent un enga­ge­ment pour les ani­maux dans les années 1880 — par­mi les­quels Marie Huot. On peut rap­pe­ler aus­si que le mou­ve­ment de libé­ra­tion ani­male contem­po­rain est né dans les années 1970 et le contexte post-1968 qui a vu fleu­rir les mou­ve­ments d’émancipation, les formes de contes­ta­tion de l’ordre social et les ten­ta­tives d’imaginer des alter­na­tives : une atmo­sphère qui fut sans doute pro­pice à son émergence.

En France, par­mi les tout pre­miers (rares) acteurs du mou­ve­ment de libé­ra­tion ani­male, on trou­vait une pro­por­tion éle­vée de per­sonnes impli­quées ou sym­pa­thi­santes de milieux alter­na­tifs : liber­taires, fémi­nistes, par­ti­sans de la désco­la­ri­sa­tion, proches des squats (vus non seule­ment comme sources d’un habi­tat gra­tuit mais comme lieux d’expérimentation de nou­veaux modèles éco­no­miques et de vie en com­mun). De nos jours, les médias n’ont pas man­qué de remar­quer la pré­sence de com­mis­sions anti­spé­cistes dans les « Nuits Debouts », tant en France qu’à Montréal. Certains anti­spé­cistes sont for­te­ment inté­res­sés par les thèmes de la conver­gence des luttes et de l’intersectionnalité. Parmi les auteurs qui repré­sentent bien ce cou­rant que, faute de mieux, on nom­me­ra « anti-domi­na­tion », on peut citer par exemple Yves Bonnardel, en France, ou Christiane Bailey et Frédéric Côté-Boudreau, au Québec. On pour­rait aus­si mettre l’accent sur des régions du cou­rant anti-domi­na­tion plus par­ti­cu­liè­re­ment atten­tives aux liens entre spé­cisme et telle forme de domi­na­tion intra-humaine. La paru­tion en 2016 de l’édition fran­çaise de La Politique sexuelle de la viande de Carol Adams, pré­fa­cée par Élise Desaulniers, a ain­si été vécue comme un évé­ne­ment impor­tant par celles et ceux pour qui spé­cisme et patriar­cat vont de pair, et qui pro­duisent de nom­breux écrits et évé­ne­ments sur le sujet. La blo­gueuse Aph Ko est un exemple par­mi d’autres d’activisme black-végane-fémi­niste. Il faut néan­moins se gar­der d’assimiler cette mou­vance au mou­ve­ment de libé­ra­tion ani­male dans son ensemble. D’une part parce que, bien qu’active, elle est peu fami­lière à beau­coup de mili­tants, pour qui elle n’est donc pas une référence.

(Jean-Michel Basquiat, Zenith, 1985 - extrait)

D’autre part, parce que cer­tains sont plus inquiets qu’enthousiastes face à la « conver­gence » ; ils sont las­sés de la phra­séo­lo­gie qui enva­hit cer­tains textes et forums (« Blanc-cis-mâle-hété­ro-valide-etc ; spé­cisme-capa­ci­tisme-racisme-gros­so­pho­bie-âgisme-lai­disme-supré­ma­tisme-etc. ») ; ils s’inquiètent de la dérive qu’on y constate à mesu­rer la valeur de la parole de l’émetteur par son pedi­gree social (son score d’appartenance à une ou plu­sieurs caté­go­ries domi­nées) et à y dic­ter étroi­te­ment les pen­sées et sen­ti­ments conve­nables. Une petite illus­tra­tion de cette per­cep­tion néga­tive est don­née par cet échange rela­té par Tobias Leenaert, auteur du blog The Vegan Stategist, sur sa page Facebook : « Voici un bel exemple de la manière dont par­fois les gens tentent d’avoir le des­sus en recou­rant à des argu­ments ad homi­nem, en abu­sant des réfé­rences au genre (ou à la race et autres « ismes ») alors que c’est hors de pro­pos : – Elle : Personne n’a fait plus de mal aux ani­maux que Peter Singer, et il est nul aus­si comme phi­lo­sophe. – Moi : N’importe quoi ! – Elle : Tu n’es rien d’autre qu’un homme agres­sant une femme parce qu’elle ouvre la bouche. » S’interroger sur les liens entre anti­spé­cisme et socia­lisme exige de dire quelques mots du posi­tion­ne­ment des anti­spé­cistes sur la ques­tion du capi­ta­lisme. Ce qui est com­mun à 100 % des anti­spé­cistes, c’est l’objectif de sor­tir les ani­maux de la caté­go­rie des mar­chan­dises. De plus, hor­mis dans une région par­ti­cu­lière du mou­ve­ment (les adeptes de Gary Francione), les dis­po­si­tions juri­diques de pro­tec­tion des ani­maux, qui limitent même modes­te­ment les droits des pro­prié­taires de les trai­ter à leur guise, sont vues comme des avancées.

« Ce qui est com­mun à 100 % des anti­spé­cistes, c’est l’objectif de sor­tir les ani­maux de la caté­go­rie des marchandises. »

Au-delà du refus de la mar­chan­di­sa­tion des ani­maux, les anti­spé­cistes sont-ils pour l’abolition du monde de la mar­chan­dise, du sala­riat, de l’entreprise pri­vée, de la concur­rence et de la recherche du pro­fit ? À cet égard, on ne peut pas dres­ser un tableau uni­forme du mou­ve­ment de libé­ra­tion ani­male. La tona­li­té anti­ca­pi­ta­liste est fré­quem­ment pré­sente dans la mou­vance « anti-domi­na­tion », bien que, nous semble-t-il, les ana­lyses vrai­ment axées sur les rela­tions socio-éco­no­miques ou les rap­ports de classes y mobi­lisent infi­ni­ment moins d’énergie que l’examen des fac­teurs qui mar­gi­na­lisent des groupes repé­rables par des traits phy­siques, cultu­rels, ou com­por­te­men­taux. Des auteurs anti­spé­cistes tels que Steven Best ou Aymeric Caron voient le capi­ta­lisme et la recherche effré­née du pro­fit comme fon­ciè­re­ment incom­pa­tibles avec une « éco­lo­gie essen­tielle ». Certains cherchent à pui­ser dans les com­po­santes de la pen­sée mar­xiste pour ali­men­ter une vision où l’abolition du capi­ta­lisme per­met de sur­mon­ter la crise éco­lo­gique et sert les inté­rêts ani­maux humains et non humains. Chez les liber­taires, cer­tains se réclament du « véga­nar­chisme ». Cependant, beau­coup de mili­tants des droits des ani­maux ne se sont jamais spé­cia­le­ment inves­tis dans l’étude des diverses variantes de cou­rants socia­listes, n’ont jamais été mili­tants de par­tis ou col­lec­tifs qui s’en ins­pirent, et ne s’y réfèrent pas pour pen­ser leur action.

