« Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes »


Entretien inédit | Ballast | Série « L’estive »

Longtemps infor­melle, la pro­fes­sion de gar­dien de trou­peaux a com­men­cé à être enca­drée sous l’im­pul­sion des poli­tiques envi­ron­ne­men­tales et du retour des loups dans les Alpes fran­çaises. En 2020, la filière disait vou­loir recru­ter 10 000 jeunes en une décen­nie. Quelles sont les condi­tions du tra­vail auquel ils et elles se des­tinent ? Une restruc­tu­ra­tion est en cours, ce qui ne va pas sans un rap­port de force entre tra­vailleurs, tra­vailleuses et patrons. Charlotte et Marik, toutes deux ber­gères et membres du Syndicat des gardien·ne·s de trou­peaux (SGT) racontent ce com­bat pour s’or­ga­ni­ser dans un métier sou­vent soli­taire. Sixième et dernier volet de notre série consa­crée au pastoralisme.


[cin­quième volet : « Prendre soin »]


Pouvez-vous reve­nir sur la créa­tion de votre syndicat ?

Charlotte : Le pre­mier SGT été créé en 2013 en Isère et était déjà affi­lié à la CGT. Il a été mis en som­meil à cause de pro­blèmes d’a­ni­ma­tion du col­lec­tif, et aus­si avec beau­coup d’in­ter­ro­ga­tions sur la façon de répondre concrè­te­ment aux attentes des tra­vailleurs. Petit à petit, il y a une une perte d’en­goue­ment et de moins en moins d’im­pli­ca­tion. En 2018, le flam­beau a été repris par cinq ou six gar­diennes et gar­diens de trou­peaux qui sor­taient de for­ma­tion. Ils et elles étaient en Ariège, dans les Pyrénées, et avaient envie de créer un syn­di­cat. Ils et elles sont reparti·es de la struc­ture qui pré­exis­tait en Isère. L’affiliation à la CGT ne s’est pas faite par défaut : ses valeurs nous cor­res­pondent. De ce pre­mier noyau sont nées d’autres ini­tia­tives. Une ren­contre a notam­ment été orga­ni­sée dans les Alpes, à Mens, et a réuni dif­fé­rents col­lec­tifs de ber­gères et de ber­gers qui avaient com­men­cé à s’or­ga­ni­ser à divers endroits. Tou·tes cher­chaient à se rap­pro­cher les un·es des autres, et la ques­tion de la créa­tion d’un syn­di­cat s’est natu­rel­le­ment impo­sée pour nous regrou­per — d’au­tant plus que c’est un tra­vail très solitaire.

« Nous sommes envi­ron 150 réparti·es dans quatre syn­di­cats : Isère pour les Alpes-du-Nord, PACA pour les Alpes du Sud, Ariège et main­te­nant Cévennes. »

Marik : Avant cette ren­contre, ça fai­sait quelques années déjà que nous nous réunis­sions pour échan­ger sur tout un ensemble de pro­blé­ma­tiques du métier. Qu’on soit che­vrier, vacher, ber­ger, ça nous a vrai­ment per­mis de nous rendre compte qu’on avait les mêmes condi­tions de tra­vail. Nous avons enten­du par­ler les cama­rades de l’Ariège et lu leur texte d’o­rien­ta­tion. Là, nous nous sommes dit que nos deux groupes, qui repré­sentent deux mas­sifs dif­fé­rents, avaient vrai­ment inté­rêt à se battre ensemble. Cette réunion a direc­te­ment abou­ti à quelque chose de concret. C’est comme ça qu’est née l’i­dée du syndicat.

Charlotte : Aujourd’hui, il a plu­sieurs bases, et notre orga­ni­sa­tion com­mence à être assez ten­ta­cu­laire. Nous sommes envi­ron 150 réparti·es dans quatre syn­di­cats : Isère pour les Alpes-du-Nord, PACA pour les Alpes du Sud, Ariège et main­te­nant Cévennes, créé à l’i­ni­tia­tive entre autres de Marik.

Marik : Nous sommes en train de dépo­ser les sta­tuts et avons déjà une petite dizaine d’adhérent·es.

