Bonjour Tristesse : « Le seul pouvoir qu’il nous reste, c’est la liberté d’expression »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Rendez-vous est pris dans un café non loin de Denfert-Rochereau. Matthieu Longatte, bien­tôt trente ans, a lan­cé sa chaîne de chro­niques YouTube à la fin du mois de jan­vier 2014 : il décor­tique, depuis, son époque au cut­ter. Gouaille de comp­toir et de quar­tier, « beauf » reven­di­qué et débit élec­trique, cet amou­reux du Code du tra­vail — et rap­peur depuis peu, sous le nom de Matheos — aime à râler, inju­rier et ros­ser : les puis­sants et les ins­tal­lés, de pré­fé­rence. Il laisse le verre de rouge cher à ses vidéos heb­do­ma­daires pour une bière et nous voi­ci à dis­cu­ter, en roue libre, par­mi les lam­bris et les ser­veurs pres­sés. 


bt01Vous avez fait le choix de ridi­cu­li­ser les posi­tions contraires à, disons, un cer­tain « huma­nisme », par la récur­rence de votre « Qu’est-ce que tu com­prends pas, mon copain ? ». Double ques­tion, pour com­men­cer : pour­quoi atta­quer les indi­vi­dus plu­tôt que les struc­tures et pour­quoi miser sur l’injure ?

J’attaque aus­si les ins­ti­tu­tions, que ce soit les banques ou l’appareil poli­tique en géné­ral. Mais c’est vrai que Bonjour Tristesse part d’un constat assez pes­si­miste : on nous baise, on nous bai­se­ra encore, ça fait 2 000 ans que le monde ne tourne pas rond et 70 que la Ve République ne marche pas. J’ai de moins en moins d’espoir que ça puisse chan­ger. Mais, main­te­nant, on a Internet : le seul pou­voir qu’il nous reste, c’est la liber­té d’expression. J’aimais bien l’idée qu’avec juste une camé­ra, une per­sonne et un peu d’écriture, on puisse piquer l’orgueil de ces puis­sants contre les­quels on ne peut rien. J’ai du mal à pen­ser qu’on puisse pré­tendre à un modèle poli­tique plus ambi­tieux démo­cra­ti­que­ment. Le seul pou­voir qu’on ait est de réus­sir à tou­cher, à tra­vers une bonne pique bien sen­tie, ces puis­sants qu’on ne croise jamais et à qui on ne peut jamais s’adresser. C’est une des rai­sons pour les­quelles Bonjour Tristesse est davan­tage axé sur les per­sonnes. Aussi, j’ai une cer­taine culture de la vanne : je n’ai pas choi­si l’insulte plu­tôt que la bien­veillance, j’ai juste essayé de mon­trer qu’on pou­vait être très vin­di­ca­tif en défen­dant une idéo­lo­gie bien­veillante — il n’y a, à mes yeux, pas d’ambivalence exclu­sive entre les deux.

Tout l’inverse de la stra­té­gie déployée par des Youtubeurs comme Osons Causer.

« Le seul pou­voir qu’on ait est de réus­sir à tou­cher, à tra­vers une bonne pique bien sen­tie, ces puis­sants qu’on ne croise jamais. »

Ces gens ne font pas de l’art, mais de la poli­tique. On m’a sou­vent deman­dé pour­quoi je ne fai­sais pas de la poli­tique… Je ne sais pas ce qu’il en sera dans quinze ans mais, comme je suis un pes­si­miste, je fais de l’art car l’art est vain, par défi­ni­tion — tan­dis qu’on a l’objectif ou l’ambition, en poli­tique, de pou­voir chan­ger les choses. Des gens comme Pierre-Emmanuel Barré et moi-même avons en com­mun d’utiliser ce style très insul­tant et d’essayer de ne pas sim­ple­ment repous­ser les limites de la liber­té d’expression. De se dire, sur­tout, que cet outil s’offre à nous et qu’il est visi­ble­ment sous-exploi­té par les humo­ristes fran­çais. Plutôt que de par­ler de notre brosse à dents, je pré­fère m’adresser à des gens qui ont un impact direc­te­ment néga­tif sur nos vies. Il y a très peu de choses qui sont juri­di­que­ment atta­quables dans Bonjour Tristesse : essayer de trou­ver une for­mule qui va sem­bler très trash mais qui, à la regar­der de près, tombe dif­fi­ci­le­ment sous le coup de l’accusation d’injure publique, voi­là qui par­ti­cipe beau­coup de mon tra­vail d’écriture. Bon, par­fois il y a des « encu­lé » qui m’échappent… Et comme j’ai la flemme de tout retour­ner à cause des petits trucs qui sortent à cause de l’impro… (rires)

Vous ne faites peut-être pas de poli­tique, mais vous abor­dez des thèmes hau­te­ment poli­tiques !

Il y a vrai­ment dif­fé­rents moyens de faire de la poli­tique. Je dis que je ne veux pas en faire, mais j’aimerais ten­ter des choses au niveau de l’entraide — c’est déjà une façon de faire de la poli­tique que d’essayer, par exemple, d’agir pour la cause des SDF. Dans ce domaine, les asso­cia­tions sont plus utiles à la socié­té ; elles agissent vrai­ment pour la Cité. Quant à accé­der au pou­voir poli­tique, c’est très dif­fé­rent : je serais beau­coup trop dépri­mé !