Parmi les pré­cur­seurs de la remise en cause du spé­cisme, on peut aus­si citer Jeremy Bentham ou John Stuart Mill qui furent des défen­seurs du libé­ra­lisme éco­no­mique. Rien n’interdit qu’un anti­spé­ciste ait foi dans les ver­tus paci­fi­ca­trices du « doux com­merce ». Il n’y a pas de lien néces­saire entre anti­spé­cisme et anti­ca­pi­ta­lisme, parce que ce qui fait la dif­fé­rence entre par­ti­sans et adver­saires du capi­ta­lisme n’est pas leur éthique à l’égard des ani­maux. La dif­fé­rence tient à leur per­cep­tion diver­gente des effets plu­tôt béné­fiques ou plu­tôt nocifs des éco­no­mies de mar­ché, à leur façon d’appréhender la pos­si­bi­li­té (ou non) de cor­ri­ger leurs effets nocifs sans chan­ger fon­ciè­re­ment de sys­tème, et à leur confiance ou défiance quant à la pos­si­bi­li­té de sub­sti­tuer au mar­ché un meilleur sys­tème d’organisation de la pro­duc­tion et de la répar­ti­tion. La plu­part des mili­tants des droits des ani­maux ne sont pas dans une logique visant à subor­don­ner la libé­ra­tion ani­male à un pro­fond chan­ge­ment de modèle éco­no­mique et social. Ils sont dans une démarche plus prag­ma­tique de recherche de ce qui peut être fait ici et main­te­nant. Ils ont conscience que par­mi les fac­teurs pro­pices au chan­ge­ment, cer­tains passent par le mar­ché, et que l’offre tend à créer la demande. D’où les cam­pagnes pour inci­ter les dis­tri­bu­teurs à élar­gir leur offre de pro­duits véganes, la pres­sion pour qu’ils cessent de com­mer­cia­li­ser des pro­duits tels que les œufs de bat­te­rie, les actions pour inci­ter les res­tau­rants à pro­po­ser sur leur carte un choix de menu végé­tal, pour faire que les pro­duits non tes­tés sur ani­maux soient faci­le­ment repé­rables, ou la publi­ci­té faite aux cirques sans ani­maux. Parmi les façons effi­caces de concré­ti­ser son enga­ge­ment, il y a celle consis­tant à créer des socié­tés qui mettent au point des sub­sti­tuts inno­vants aux pro­duits ani­maux, à ouvrir des com­merces offrant des pro­duits véganes, ou à déve­lop­per des fermes pra­ti­quant l’agriculture végé­ta­lienne. Ces créa­teurs d’entreprises sont des acteurs impor­tants de la cause ani­male et ils sont recon­nus comme tels.

(Jean-Michel Basquiat, Tenor, 1985 - extrait)

La Confédération pay­sanne, située à gauche et hos­tile au pro­duc­ti­visme, semble voir d’un mau­vais œil les cam­pagnes de L214 et la défiance gran­dis­sante à l’en­droit de la viande et des abat­toirs. L’agriculture fran­çaise, en crise et han­tée par les sui­cides, a pour­tant de quoi s’in­quié­ter. Quelle posi­tion tient votre revue quant à l’a­ve­nir à pro­po­ser à cette profession ?

Celle-ci voit en effet d’un mau­vais œil les cam­pagnes de L214. Par-delà les décla­ra­tions conve­nues sur son atta­che­ment à « une mort digne des ani­maux », ce qui domine dans sa com­mu­ni­ca­tion, c’est le sou­ci que les abat­toirs incri­mi­nés par L214 reprennent au plus vite leur acti­vi­té. De même, la Confédération a net­te­ment fait sen­tir qu’elle trou­vait encom­brante la pré­sence de L214 par­mi la coa­li­tion des oppo­sants à la Ferme des mille vaches. Dans un entre­tien publié dans Le Courrier Picard le 28 novembre 2014, Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération, a clai­re­ment expri­mé ses prio­ri­tés : « Concernant le bien-être ani­mal, on a pris nos dis­tances avec L214 et autres asso­cia­tions qui militent uni­que­ment pour le bien-être ani­mal. Ce qui nous importe, dans le dos­sier Ramery [pro­mo­teur de ladite ferme, ndlr], c’est l’accaparement des terres, du droit à pro­duire, l’appel lan­cé de faire du lait un sous-pro­duit de l’énergie1, l’emploi qui dis­pa­raît. Quand il n’y aura plus que le bien-être ani­mal à consi­dé­rer dans cette ferme, on pour­ra en repar­ler. » La Confédération pay­sanne est de gauche dans le sens où elle défend des pay­sans à la tête d’exploitations d’assez petite taille, dont l’existence est mena­cée par la concur­rence d’exploitations géantes, et par leur faible pou­voir de négo­cia­tion face aux trans­for­ma­teurs et dis­tri­bu­teurs. Elle cesse tou­te­fois de défendre les faibles contre les forts quand les faibles sont les ani­maux, et qu’une meilleure prise en compte de leurs inté­rêts va à l’encontre des inté­rêts de ses adhérents.

« Que vaut une socié­té qui accule des tra­vailleurs à gagner leur vie en éven­trant des pois­sons, en jetant des pous­sins dans une broyeuse, ou en égor­geant des cochons à lon­gueur de journée ? »

Il n’en est pas moins vrai que beau­coup d’éleveurs sont dans une situa­tion éco­no­mique dif­fi­cile — à laquelle s’ajoute par­fois un iso­le­ment social, et que cela conduit à des drames humains. Le taux de sui­cide chez les éle­veurs, en par­ti­cu­lier du sec­teur bovin, est par­ti­cu­liè­re­ment éle­vé. Et cela alors même que leurs exploi­ta­tions sont sous per­fu­sion mas­sive et per­ma­nente d’aides publiques (ce qui n’empêche pas leur nombre de pour­suivre inexo­ra­ble­ment sa décrois­sance). En 2013, les aides directes (qui ne sont qu’une par­tie des aides dont béné­fi­cie l’agriculture) repré­sen­taient 169 % du résul­tat cou­rant avant impôt2 (RCAI) des éle­vages de bovins-viande, 198 % du RCAI des éle­vages ovins-caprins, 89 % du RCAI des éle­vages lai­tiers et 49 % du RCAI des autres élevages3. Les trans­ferts publics consti­tuent une part colos­sale du reve­nu avant impôt des exploi­ta­tions agri­coles, et mal­gré cela nombre d’éleveurs n’arrivent pas à tenir la tête hors de l’eau. (On peut faire le même constat du côté des entre­prises de pêche.) Comme poli­tique de l’emploi, c’est d’une effi­ca­ci­té dis­cu­table. Si cette manne était redi­ri­gée vers d’autres sec­teurs d’activité, com­bien d’emplois pour­raient y être créés ? Le sys­tème actuel est pro­fon­dé­ment per­vers. Les aides aux « pro­duc­tions ani­males » font que le nombre d’animaux mal­trai­tés et tués pour la consom­ma­tion est bien supé­rieur à ce qu’il serait en leur absence, alors que ces encou­ra­ge­ments au crime ne sont nul­le­ment néces­saires à l’approvisionnement de la population.

