Texte inédit | Ballast | Série « L’estive »
Observer, orienter, attendre, soigner, garder. Les activités que recouvre le métier de berger·e requièrent toutes une attention entièrement tournée vers les brebis, les chiens, la montagne. Un jour de septembre, l’auteur du présent texte a accompagné Marine arpenter l’estive où elle travaille au pas du troupeau qu’elle garde. Troisième volet de notre série consacrée au pastoralisme. ☰ Par Djibril Maïga
[deuxième volet : « Jules, berger : revenir à une logique animale »]

Marine a préparé son sac ainsi qu’une bonne partie du déjeuner. Aujourd’hui, c’est son tour de garde. Nous finissons de cuisiner ensemble un taboulé et emballons dans un torchon pain, fromage et saucisson, ainsi que nos Opinels affûtés. Le café avalé, l’appareil photo empaqueté, les lèvres partent fumer sur le seuil. Dehors, le bruit du bois craque et la ferraille grince sous le vent. Maestro, l’âne, mi-équidé mi-chien de garde, braie à l’entrée de la cabane.
« C’est en fait un travail de saisonnier. Il y en a qui gardent pendant quatre mois différents troupeaux, à différents endroits. Ici, on a à peu près 1 200 bêtes. »
Marine ressort de la remise attenante. À sa main, un seau rempli d’une poudre blanche, qu’elle commence à égrainer sur les pierres. Puis elle ouvre un pan de l’enclos où dorment les brebis. Aussitôt, un torrent de laine et de sonnailles se déverse et vient lécher les roches. Je la rejoins et la regarde intrigué. « Ça ? Ah ! C’est du sel ! Elles en raffolent, ça leur apporte tout les minéraux dont elles ont besoin. »
Toutes ces brebis, me dit Marine, viennent principalement des alentours de Forcalquier et de Manosque. « Les éleveurs les gardent dans leur ferme là-bas à l’année. Mais pour les quatre mois d’estive en alpage, à part pour certains qui sont aussi bergers, ils vont embaucher une ou deux personnes. Berger, c’est en fait un travail de saisonnier. Il y en a qui gardent pendant quatre mois différents troupeaux, à différents endroits. Ici, on a à peu près 1 200 bêtes. » Et ce cheptel n’est pas composé uniquement de brebis. À ma surprise, il compte aussi quelques chèvres et leurs regards sagaces. Ici un bélier, là un bouc. Et Maestro, qui a l’art de délier les nœuds et d’ouvrir les portes. Enfin, nous, les chiens, la montagne et le soleil.

Il est 9 heures. Marine est prête, son sac sur le dos, son bâton à la main et Poutchie — le border collie — à ses pieds. Elle m’explique : « Le matin, on va donner ce qu’on appelle le biais, c’est à dire la direction à prendre, selon que je veux qu’elles partent ici ou là. Une fois donné, ensuite, c’est parti. Après, moi, je dois les laisser faire, j’essaie de me placer à la bonne distance pour que les brebis se déplacent et n’aient pas l’impression que je suis là. » À la tête du troupeau, avec Marine et Poutchie, nous commençons à avancer vers un premier pâturage. « Si tu regardes bien, il y a quatre troupeaux différents. Ils appartiennent chacun à des éleveurs particuliers. Il y a près de plus de trois cents brebis par cheptel. Tu vois ? Elles sont toutes marquées sur leur laine, ça sert à les distinguer. Là, il y a celles de Myriam avec des étoiles, celles qui sont marquées J A
et puis celles avec des cœurs… En fin d’estive, quand on les redescendra, ça permettra de les trier. »
Les bêtes avancent, coordonnées dans un mouvement et une cohésion qui évoquent ceux des foules. Jules, dans une veine plus poétique, me dira voir dans ce mouvement celui de l’eau : « Ce mouvement assez fluide qu’elles ont, et toutes les sonnailles qui amènent une sonorité quasi aquatique. C’est comme un phénomène de balancier, de flux et reflux. Il faut essayer de s’imaginer au centre du troupeau, il va de gauche à droite comme des vagues. Si la tête de ton troupeau va trop à gauche, t’envoies ton chien faire barrage et le troupeau se retourne. La tête devient alors la queue, ainsi de suite. » Au fil de ce va-et-vient, le troupeau nous amène dans un petit pâturage sur les flancs d’une butte. Nous nous postons sur ce phare. En contrebas, le blanc des ovins recouvre tout le vert de la colline. Les brebis ruminent paisiblement, la mer est calme.