Jugez-vous plus effi­cace, pour faire réflé­chir, la tech­nique « humour et colère » que « expli­ca­tion et rai­son » ?

Je n’ai pas d’avis. Ça peut être com­plé­men­taire. Pour ma part, ce n’est pas un choix stra­té­gique : c’est ce que ça m’inspire sur le plan artis­tique. Bonjour Tristesse est une sorte de cari­ca­ture de ce que je pou­vais être devant ma télé­vi­sion, face aux infor­ma­tions. L’art — et c’est très pom­peux — consiste à ten­ter d’aller cher­cher une intros­pec­tion hon­nête ; si tu y par­viens, tu touches une forme d’universalisme par la force de l’art. Et tu vas tou­cher des gens car, même si ça ne se voit pas tou­jours, on a tous des choses en com­mun. C’est ce que j’avais dans les tripes que j’ai tra­vaillé artis­ti­que­ment. Je ne sais pas si on m’aurait moins écou­té si je l’avais fait cal­me­ment, mais j’ai beau­coup de mal avec le fait de me prendre au sérieux. Sans être cri­tique vis-à-vis de ceux qui le sont. Dès que j’explique des choses sérieu­se­ment aux gens, j’ai l’impression d’être ridi­cule. Ceci dit, afin d’éviter de tour­ner en rond — car que je traite sou­vent des mêmes sujets —, un dilemme s’est posé : res­ter sur quelque chose de plus amu­sant mais de moins inté­res­sant ou ren­trer davan­tage dans l’analyse ? Le risque, c’était que Bonjour Tristesse devienne une cari­ca­ture de lui-même. J’essaie désor­mais de jau­ger la bonne dose d’analyse à mettre. Sans être don­neur de leçons.

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(Par Stéphane Burlot, pour Ballast)

Avant même le mou­ve­ment contre la loi Travail, vous avez tes­té un nou­veau for­mat, inti­tu­lé « Bonjour Bonheur » : une série de conseils en droit du tra­vail pour les sala­riés. C’est le pen­dant « édu­ca­tion popu­laire » de Bonjour Tristesse ?

Oui. J’aime bien le mot « édu­ca­tion popu­laire ». J’ai fait du droit et ça ne me sert à rien. Je vais peut-être pou­voir vivre de mon tra­vail d’artiste, donc je ne pense pas pas­ser le concours d’avocat — ou alors ça signi­fie que ça n’aura pas été du tout ! (rires) J’ai vite été frap­pé, durant mes études, par l’aspect utile du droit : c’est le seul truc prag­ma­tique que j’ai trou­vé. C’était dom­mage d’avoir acquis ce bagage pour rien… Le peuple ne s’en rend pas compte : pour chaque loi, il devrait y avoir au moins une ou deux émis­sions juri­diques à la télé ou à la radio. Où tu apprends tes droits — c’est acces­sible, intel­lec­tuel­le­ment, si c’est un peu vul­ga­ri­sé. Et c’est très utile ! J’ai tou­jours atta­qué les employeurs qui me man­quaient de res­pect et je m’en suis tou­jours sor­ti gran­di, en tout cas finan­ciè­re­ment… (rires) Sur le mar­ché du tra­vail et du petit sala­riat, le droit est qua­si­ment le seul élé­ment qui per­met de créer un rap­port de force. Il y a des règles très simples qu’on peut apprendre aux gens : typi­que­ment, si tu n’as pas signé ton CDD dans les 48 heures sui­vant le début de ton acti­vi­té, c’est requa­li­fi­ca­tion en CDI : ça fait six mois de salaire mini­mum à la clé, ce n’est pas rien. Ça m’est arri­vé huit fois, dans ma vie — si je compte mes potes, ça a dû arri­ver cent fois ! On peut trans­mettre. Même si je tâche de vul­ga­ri­ser et de don­ner un ton un peu fun­ky, Bonjour Bonheur est moins attrayant que Bonjour Tristesse, c’est sûr… Mais si 20 000 per­sonnes regardent du droit, c’est déjà une réus­site ! Et, au moins, ce ne sera plus de ma faute : si vous n’avez pas la curio­si­té de regar­der et que vous pré­fé­rez conti­nuer à niquer vos vies, très bien, mais moi j’aurai fait ma part ! (rires)

« C’est l’expression néo-moderne de l’exaspération ambiante », avez-vous dit à vos débuts, à pro­pos de vos vidéos…

« Il n’y a aucun pro­blème com­pli­qué qu’on puisse expli­quer avec des solu­tions simples : c’est sou­vent un indice pour savoir qui te ment. »

C’est pom­peux, hein ? (rires) Il fal­lait trou­ver une for­mule. « Néo-moderne », dans le sens où il m’a sem­blé avoir mis le doigt sur un truc. Plein de gens me regardent et pensent que je suis jour­na­liste ; d’autres consi­dèrent que je suis un poli­tique ou encore un humo­riste. Je n’ai pas choi­si de me mettre dans une case ; j’ai essayé de créer quelque chose de nou­veau. L’exaspération, oui, en tout cas la mienne… Et cette année-là, soit j’ancrais un jeu artis­tique à par­tir d’elle, soit je cou­pais ma télé et j’arrêtais de m’informer… autre­ment, on se bouffe le moral — et j’aime bien être heu­reux ! (rires)

L’imbécilité heu­reuse, en somme ?