Sachant qu’il est pos­sible d’organiser l’agriculture pour four­nir une ali­men­ta­tion suf­fi­sante et de qua­li­té uni­que­ment à par­tir de végé­taux, il est sou­hai­table que les entre­prises d’élevage, pis­ci­cul­ture et pêche dis­pa­raissent. Il est de même sou­hai­table que les emplois asso­ciés à la trans­for­ma­tion de leurs pro­duits régressent puis s’éteignent. Beaucoup sont des emplois mal payés, phy­si­que­ment et psy­cho­lo­gi­que­ment épui­sants, faits de gestes mille fois répé­tés à des cadences infer­nales. C’est à juste titre qu’Audrey Garric qua­li­fie de « for­çats des abat­toirs » les ouvriers qui y tra­vaillent. Que vaut une socié­té qui accule des tra­vailleurs à gagner leur vie en éven­trant des pois­sons, en jetant des pous­sins dans une broyeuse, ou en égor­geant des cochons à lon­gueur de jour­née ? Il appar­tient à la col­lec­ti­vi­té d’organiser la régres­sion des indus­tries ani­males en déployant tous les filets de sécu­ri­té néces­saires pour que la tran­si­tion se passe le mieux pos­sible pour les tra­vailleurs qu’elles emploient. Sachant que si le déclin a lieu, il sera pro­gres­sif, il est tout à fait pos­sible d’amortir le choc. Si l’on consi­dère l’élevage, par exemple, une bonne par­tie des exploi­tants sont âgés. En taris­sant le flux de jeunes entrant dans le métier, on ferait régres­ser rapi­de­ment le nombre d’actifs concer­nés. Ajoutons que si l’exploitation ani­male est abo­lie, la secousse sera bien moindre pour les cam­pagnes que celle qu’elles ont subi au cours des der­nières décen­nies : en France, l’agriculture employait 36 % de la popu­la­tion active en 1946, 10 % en 1975, 3 % aujourd’hui. Néanmoins, la muta­tion vers une agri­cul­ture et une indus­trie sans exploi­ta­tion ani­male exige des mesures d’accompagnement social et éco­no­mique, que ce soit en termes de pres­ta­tions se sub­sti­tuant à la perte d’un reve­nu du tra­vail, de for­ma­tion pour accé­der à d’autres métiers, ou de sou­tien spé­ci­fique aux ter­ri­toires jusque-là for­te­ment dépen­dants des indus­tries d’exploitation ani­male afin d’y déve­lop­per de nou­velles activités.

(Jean-Michel Basquiat, Tenor, 1985 - extrait)

Voilà un domaine où il est fla­grant que le mou­ve­ment ani­ma­liste doit réus­sir à avoir prise sur la sphère des ins­ti­tu­tions publiques et des déci­deurs poli­tiques pour don­ner corps à tout cela. Il est néces­saire de mobi­li­ser les res­sources de la recherche publique pour que des agro­nomes, des éco­no­mistes, des spé­cia­listes de l’aménagement du ter­ri­toire… éva­luent pré­ci­sé­ment la situa­tion et pro­posent des plans de conver­sion. Il est néces­saire d’explorer l’apport des expé­riences posi­tives menées par des acteurs de la socié­té civile et de favo­ri­ser leur exten­sion. Il est néces­saire d’accéder aux leviers clas­siques de la régle­men­ta­tion, de la poli­tique sociale, des inci­ta­tions bud­gé­taires et fis­cales, pour prendre le tour­nant vers une régres­sion de la pêche, de l’élevage et des indus­tries asso­ciées, tout en pré­ser­vant l’emploi de manière socia­le­ment utile. Jusqu’ici, nous assis­tons impuis­sants à une gabe­gie de moyens déployés pour la poli­tique exac­te­ment inverse.

Dans son Apologie du car­ni­vore, que vous avez chro­ni­qué dans votre n° 34, Dominique Lestel met en avant un argu­ment plus que récur­rent pour décons­truire le dis­cours vegan : les plantes sont éga­le­ment des êtres vivants sen­sibles. En quoi, si la sen­si­bi­li­té est un cri­tère per­ti­nent pour ne plus tou­cher aux ani­maux, man­ger du per­sil ne serait-il pas condam­nable ? Où s’ar­rête la « sen­tience », en somme ?

« Les végé­taux, qui sont dénués de sys­tème ner­veux, ne sont pas quant à eux sur la liste des can­di­dats sérieux à l’éventuelle pos­ses­sion de la sentience. »

On ignore où se trouve la fron­tière qui sépare les êtres sen­tients de ceux qui ne le sont pas. On ne sait guère de quoi est faite l’expérience sub­jec­tive d’animaux sen­tients très éloi­gnés de nous par l’organisation de leur sys­tème ner­veux. On n’est pas pour autant dans l’ignorance abso­lue. De même, on ne sait pas à quel moment exact de son déve­lop­pe­ment un fœtus humain devient capable d’éprouver des sen­sa­tions, ni de quel ordre elles sont quand il le devient. Il n’empêche qu’on a de solides rai­sons de pen­ser que le fœtus n’est pas sen­tient dans les pre­mières semaines de sa vie. C’est pour­quoi il n’y a aucune contra­dic­tion entre défense du droit à l’avortement et libé­ra­tion ani­male. Concernant la sen­tience des ani­maux, la Déclaration de Cambridge (2012) indique, sur la base de l’état actuel des connais­sances, que « l’ensemble des mam­mi­fères et des oiseaux, ain­si que de nom­breuses autres espèces, telles que les pieuvres, pos­sèdent les sub­strats neu­ro­lo­giques de la conscience ». Quelles « nom­breuses autres espèces » ? Très pro­ba­ble­ment tous les ver­té­brés, notam­ment les pois­sons. C’est pour les inver­té­brés – soit l’immense majo­ri­té des ani­maux – qu’on a le plus de mal à dépar­ta­ger ceux qui sont sen­tients et ceux qui ne le sont pas. Sans entrer dans un long expo­sé des don­nées allant dans un sens ou dans l’autre (une pro­me­nade sur Internet vous per­met­tra d’en savoir plus), on peut au moins dire qu’au fil des ans, on voit s’élargir le nombre d’espèces ani­males dont les scien­ti­fiques estiment qu’elles sont pro­ba­ble­ment ou pos­si­ble­ment sen­tientes. Ainsi, dans un article récent paru dans Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, Andrew Barron et Kevin Klein ont sou­te­nu que les insectes pos­sé­daient un équi­valent du mésen­cé­phale des ver­té­brés, et pou­vaient de ce fait avoir une cer­taine expé­rience sub­jec­tive. Le per­sil et autres végé­taux, qui sont dénués de sys­tème ner­veux, ne sont pas quant à eux sur la liste des can­di­dats sérieux à l’éventuelle pos­ses­sion de la sen­tience. C’est en glis­sant oppor­tu­né­ment de « sen­tient » à « vivant » que Dominique Lestel essaie de faire croire que la consom­ma­tion de lapins et celle de carottes sont à mettre sur le même plan.