« Il faut essayer de s’imaginer au centre du troupeau, il va de gauche à droite comme des vagues. »
Marine observe les environs de ses jumelles. Elle aperçoit alors au loin une masse : « Regarde ! Un rapace, il guette là haut sur la falaise. » À ces mots, une ombre passe sur le soleil. Une deuxième, puis une troisième… « Des vautours ! » Ils décrivent des cercles et cernent une minuscule tache brune écrasée sur le sol. Elle ressemble à cette distance à une mouche retournée, les pattes en l’air. « Ça doit être une brebis. » La bête est encore vivante. « Comme il a plu la veille, elle a probablement voulu se sécher. Elles aiment bien se rouler par terre pour s’éponger. Mais je pense qu’au moment de rebasculer pour se remettre sur ses pattes, vu qu’elle est pleine, elle n’y est pas arrivée. » Marine appelle alors Jules au téléphone. Raccrochant, elle me dit : « Il va aller voir ! D’habitude, les bergers qui font les estives sont souvent seuls mais là, on se partage le boulot. Heureusement qu’on travaille en binôme, sinon j’aurais sûrement rien pu faire… » Ces deux-là se sont rencontrés pendant une transhumance et n’ont pas hésité une seconde à travailler ensemble.
Les imposants rapaces s’envolent pour se jucher sur les cimes. À leurs cris, Marine répond : « Tu as vu comment ils sont aux aguets, les petits coquinous ! Ils savent reconnaître une brebis de loin. Ils se postent là-haut et attendent patiemment qu’elle meure pour aller ensuite la becqueter. Grosse comme elle est, il ne lui reste pas longtemps avant d’étouffer. Pour eux, c’est juste une question de temps. Attendre et guetter. » Comme si de rien n’était, la tête du troupeau a déjà repris sa marche. Nous redescendons par le GR tandis que les brebis montent par la forêt se mettre à l’abri tant du soleil que des regards. Nous les suivons aux chants des sonnailles. Poutchie nous accompagne au pas ; derrière nous rejoignent Sultan, Lune et Rocca, les patous à la démarche lente et au regard patibulaire. Ils semblent garder toute leur vitalité pour les rares moments où ils doivent protéger le troupeau. Le reste du temps, ils demeurent ainsi, hagards, traînant leurs poils et leur corps.

Dans la descente, Marine poursuit : « La montagne, maintenant, je la visualise entièrement. Je connais les limites, là où les brebis peuvent aller, où c’est dangereux. Par exemple, je sais que ce n’est même pas la peine de les suivre dans le bois. Je vais simplement les retrouver un peu plus loin. » Les sonnailles se font plus distantes. « Parfois, il faudra attendre trois heures avant de les revoir, mais elles reviendront. Je ne m’inquiète plus, elles savent où elles vont. Il faut savoir les laisser faire leur vie. » Après une bonne demi-heure, nous arrivons alors sur un versant appelé « l’avalanche », un pan raviné de la montagne.
Au bout d’un moment, les premières brebis commencent à descendre en file indienne par la forêt d’aiguilles. Sans un mot ni un geste de Marine, Poutchie s’élance pour éviter les débordements. « Il ne faut pas qu’elles aillent s’aventurer trop en hauteur. » Il est hypnotisant de regarder ce binôme agir. Le chien se fait extension du corps de la bergère, la volonté de Marine semblant se métamorphoser dans cette boule de poils. Jules me confiera : « Ce qui me plaît, c’est toutes les interactions qu’il y a entre le troupeau, les chiens et soi-même. C’est assez magique de voir comment tout est lié. Tu fais partie intégrante du troupeau. » Poutchie revient aux pieds de Marine, le regard fier et la langue pendante. Elle le remercie d’un discret geste d’affection.