J’aimerais beau­coup. C’est très confor­table.

Vous dites qu’il y a en nous deux types de « fran­chouillard » qui coha­bitent : le contes­ta­taire anti-élite et éga­li­taire (que vous incar­nez) et le facho réac­tion­naire. Comment le pre­mier peut l’emporter sur le second ?

Je ne sais pas. En prou­vant que la bien­veillance marche ? On en revient au fait de ten­ter de mener des actions en accord avec la parole que je prône. J’ai ten­dance à pen­ser que les gens tolé­rants sont un peu plus heu­reux que les into­lé­rants, qui se construisent dans la frus­tra­tion ain­si que sur des micro-expé­riences trans­for­mées en faits socio­lo­giques. Voyez l’exemple cari­ca­tu­ral de celui qui devient raciste parce qu’il s’est fait racket­ter une fois par un Noir ou un Arabe… On l’essaie assez peu mais lorsqu’on le met en place, ça fonc­tionne : quand on accueille des migrants dans une zone en tâchant de les inté­grer à une com­mu­nau­té ou à un espace urbain, les choses se passent mille fois mieux que lorsqu’ils vont être consi­dé­rés comme des rebuts de la socié­té — ce qui conduit à la confron­ta­tion. Expliquer ce qu’il y a de logique à être into­lé­rant s’avère beau­coup plus rapide que d’expliquer en quoi c’est bien plus agréable et pro­duc­tif d’être tolé­rant. Il n’y a aucun pro­blème com­pli­qué qu’on puisse expli­quer avec des solu­tions simples : c’est sou­vent un indice pour savoir qui te ment. Celui qui te dit « Tu n’as pas de bou­lot, c’est la faute des étran­gers », par exemple — une réponse trop simple pour un pro­blème éco­no­mique aus­si com­pli­qué que le chô­mage.

(Par Stéphane Burlot, pour Ballast)

Les humo­ristes contem­po­rains, pen­sez-vous, sont insi­pides car ils ont délais­sé la cri­tique sociale. Il n’y a plus de bouf­fons du roi, aujourd’hui, en France ?

Il n’y en a plus. Je n’en vois pas, en tout cas. Ou par petites touches — typi­que­ment : Pierre-Emmanuel Barré. Il est dans une cri­tique des puis­sants. On est tel­le­ment habi­tués, depuis quelques années, à ne plus avoir aucune cri­tique sociale dans l’humour que des gens ont beau­coup de mal à se dire que je suis humo­riste ! Il manque de bouf­fons du roi. Beaucoup ! Mais, atten­tion, la pire des races reste celle des faus­se­ment sub­ver­sifs. C’est un autre débat…

Comme ?

Stéphane Guillon. Il était très bon dans la cri­tique mon­daine acerbe, mais vous n’allez pas me faire croire que cet homme a la pré­ten­tion ou la volon­té de vou­loir chan­ger quoi que ce soit. Je ne m’invente pas, pour ma part, des demi-tripes his­toire d’aller faire ache­ter des places à la gauche caviar pour mes spec­tacles.

Il y a néan­moins un mou­ve­ment plus contes­ta­taire, dans l’humour, à France Inter : Ferroni, Meurice, Vernon… Barré, aus­si, que vous avez cité. Un mou­ve­ment « faus­se­ment sub­ver­sif », comme vous dites, ou une pierre de plus au foi­son­ne­ment cultu­rel et social cri­tique ? 

« On en vient juste à se dire qu’on nous met de la merde dans la bouche et que la seule liber­té qu’il nous reste est de ne pas être obli­gé de la mâcher. »

Je n’ai stric­te­ment rien contre eux. Je suis même très content qu’ils existent et me retrouve sou­vent dans leurs pro­pos. La ques­tion que je me pose, en revanche, est de savoir si on peut être réel­le­ment sub­ver­sif et tra­vailler chez France Inter ? Ceux qui l’ont été ne sont pas res­tés. C’est sans doute un for­mat qui serait sus­cep­tible de m’intéresser un jour — à l’heure actuelle, je pense que je dirais non —, mais je doute pou­voir tenir mes pro­pos sur France Inter. Même si je n’ai jamais été atta­qué, je pense que la direc­tion se cache­rait der­rière le juri­dique en pré­tex­tant qu’elle ne peut pas se le per­mettre, etc.

Autant votre per­son­nage que vos thèmes, ou même la manière de par­ler, sont popu­laires…

C’est un choix, même si je parle glo­ba­le­ment comme ça dans la vie. J’ai accen­tué le ton popu­lo-ban­lieu­sard, mais je ne me cen­sure jamais en terme de voca­bu­laire ; je ne me dis jamais « ce mot-là est trop com­pli­qué, je l’emploie pas ». C’est une sorte de « bagou » — et j’ai gran­di en ban­lieue : d’où, aus­si, cette culture de la vanne.

Bonjour Tristesse vient d’un poème de Paul Éluard : « Tu n’es pas tout à fait la misère / Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent / Par un sou­rire. » Même au fond du déses­poir, il nous reste cette marge de liber­té et d’espoir que sont la déri­sion et le rire ?