Si Lestel se conten­tait d’énoncer qu’« il n’y a pas de déjeu­ner gra­tuit », autre­ment dit qu’il est impos­sible aux ani­maux, humains ou non, de vivre sans nuire à d’autres êtres sen­tients, nous ne man­que­rions pas d’acquiescer. Si, par­tant de là, sa démarche consis­tait à avan­cer des pro­po­si­tions et pistes de recherche pour faire au mieux mal­gré tout, nous applau­di­rions avec grand enthou­siasme. Cerner en quoi consiste « faire au mieux », et com­ment s’y prendre pour y par­ve­nir, est une ques­tion à la fois essen­tielle et extra­or­di­nai­re­ment dif­fi­cile, dont per­sonne ne peut pré­tendre être venu à bout. Le végé­ta­lisme est un pas dans la bonne direc­tion, sûre­ment pas le tout de l’affaire. On a grand besoin de bonnes volon­tés pour avan­cer sur ce chan­tier. Malheureusement, Dominique Lestel ne compte pas par­mi elles. Ce n’est pas pour rien que Pierre Sigler a inti­tu­lé « Apologie de la mau­vaise foi » sa cri­tique d’Apologie du car­ni­vore, publiée dans les Cahiers anti­spé­cistes. On se demande com­ment un homme intel­li­gent en arrive à pro­duire un écrit pareil en se per­sua­dant de faire preuve d’honnêteté intel­lec­tuelle. Serait-il pos­sible que l’auteur ait été sub­mer­gé par le besoin de sur­mon­ter ses pro­blèmes de dis­so­nance cog­ni­tive : ceux que ren­contrent les car­ni­vores coin­cés entre « j’aime la viande » et « j’aime les ani­maux » — et dont traite notam­ment Martin Gibert dans Voir son steak comme un ani­mal mort ?

(Jean-Michel Basquiat, Man from Naples, 1982 - extrait)

Le mili­tant éco­lo­giste Eros Sana reproche à la lutte vegan d’être par­fois trop mar­quée socio­lo­gi­que­ment – elle serait le fait de pri­vi­lé­giés. Il explique en sus que le dis­cours visant à lier éle­vage ani­mal et traite négrière est inau­dible dans les quar­tiers popu­laires, auprès des popu­la­tions « raci­sées ». Vous aviez, dans les années 1990, publié une affiche qui indi­quait : « Ceux qui s’op­po­sèrent à l’es­cla­vage au XIXe siècle… sont ceux qui cessent de man­ger de la viande aujourd’­hui. » Entendez-vous que cela puisse heurter ?

Cela ne devrait pas heur­ter. L’affiche repose sur une ana­lo­gie : entre l’opposition à l’esclavage humain et l’opposition à la consom­ma­tion car­née. Une ana­lo­gie n’est pas une iden­ti­té, et c’est bien pour cela qu’elle a une ver­tu éclai­rante, si tou­te­fois elle n’est pas inepte. Imaginez les pion­niers des Cahiers col­lant dans quelques rues lyon­naises une affiche disant : « Ceux qui cessent de man­ger de la viande sont ceux qui cessent de man­ger de la viande. » Pour sûr, avec cette iden­ti­té, ils n’auraient vexé per­sonne. Ils n’auraient fait réflé­chir per­sonne non plus. Ils ont pré­fé­ré une ana­lo­gie : la dési­gna­tion d’une res­sem­blance. Le rap­pro­che­ment pro­po­sé entre escla­vage humain et escla­vage ani­mal n’était pas inepte. Dans les deux cas, il s’agit d’individus pri­vés de liber­té, qui sont la pro­prié­té d’un maître, sont exploi­tables à mer­ci et sont négo­ciables comme le sont les biens maté­riels. Dans les deux cas, il en résulte un pré­ju­dice consi­dé­rable pour ces indi­vi­dus réduits à l’état de mar­chan­dises. Dans les deux cas, le sys­tème est ins­ti­tu­tion­na­li­sé. Dans les deux cas, une idéo­lo­gie est pré­sente qui légi­time ce que les maîtres font aux esclaves. L’affiche que vous évo­quez est un hom­mage à ceux qui lut­tèrent contre l’esclavage humain, et une invi­ta­tion à ne pas sou­te­nir l’esclavage ani­mal, au nom de ceux qui en sont les victimes.

« Le rap­pro­che­ment pro­po­sé entre escla­vage humain et escla­vage ani­mal n’était pas inepte. Dans les deux cas, il s’agit d’individus pri­vés de liber­té, qui sont la pro­prié­té d’un maître. »

Cela ne devrait pas heur­ter, mais il arrive que cela choque. Qui donc ? Sans doute des man­geurs d’animaux qui se sentent assi­mi­lés à la figure désor­mais hon­nie de l’esclavagiste. Peut-être des Noirs (ou des mili­tants enga­gées contre les formes actuelles de racisme), puisque, dans le monde occi­den­tal, du XVIe au XIXe siècle, la plu­part des per­sonnes mises en escla­vage furent d’origine afri­caine. Peuvent être cho­quées aus­si d’autres per­sonnes qui de nos jours sont raci­sées et subissent de ce fait maints affronts et dis­cri­mi­na­tions. Pourtant, l’affiche ne contient pas la moindre offense à leur égard. La rai­son pour laquelle des per­sonnes se sentent offen­sées, c’est qu’elles ne sont pas racistes mais que, par contre, elles sont spé­cistes. « Comment ose-t-on com­pa­rer une pra­tique aus­si inno­cente que man­ger de la viande à une hor­reur telle que l’asservissement d’êtres humains ? » « Ces gens qui com­parent escla­vage humain et bou­che­rie sont en train de dire que les Noirs sont des ani­maux, quel scan­dale ! » Le fait est que les anti­spé­cistes disent des Noirs qu’ils sont des ani­maux, mais tout comme ils le disent des Blancs ; voyez cet article de Dominic Hofbauer paru dans le Huffington Post inti­tu­lé « Oui, Christiane Taubira est un singe. Et moi aus­si ». L’attitude des anti­ra­cistes spé­cistes est conden­sée dans l’implicite de l’expression com­mune : « Les esclaves (ou les Juifs pen­dant le nazisme, ou les popu­la­tions colo­ni­sées…) furent trai­tés comme du bétail », dont le sens in exten­so est : « Les esclaves (les Juifs, les colo­ni­sés…) furent hélas trai­tés comme il est nor­mal de trai­ter le bétail. »

Derrière l’affiche publiée par les Cahiers au début des années 1990, il n’y avait ni sous-esti­ma­tion des atro­ci­tés de l’esclavage humain, ni désir de décrire les man­geurs d’animaux comme des monstres. Il y avait une volon­té d’utiliser une oppres­sion recon­nue comme telle pour en rendre visible une autre, à tra­vers un paral­lèle qui fait sens. L’affiche sus­ci­ta néan­moins la polé­mique, comme en témoigne le fait que la rédac­tion d’alors publia un com­mu­ni­qué, qui fut repro­duit dans le numé­ro 6 des Cahiers. Faut-il y voir un suc­cès (les réac­tions, y com­pris cri­tiques, sont un moyen de rompre la pas­si­vi­té et de per­mettre que la dis­cus­sion s’engage) ou un échec (les esprits se ferment face à un paral­lèle per­çu comme outra­geant) ? Ce genre de débat a eu lieu depuis lors tant et tant de fois (non pas à pro­pos de l’affiche des Cahiers mais à pro­pos d’analogies du même ordre uti­li­sées en d’autres cir­cons­tances) que nous man­quons d’enthousiasme pour y reve­nir en détail. La ques­tion n’est pas tant de savoir si ce type d’analogie est juste (nous pen­sons qu’il y a suf­fi­sam­ment de simi­li­tudes pour que le paral­lèle soit per­ti­nent), que de savoir s’il est oppor­tun d’y recou­rir, ce qui dépend de l’appréciation que l’on a du contexte et de la façon dont le mes­sage sera reçu. L’analogie est inop­por­tune quand, de bonne foi, des vic­times d’oppressions intra-humaines com­prennent de tra­vers, ima­ginent que le but est de les rabais­ser, ou de mini­mi­ser ce qu’elles endurent — voire que le sale coup vient de ceux qui sont en posi­tion domi­nante et veulent le rester.

