Apprendre en luttant


Traduction d’un article de Briarpatch

Depuis son émer­gence il y a quatre ans, le mou­ve­ment des Soulèvements de la Terre a per­mis un renou­veau des luttes éco­lo­gistes en pro­po­sant un cadre orga­ni­sa­tion­nel décen­tra­li­sé, pro­pice à l’u­nion des dif­fé­rentes forces mili­tantes et à l’ac­tion directe loca­li­sée. Après la mani­fes­ta­tion contre les méga-bas­sines de Sainte-Soline en mars 2023, diverses cri­tiques sont néan­moins appa­rues sur des sites mili­tants indé­pen­dants. En cause, des formes d’au­to­ri­ta­risme au sein du noyau orga­ni­sa­tion­nel, une pro­fonde incom­pré­hen­sion quant à cer­tains choix stra­té­giques. Nul doute que les écrits de l’u­ni­ver­si­taire et acti­viste cana­dien Aziz Choudry, décé­dé en 2021, auraient pu contri­buer aux réflexions qui ont dû ani­mer par la suite le mou­ve­ment. Dans cet article paru sur Briarpatch, il s’est posé la ques­tion des rap­ports de pou­voir dans les mou­ve­ments sociaux et de la hié­rar­chi­sa­tion entre savoirs pra­tiques issus des luttes et savoirs théo­riques. Nous le traduisons. 


Certaines des lec­tures les plus pous­sées de notre monde pro­viennent de per­sonnes ordi­naires qui s’u­nissent et œuvrent pour le chan­ge­ment. Elles pro­viennent des peuples indi­gènes qui défendent leurs terres contre les assauts de l’État et des entre­prises à l’en­contre de leur sou­ve­rai­ne­té. Elles pro­viennent des mou­ve­ments orga­ni­sés de petits agri­cul­teurs — par­mi les­quels figurent de nom­breuses femmes — qui luttent contre l’ac­ca­pa­re­ment des terres et de l’eau, l’a­gri­cul­ture indus­trielle et la mar­chan­di­sa­tion de la nature. Elles pro­viennent des tra­vailleurs migrants et immi­grés — sou­vent consi­dé­rés comme inor­ga­ni­sables par les syn­di­cats — qui luttent pour la jus­tice en matière de tra­vail et d’im­mi­gra­tion. Ces luttes sont des incu­ba­teurs d’i­dées qui peuvent non seule­ment enri­chir notre ana­lyse du monde, mais aus­si nous aider à réflé­chir, dans nos propres vies et dans nos propres espaces, aux pos­si­bi­li­tés et aux moyens de le changer.

Pour com­prendre ce dont nous avons réel­le­ment besoin pour orga­ni­ser le chan­ge­ment, il faut prendre au sérieux l’ap­pren­tis­sage et la pro­duc­tion de connais­sances impli­qués dans le tra­vail intel­lec­tuel conduit par les luttes quo­ti­diennes, lorsque les gens se réunissent pour dis­cu­ter des pro­blèmes et des injus­tices, débattre de stra­té­gies à adop­ter et agir. Le tra­vail et les actions des gens peuvent être décou­pés et com­par­ti­men­tés avec une trop grande faci­li­té : les mani­fes­tants mani­festent, les cher­cheurs cherchent, les édu­ca­teurs éduquent, les orga­ni­sa­teurs orga­nisent. En négli­geant la capa­ci­té de cha­cun à apprendre et à réflé­chir au cours des luttes pour le chan­ge­ment, nous nous retrou­vons avec des récits sim­plistes qui se concentrent sur les grands indi­vi­dus, les lea­ders cha­ris­ma­tiques, les slo­gans accro­cheurs et les porte-paroles pro­fes­sion­nels, et qui attri­buent à tort l’es­sor des luttes et des mou­ve­ments sociaux aux réseaux sociaux.