Charlotte : Les syn­di­cats des Alpes couvrent un ter­ri­toire très vaste, ce sont ceux qui réunissent le plus d’adhérent·es. En Ariège, la dyna­mique est excel­lente, mais nous avons encore du mal à rayon­ner sur les autres dépar­te­ments des Pyrénées. Nous y sommes connus, mais les struc­tures autour des­quelles s’or­ga­nisent les employeurs (syn­di­cats, grou­pe­ments d’employeurs, pres­ta­taires en ges­tion comp­ta­bi­li­té, centres de for­ma­tion, etc.) sont par­ti­cu­liè­re­ment réac­tion­naires. Les salarié·es étant plu­tôt séden­taires et ancré·es loca­le­ment, ça fait peur d’être associé·e à un syndicat.

[Maxim Cain]

Vous par­liez de condi­tions de tra­vail simi­laires d’un mas­sif ou d’un trou­peau à l’autre. N’y-a-t-il pas néan­moins des disparités ?

Marik : Déjà, le salaire. Alors qu’on fait le même métier, il peut y avoir des écarts énormes d’une mon­tagne à l’autre, parce que les conven­tions col­lec­tives pour les salarié·es agri­coles sont dépar­te­men­ta­li­sées. Chacune a ses spé­ci­fi­ci­tés et donc plus ou moins d’ac­quis. Certaines ont obte­nu des ave­nants avec des cha­pitres spé­ci­fiques, ce qui per­met de mieux nous pro­té­ger. Historiquement, il y avait des conven­tions spé­ci­fiques dans les Alpes de Haute-Provence, les Hautes-Alpes et l’Ariège. Puis, vers 2020, une conven­tion col­lec­tive natio­nale sur les salarié·es agri­coles a été mise en appli­ca­tion. Elle était cen­sée har­mo­ni­ser les condi­tions de tra­vail sur tout le ter­ri­toire. D’après le Code du tra­vail, lorsque deux conven­tions existent — une natio­nale et une dépar­te­men­tale — c’est celle qui est la plus favo­rable aux salarié·es qui s’ap­plique. Il y a eu ensuite la phase de « mise en confor­mi­té », pen­dant laquelle les textes dépar­te­men­taux qui pré­exis­taient à la conven­tion natio­nale ont été rené­go­ciés. En gros, il s’a­gis­sait de réécrire les conven­tions locales pour les faire col­ler au texte natio­nal. Dans les Alpes, les pre­mières fois où les cama­rades sont allé·es aux réunions de négo­cia­tion, il était clai­re­ment annon­cé dans l’ordre du jour qu’ils vou­laient enle­ver tous les articles dits « obso­lètes » — c’é­tait leur terme. Dans les faits, ça signi­fiait sim­ple­ment sup­pri­mer les acquis exis­tants, pour tirer vers le bas. Ça a été une des moti­va­tions de la créa­tion du syndicat.

Charlotte : Dans cer­tains dépar­te­ments, les gar­diennes et gar­diens de trou­peaux ne sont protégé·es par aucun texte spé­ci­fique. Seule la Convention col­lec­tive natio­nale de la pro­duc­tion agri­cole et des coopé­ra­tives d’u­ti­li­sa­tion de maté­riel agri­cole encadre leur tra­vail. Or elle est très peu détaillée et ne tient abso­lu­ment pas compte des spé­ci­fi­ci­tés de notre métier. C’est pour­quoi on cherche à négo­cier des ave­nants spé­ci­fiques à échelle natio­nale afin de tirer les condi­tions de tout le monde vers le haut.

« Sur des mon­tagnes l’une en face de l’autre, tu auras deux conven­tions col­lec­tives, avec deux berger·es qui n’au­ront pas les mêmes droits. »

Je vou­lais aus­si ajou­ter un point concer­nant les salaires. En plus de leur dis­pa­ri­té, beau­coup d’autres ques­tions se posent : la recon­nais­sance de nos qua­li­fi­ca­tions, le temps de tra­vail, la péni­bi­li­té du tra­vail, les impacts du métier sur notre vie pri­vée… Il faut que tout ça soit recon­nu et que les salaires soient aug­men­tés. Nous mili­tons pour l’ins­tau­ra­tion d’un palier mini­mum : la nou­velle clas­si­fi­ca­tion des salaires pro­po­sée dans la Convention col­lec­tive natio­nale attri­bue un cer­tain nombre de « points » à dif­fé­rentes « com­pé­tences » : tech­ni­ci­té, auto­no­mie, res­pect des normes, enjeux éco­no­miques, mana­ge­ment, rela­tion­nel. Quand on fait le cal­cul, on arrive au palier sept : c’est ce que nous exi­geons comme salaire pour un gar­dien ou une gar­dienne, même débutant·e. Évidemment un employeur ne fera pas le cal­cul comme nous, d’au­tant plus qu’ils connaissent sou­vent assez mal notre métier. C’est le vice de cette nou­velle clas­si­fi­ca­tion : elle laisse beau­coup de place à l’in­ter­pré­ta­tion, là où l’an­cienne grille tenait compte de para­mètres objec­tifs et atta­chés à la per­sonne (for­ma­tions, expériences…).