(Jean-michel Basquiat, Boy and Dog in a Johnnypump, 1982 - extrait)

D’où l’importance de tra­vaux comme ceux de Charles Patterson qui, dans Un Éternel Treblinka, évoque le par­cours de Juifs qui furent direc­te­ment ou indi­rec­te­ment vic­times de la Shoah et pour qui cette expé­rience a joué un rôle impor­tant dans leur enga­ge­ment pour les droits des ani­maux. Le fait que de grandes figures du com­bat contre la colo­ni­sa­tion, le racisme ou l’apartheid, se soient expri­mées en faveur des ani­maux devrait aider à évi­ter le mal­en­ten­du : Gandhi était végé­ta­rien et a déve­lop­pé une réflexion sur le devoir de non-vio­lence envers les ani­maux ; Angela Davis est végane et voit un lien « entre la façon dont nous trai­tons les ani­maux et la façon dont nous trai­tons les humains qui se trouvent au bas de la hié­rar­chie » ; Desmond Tutu a pré­fa­cé en 2013 un ouvrage col­lec­tif sur la pro­tec­tion des ani­maux diri­gé par Andrew Linzey4 et a écrit : « Même quand nous sommes confron­tés à des pro­blèmes humains urgents nous ne devons pas négli­ger la ques­tion de la jus­tice envers les ani­maux. En fait, de plus en plus de don­nées attestent de l’existence d’un lien entre la cruau­té envers les ani­maux et la cruau­té envers les plus faibles des humains. » Les réac­tions néga­tives de per­sonnes raci­sées (qu’il faut se gar­der d’attribuer à toutes), ou de per­sonnes enga­gées contre le racisme, ne doivent pas for­cé­ment être impu­tées à un contre­sens sur les mes­sages uti­li­sant une ana­lo­gie entre spé­cisme et racisme, qui leur ferait croire que le mes­sage est raciste. Il y des chances qu’on ait affaire à des variantes du refrain « les humains d’abord », lequel revient à dire « les ani­maux jamais ».

« S’il faut attendre le jour ou plus aucun humain ne subi­ra la misère, le mépris, ou l’exclusion pour se pré­oc­cu­per de la jus­tice envers les ani­maux, ce jour n’arrivera pas avant la fin des temps. »

Car s’il faut attendre le jour ou plus aucun humain ne subi­ra la misère, le mépris, ou l’exclusion pour se pré­oc­cu­per de la jus­tice envers les ani­maux, ce jour n’arrivera pas avant la fin des temps. Le fait est que « l’humanisme excluant (ou exclu­sif) » a été, et reste, un ingré­dient du dis­cours des caté­go­ries qui luttent pour ces­ser d’être mar­quées du sceau de l’infériorité : « Nous aus­si (Noirs, femmes, étran­gers, sans-abri, réfu­giés, pro­lé­taires, han­di­ca­pés…) avons droit à la recon­nais­sance pleine et entière de notre digni­té humaine. » Cette manière-là de cher­cher à s’extraire du bas de la hié­rar­chie a pour musique de fond : « On n’est pas des bêtes. » — elle emploie comme ascen­seur la célé­bra­tion de la com­mune huma­ni­té, excluant dans le même mou­ve­ment les ani­maux du cercle des égaux. Donc, oui, il faut faire atten­tion à ce que des caté­go­ries mar­gi­na­li­sées ne croient pas à tort qu’un mes­sage anti­spé­ciste cherche à les dévaloriser5. Mais, non, elles n’ont pas à être plus que d’autres dis­pen­sées du ques­tion­ne­ment sur leur propre spé­cisme. Ce type de faux égard ne serait-il pas d’ailleurs l’expression d’un véri­table mépris : « Vous, vous êtes trop englués dans votre triste condi­tion, trop irré­mé­dia­ble­ment pri­son­niers de traits sociaux ou cultu­rels qui vous sont propres, pour pou­voir réflé­chir à ce qui est acces­sible à d’autres ? »

Éros Sana avance que la lutte végane est le fait de pri­vi­lé­giés. On ne dis­pose d’aucune véri­table étude socio-démo­gra­phique des mili­tants, de sorte que ni lui ni nous n’en savons rien. Tout au plus dis­pose-t-on de pho­tos des par­ti­ci­pants à telle ou telle mani­fes­ta­tion, des don­nées aux­quelles on accède si on est admi­nis­tra­teur d’une page face­book dédiée aux droits des ani­maux, ou si l’on gère les adhé­sions à une asso­cia­tion. Ces élé­ments-là per­mettent d’affirmer sans grand risque d’erreur qu’aujourd’hui les femmes et les jeunes sont sur-repré­sen­tés par­mi les mili­tants de la libé­ra­tion ani­male. Par contre, on ignore si les pri­vi­lé­giés en termes de capi­tal éco­no­mique, de capi­tal cultu­rel, ou selon d’autres cri­tères, sont par­ti­cu­liè­re­ment nom­breux dans leurs rangs. Il est néan­moins très pos­sible qu’Éros Sana ait rai­son de pen­ser que le mou­ve­ment des droits des ani­maux est inau­dible dans les quar­tiers popu­laires. Pas pour la rai­son qu’il invoque, mais parce qu’il y est invi­sible. Les actions de rue sont nom­breuses de nos jours, mais elles ont lieu le plus sou­vent dans les lieux pas­sants des centres-villes, ou devant des lieux sym­bo­liques (un abat­toir, le siège social d’une entre­prise, un minis­tère, une ambas­sade…). Les com­merces et res­tau­rants véganes s’installent plu­tôt dans les zones déjà riches en com­merces variés. De même, les salles louées ou prê­tées à titre gra­tuit pour y pro­je­ter des docu­men­taires, ou y tenir des confé­rences-débats, se trouvent rare­ment dans les ban­lieues. De ce fait, les habi­tants de quar­tiers popu­laires excen­trés ont peu d’occasions de ren­con­trer des mili­tants ani­ma­listes. Ceux d’entre eux qui sont sen­sibles au sort des ani­maux ont moins d’opportunités de par­faire leur infor­ma­tion. Cet état de fait conduit sans doute à se pri­ver de la contri­bu­tion de per­sonnes qui seraient prêtes à par­ti­ci­per à la défense ani­male, mais qui ne trouvent pas la moti­va­tion pour le faire dans un envi­ron­ne­ment où le sujet ne semble jamais à l’ordre du jour.

(Jean-Michel Basquiat, The Field Next to the Other Road, 1981 - extrait)

On assiste par­fois à un mépris des vegans à l’en­droit des végé­ta­riens – qui ne seraient pas assez cohé­rents, radi­caux : est-il vrai­ment utile d’ex­clure les seconds de la « cause » quand il y a déjà tant de gens à atteindre ?