La fémi­niste bri­tan­nique Jane Thompson, édu­ca­trice pour adultes, affirme que l’ob­jec­tif de la connais­sance doit être plus qu’une solu­tion indi­vi­dua­liste à un pré­ju­dice per­son­nel. Comme elle le dit : « Le chan­ge­ment social, la libé­ra­tion […] ne seront atteints que par des réponses col­lec­tives, et non indi­vi­duelles, à l’op­pres­sion. »

Amnésie dans le travail organisationnel

« Mettre sous le tapis les his­toires cri­tiques des luttes en faveur de ver­sions plus sim­pli­fiées va de pair avec les récits néo­li­bé­raux de l’his­toire qui pri­vi­lé­gient les exploits individuels. »

Le socio­logue et mili­tant Gary Kinsman, pré­oc­cu­pé par la façon dont les ori­gines radi­cales des mou­ve­ments sociaux comme de la résis­tance des com­mu­nau­tés sont rem­pla­cées par des ver­sions plus « res­pec­tables » et libé­rales de l’his­toire, nous rap­pelle la néces­si­té de sur­mon­ter « l’or­ga­ni­sa­tion sociale de l’ou­bli ». Mettre sous le tapis les his­toires cri­tiques des luttes en faveur de ver­sions plus sim­pli­fiées va de pair avec les récits néo­li­bé­raux de l’his­toire qui pri­vi­lé­gient les exploits indi­vi­duels sur les his­toires riches, nuan­cées, sou­vent dan­ge­reuses et dif­fi­ciles des luttes de beau­coup de gens ordinaires.

La lutte contre l’a­par­theid en Afrique du Sud — qui a mobi­li­sé des mil­lions de per­sonnes, avec dif­fé­rents mou­ve­ments de libé­ra­tion et ten­dances poli­tiques — a par exemple sou­vent été réduite à la vie et aux paroles de Nelson Mandela. Cette sim­pli­fi­ca­tion prend aus­si la forme d’une foca­li­sa­tion domi­nante sur les diri­geants mas­cu­lins issus des classes moyennes, comme Gandhi et Nehru, dans la lutte pour la liber­té en Inde, et dans l’ef­fa­ce­ment ou la mini­mi­sa­tion d’un large éven­tail de résis­tances popu­laires, y com­pris les luttes des femmes, les grèves ouvrières et les révoltes pay­sannes, ain­si que les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, anti-impé­ria­listes, et par­fois armés. Enfin, on nous livre des argu­ments tech­no-uto­piques expli­quant que la grève des étu­diants qué­bé­cois aurait eu lieu grâce aux réseaux sociaux et qu’on devrait à Internet d’a­voir fait échouer l’Accord mul­ti­la­té­ral sur l’in­ves­tis­se­ment à la fin des années 1990. Or ces deux asser­tions font toutes deux abs­trac­tion des efforts d’organisation menés pour construire les mou­ve­ments de toutes pièces.

[Yoo Youngkuk]

Le tra­vail de petits groupes de per­sonnes qui luttent et gagnent du ter­rain, géné­ra­le­ment dans le cadre d’une orga­ni­sa­tion de longue haleine, est sou­vent effa­cé de nos mémoires col­lec­tives. À titre d’exemple, le mou­ve­ment inter­na­tio­nal anti-apar­theid et la cam­pagne actuelle de boy­cott, dés­in­ves­tis­se­ment et sanc­tions (BDS) ont été construits au Canada et dans de nom­breux autres pays par de petits groupes de mili­tants soli­daires avec la Palestine, qui ont tra­vaillé pen­dant des années avant que des orga­ni­sa­tions et des ins­ti­tu­tions plus impor­tantes ne prennent des mesures.

Archives et mémoires

Les his­toires des luttes popu­laires pour le chan­ge­ment social sont elles-mêmes des réser­voirs d’i­dées, de débats et de pra­tiques qui peuvent offrir de pré­cieuses res­sources concep­tuelles et pra­tiques. Mais l’intérêt por­té à l’his­toire, à la mémoire et aux idées des mou­ve­ments anté­rieurs varie consi­dé­ra­ble­ment entre les orga­ni­sa­teurs et les mili­tants des mou­ve­ments sociaux, des orga­ni­sa­tions poli­tiques, des com­mu­nau­tés et des luttes popu­laires contemporaines.