Il reste plus que ça, main­te­nant. On en vient juste à se dire qu’on nous met de la merde dans la bouche et que la seule liber­té qu’il nous reste est de ne pas être obli­gé de la mâcher. (rires) Mais c’est triste, c’est d’une tris­tesse…

On vous recon­naît un flow de rap­peur — vous intro­dui­sez vos vidéos par des vers en rimes. Avez-vous pen­sé à mettre vos chro­niques en chan­son, en rap ou en slam ? Que peut la musi­ca­li­té des mots qu’un texte d’analyse ne peut pas ?

Je ne l’ai pas du tout cal­cu­lé. Certainement la culture ban­lieu­sarde : j’ai écou­té beau­coup de rap. J’ai le sen­ti­ment que la musi­ca­li­té élève par­fois une vanne. Mais je vais faire de la musique… Cette année, je vais nor­ma­le­ment faire un spec­tacle, un album, une ving­taine de vidéos et peut-être un long métrage. Une ten­ta­tive de chal­lenge. La musique est plus pérenne que mes chro­niques d’actualité, péris­sables par défi­ni­tion. Mon amour, c’est l’écriture. J’ai beau­coup de dif­fi­cul­tés à dire « je », dans Bonjour Tristesse, beau­coup de dif­fi­cul­tés à par­ler de moi : je ne sais pas si c’est de la pudeur ou non, mais j’y par­viens plus faci­le­ment en musique.

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(Par Stéphane Burlot, pour Ballast)

Votre marque de fabrique est la cri­tique de notre caste poli­tique, de leur vie de nan­tis et de leurs reve­nus indé­cents. Pourquoi la gauche ne porte-t-elle plus vrai­ment cette parole ?

Parce qu’elle en est. Je n’ai d’ailleurs pas trop de pro­blèmes avec les riches ; j’en ai avec ceux qui veulent que les pauvres aient encore moins que rien. J’ai été ame­né à ren­con­trer des pro­duc­teurs, durant deux ans : il y a beau­coup de gens qui s’assument dans leur « droi­tisme », mais qui sont « cools » car ils ne sont pas des rats dans leur manière de vivre. J’ai beau­coup de mal avec le gars qui crache sur les migrants alors qu’il vit dans un châ­teau. Tu es riche, sois au moins content, d’une, et aie un peu de tris­tesse pour ceux qui n’ont rien. J’ai plus de mal avec l’absence de par­tage qu’avec la richesse en tant que telle. Je ne suis pas contre le fait que les poli­tiques soient bien payés : de bons reve­nus sont l’une des garan­ties d’un pou­voir poli­tique non cor­rom­pu — je ne suis pas mani­chéen, là-des­sus. Une des plus grosses limites de notre modèle démo­cra­tique est le conflit d’intérêts. Je crois assez à l’engagement citoyen mais pas au pou­voir citoyen abso­lu — ou dif­fi­ci­le­ment. Faire voter les poli­ti­ciens sur des lois qui les concernent (jus­tice, immu­ni­té, reve­nus, cumul des man­dats) revient clai­re­ment à tou­cher les limites de notre sys­tème. Si je gagne un jour 40 000 euros par mois, peut-être que ça va finir par me saou­ler d’en don­ner 50 %, mais je serais content que l’État m’y force. Je crois davan­tage en la force régu­la­trice de l’État qu’en l’être humain. Et par­mi tous les gau­chistes, dont je fais par­tie, je consi­dère que 90 % d’entre eux devien­draient des cre­vards avec 50 000 euros par mois. Je crois assez peu au main­tien de l’âme.

Justement, vous évo­quez, dans Bonjour Tristesse n° 24, le conflit d’intérêts chez les poli­ti­ciens et évo­quez l’idée de « jurys citoyens ». Malgré tout votre pes­si­misme, à quoi rêvez-vous poli­ti­que­ment, pour demain ?

« On dia­bo­lise les mani­fes­ta­tions, mais c’est aujourd’hui le der­nier outil de démo­cra­tie directe qui existe. »