Marik : L’encadrement juri­dique de notre tra­vail est com­plexe. Notre pra­tique consiste à dépla­cer les trou­peaux par­fois sur plu­sieurs dépar­te­ments. Nos contrats de tra­vail ne dépendent pas uni­que­ment du dépar­te­ment où nous tra­vaillons concrè­te­ment, mais du siège social d’ex­ploi­ta­tion de l’employeur. Par exemple, si un éle­veur de la plaine de la Crau embauche un ber­ger ou une ber­gère pour aller gar­der ses bre­bis dans les Hautes-Alpes, ce sera la conven­tion col­lec­tive des Bouches-du-Rhône qui s’ap­pli­que­ra, et non celle des Hautes-Alpes. Or il n’y a qua­si­ment rien dans la conven­tion dépar­te­men­tale des Bouches-du-Rhône. Sur des mon­tagnes l’une en face de l’autre, tu auras deux conven­tions col­lec­tives, avec deux berger·es qui n’au­ront pas les mêmes droits.

[Maxim Cain]

Qu’implique votre sta­tut de salarié·e saisonnier·e ?

Marik : Il y a de rares per­sonnes qui tra­vaillent dans des fermes à l’an­née. Elles peuvent tra­vailler en hiver dans les plaines et conti­nuer jus­qu’à l’es­tive l’é­té. Mais la grande majo­ri­té des gar­diennes et gar­diens sont saisonnier·es. Quand on parle du monde agri­cole, on pense très rare­ment aux salarié·es, mais essen­tiel­le­ment aux agriculteur·ices qui sont, dans les faits, des patrons avec une exploi­ta­tion. Nous, les salarié·es, sommes la plu­part du temps com­plè­te­ment invisibilisé·es. Les ins­ti­tu­tions parlent de nous, mais nous n’y avons pas réel­le­ment de place. C’est pour­quoi le syn­di­cat est une struc­ture qui nous per­met de por­ter notre voix aux sein de ces ins­ti­tu­tions et nous per­met de nous défendre. Le sta­tut de sai­son­nier est par essence pré­caire. Les contrats ne sont pas aus­si courts qu’on pour­rait le croire. Une estive peut durer entre trois et six mois, ce qui fait une longue saison.

« Quand on parle du monde agri­cole, on pense très rare­ment aux salarié·es, mais essen­tiel­le­ment aux agriculteur·ices qui sont, dans les faits, des patrons avec une exploitation. »

La plu­part du temps, nous sommes embau­chés en « CDD sai­son­nier », ou contrat TESA, pour « Titre Emploi Simplifié Agricole ». Ce sta­tut a été créé il y a plus de dix ans dans le but de sim­pli­fier les démarches d’embauche pour les agriculteur·ices et donc de mini­mi­ser le tra­vail au noir. L’arboriculture ou la vigne, par exemple, demandent d’embaucher des dizaines de saisonnier·es. Les contrats sont sou­vent très courts, ce qui requiert une grosse ges­tion admi­nis­tra­tive. Il y avait donc énor­mé­ment de travailleur·euses qui n’é­taient pas déclaré·es. Contrairement au CDD, ce TESA ne com­porte pas de date de fin : même si on nous pro­pose une embauche pour une durée de deux mois, rien nous garan­tit l’as­su­rance d’être employé·e durant toute cette durée. Le patron peut au der­nier moment déci­der qu’il n’a besoin de saisonnier·es que pour un mois et demi. Dans ces cas-là, nous n’a­vons pas beau­coup de recours. Dans les faits, nous savons très bien que la durée bouge tou­jours en fonc­tion des récoltes et des aléas cli­ma­tiques, mais nous ne pou­vons pas tou­jours être la variable d’a­jus­te­ment. Nous avons aus­si besoin d’a­voir une cer­taine sécu­ri­té. Sous pré­texte de sim­pli­fi­ca­tion, encore une fois, nous avons per­du en protection.