« Les orga­ni­sa­teurs et les mou­ve­ments se concentrent sou­vent sur l’ob­ten­tion d’un chan­ge­ment immé­diat plu­tôt que sur la conser­va­tion des docu­ments ou sur les leçons à tirer de leurs acti­vi­tés pour la géné­ra­tion suivante. »

En rai­son de contraintes de res­sources et d’autres prio­ri­tés concur­rentes, les mili­tants et les mou­ve­ments ne sont pas tou­jours en mesure de se concen­trer sur la pré­ser­va­tion de leur propre his­toire, ou de la trans­mettre et de s’y enga­ger de manière cri­tique. Comme le fait remar­quer l’u­ni­ver­si­taire et acti­viste bri­tan­nique Anandi Ramamurthy, des docu­ments peuvent être per­dus lorsque des orga­ni­sa­tions se dis­solvent, que des par­ti­ci­pants perdent leurs illu­sions ou que des per­sonnes changent de bureau ou de domi­cile. Souvent, la répres­sion de l’État joue un rôle dans la des­truc­tion ou la perte de ces docu­ments. En outre, les orga­ni­sa­teurs et les mou­ve­ments se concentrent sou­vent sur l’ob­ten­tion d’un chan­ge­ment immé­diat plu­tôt que sur la conser­va­tion des docu­ments ou sur les leçons à tirer de leurs acti­vi­tés pour la géné­ra­tion suivante.

Lorsque nous repre­nons à notre compte des idées et des concepts per­ti­nents issus de luttes anté­rieures, nous devons nous méfier de l’invention d’his­toires ou de conti­nui­tés fic­tives avec le pas­sé ; nous devons éga­le­ment évi­ter d’es­sayer de copier de manière méca­nique des vic­toires pas­sées. D’autre part, nous devons nous méfier de la ten­dance à écar­ter d’office les anciennes tac­tiques dans de nou­veaux contextes, sim­ple­ment parce qu’elles n’ont pas fonc­tion­né dans d’autres situations.

Nous ne pou­vons pas nous per­mettre le coût d’une amné­sie his­to­rique et sociale pour les luttes contem­po­raines et futures, au risque de perdre le fil et la mesure du prix à payer pour ame­ner un chan­ge­ment social, et de nous retrou­ver avec une ver­sion de l’his­toire qui esca­mote ou ignore l’im­por­tance des méca­niques d’organisation. Une telle amné­sie peut faire oublier les conflits, les ten­sions et les dyna­miques de pou­voir qui ont fait par­tie de ces efforts d’or­ga­ni­sa­tion et dont nous pou­vons éga­le­ment tirer des enseignements.

[Yoo Youngkuk]

Surmonter l’opposition entre muscle et cerveau

Comme nous le rap­pelle l’his­to­rien E.P. Thompson, les gens ordi­naires construisent leur propre his­toire. Je pense qu’il faut creu­ser la rela­tion entre l’ap­pren­tis­sage infor­mel et for­tuit qui se pro­duit dans le tra­vail sou­vent banal d’or­ga­ni­sa­tion, et le tra­vail d’é­du­ca­tion interne plus inten­tion­nel effec­tué dans les com­mu­nau­tés en lutte et au sein de pra­tiques acti­vistes, comme les ate­liers et les pro­grammes d’é­du­ca­tion poli­tique. Griff Foley, for­ma­teur d’a­dultes aus­tra­liens, explique qu’une grande par­tie de l’ap­pren­tis­sage dans l’ac­tion sociale est infor­melle et non pla­ni­fiée : « elle est tacite, ancrée dans l’ac­tion et n’est sou­vent pas recon­nue comme un appren­tis­sage ». En outre, l’ap­pren­tis­sage dans les mou­ve­ments sociaux est com­pli­qué et contra­dic­toire. Il peut repro­duire le sta­tu quo, les posi­tions et les idées domi­nantes, mais aus­si géné­rer ce que Foley appelle « des recon­nais­sances qui per­mettent aux gens de cri­ti­quer et de remettre en ques­tion l’ordre exis­tant ». C’est ce qui rend cet appren­tis­sage « dif­fi­cile, ambi­gu et contes­té », écrit-il. Pourtant, ces deux formes d’ap­pren­tis­sage ont ten­dance à être relé­guées au second plan dans la plu­part des des­crip­tions et des récits des mou­ve­ments. Ainsi, pour pou­voir rete­nir et inté­grer les pré­cieuses leçons de ce tra­vail, il faut que nous soyons enga­gés dans l’ac­tion et capables d’y réfléchir.