Je n’ai plus beau­coup de rêves. Vraiment, je suis un dés­illu­sion­né. Quand je vois les élec­tions qui arrivent, par­fois, pen­dant deux secondes, je pense à Juppé ! Puis je me frappe le crâne et me dis que je suis une sombre merde. Mais nous voi­là dans une situa­tion telle qu’on va vite avoir l’impression que le retour de Chirac tient du moins pire ! On en est là, quand même… Je crois à l’aspect régu­la­teur de la jus­tice, d’une jus­tice qui fonc­tionne. Typiquement, si l’affaire Kadhafi — à savoir la plus grosse fraude aux prin­cipes de la démo­cra­tie de l’histoire de France — doit se véri­fier, ça mérite dix ans de pri­son. On sait que plus le ter­ri­toire est grand, plus le bud­get de cam­pagne est impor­tant. Il me semble qu’aux États-Unis, jusqu’à très récem­ment, c’est sys­té­ma­ti­que­ment celui qui avait le plus gros bud­get de cam­pagne qui a été élu. Il n’y a pas de démo­cra­tie dans ces condi­tions. Ce genre de fraude n’est pas à mini­mi­ser ; c’est très grave. Si on arrive à faire en sorte que la jus­tice fonc­tionne nor­ma­le­ment pour les poli­tiques, c’est-à-dire qu’ils se sentent mena­cés par l’outil qu’est la loi, on aura déjà fait un pas en avant. Et peut-être qu’un ou deux bien­veillants, qui réus­si­raient à accé­der au pou­voir poli­tique, par­vien­draient à mettre en place des formes de jurys citoyens — pour régu­ler ou enca­drer les poli­tiques. Le dés­in­té­rêt des citoyens pour ce qu’est la poli­tique, la vraie, pas les élec­tions, est lié au fait qu’ils ne soient pas inves­tis. On dia­bo­lise les mani­fes­ta­tions, mais c’est aujourd’hui le der­nier outil de démo­cra­tie directe qui existe. Quand tu te rends compte de ce qu’est le pou­voir poli­tique et que tu t’y sens inclus, c’est vache­ment valo­ri­sant intel­lec­tuel­le­ment. Les jurys citoyens peuvent être une bouf­fée d’oxygène, en termes de rééqui­li­brage du pou­voir. Ça per­met­trait de sor­tir un peu de l’électoralisme très basique dans lequel nous nous trou­vons. Mon maxi­mum, en matière d’utopie, serait d’avoir des man­dats impé­ra­tifs. Il n’est pas néces­saire que l’Assemblée res­semble exac­te­ment au peuple — ne serait-ce que parce que je ne pense pas que le peuple ait envie de par­ti­ci­per au pou­voir poli­tique, ni ne s’en sente la légi­ti­mi­té, à tort ou à rai­son. On pour­rait créer juri­di­que­ment la pos­si­bi­li­té d’associer une contrainte au man­dat élec­to­ral. Pour l’instant, on vit sur des men­songes élec­to­raux. Et, plus encore que les men­songes, les poli­tiques font l’inverse de ce qu’ils pro­mettent : c’est une évo­lu­tion, depuis quinze ans, c’est une véri­table agres­sion démo­cra­tique. Le réfé­ren­dum révo­ca­toire serait aus­si un outil.

Vous pla­cez beau­coup de confiance dans le droit, la jus­tice et la loi… Vous ne pen­sez pas que ces élé­ments sont dépen­dants du poli­tique et peuvent être mis au ser­vice d’une oli­gar­chie ? C’est le cas du Code civil, par exemple, qui ren­force le droit de pro­prié­té…

Je ne sais pas si la jus­tice est poli­tique, mais elle est clai­re­ment mani­pu­lée. On peut par­ler de la pro­tec­tion des hautes classes sur la pédo­phi­lie, le blanc-seing sur les vio­lences poli­cières, l’absence de mise en cause des res­pon­sables poli­tiques. Mais il y a des prin­cipes incon­di­tion­nels qui emmerdent la jus­tice : même si elle ne veut pas y aller, elle y est obli­gée. La jus­tice gagne en inté­gri­té par un mode de fonc­tion­ne­ment cadré. C’est le cas du juge d’instruction face à un pro­cu­reur loin d’être impar­tial, car sou­vent car­rié­riste. Je dois vous avouer que cette confiance est, pour le coup, uto­pique — et nour­rie par de rares moments comme la mise en exa­men de Sarkozy. Ce sont des bribes d’espoir. On veut nous faire croire qu’une mise en exa­men n’est pas grand-chose, en France, mais c’est tout de même assez cos­taud ! Le juge doit, pour la pro­non­cer, déce­ler des élé­ments graves et concor­dants. Quand, comme Sarko, tu es trois fois mis en exa­men, on est en droit de s’interroger sur ton hon­nê­te­té. Cette réor­ga­ni­sa­tion sous-entend donc des pôles de juges indé­pen­dants et imper­méables à toutes formes de pres­sion. Ma part d’utopie, pour répondre à votre pré­cé­dente ques­tion, réside donc dans la jus­tice. Le droit du tra­vail est l’un des rares moments durant les­quels les tri­bu­naux font pri­mer les faits contre les puis­sants.

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(Par Stéphane Burlot, pour Ballast)

Il y a les puis­sants, dont nous par­lons et que nous nom­mons, mais quid, par exemple, de la cri­tique de l’Union euro­péenne ou de la finance mon­diale ?