« Tu vas voir, ça peut être un peu répétitif. Mais moi, j’aime ça, faire et refaire les mêmes gestes, ce même rituel. »
À peine le temps d’apercevoir une marmotte que, déjà, le troupeau décide de repartir. Marine me prévient : « Tu vas voir, ça peut être un peu répétitif. Mais moi, j’aime ça, faire et refaire les mêmes gestes, ce même rituel. Je m’étais fait la réflexion déjà, en transhumance. C’est vraiment un temps particulier où tu ne penses pas à autre chose que ce que tu dois faire. » Jules me parlera aussi de cette cadence si particulière : « En fait, il faut apprendre à marcher moins vite. Franchement, c’est pas facile, cette allure est moins rapide que notre rythme naturel. » La myriade de brebis décide de descendre dans la combe par le biais d’une petite sente.
Pendant près de trois heures, nous avançons ainsi, cahin-caha, de sous-bois en champs, arpentant le paysage. Sur notre chemin, nous arrivons finalement en contrebas du plateau — là où était notre brebis égarée du matin. Jules l’a récupérée depuis et les vautours, eux, se sont enfuis dans les creux de la montagne. Il est déjà presque 13 heures, les brebis partent s’affaler à l’ombre. Nous commençons à avaler notre repas sur un lit de silence tout montagnard. Nous « chômons ». Écrasés par la chaleur, nous nous endormons à demi.

Là, entre la fente troublée des paupières, des vagues de pensées se forment sur ces fins nuages et roulent sur cette mer de marne. Elles se brisent au loin sur les digues de moraine. L’œil vagabonde à vau-l’eau sur ces parois de grès. Ces strates sinueuses de flysch sont les traces de titanesques batailles. Je pense à la tempête Alex, qui a frappé la vallée à seulement quelques encablures d’ici. Elle a déplacé les cours d’eau, englouti les routes ; des pans entiers d’habitations et même le cimetière furent avalés. Marine m’observe dans ma rêverie et me dit en souriant : « Se trouver face à ce mur, face à cette immobilité… Ça peut devenir angoissant. Tu es là, seule, tu parles peu. Au bout d’un moment, tu te mets à cogiter — souvent un peu trop… »
J’observe les crêtes où les restes de la « ligne Maginot » s’étalent, ce sont des bunkers de pierre dorénavant bombés et poilus d’herbes. Ils parsèment çà et là la montagne. Je décide de découvrir les environs. Sur le chemin, quelques vertèbres d’animaux s’égrainent sur au sol. Un peu plus loin, une partie de mâchoire partiellement édentée, d’une blancheur immaculée. Rapportant à Marine ma découverte, elle me dit : « Ça doit être le vieux bouc du berger voisin. Il est mort au début de cette saison. » Entre deux tranches de fromage, elle me raconte la mort d’une autre brebis qui appartenait à un berger italien. Son système digestif était à l’arrêt « à cause d’une herbe qu’elle ne savait pas digérer » et elle a « implosé ». Un premier vautour a débarqué et, en quelques minutes, ce sont des dizaines qui planèrent au-dessus. Ensuite, poursuit-elle, « c’est au tour des corbeaux, et après les renards… Enfin, les insectes. » Travail de thanatopraxie collective où rien ne se perd.