L’organisation, l’ap­pren­tis­sage ou les idées pro­duites dans les luttes des mou­ve­ments sociaux ne doivent pas être roman­ti­sés, mais beau­coup d’entre nous sous-estiment ou ignorent la capa­ci­té des gens ordi­naires — en par­ti­cu­lier ceux qui sont socia­le­ment et éco­no­mi­que­ment mar­gi­na­li­sés — à pen­ser et à pro­duire du conte­nu théo­rique au cours des luttes pour la jus­tice et en rela­tion avec elles. Certaines des idées qu’ils par­tagent nous amènent à dépas­ser les hori­zons de pos­si­bi­li­tés du sens com­mun que beau­coup ont accep­té comme étant la seule façon de pen­ser. On observe un exemple contem­po­rain de ce phé­no­mène lorsque les tra­vailleurs migrants et immi­grés s’or­ga­nisent en dehors des formes syn­di­cales tra­di­tion­nelles, dans des orga­ni­sa­tions telles que le Centre des tra­vailleurs immi­grés de Montréal, qui nous poussent à repen­ser où et com­ment les mou­ve­ments ouvriers pour­raient être réin­ven­tés ou reconstruits.

« Beaucoup d’entre nous sous-estiment ou ignorent la capa­ci­té des gens ordi­naires à pen­ser et à pro­duire du conte­nu théorique. »

Les gens ont éga­le­ment ten­dance à mesu­rer le suc­cès à court terme ou l’im­pact visible des mou­ve­ments au détri­ment de l’im­por­tance plus large et plus pro­fonde de pro­ces­sus qui prennent beau­coup plus de temps à por­ter leurs fruits et qui ne sont pas tou­jours faciles à car­to­gra­phier. Sans les luttes quo­ti­diennes, il ne peut y avoir de chan­ge­ment sys­té­mique plus impor­tant. Et c’est dans ces luttes quo­ti­diennes et locales que les gens construisent l’a­na­lyse, les com­pé­tences, les stra­té­gies et la base néces­saire à un chan­ge­ment plus large et à plus long terme. Paula Allman, spé­cia­liste de l’é­du­ca­tion des adultes, insiste sur l’im­por­tance de ces luttes pour la réforme, « qu’il s’a­gisse de ques­tions éma­nant de l’a­te­lier, de la com­mu­nau­té, de l’en­vi­ron­ne­ment ou de tout autre site tou­ché par les rami­fi­ca­tions du capi­ta­lisme […]. Ces luttes sont par­mi les sites les plus impor­tants où l’é­du­ca­tion cri­tique peut et doit avoir lieu. De plus, si cette édu­ca­tion cri­tique a lieu dans le cadre de rela­tions renou­ve­lées, les gens trans­for­me­ront non seule­ment leur conscience, mais aus­si leur sub­jec­ti­vi­té et leur sen­si­bi­li­té. »

Il peut être ins­truc­tif et éclai­rant de réflé­chir à la façon dont des idées et des causes autre­fois consi­dé­rées comme radi­cales ou sub­ver­sives, telles que le droit des femmes à voter et à se pré­sen­ter aux élec­tions, peuvent deve­nir cou­rantes, tan­dis que des idées autre­fois cou­rantes, telles que les formes de pro­prié­té sociale, sont redé­fi­nies comme étant extrêmes. Les affir­ma­tions concer­nant l’ap­pa­rente nou­veau­té de cer­tains défis contem­po­rains, les mobi­li­sa­tions et les formes d’ac­ti­visme les plus récentes peuvent par­fois nous détour­ner d’une réflexion appro­fon­die sur la conti­nui­té des sys­tèmes sociaux, poli­tiques et éco­no­miques au sein des­quels les gens luttent. Le pré­sent peut sou­vent être décon­nec­té de son his­toire, y com­pris des concepts et des leçons des luttes anté­rieures, d’une manière qui consi­dère essen­tiel­le­ment toutes les luttes col­lec­tives en tous lieux comme des échecs et qui accepte ouver­te­ment ou impli­ci­te­ment qu’il n’y a pas de véri­table alter­na­tive au capi­ta­lisme, alors que nous pas­sons d’une crise à l’autre à l’é­chelle planétaire.