Je suis emmer­dé avec l’Union euro­péenne. Il est dif­fi­cile d’échapper au mani­chéisme et on me fait dire ce que je n’ai pas dit. Prenons le Brexit. Ce qui rend actuel­le­ment déci­sifs les choix poli­tiques des citoyens euro­péens est de nature xéno­phobe. Quitter l’UE n’est pas un mau­vais choix mais il ne s’est pas basé, à mon avis, sur les bonnes réflexions. L’Europe, on me l’a bien ven­due et je crois à l’idée que les inté­rêts finan­ciers en com­mun per­mettent de contrer d’éventuels conflits. Mais je ne peux nier que la dépos­ses­sion poli­tique ultime actuelle monte d’un cran avec l’Union euro­péenne : un cran rhé­to­rique, qui plus est, pour nos poli­ti­ciens puisqu’ils peuvent, en bien des champs, affir­mer « Je n’en suis pas res­pon­sable, c’est l’UE ». Que ce soit vrai ou faux. En résu­mé, j’aime bien l’idée mais pas ce qu’on en fait. Tout le débat est alors de réfor­mer l’Europe de l’intérieur ou de la cas­ser pour la recons­truire. Lorsque je m’intéresse à une idée, je regarde qui la défend. Et ceux qui veulent une sor­tie brusque de l’UE le font sur des argu­ments natio­na­listes ou pro­tec­tion­nistes. On peut être contre la mon­dia­li­sa­tion mais je ne vois pas com­ment on pour­rait avoir la pré­ten­tion de la contrer, puisqu’elle est là. Et puis­sante : on achète tout sur Internet. Ses oppo­sants ne vou­draient d’ailleurs pas s’en pri­ver : ils sont sur les sites inter­na­tio­naux, ils com­mandent sur Ali Baba en Chine et en sont très contents. Je ne nie pas que la mon­dia­li­sa­tion a tiré vers le bas mille choses, mais c’est comme l’industrie du disque face au télé­char­ge­ment : il faut en accu­ser récep­tion et oppo­ser une réponse intel­li­gente. De manière anec­do­tique, on peut pri­vi­lé­gier les cir­cuits courts, prendre un grec plu­tôt qu’un McDo pour deux euros moins cher, reva­lo­ri­ser les com­merces de proxi­mi­té… Il faut une édu­ca­tion citoyenne pour qu’on s’interroge sur l’euro mis dans la poche de Carrefour, ce même euro qui rap­porte 0,01 cen­time à celui qui l’a ren­du pos­sible. Je pré­fère me faire escro­quer par mon épi­cier pour un paquet de gâteaux à trois euros : au moins, je vois qui j’enrichis ! Même si je ne suis pas ver­tueux dans mon mode de consom­ma­tion, je pense qu’un de nos der­niers pou­voirs est notre por­te­feuille. Mais mes mots sont clai­re­ment ceux d’un dépi­té…

Revenons un moment sur les injures. Vous avez reçu des cri­tiques de la part de fémi­nistes, jugeant cer­tains de vos pro­pos sexistes.

« Je me consi­dère comme fémi­niste et ne connais pas d’humoriste ayant autant par­lé de la pari­té. »

Je dis­tingue le fémi­nisme et le fémi­nisme de cana­pé. J’ai fait une petite incar­tade sur le fémi­nisme dans Bonjour Tristesse : à savoir que ça m’étonne que ce lob­by soit moins puis­sant que celui des bou­lan­gers fran­çais alors qu’il existe une tren­taine de mil­lions de per­sonnes en plus. Je me consi­dère comme fémi­niste et ne connais pas d’humoriste ayant autant par­lé de la pari­té, de l’absence de sanc­tions judi­ciaires dans le cadre des agres­sions sexuelles ou encore de har­cè­le­ment de rue… Je me sens fémi­niste et ne réflé­chis pas en termes gen­rés : notre Constitution énonce que les êtres humains sont égaux. Sur cette base, il n’y a pas de dis­cus­sion : nous devons être payés pareil et avoir les mêmes chances. Je m’interroge seule­ment sur la force du fémi­nisme en France lorsque je vois la place des FEMEN, prise en un seul mois : si je m’auto-proclamais « acti­viste fémi­niste », je me remet­trais en ques­tion et aurais un peu honte de n’arriver à rien mettre sur la table du champ média­tique. Quand parle-t-on de dis­pa­ri­té des salaires ? Le jour de la jour­née de la femme ! L’intitulé est pathé­tique, d’autant qu’il se nomme en réa­li­té « la Journée des droits de la femme » ! Venir me har­ce­ler car je dis sim­ple­ment « nique ta mère » et pas­ser par des contor­sions men­tales infi­nies afin de prou­ver le sexisme de l’expression, c’est de la mas­tur­ba­tion intel­lec­tuelle… Il y a des axes de luttes bien plus essen­tiels : les dis­pa­ri­tés, les vio­lences faites aux femmes, la répar­ti­tion des tâches ména­gères. Perdre du temps à s’attaquer à des gens comme moi tan­dis que les sexistes se comptent à la pelle dans les médias des­sert, à mon sens, le fémi­nisme. Le com­bat des FEMEN est réglé depuis les années 1960 : mon­trer ses seins n’a plus rien de sub­ver­sif. Réfléchir à la dépos­ses­sion du corps fémi­nin par l’industrie consu­mé­riste me parait plus urgent. Et si je dois être cho­qué par quelque chose, dois-je l’être davan­tage par le bur­ki­ni que par une femme à poil pour vendre une montre ? J’en sais rien…

Vous nous disiez que vous n’avez jamais été inquié­té pour « injure publique ». Étonnant ! 

Je fais effec­ti­ve­ment en sorte de ne pas tom­ber sous le coup de la loi. Ça passe par des pirouettes et des déca­lages. Exemple : « Eux, si tu leur écrases la gueule sur le trot­toir, ça devient le bou­le­vard des encu­lés » ; il y a un déca­lage qui fait que je ne les qua­li­fie pas direc­te­ment d’enculés. « t’es brillant comme Zemmour dans une gale­rie d’enculés fluo­res­cents » ; il y a déca­lage. « Dans l’ascension du col des fils de putes, il a tou­jours le maillot à pois » ; il y a un mini déca­lage pour dire indi­rec­te­ment que c’est un bon grim­peur dans les côtes… Parfois, je décide d’être plus fron­tal en cher­chant une vanne assez humi­liante de façon à ce que, en cas d’attaque, le mec ciblé n’ait pas envie d’entendre le juge l’énoncer à haute voix en public. Je fais au moins en sorte que ce soit drôle pour qu’on passe un bon moment au tri­bu­nal ! Je rajoute dans l’ADN de Bonjour Tristesse le fait d’interpeller direc­te­ment les puis­sants, en les tutoyant. Je ne dis pas « Coppé a fait ça », mais « Toi, viens là ! », je te parle comme si tu étais mon pote, je t’ai élu, tu m’appartiens, nique ta mère !