Charlotte : Une par­ti­cu­la­ri­té de ce contrat TESA et du CDD sai­son­nier est qu’il n’y a pas de prime de pré­ca­ri­té à la fin, ce n’est pas négli­geable. De plus, ce contrat est renou­ve­lable à l’in­fi­ni, il n’a pas les mêmes limites que le CDD clas­sique, qui fait qu’au bout de deux ou trois renou­vel­le­ments, le contrat se trans­forme nor­ma­le­ment en CDI. Le TESA n’est pas cen­sé être renou­ve­lé indé­fi­ni­ment, mais cer­taines entre­prises n’hé­sitent pas à les enchaî­ner, à mobi­li­ser la même per­sonne en boucle sur la même exploi­ta­tion pour ne sur­tout pas avoir à signer de CDI.

[Maxim Cain]

Vous par­ta­gez avec l’en­semble des sai­son­niers une forte pré­ca­ri­té. Que recouvre-t-elle spé­ci­fi­que­ment pour les gar­diens et les gar­diennes de troupeaux ?

Charlotte : Beaucoup consi­dèrent que c’est un sec­teur dans lequel on ne compte pas ses heures. Se plaindre signi­fie­rait qu’on n’est pas fait·e pour le métier. Nous sommes tenu·es d’en­cais­ser sans bron­cher pour faire nos preuves. C’est ancré dans les men­ta­li­tés domi­nantes, celle des exploi­tants agri­coles, qui trans­fèrent un cer­tain nombre de normes entre­pre­neu­riales sur nous, les salarié·es. Ce n’est pas notre capi­tal que nous ali­men­tons par ce tra­vail : c’est le leur. Nous tra­vaillons pour man­ger, nous ne sommes pas censé·es nous tuer au tra­vail, finir sys­té­ma­ti­que­ment avec un genou cas­sé ou bien une hépa­tite car l’eau n’est pas potable.

« D’un côté, les hommes sont tenus de ne pas mouf­ter, de mon­trer que ce sont des bon­hommes. D’un autre côté, on entend sou­vent qu’une femme n’a rien à faire à la montagne. »

Marik : Quelqu’un de la Coordination Rurale a fait un dis­cours qui est révé­la­teur de cette men­ta­li­té. Selon lui, tous ces salarié·es devraient se don­ner à 500 % pour l’a­gri­cul­ture. Le Code du tra­vail, à la pou­belle. Ces gens consi­dèrent qu’ils tra­vaillent comme des chiens pen­dant que les salarié·es, eux, sont des fei­gnants parce qu’ils et elles réclament le res­pect des 35 heures. Heureusement, il s’est fait taper sur les doigts, mais ce type de dis­cours est très ancré. Si tu te ne sacri­fies pas, c’est mal per­çu. Soit tu te donnes corps et âme, soit tu n’as « pas envie de travailler ».

Charlotte : Ces injonc­tions sont indé­nia­ble­ment viri­listes. D’un côté, les hommes sont tenus de ne pas mouf­ter, de mon­trer que ce sont des « bon­hommes ». D’un autre côté, on entend sou­vent qu’une femme n’a rien à faire à la mon­tagne. Le métier se fémi­nise pro­gres­si­ve­ment, notre pré­sence com­mence à davan­tage être consi­dé­rée comme nor­male. Pour autant, il reste de nom­breux sté­réo­types, selon les­quels les femmes seraient plus douces, plus douées pour les soins, etc. Nous-mêmes pou­vons avoir ten­dance à sur­jouer un peu : « J’ai des petits bras, mais je peux aus­si por­ter des trucs lourds ». Pendant les deux pre­mières années d’exer­cice de ce métier, j’a­vais ten­dance à beau­coup for­cer pour ne pas « chia­ler comme une gon­zesse », pour mon­trer que j’a­vais ma place, que j’é­tais légi­time. Collectivement, il faut que nous nous ques­tion­nions sur ce rap­port à la per­for­mance — entre femmes, réus­sir à se dire qu’on a le droit de ne pas tou­jours y arri­ver, le droit d’être fati­guées, mais aus­si avec les hommes, qu’ils ne se pensent pas obli­gés de dor­mir sous un caillou, sous l’o­rage, pour prou­ver qu’ils sont du métier.

[Maxim Cain]

En tant que femmes, y a‑t-il d’autres pro­blé­ma­tiques aux­quelles vous devez faire face ?