[Yoo Youngkuk]

Je suis conscient de l’im­por­tance de l’ap­pren­tis­sage inter­gé­né­ra­tion­nel et du fait que je me trouve per­son­nel­le­ment à che­val, d’une part, sur une période cri­tique entre la poli­tique, l’é­du­ca­tion et les tra­di­tions d’or­ga­ni­sa­tion for­gées à l’é­poque de la guerre froide (sans par­ler des ensei­gne­ments tirés de formes plus anciennes d’in­ter­na­tio­na­lisme insur­rec­tion­nel, de résis­tance anti­co­lo­niale et de luttes de libé­ra­tion), et, d’autre part, des formes plus récentes de com­mu­ni­ca­tion et d’en­ga­ge­ment poli­tique qui manquent par­fois d’esprit cri­tique dans leurs affir­ma­tions uto­piques sur la capa­ci­té des médias numé­riques à faire émer­ger de nou­veaux mou­ve­ments hori­zon­taux et sans lea­der (d’Occupy aux sou­lè­ve­ments en Égypte et ailleurs au Moyen-Orient). En outre, je suis conscient de l’exis­tence d’une vague d’ap­proches du chan­ge­ment social qui sont entre­pre­neu­riales, indi­vi­dua­listes et pro­fes­sion­na­li­sées, même si elles font appel à un lan­gage et à des concepts rela­tifs à la « com­mu­nau­té » ou « au col­lec­tif ». La grève des étu­diants au Québec — qui s’est construite grâce à une orga­ni­sa­tion minu­tieuse plu­tôt que par le biais de Facebook — a mon­tré qu’une nou­velle géné­ra­tion d’é­tu­diants acti­vistes (que beau­coup consi­dé­raient comme des jeunes suf­fi­sants et égo­cen­triques) a des choses à nous apprendre sur l’ac­tion col­lec­tive. Cependant, nous ne pou­vons igno­rer que le capi­ta­lisme de libre mar­ché a affec­té l’ac­tion col­lec­tive, entraî­nant l’a­to­mi­sa­tion des indi­vi­dus, la pro­mo­tion d’une sorte de chan­ge­ment social et d’en­tre­pre­neu­riat envi­ron­ne­men­tal, ain­si qu’une concur­rence féroce pour mar­quer et reven­di­quer la pro­prié­té d’i­dées et de ques­tions progressistes.

Qui parle ?

Comme beau­coup d’autres, j’ai connu des conflits au sein d’or­ga­ni­sa­tions et de coa­li­tions enga­gées pour la paix et la jus­tice, avec des per­sonnes qui igno­raient ou reje­taient sys­té­ma­ti­que­ment le racisme, le sexisme et le colo­nia­lisme comme n’é­tant pas liés au « vrai pro­blème » tel que défi­ni par les cliques domi­nantes au sein de ces groupes. J’ai éga­le­ment consta­té que les pers­pec­tives anti­co­lo­niales et anti-impé­ria­listes étaient sou­vent reje­tées dans ces espaces. La poli­tique de l’e­go et de la per­son­na­li­té sem­blait aus­si ancrée dans nombre de ces réseaux que dans le monde que nous étions cen­sés essayer de trans­for­mer. Très tôt dans mon expé­rience d’ac­ti­viste poli­tique, j’ai appris qu’il n’y avait pas néces­sai­re­ment un « nous » uni­fié dans le « mouvement ». 