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(Par Stéphane Burlot, pour Ballast)

Est-ce que les « huma­nistes », comme vous dites, ne délaissent-ils pas, par­fois, la lutte contre la chape de plomb reli­gieuse au nom des liber­tés indi­vi­duelles enten­dues comme un abso­lu ?

Question fort per­ti­nente. La reli­gion est ce qu’en font les êtres humains — il n’y a qu’à lire les pas­sages chau­dards dans la Bible, le Coran et la Torah. La laï­ci­té est un prin­cipe simple de sépa­ra­tion de l’Église et de l’État, afin que les reli­gieux puissent avoir une place sans dan­ger dans l’espace public. On veut sou­vent lui faire dire le contraire de sa phi­lo­so­phie… Je vois, par­mi des fémi­nistes bien­veillantes, une vraie gêne à l’égard du voile — en par­ti­cu­lier jusqu’à la géné­ra­tion de mes parents. La dépos­ses­sion du corps fémi­nin est un débat très impor­tant à mes yeux, que l’on ne tient abso­lu­ment jamais de façon glo­bale. Je trouve pater­na­liste et sexiste d’aller voir, en tant que fémi­nistes, une fille doc­to­rante de 25 ans, céli­ba­taire, qui n’a plus de contact avec sa famille et gagne 6 000 euros par mois, pour lui dire : « Ce n’est pas ton choix, ce voile, tu es mani­pu­lée. » À grand ren­fort de rac­cour­cis, en prime. C’est ultra sexiste. Mais ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas être vigi­lant. Le voile — comme tous les autres signes reli­gieux — a sa place à l’université ; pour les lycées et col­lèges, ça peut se débattre. Tout est une ques­tion de nuances. L’avancée du fait reli­gieux peut être une régres­sion pour les femmes, mais la socié­té de consom­ma­tion en a appor­té beau­coup, de régres­sions. Notamment en termes de com­plexes, de mal-être, d’incapacité au bon­heur… Bien sûr, il faut enca­drer la reli­gion — mais il est dif­fi­cile de par­ler de « retour du reli­gieux », par rap­port à la pre­mière géné­ra­tion, où tout était sou­ter­rain, mû par un sen­ti­ment inté­rio­ri­sé de confor­ma­tion à la norme. Peut-être est-on dans une phase de besoin d’expression de ce fait reli­gieux, pour être ensuite régu­lé : il faut s’attacher aux pro­ces­sus. Ma volon­té est que les gens soient libres. Je connais très peu de musul­mans, avec qui j’ai pu par­ler, qui m’ont expli­qué qu’il faut for­cer une femme à mettre le voile. Mais il existe aus­si, sans doute, d’autres fac­teurs à même d’alimenter ces débats : la pres­sion sociale dans le quar­tier, un besoin d’identité. Il faut arrê­ter de par­ler à la place de ces femmes. Posons-leur la ques­tion direc­te­ment, plu­tôt qu’à NKM !… (rires)

Vous tapez aus­si contre votre « camp » : par exemple, les modes d’action des che­mi­nots qui peuvent, à vos yeux, rendre leur mes­sage inau­dible pour le reste de la popu­la­tion…

« Parler contre l’extrême tech­ni­ci­té de la figure de l’expert média­tique. Je vou­lais réac­ti­ver un affect pour le beauf, lui redon­ner ses lettres de noblesse. »

C’est ma manière d’être indé­pen­dant. La vision de l’indépendance limi­tée à ne signer avec per­sonne ou à être seul est trop limi­ta­tive : il s’agit de la liber­té de mes choix, sans aucune cen­sure de mes mots et envies. L’indépendance s’étend même au public. Ma prin­ci­pale peur n’est pas de me cen­su­rer parce qu’un finan­cier me l’aurait inter­dit, mais de le faire pour être conforme à mon public, par crainte de perdre un peu de popu­la­ri­té. C’est pour ça que je ne dis pas « Partagez ou likez mes vidéos », afin de pou­voir me per­mettre d’envoyer bala­der les gens s’ils ne par­tagent pas ce que je pense ou dis. Et ce n’est pas par mépris, car leur sou­tien me porte. C’est mon gage d’intégrité intel­lec­tuelle. Ça a été le cas pour les che­mi­nots et deux ou trois sujets — et encore, pour les che­mi­nots, je disais juste de ne pas nous prendre pour des abru­tis en disant qu’ils font grève pour que le prix du ticket de métro n’augmente pas, alors qu’on sait que c’est pour gar­der et défendre leurs droits. Et c’est humain et natu­rel ; je les encou­rage même.