« De nom­breux signa­le­ments ont été faits — nous avons toutes eu des expé­riences à dif­fé­rents niveaux de gra­vi­té, jus­qu’au viol. »

Marik : Les femmes ont tou­jours été pré­sentes dans l’a­gri­cul­ture, qu’elles soient agri­cul­trices ou sala­riées, mais elles ont tou­jours été for­te­ment invi­si­bi­li­sées. On a ten­dance à oublier qu’il y avait bien sou­vent des familles entières qui mon­taient gar­der des trou­peaux en mon­tagne, et que les femmes jouaient leur rôle dedans. En fait, quand on entend dire qu’il y a de plus en plus de femmes, j’ai envie de répondre que c’est peut-être plu­tôt parce qu’on les entend davan­tage. C’est vrai qu’en arri­vant dans ce métier, quand on ne fait pas par­tie du milieu agri­cole, il faut faire ses preuves. En tant que femmes, nous devons en faire deux, voire trois fois plus.

Charlotte : Les vio­lences sexistes et sexuelles, qui sont pré­sentes par­tout, sont très pré­va­lentes dans notre métier, notam­ment à cause de l’i­so­le­ment et du fait que nous nous retrou­vons sou­vent seules dans un milieu majo­ri­tai­re­ment masculin.

Marik : Quand on est une femme face à des employeurs, du fait du lien de subor­di­na­tion, on peut se retrou­ver dans des situa­tions dan­ge­reuses. Cette hié­rar­chie et cet iso­le­ment au tra­vail accen­tuent cer­taines situa­tions de har­cè­le­ment ou d’a­gres­sion. L’accumulation de ces domi­na­tions et les condi­tions font que nous ne nous sen­tons pas tou­jours légi­times à prendre la parole, à contes­ter et agir.

Charlotte : L’agriculture est un milieu où il est par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile de le dénon­cer : il faut que nous réus­sis­sions à sor­tir de cette loi du silence. Quand on dénonce une claque au cul, géné­ra­le­ment ça rit dans l’as­sem­blée. Ces atteintes, consi­dé­rées comme « pas graves », sont nulles et non ave­nues dans ce milieu. Une chose en appe­lant une autre, les agres­sions se nor­ma­lisent. Et, géné­ra­le­ment, on n’ose pas être la « mégère de ser­vice ». Donc petit à petit, des situa­tions très graves sur­viennent. De nom­breux signa­le­ments ont été faits — nous avons toutes eu des expé­riences à dif­fé­rents niveaux de gra­vi­té, jus­qu’au viol. Je veux en par­ler pour encou­ra­ger les per­sonnes qui en sont vic­times à s’ex­pri­mer, à se rap­pro­cher d’autres femmes pour ne pas res­ter seules avec ça, voire à réus­sir à por­ter plainte, même si ça peut-être com­pli­qué et pas tou­jours satisfaisant.

[Maxim Cain]

Vous avez men­tion­né à plu­sieurs reprises l’i­so­le­ment propre à votre pro­fes­sion. Qu’est-ce que ça implique au quotidien ?

Marik : En tant que gar­diennes de trou­peaux, nous sommes qua­si­ment seules en per­ma­nence. Tu ne peux pas ren­trer chez toi le soir pour aller boire l’a­pé­ro avec des cama­rades et décom­pres­ser de ta jour­née, pour par­ler des remarques du patron… Donc beau­coup de ber­gers et de ber­gères n’ar­rivent pas à prendre de recul par rap­port à des situa­tions qu’ils et elles peuvent vivre.

« L’évolution du métier a créé un très fort sen­ti­ment d’i­so­le­ment. Nous ne pou­vons comp­ter que sur nous-mêmes. »

Charlotte : Il y a cette image du ber­ger moine, voire du moine-guer­rier — on revient encore au viri­lisme. Dans l’i­ma­gi­naire col­lec­tif, on sup­pose sou­vent que si on fait ce métier c’est qu’on aime la soli­tude — ça n’est pas mon cas du tout. On se retrouve non seule­ment seul·es, mais en plus de ça avec une charge men­tale et de tra­vail énorme. Le capi­ta­lisme favo­rise une approche du tra­vail très axée sur la per­for­mance, très vali­diste aus­si, et notre métier n’y échappe pas. Il faut que nous réus­sis­sions à nor­ma­li­ser le fait d’a­voir besoin d’aide, de par­ta­ger son tra­vail et sa charge men­tale. Quand on est seul·e, à bout de forces et à bout de souffle, on peut faci­le­ment se mettre à vriller. Et là, géné­ra­le­ment, on se lâche contre son chien, on se met à mal lui par­ler quand il ne com­prend pas ce qu’on lui demande. Il y a tout un enjeu d’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail à plu­sieurs. Le fait d’être à deux peut aus­si per­mettre de ques­tion­ner ses pratiques.