« Très tôt dans mon expé­rience d’ac­ti­viste poli­tique, j’ai appris qu’il n’y avait pas néces­sai­re­ment un nous uni­fié dans le mou­ve­ment. »

J’ai com­men­cé à exa­mi­ner d’un œil cri­tique les reven­di­ca­tions des orga­ni­sa­tions qui pré­tendent œuvrer pour un monde meilleur par rap­port à leurs pra­tiques réelles. J’ai éga­le­ment appris qu’il pou­vait être dif­fi­cile de remettre en ques­tion les hypo­thèses et les dyna­miques de pou­voir au sein de nombre d’or­ga­ni­sa­tions et de groupes. Jusqu’à quel point la dis­si­dence est-elle tolé­rée dans des lieux/groupes poli­tiques ouver­te­ment radi­caux ou cri­tiques ? Comment remettre en ques­tion le contrôle interne de la dis­si­dence au sein des espaces activistes/progressistes ? Quel degré d’au­to­cri­tique, de débat ou de dis­cus­sion est jugé accep­table (et par qui) dans les dif­fé­rents contextes mili­tants ? Je pense qu’il est éga­le­ment impor­tant de réflé­chir à la manière dont le chan­ge­ment est pro­pul­sé par des ten­dances ou des idées qui sont consi­dé­rées comme mar­gi­nales par rap­port aux struc­tures domi­nantes des mou­ve­ments (comme les cou­rants anti­ra­cistes au sein des mou­ve­ments syn­di­caux et fémi­nistes), et qui ont pour­tant contri­bué à jeter les bases des luttes futures, par exemple, des tra­vailleurs migrants et d’autres tra­vailleurs racialisés.

Il y a ensuite la façon dont les gens tombent dans le piège de pen­ser cer­taines per­sonnes comme « intel­lec­tuels du mou­ve­ment », porte-paroles et repré­sen­tants. Les mou­ve­ments, réseaux d’ONG et groupes d’ac­ti­vistes pro­duisent sou­vent une sorte de « grande prê­trise » d’ex­perts, des per­sonnes qui parlent et avancent des idées et des posi­tions, mais qui ne le font pas néces­sai­re­ment en lien avec une com­mu­nau­té ou une base sociale, ou en ren­dant des comptes à ces der­nières. L’une des consé­quences de ce phé­no­mène est qu’il peut détour­ner l’at­ten­tion du fait que ce sont sou­vent les per­sonnes ordi­naires qui, dans les luttes, créent des connais­sances et des idées : une grande par­tie du tra­vail intel­lec­tuel d’or­ga­ni­sa­tion ne se fait pas par le biais de groupes d’ex­perts, de confé­rences de presse et de décla­ra­tions, mais est éla­bo­rée dans le cadre de l’ac­tion. Certaines des idées les plus signi­fi­ca­tives naissent peut-être de conflits et de ten­sions lors de ten­ta­tives de s’or­ga­ni­ser à plus grande échelle. Par exemple, au sein et en marge des coa­li­tions et des alliances, des ana­lyses poin­tues et des inter­pré­ta­tions éla­bo­rées ont émer­gé sur le rôle de nom­breuses ONG dans le sou­tien aux inté­rêts capi­ta­listes. Ce n’est pas sys­té­ma­tique, mais la confron­ta­tion directe avec les forces de sécu­ri­té (telles que la police et les agences de ren­sei­gne­ment) s’avère sou­vent plus éclai­rante sur le pou­voir et les inté­rêts de l’État qu’un ate­lier ou un texte écrit.

[Yoo Youngkuk]

Il se peut donc que ces sépa­ra­tions arti­fi­cielles entre les rôles soient moins liées à une divi­sion du tra­vail entre les « intel­los » et les « acti­vistes du mou­ve­ment », mais qu’elles reflètent plu­tôt l’a­lié­na­tion de nom­breuses per­sonnes ordi­naires par rap­port à leur tra­vail intel­lec­tuel, aux idées et aux visions pro­duites dans le cadre d’une action col­lec­tive. La connais­sance n’a-t-elle de valeur que si elle est pro­duite dans cer­tains cadres ins­ti­tu­tion­nels par des per­sonnes ayant des qua­li­fi­ca­tions ou un sta­tut pro­fes­sion­nel par­ti­cu­liers ? Nous pour­rions poser cette ques­tion aux mou­ve­ments sociaux et à d’autres formes d’ac­ti­visme tout comme nous la posons au monde uni­ver­si­taire — nous ne pou­vons pas sim­ple­ment sup­po­ser que les gens ne savent rien et qu’ils ont besoin d’un édu­ca­teur libé­ra­teur ou d’un sau­veur acti­viste pour les guider.