Quand on informe le public sur les consé­quences de nos choix ali­men­taires, il est indis­pen­sable de faire savoir que la consom­ma­tion de lait et d’œufs cause la souf­france et la mort de nom­breux ani­maux, et donc d’encourager les gens à faire leur pos­sible pour se pas­ser de pro­duits d’origine ani­male (véga­nisme) et pas seule­ment de chair ani­male (végé­ta­risme). Il n’empêche que ceux qui deviennent végé­ta­riens (au sens d’ovo-lacto-végétariens) font indé­nia­ble­ment un grand pas. Ils font beau­coup pour réduire l’impact de leur consom­ma­tion per­son­nelle sur les ani­maux. On l’oublie sou­vent, mais la grande majo­ri­té des ani­maux consom­més sont des ani­maux aqua­tiques, cap­tu­rés ou éle­vés dans les condi­tions les plus effroyables. Les végé­ta­riens ne par­ti­cipent pas à ce car­nage. Ils font un grand pas aus­si parce que ne pas consom­mer de chair ani­male est un com­por­te­ment immé­dia­te­ment repé­rable par les tiers, et qui rend donc mani­feste pour l’entourage qu’ingérer un ani­mal tué à cet effet ne va pas de soi. L’effet démons­tra­tif d’autres atti­tudes, qui pour­tant témoignent elles aus­si d’un cer­tain sou­ci pour les ani­maux (ou pour l’environnement), est moindre : réduire sa consom­ma­tion de viande et pois­son, ou évi­ter d’acheter de la viande issue des pires formes d’élevage.

« Nous ne sommes pas là pour dési­gner des cou­pables, ni pour décer­ner des médailles de l’ordre du mérite végane. La ques­tion est de trou­ver les che­mins pour faire recu­ler puis dis­pa­raître l’exploitation animale. »

Les Cahiers ne sont pas dans une démarche de stig­ma­ti­sa­tion des végé­ta­riens, ni d’ailleurs des car­ni­vores. Nous ne sommes pas là pour dési­gner des cou­pables, ni pour décer­ner des médailles de l’ordre du mérite végane. La ques­tion est de trou­ver les che­mins pour faire recu­ler puis dis­pa­raître l’exploitation ani­male. Parce que cha­cun dis­pose d’un pou­voir d’épargner des ani­maux en ces­sant de consom­mer les pro­duits issus de leur corps, une des voies consiste à infor­mer le public de ce qu’endurent les ani­maux afin que des per­sonnes décident de ne plus par­ti­ci­per à cela en deve­nant véganes. En appe­ler à la res­pon­sa­bi­li­té indi­vi­duelle est à la fois impor­tant et insuf­fi­sant. Dans la pro­po­si­tion vraie : « Si plus per­sonne n’achète, les indus­tries ani­males s’écroulent », tout le pro­blème est dans le « si ». C’est une erreur de tout miser sur le pou­voir des consom­ma­teurs. En ce domaine comme en bien d’autres, ce pou­voir, immense en prin­cipe, ne s’exerce que peu tant qu’il n’est pas asso­cié à d’autres forces agis­santes. Comme le rap­pelle Sue Donaldson dans un article paru dans le n° 3 de Versus Magazine, être végane dans un monde non végane n’est pas si facile, et le far­deau que cela repré­sente est très dif­fé­rent selon la situa­tion de cha­cun : « Être végane peut nous sem­bler rela­ti­ve­ment facile (après une période de tran­si­tion ini­tiale), lorsqu’on n’a pas de pro­blèmes de san­té, si on est à l’aise finan­ciè­re­ment, lorsqu’on vit dans une grande ville, en solo ou avec d’autres véganes, ou lorsque votre famille ou vos cercles sociaux et cultu­rels sont tolé­rants à l’égard du véga­nisme. Mais ima­gi­nez que vous êtes atteint d’une mala­die cœliaque (ou de la mala­die de Crohn, ou de dia­bète) – et que vous êtes à la tête d’une famille mono­pa­ren­tale dont l’adolescent adore la viande ; vous vivez dans une petite ville avec des reve­nus limi­tés ; les gens de votre entou­rage lèvent les yeux au ciel quand ils entendent par­ler de véga­nisme ; votre com­mu­nau­té cultu­relle per­çoit le véga­nisme comme un com­plot éli­tiste et néo­co­lo­nia­liste de Blancs. Ça ne semble sou­dai­ne­ment plus aus­si facile, n’est-ce pas ? » 

Le constat qu’un frein puis­sant au véga­nisme (et au végé­ta­risme) réside dans l’inconfort social qui en résulte a été fait de longue date : incon­fort pra­tique (com­ment man­ger hors de chez soi ? com­ment trou­ver une infor­ma­tion nutri­tion­nelle adap­tée ?) et incon­fort rela­tion­nel quand les végé­ta­riens sont en butte aux raille­ries de l’entourage. Un mot – « végé­pho­bie » – fut même for­gé pour dési­gner cette atti­tude hos­tile dans le mani­feste de la Veggie Pride, une mani­fes­ta­tion dont la pre­mière édi­tion eut lieu en France en 2001. C’est pour­quoi tout ce qui contri­bue à réduire cet incon­fort consti­tue une action effi­cace en faveur de la libé­ra­tion ani­male. Cela sup­pose de faire évo­luer l’atmosphère idéo­lo­gique, l’environnement social, ins­ti­tu­tion­nel, juri­dique, éco­no­mique, dans lequel on vit. Nombre d’auteurs et mili­tants se sont atta­chés à explo­rer les dif­fé­rentes voies par les­quelles on peut arri­ver à faire bou­ger « le sys­tème ». À part dans un petit recoin du mou­ve­ment des droits des ani­maux, per­sonne ne pense qu’on par­vien­dra au but uni­que­ment en exhor­tant les gens à deve­nir véganes et en leur assu­rant que c’est très facile dans le monde tel qu’il est.

(Jean-Michel Basquiat, Beef Ribs Longhorn, 1982 - extrait)

Admettre que ce n’est pas si aisé conduit aus­si à prê­ter atten­tion aux car­ni­vores qui ne sont pas des « car­nistes » ou des « vian­distes » — c’est-à-dire qui ne sont pas por­teurs d’une idéo­lo­gie qui légi­time la consom­ma­tion car­née. Ils consomment des pro­duits ani­maux parce que c’est la norme, le mode de vie le plus facile, qu’ils n’ont pas de moti­va­tion et d’énergie à mettre dans un chan­ge­ment de leur diète per­son­nelle, sans pour autant être fer­me­ment per­sua­dés d’être dans leur bon droit. Ce qui se pro­duit actuel­le­ment, c’est que le réser­voir de car­ni­vores non car­nistes est en train de se rem­plir ; leur nombre aug­mente cer­tai­ne­ment plus vite que celui des végé­ta­riens et véganes. C’est pour­quoi nous pen­sons que la reven­di­ca­tion d’abolition de l’élevage et de la pêche, por­tée lors des Marches pour la fer­me­ture des abat­toirs, est intel­li­gible par la popu­la­tion dès à pré­sent, et qu’il y a un inté­rêt à ins­crire dans l’espace public cet hori­zon comme ave­nir pos­sible. Au-delà, toute la ques­tion est de trou­ver les moyens de faire par­ti­ci­per au chan­ge­ment ces per­sonnes qui ne prennent pas l’initiative de modi­fier leur propre rou­tine ali­men­taire, mais qui ne sont pas fon­ciè­re­ment hos­tiles à ce que la norme de consom­ma­tion sociale, sur laquelle elles se calent, devienne moins car­née, et à terme non carnée.