Marik : Quand nous en dis­cu­tons avec des ber­gers et ber­gères plus âgé·es, nous nous ren­dons compte qu’ils et elles n’é­taient pas si isolé·es que ça, que les habitant·es du vil­lage mon­taient en fait régu­liè­re­ment les aider, les ravi­tailler. Aujourd’hui nous nous retrou­vons dans des mas­sifs que nous ne connais­sons pas for­cé­ment, et les habitant·es des vil­lages n’ont plus néces­sai­re­ment ce réflexe de venir nous rendre visite pour savoir si nous allons bien, de mon­trer cette soli­da­ri­té. L’évolution du métier a créé un très fort sen­ti­ment d’i­so­le­ment. Nous ne pou­vons comp­ter que sur nous-mêmes.

[Maxim Cain]

Même lors­qu’il y a des accidents ?

Marik : Il fau­drait déjà qu’on les prenne en compte, ces acci­dents. La men­ta­li­té viri­liste qu’on men­tionne fait qu’un bon ber­ger est celui qui se sacri­fie pour le trou­peau. Donc, majo­ri­tai­re­ment, on se dit : « Je suis bles­sée, je ne vais pas bien, mais ça n’est pas grave, je vais tenir. » À un moment, ça va trop loin. J’ai connu des ber­gers, des ber­gères, qui conti­nuaient à gar­der après s’être fait une entorse. Il y a donc beau­coup d’ac­ci­dents du tra­vail, qui passent com­plè­te­ment inaper­çus. Je crois que l’une des pre­mières choses à faire serait de réus­sir à accep­ter que si on ne va pas bien, on ne peut pas faire notre tra­vail, sinon ce sont les bêtes qui en pâtissent — donc qu’il faut s’ar­rê­ter et pas­ser la main à quel­qu’un d’autre.

« Il faut se rap­pe­ler qu’en mon­tagne, tu peux aus­si faci­le­ment te cas­ser une jambe, voire te déro­cher ou encore prendre la foudre. Il y a régu­liè­re­ment des morts. »

Charlotte : Parmi les grands clas­siques des acci­dents du tra­vail, il y a les intoxi­ca­tions au gaz, quand le sys­tème de chauf­fage n’est pas révi­sé. Les tuyaux de gaz ne sont pas contrô­lés ou chan­gés à temps. La qua­li­té de l’eau n’est pas tou­jours fiable non plus. On a ten­dance à la boire même quand on ne sait pas trop si elle est potable, parce qu’on n’a pas for­cé­ment le choix. L’eau cou­rante potable dans la cabane, c’est cen­tral — c’est une de nos exi­gences, avec le syn­di­cat. C’est ce qui nous per­met au moins de nous laver, de laver notre linge, de don­ner à boire à nos chiens sans avoir à par­tir cher­cher de l’eau ailleurs.

Marik : Il faut se rap­pe­ler qu’en mon­tagne, tu peux aus­si faci­le­ment te cas­ser une jambe, voire te déro­cher ou encore prendre la foudre. Il y a régu­liè­re­ment des morts. D’autres choses ne comptent pas comme des acci­dents du tra­vail, mais génèrent de véri­tables réper­cus­sions phy­siques sur le long terme. Nous abî­mons nos genoux, notre dos. Par exemple, un cas typique dans l’é­le­vage lai­tier : le syn­drome du canal car­pien. Nous n’a­vons pas le réflexe de consi­dé­rer cette usure comme la consé­quence de notre pro­fes­sion. Peu font les démarches pour leur recon­nais­sance. Il y a une invi­si­bi­li­sa­tion de toutes ces consé­quences phy­siques, mais aus­si psy­cho­lo­giques. Le fait d’être isolé·e, d’être mobile tout le temps, a des effets sur les rela­tions sociales et sur notre bien-être psychologique.

[Maxim Cain]

Comment êtes-vous logé·es ?