« Sur le chemin, quelques vertèbres d’animaux s’égrainent sur au sol. Un peu plus loin, une partie de mâchoire partiellement édentée, d’une blancheur immaculée. »
Tandis qu’elle me parle, au loin, là-haut vers l’Italie, se forment en un éclair d’épais nuages qui annoncent les avaries à venir. « Depuis que je suis arrivée, il fait plutôt beau. Pour l’instant, j’ai pas encore eu de grosses pluies. L’orage c’est quand même un stress intense tant pour les brebis que pour les bergers, mais aussi pour les chiens. Il y en a quelques uns qui en ont vraiment peur. Personnellement, j’ai la chance qu’il ne me soit jamais arrivé de mauvaises expériences. J’ai entendu beaucoup d’histoires de brebis et même de bergers qui ont pu être foudroyés. Je ne suis pas forcément pressée de vivre ça. » Retombé dans le silence des sonnailles, j’ouvre quelques pages des Vraies richesses. Giono y écrit une fin alternative à Que ma joie demeure. Il y raconte la mort de son personnage principal, Bobi, foudroyé lui aussi :
« Sur le visage de Bobi, la peau de la joue se fend. Près de la bouche, un liquide clair coule de la déchirure et mouille la terre comme un œuf écrasé. Les herbes sont couvertes de mouches depuis la plus belle jusqu’à la bleue. Ventre à rayures noir et or. Têtes de mouches, nues ; gros yeux comme des lunettes. Les bouches : trompes, mandibules, pinces de corne, dents de scie. Sur la terre, des ruisseaux de fourmis s’approchent, montent sur les mains de Bobi, sur son visage, sur son œil, dans sa bouche, dans son nez. Les mouches se collent sur la déchirure, près de la bouche. Bobi s’ouvre par d’autres endroits. Les insectes entrent dans lui et travaillent. Bobi est, à ce moment-là, en pleine science. Il s’élargit aux dimensions de l’univers. »

Le vent commence à se lever. Peu à peu, le troupeau se remet à couler à travers la montagne. C’est le début d’après-midi. Nous reprenons le cours de notre marche, toujours à ce même pas lent et paisible. Après des kilomètres à sillonner la montagne, de drailles en GR, il est enfin 19 heures. Il reste encore une heure à Marine pour terminer sa journée, soit en tout dix à onze heures de marche. En été, les bergers partent tôt à cause du soleil, entre 7 et 8 heures. La chôme, quant à elle, peut durer de 10 à 17 heures et la journée ne s’achève qu’aux alentours de 22 heures. Fatigué de cette randonnée plus qu’harassante, le corps part s’affaler à l’ombre de la cabane. Jules est là, et nous en profitons pour plaisanter sur cette histoire de brebis égarée et de vautours. Puis il continue sur un ton plus grave :
« Dans ma vie, il m’est arrivé d’avoir une ou deux grosses attaques de loups avec plus d’une cinquantaine de bêtes tuées et blessées. Blessées ou tuées, c’est pareil. Les morsures de loup, tu ne peux pas les guérir. Ça s’infecte directement, tellement leur chair a été déchiquetée ou malaxée. Tu peux pas les sauver. Et puis il y a celles qui sont prises de panique, qui sautent et s’écrasent sur les rochers en contrebas. Une cinquantaine de bêtes mortes, c’est abject. Ça te met vraiment en colère ce jour-là car toi, tu te lèves tous les jours pour essayer de prendre soin du troupeau le mieux possible. À ce moment-là, on est pas juste dans des statistiques et des tableaux Excel à calculer les indemnités. C’est des brebis qui marchent avec les tripes à l’air, c’est deux cents vautours qui tournent autour, c’est la montagne qui pue la mort… »
Ces mots se referment sur un épais silence. Jules allume le poêle : « Ici, la nuit et le froid sont vifs ». La journée se termine et le repas fini, nous nous faufilons avec Marine vers la soupente de la cabane qui fait office de dortoir. Dehors, les nuages commencent à couvrir le ciel et la pluie à tomber. Nous grimpons par la petite échelle de bois. Dedans, le sol du grenier est un plancher de livres et de matelas. Parmi eux, Giono. Je souris. Nous nous emmaillotons dans nos duvets, et à la lueur de la veilleuse Marine me raconte son parcours de bergère.
[lire le quatrième volet : « Marine, bergère : Une journée typique
»]
Photographies : Cyrille Choupas
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