Il existe sou­vent une ten­sion entre les acteurs pro­fes­sion­na­li­sés qui prennent la parole lors des confé­rences, des ate­liers ou des tables rondes et qui rédigent les docu­ments d’a­na­lyse poli­tique et les cri­tiques des ONG, des orga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires ou des groupes d’ac­ti­vistes, et ceux qui font le tra­vail sou­vent banal d’or­ga­ni­ser les gens et d’es­sayer de construire et de sou­te­nir ce que le socio­logue et acti­viste Alan Sears appelle les « infra­struc­tures de la dis­si­dence » — « les moyens par les­quels les acti­vistes déve­loppent des com­mu­nau­tés poli­tiques capables d’ap­prendre, de com­mu­ni­quer et de se mobi­li­ser ensemble ».

« Certaines des idées les plus signi­fi­ca­tives naissent peut-être de conflits et de ten­sions lors de ten­ta­tives de s’or­ga­ni­ser à plus grande échelle. »

Ce type de divi­sion est pro­blé­ma­tique. Même au sein de bon nombre de ces réseaux et orga­ni­sa­tions, les avan­tages de l’ap­pren­tis­sage par la pra­tique sont sou­vent sous-éva­lués et igno­rés. Je res­sens un fort sen­ti­ment de dis­jonc­tion lorsque des formes de connais­sances éli­tistes sont éle­vées au rang d’« exper­tise » et d’« auto­ri­té » par les mêmes orga­ni­sa­tions et mou­ve­ments qui pro­meuvent la démo­cra­tie et l’é­ga­li­té de valeur des dif­fé­rentes tra­di­tions de connais­sances. De même, ceux d’entre nous qui peuvent par­ler et écrire de manière convain­cante en accord avec les formes aca­dé­miques ou d’autres offi­ciel­le­ment recon­nues sont sou­vent réi­fiés en tant qu’ex­perts. Cela semble reflé­ter le point de vue de Foley selon lequel les mou­ve­ments et l’or­ga­ni­sa­tion des com­mu­nau­tés peuvent repro­duire les rela­tions de pou­voir du sta­tu quo. Les ONG et les groupes d’ac­ti­vistes défi­nissent sou­vent les pro­blèmes — ain­si qu’eux-mêmes — d’une manière étroite et com­par­ti­men­tée et, ce fai­sant, éta­blissent des para­mètres pour les cam­pagnes et l’ac­tion politique.

Je reste quelque peu agnos­tique quant aux formes d’or­ga­ni­sa­tion et à leurs rela­tions avec l’ap­pren­tis­sage et la pro­duc­tion de connais­sances utiles et per­ti­nentes pour les luttes en faveur d’un chan­ge­ment social pro­gres­siste. Il n’y a pas de recette toute faite pour créer les condi­tions sociales, poli­tiques et éco­no­miques d’un appren­tis­sage et d’une pro­duc­tion de connais­sances radi­caux. Le pou­voir, l’his­toire et le contexte sont des consi­dé­ra­tions cen­trales. Mais comme le sug­gère l’his­to­rien noir amé­ri­cain Robin Kelley, c’est « dans la poé­tique de la lutte et de l’ex­pé­rience vécue, dans les paroles des gens ordi­naires, dans les pro­duits cultu­rels des mou­ve­ments sociaux, dans les réflexions des acti­vistes, que nous décou­vrons les diverses cartes cog­ni­tives de l’a­ve­nir, du monde qui n’est pas encore né ».


Article tra­duit de l’an­glais par la rédac­tion de Ballast | Aziz Choudry, « The Intellectual Labour of Social Movements », Briarpatch, 16 août 2016
Illustrations de ban­nière et de vignette : Yoo Youngkuk


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