Charlotte : Concernant nos loge­ments per­son­nels, c’est de plus en plus com­pli­qué, car le mar­ché ne nous consi­dère pas comme prio­ri­taires pour louer voire ache­ter un loge­ment et nous tra­vaillons dans des sec­teurs où les pay­sages sont mar­chan­di­sés. La com­mer­cia­li­sa­tion de ces espaces tend à faire aug­men­ter les prix de l’im­mo­bi­lier. Beaucoup de gar­diennes et gar­diens de trou­peaux « choi­sissent » de vivre en camion — je dis « choi­sissent », mais est-ce un vrai choix ? Le camion per­met au moins d’al­ler d’un contrat à l’autre et d’a­voir quand même un sem­blant de chez-soi.

Marik : Lorsque nous tra­vaillons durant les gardes d’é­té ou d’hi­ver, la res­pon­sa­bi­li­té de l’hé­ber­ge­ment et de sa décence revient léga­le­ment à l’employeur. Durant l’é­té, pour les cabanes en mon­tagne, elles peuvent être ins­tal­lées sur une pro­prié­té pri­vée, par­fois dans des parcs natio­naux. Le plus sou­vent, la cabane est com­mu­nale, mais elle n’est pas sous la res­pon­sa­bi­li­té juri­dique de l’employeur. Dans les faits, tout le monde se ren­voie la balle. Personne n’est res­pon­sable de rien, donc per­sonne ne fait rien.

« Le plus sou­vent, la cabane est com­mu­nale. Dans les faits, tout le monde se ren­voie la balle. Personne n’est res­pon­sable de rien, donc per­sonne ne fait rien. »

Charlotte : Il y a un vrai manque de bonne volon­té. Même si c’est léga­le­ment à l’employeur de mettre la main à la poche, ça lui fait mal car il sait qu’il ne pour­ra pas vendre la cabane par la suite. Comme il ne fera aucun béné­fice, il n’in­ves­tit pas. Des aides finan­cières existent pour­tant pour les tra­vaux de construc­tion ou de réno­va­tion de cabanes pas­to­rales. Et puis, c’est connu, un ber­ger « ça dort sous un caillou ». Il y a des com­munes qui acceptent de dépen­ser de l’argent, de consi­dé­rer les cabanes pas­to­rales comme fai­sant par­tie du patri­moine de la com­mune, de ses res­sources. Comme les éle­veurs paient un droit de pacage, ils s’ac­quittent aus­si éven­tuel­le­ment d’un loyer pour la cabane. Pour la com­mune, ça peut être une source de reve­nus, modestes mais tout de même assez notables, au point qu’elle décide par­fois d’in­ves­tir. Mais il y a des col­lec­ti­vi­tés qui refusent de mettre de l’argent s’il n’y a pas d’autres inté­rêts finan­ciers — sou­vent, ça signi­fie contri­buer à atti­rer des tou­ristes. Nous ne sommes évi­dem­ment pas d’ac­cord avec cette poli­tique, qui oblige par exemple à ce que la cabane soit par­ta­gée entre le ber­ger ou la ber­gère et les randonneurs…

Marik : Je pense à un lieu où un refuge est situé juste à côté de la cabane. La com­mune a fait en sorte que le refuge soit « grand luxe » mais n’a pas dépen­sé un seul sou pour la cabane. Vous com­pre­nez, les ber­gers, ils sont cra­dos, ils n’ont pas besoin de vivre dans des condi­tions cor­rectes… Et même quand des sub­ven­tions sont allouées pour remettre en état, réno­ver ou construire de nou­velles cabanes pas­to­rales, nous ne sommes pas for­cé­ment consulté·es sur nos besoins. Les cabanes sont toutes neuves, mais elles ne sont pas fonc­tion­nelles, elles ne sont pas pen­sées avec nous.