« Il existe en effet des véganes dont l’essentiel de l’activité consiste à dénon­cer les végé­ta­riens comme la pire engeance (ils aiment répé­ter que les végé­ta­riens tuent plus que les car­ni­vores). Mieux vaut en rire. »

Résumons. Le but est d’arriver à géné­ra­li­ser le véga­nisme, pas de déni­grer les végé­ta­riens. Les per­sonnes qui deviennent véganes dès à pré­sent sont évi­dem­ment un car­bu­rant indis­pen­sable. Elles montrent à tous que c’est pos­sible, réduisent le nombre d’animaux sacri­fiés, et consti­tuent, de fait, la majeure par­tie des mili­tants de la libé­ra­tion ani­male. Mais atteindre l’objectif sup­pose d’arriver à modi­fier le cadre social dans lequel s’inscrivent les com­por­te­ments ali­men­taires, et qui les condi­tionne lar­ge­ment. Quand on com­prend cela, il devient clair que la ques­tion n’est pas d’exclure les végé­ta­riens, ou qui­conque, de la lutte, mais de trou­ver la manière de faire par­ti­ci­per au mieux tous ceux qui peuvent favo­ri­ser cette trans­for­ma­tion du cadre social. Nous com­pre­nons néan­moins d’où vient votre ques­tion sur le mépris à l’endroit des végé­ta­riens. Il existe en effet des véganes dont l’essentiel de l’activité consiste à dénon­cer les végé­ta­riens comme la pire engeance (ils aiment répé­ter que les végé­ta­riens tuent plus que les car­ni­vores). Les mêmes passent leur temps sur les forums à s’ériger en cen­seurs, dénon­çant à peu près tout ce que font les asso­cia­tions ani­ma­listes comme étant des actes de com­pli­ci­té avec l’exploitation ani­male. Mieux vaut en rire. Ou leur offrir le calme de notre oubli.

Il n’est pas rare de voir des mili­tants ani­ma­listes per­sua­dés que le com­bat sera un jour gagné, que les bou­che­ries et les pois­son­ne­ries dis­pa­raî­tront et que nous serons tous, a mini­ma, végé­ta­riens : en quoi n’est-ce pas une uto­pie de plus ? Après tout, nous conti­nuons d’at­tendre la socié­té sans classes et la fin du capitalisme… 

Nul ne sau­rait pré­dire l’avenir. Un fac­teur cepen­dant ali­mente l’espoir des mili­tants ani­ma­listes : pour les humains, la dis­pa­ri­tion des bou­che­ries et pois­son­ne­ries repré­sente un chan­ge­ment mineur et, qui plus est, un chan­ge­ment dans lequel ils n’ont rien à perdre en termes de confort ou de sécu­ri­té. Tout au plus y a‑t-il un coût de tran­si­tion, mais qui ne semble pas plus grand que de pas­ser du char­bon au pétrole. Même en ne s’intéressant qu’aux humains, le pas­sage à une ali­men­ta­tion végane est pré­fé­rable au mode de consom­ma­tion actuel : il accroît les chances de faire dis­pa­raître le pro­blème de la faim, et per­met la satis­fac­tion des besoins avec une empreinte éco­lo­gique moindre. De plus, il n’y a pas de saut dans l’inconnu sus­cep­tible d’inspirer la frayeur ; on n’a aucun mal à se repré­sen­ter ce que serait la socié­té une fois le véga­nisme géné­ra­li­sé : sem­blable à ce qu’elle est aujourd’hui, avec un conte­nu un peu dif­fé­rent des assiettes et des cir­cuits de pro­duc­tion et dis­tri­bu­tion qui se seront adap­tés aux nou­veaux usages ali­men­taires. Faire adve­nir une socié­té sans classes, trou­ver une alter­na­tive au capi­ta­lisme, est une affaire beau­coup plus com­pli­quée, semble-t-il.

(Jean-Michel Basquiat, Poison Oasis, 1981 - extrait)

Au début, les acteurs contem­po­rains de la libé­ra­tion ani­male, y com­pris des auteurs majeurs comme Singer ou Regan, ont à vrai dire espé­ré qu’un chan­ge­ment si « simple » aurait lieu plus vite. Une fois révé­lée l’atrocité de ce que subissent les ani­maux, une fois démon­trée l’inanité des argu­ments avan­cés pour le jus­ti­fier, une fois expli­qué qu’on peut très bien s’alimenter sans pas­ser au rayon bou­che­rie ou pois­son­ne­rie, com­ment un sys­tème qui cause une somme si effroyable de mal­heurs évi­tables pou­vait-il ne pas s’effondrer ? Ensuite, l’expérience a ensei­gné com­bien il est dif­fi­cile de faire adve­nir une évo­lu­tion qui, vue du côté humain, est pour­tant de l’ordre de la réforme plu­tôt que de la révo­lu­tion. Un temps consi­dé­rable a alors été consa­cré à ana­ly­ser les freins psy­cho­lo­giques, cultu­rels, éco­no­miques, ins­ti­tu­tion­nels… au chan­ge­ment, et à réfu­ter encore et encore les ver­sions pro­li­fé­rantes des argu­ments des par­ti­sans du sta­tu quo. On s’est mis aus­si à réflé­chir, écrire et échan­ger beau­coup plus que par le pas­sé sur la ques­tion des stra­té­gies à employer pour réa­li­ser des avan­cées. Sans oublier qu’une grande par­tie de l’intelligence et du temps consa­crés à ten­ter d’obtenir des résul­tats ne sont pas le fait de gens dont l’activité consiste à pro­duire des textes ou à inter­ve­nir dans des débats et confé­rences : c’est tout le tra­vail des per­sonnes qui montent des cam­pagnes, mènent des enquêtes, orga­nisent toutes sorte d’événements, créent des sup­ports de com­mu­ni­ca­tion, éta­blissent des liens avec les médias, sont pré­sentes sur le ter­rain pour être au contact de la popu­la­tion, faire pres­sion sur des entre­prises, ou par­ti­ci­per à des mani­fes­ta­tions. C’est par elles que le mou­ve­ment des droits des ani­maux est fina­le­ment deve­nu audible au-delà du cercle res­treint des gens déjà sen­si­bi­li­sés, ou de ceux qui ont la curio­si­té et l’habitude de cher­cher l’information par eux-mêmes.