Vous trai­tez d’un panel de thèmes très large : n’est-ce pas prendre le risque d’un trai­te­ment super­fi­ciel, voire erro­né ? Songeons à votre appré­cia­tion du conflit entre Uber et les taxis ou de la rela­tion entre les méde­cins et les labos phar­ma­ceu­tiques…

On est plus d’un ban­lieu­sard à consi­dé­rer que c’est « bien fait pour votre gueule », les taxis ! Il y a des métiers pour les­quels l’extrême libé­ra­li­sa­tion que repré­sente Uber — éco­no­mi­que­ment com­plexe, puisqu’elle donne du tra­vail à des pauvres qui en étaient exclus, mais sans aucun droit social — est un dan­ger. Je n’ai aucun avis tran­ché sur la ques­tion. Mais les taxis fai­saient leur métier n’importe com­ment, ne disaient plus « bon­jour » ni « mer­ci » et refu­saient des courses alors que c’est inter­dit par la loi. Donc : sheh ! [sheh fik« bien fait pour toi » en arabe, ndlr], comme on disait plus jeunes. À lon­gueur d’émissions, les taxis répètent que c’est dan­ge­reux pour la fis­ca­li­té alors qu’ils n’ont pas de machines à carte, en 2016 ! Tu as envie de leur dire : « Mais tai­sez-vous, trou­vez-vous un porte-parole ou mour­rez éco­no­mi­que­ment ! » Lorsque j’essentialise, c’est pour condam­ner l’hypocrisie de celui qui défend sa posi­tion ou son pri­vi­lège. Quant aux méde­cins, j’essentialise, sans ana­ly­ser, mais j’estime que le lob­by phar­ma­ceu­tique est un des trois lob­bies les plus nocifs, en France et dans le monde. C’est sous-esti­mé. On est en sur-médi­ca­tion notable ; on risque d’arriver au stade où le médi­ca­ment tue­ra autant qu’il soigne. C’est une pro­blé­ma­tique sani­taire qui se pose et qui sera évin­cée par le lob­by phar­ma­ceu­tique. Entre rendre acces­sibles ces notions au grand public et géné­ra­li­ser un peu sur cer­taines pos­tures des méde­cins, je pré­fère me trom­per sur la géné­ra­li­sa­tion mais que les citoyens se posent des ques­tions quand on leur pres­crit auto­ma­ti­que­ment des médi­ca­ments. Mais reve­nons à l’art. Il y a, avec Bonjour Tristesse, la volon­té d’être léger et de retour­ner au « bon sens ». La base, c’est de dire qu’un « beauf » peut avoir plus de bons sens que ce que nous vendent les poli­tiques. De par­ler contre l’extrême tech­ni­ci­té de la figure de l’expert média­tique. Il y a de nom­breux sujets qui pour­raient être réglés direc­te­ment par un « beauf » — j’ai, ici, une forme de mani­chéisme assu­mé, sans pré­ten­tion. Mais il y a aus­si des moments, comme les atten­tats, et des sujets, comme le conflit israé­lo-pales­ti­nien, sur les­quels je fais plus atten­tion à ne pas être mis en défaut intel­lec­tuel­le­ment.

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(Par Stéphane Burlot, pour Ballast)

Comment enten­dez-vous, poli­ti­que­ment, l’utilisation du mot « beauf » ?

Bonjour Tristesse, c’est un per­son­nage de « beauf » ! Mais il y a plu­sieurs sens à ce mot : celui, très péjo­ra­tif, qu’on lui accole ; l’autre, popu­laire, cor­res­pon­dant au Français moyen, bien­veillant, enga­gé — soit l’image que je me fais d’une France que j’aime rela­ti­ve­ment bien. Je vou­lais réac­ti­ver un affect pour le beauf, lui redon­ner ses lettres de noblesse.

« Un artiste a tou­jours le droit d’avoir tort, alors qu’un poli­tique devient pres­crip­teur et avoir tort devient une faute pro­fes­sion­nelle », avez-vous décla­ré. C’est cette peur de deve­nir pres­crip­teur qui vous empêche de sau­ter le pas ?

Oui, mais je le suis aus­si, déjà, puisque j’intéresse des gens à la poli­tique… Je peux aider à les conscien­ti­ser, mais je n’ai pas envie d’être pres­crip­teur. Mon but est d’amener le débat plu­tôt que d’avoir l’accord ou le désac­cord des gens — d’autant que je suis loin d’avoir la science infuse et que beau­coup de sujets com­plexes n’impliquent pas de réponses nettes et tran­chées ! Si j’avais vou­lu faire un bou­lot sérieux, je serais avo­cat en droit du tra­vail pour défon­cer les patrons : j’aurais été cer­tai­ne­ment plus utile à la socié­té.

Bon, sinon : votre décor a chan­gé, ces der­niers temps. Exit le vieux papier, la baguette ; bon­jour le cana­pé, le mur blanc et la lampe desi­gn. Bonjour Tristesse se moder­nise ?

Pas vrai­ment : j’ai beau­coup démé­na­gé, j’ai dû quit­ter mon appar­te­ment et, sans CDI en France, on met un peu de temps à en retrou­ver un… J’ai donc fait cinq apparts” en sept mois. Le papier peint, j’ai dû lui dire adieu ; ce qu’il reste, c’est essen­tiel­le­ment la bou­teille de vin et le livre. L’éclairage, ça dépend : au cas où ça aurait échap­pé à cer­tains, ce n’est pas très pous­sé en termes de chef opé­ra­teur, mais j’arrive à faire des vidéos de plus en plus jaunes ; j’espère que les gens appré­cient. (rires)


Toutes les pho­to­gra­phies sont de Stéphane Burlot, pour Ballast.


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