« Les cita­dins appré­cient d’autant plus la bar­quette de viande sous cel­lo­phane qu’ils ne voient pas ce qui se passe en amont. »

C’est peut-être l’existence-même de ce mou­ve­ment social gran­dis­sant, et les moyens de com­mu­ni­ca­tion de masse qui font qu’il peut por­ter loin, qui fait la dif­fé­rence avec les épi­sodes du pas­sé où des intel­lec­tuels, ou quelques groupes, ont eu eux aus­si le pro­jet d’en finir avec la consom­ma­tion d’animaux. Il se pour­rait éga­le­ment que le fac­teur qui a cau­sé l’explosion de la mal­trai­tance et de la tue­rie – l’industrialisation de l’élevage et de la pêche – ait dans le même temps fra­gi­li­sé la capa­ci­té à y être indif­fé­rent. Dans le monde pay­san d’autrefois, cha­cun avait, au sens propre, du sang sur les mains ; cha­cun par­ti­ci­pait : qui à tuer les che­vreaux, qui à prendre des lièvres au col­let, qui à égor­ger le cochon, qui à cour­ser et déca­pi­ter les poules, qui à dépe­cer les anguilles vivantes. Les cita­dins d’aujourd’hui ont délé­gué à une petite mino­ri­té de tra­vailleurs les tâches d’emprisonnement, muti­la­tion et exé­cu­tion des ani­maux. Ils n’ont pas déve­lop­pé le blin­dage men­tal qui per­met de s’y livrer, et appré­cient d’autant plus la bar­quette de viande sous cel­lo­phane qu’ils ne voient pas ce qui se passe en amont. Le fait qu’on ait affaire aujourd’hui à des man­geurs qui ne sont pas pas­sés par le pro­ces­sus de désen­si­bi­li­sa­tion, d’étouffement de la com­pas­sion envers les ani­maux, parce qu’ils ne sont pas les acteurs directs des sévices qu’on leur inflige, pour­rait être une rai­son de plus pour que, cette fois-ci, la ten­ta­tive d’en finir avec les bou­che­ries et pois­son­ne­ries finisse par être cou­ron­née de succès.

Néanmoins, parce que la « modeste » évo­lu­tion vers une ali­men­ta­tion sans pro­duits ani­maux s’est avé­rée si dif­fi­cile à enclen­cher, ne serait-ce qu’un peu, toute l’énergie a été aspi­rée pour tendre vers ce but. À tel point qu’il en a man­qué pour se pro­je­ter dans « l’après » libé­ra­tion ani­male. Dans ce monde d’après, il n’y a pas de bou­che­ries, de pois­son­ne­ries, d’élevages pour la four­rure, de zoos, ou de cor­ri­das. Soit. Mais c’est une défi­ni­tion pure­ment pri­va­tive. Que deviennent donc les ani­maux ? Qu’en est-il de leurs rela­tions avec les humains ? Quelle cou­leur et quelle saveur aurait dans la vie de tous les jours cette « éga­li­té ani­male » dont on parle, mais qui n’est en géné­ral rien d’autre qu’une réfé­rence à un prin­cipe abs­trait « d’égale consi­dé­ra­tion » issu de la phi­lo­so­phie éthique ? Il n’y avait jusqu’à récem­ment pas grand-chose de consis­tant à ce pro­pos. Dans ce contexte, la paru­tion en 2011 de Zoopolis de Sue Donaldson et Will Kymlicka (ouvrage dont nous avons ren­du compte dans le numé­ro 37 des Cahiers anti­spé­cistes, et publié un extrait dans le numé­ro 38) a eu, à juste titre, un reten­tis­se­ment consi­dé­rable, notam­ment en rai­son de la pro­po­si­tion phare de ses auteurs – celle de faire des ani­maux domes­tiques nos conci­toyens. Donaldson et Kymlicka tranchent aus­si par l’accent qu’ils mettent sur l’agen­ti­vi­té des bêtes, par oppo­si­tion à une vision qui les per­çoit sur­tout sous l’angle pas­sif de vic­times des agis­se­ments humains. Les auteurs de Zoopolis avancent des pro­po­si­tions pour inté­grer véri­ta­ble­ment les ani­maux dans un espace poli­tique com­mun. Le conte­nu qu’ils donnent à l’égalité ani­male revêt un sens dif­fé­rent pour « ceux du dedans » (les ani­maux domes­tiques, membres des socié­tés huma­ni­males) et « ceux du dehors » (les ani­maux limi­naux et sau­vages). Trop dif­fé­rent sans doute pour ceux des anti­spé­cistes de sen­si­bi­li­té plus cos­mo­po­lite, et pour ceux qui aime­raient trou­ver des moyens d’atténuer les cala­mi­tés qui s’abattent sur les ani­maux sau­vages. Il n’empêche que l’émergence d’une zoo­po­li­tique – qui essaie de pen­ser la démo­cra­tie, la coopé­ra­tion, les liber­tés, à l’intérieur d’une socié­té mul­ti-espèces, et de poser des règles de rap­ports équi­tables avec les ani­maux exté­rieurs à cette socié­té – consti­tue une ouver­ture majeure.

(Jean-Michel Basquiat, History of Black People, 1983 - extrait)

Il n’y a pas que ces réflexions d’ordre très glo­bal qui poussent à voir au-delà de l’abolition de l’exploitation ani­male. Il y a aus­si les expé­riences de ter­rain qui servent de labo­ra­toire. Par exemple, les refuges ont pour fonc­tion pre­mière de sau­ver des ani­maux. Mais cer­tains y voient des lieux où expé­ri­men­ter ce que pour­raient être des com­mu­nau­tés huma­ni­males fra­ter­nelles res­pec­tant autant que faire se peut l’autonomie de leurs habi­tants. Nous espé­rons fer­me­ment que l’abolition de l’élevage et de la pêche ne sont pas une uto­pie de plus. Mais peut-être que la dif­fi­cul­té à avan­cer vers ce but a fait que nous avons man­qué d’utopies. Non pas au sens néga­tif de chi­mères, mais au sens de visions de ce que pour­rait être le monde vers lequel nous vou­drions aller. S’y pen­cher davan­tage conduit vers des ques­tions plus com­plexes que le véga­nisme, et peut rendre plus saillant le constat décou­ra­geant que les inté­rêts vitaux des uns sont sou­vent incon­ci­liables avec les inté­rêts vitaux des autres. Mais cela peut aus­si conduire à dévoi­ler des pers­pec­tives plus enthou­sias­mantes que sim­ple­ment « rem­pla­cer le steak par du tofu », et don­ner envie d’aller vers cet ave­nir dont les humains seront les coau­teurs avec les autres animaux.


Toutes les illus­tra­tions de l’ar­ticle sont l’œuvre de Jean-Michel Basquiat.


  1. Le métha­ni­seur qui pro­dui­ra du gaz à par­tir des déchets de la ferme repré­sen­tant, selon les oppo­sants, la plus grande source de reve­nus, avant que sa puis­sance ne soit réduite.
  2. En gros, le RCAI c’est la dif­fé­rences entre les recettes de l’entreprise et ses coûts qu’ils s’agisse de coûts de pro­duc­tion ou de frais finan­ciers liés à son endet­te­ment. Une fois déduit du RCAI le mon­tant des impôts, on obtient le béné­fice.
  3. Source : note du Conseil d’analyse éco­no­mique n°27, décembre 2015.
  4. Andrew Linzey est un théo­lo­gien enga­gé pour les ani­maux depuis les années 1970 ; il dirige l’Oxford Center for Animal Ethics — Les Cahiers anti­spé­cistes ont publié des extraits de son Évangile ani­mal et k’association One Voice a édi­té en fran­çais son livre Théologie ani­male.
  5. Malheureusement, il n’y a pas d’études d’impact sur la façon dont les mes­sages repo­sant sur des ana­lo­gies sont reçus, en fonc­tion de leur for­mu­la­tion, et en fonc­tion des moyens que l’on a, ou pas, d’en expli­ci­ter le sens auprès des des­ti­na­taires. De sorte que les débats sur leur oppor­tu­ni­té relèvent sur­tout d’appréciations sub­jec­tives dif­fé­rentes de ce qu’ils apportent, et du niveau de risque de bra­quer les gens.

REBONDS

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