[Maxim Cain]

Charlotte : Ça nous ren­voie à la ques­tion de la tou­ris­ti­fi­ca­tion. Ces cabanes sont pen­sées pour s’in­té­grer dans le pay­sage, avec par­fois des enjeux de visi­bi­li­té pour les archi­tectes qui par­ti­cipent à ces pro­jets — cer­tains ont été pri­més pour avoir réus­si à construire dans un milieu « extrême » comme la mon­tagne. Ces pro­jets par­ti­cipent à leur image. Je pense à deux cabanes construites sur pilo­tis, qui sont très belles et que nous sommes vrai­ment ravies davoir. Mais nous avions deman­dé des che­nils — or, « les che­nils ça fait péque­naud, ce n’est pas joli ». Donc, pas de che­nils. La mon­tagne ou la gar­rigue seraient des espaces « sau­vages » et non agri­coles. Alors qu’il y a très peu d’es­paces qui ne soient pas mar­qués par la pré­sence humaine, il y a dans la men­ta­li­té domi­nante, qui est assez urbaine et bour­geoise, l’i­dée que les espaces ruraux sont des espaces de loi­sir, des espaces à usage récréa­tif. En fait, c’est un grand mépris pour le tra­vail agri­cole, qu’on consi­dère comme dépas­sé et donc qu’on invi­si­bi­lise. Nous, au milieu de tout ça, nous sommes juste des san­tons, des figurant·es au milieu du paysage.

« Nous sommes une image, la carte pos­tale que les tou­ristes s’at­tendent à retrou­ver sur leur che­min et qu’on leur a ven­due par ailleurs. »

Marik : Nous ne sommes pas vrai­ment considéré·es comme des per­sonnes : nous sommes une image, la carte pos­tale que les tou­ristes s’at­tendent à retrou­ver sur leur che­min et qu’on leur a ven­due par ailleurs. Les parcs natio­naux par­ti­cipent à véhi­cu­ler cet ima­gi­naire. Beaucoup de per­sonnes qui pra­tiquent la mon­tagne aujourd’­hui n’en ont en fait aucune connais­sance et sont sim­ple­ment dans une logique de per­for­mance. Rares sont ceux qui cherchent à com­prendre le milieu dans lequel ils arrivent. La plu­part des per­sonnes que nous croi­sons ne savent pas vrai­ment ce que nous fai­sons là. Les gens sont aus­si, de manière géné­rale, beau­coup moins au contact des ani­maux — peu savent com­ment se com­por­ter face aux bêtes. Il y a une incom­pré­hen­sion par rap­port à ça, ce qui crée beau­coup de tensions.

Quelles sont-elles ?

Marik : Certains ran­don­neurs nous voient même comme une pré­sence hos­tile. Quand ils s’ap­prochent d’un trou­peau, ils ont envie d’être au milieu des bêtes, de prendre une belle pho­to, mais ils ne com­prennent pas qu’ils nous dérangent. Ils dérangent aus­si le trou­peau et les chiens de pro­tec­tion, les patous, qui sont là pour défendre le trou­peau et empê­cher toute intru­sion. On nous reproche sou­vent de ne pas savoir tenir nos chiens. Or ce ne sont pas les nôtres : ils appar­tiennent aux employeurs qui les ont plus ou moins bien dres­sés, et oui, leur carac­tère est plus ou moins sociable. Ce ne sont pas des chiens qui obéissent au doigt et à l’œil. Pendant une période, le recours aux patous avait com­plè­te­ment dis­pa­ru. Mais, avec le retour du loup, il y a eu un affo­le­ment et il a fal­lu en avoir de nou­veau. Dans la pré­ci­pi­ta­tion, beau­coup d’er­reurs ont été com­mises, d’au­tant que de nom­breux savoir-faire ont été per­dus, dans le choix des races comme pour leur dres­sage. Ce qui fait que nous nous retrou­vons à gérer des chiens que nous n’a­vons pas éle­vés, dans des endroits désor­mais sur-fré­quen­tés par des tou­ristes qui ne connaissent rien à la mon­tagne et au pastoralisme.

[Maxim Cain]

Charlotte : Nous n’a­vons rien contre le fait que des per­sonnes puissent ran­don­ner et bivoua­quer pour leur loi­sir. Mais nous tra­vaillons et nous avons un rythme de tra­vail par­ti­cu­lier. Et, sur­tout, nous avons besoin d’a­voir une cer­taine inti­mi­té. Aujourd’hui, dans les zones très fré­quen­tées, nous avons de plus en plus de mal à sim­ple­ment trou­ver un coin tran­quille pour faire nos besoins, nous laver au tor­rent, sans qu’une nuée de ran­don­neurs ne débarque. Quand je pense au nombre de per­sonnes qui viennent toquer à la porte de ta cabane pour savoir s’ils peuvent regar­der com­ment vivent les ber­gers et ber­gères… Ce n’est pas tenable pour notre san­té men­tale. Il y a un droit à l’intimité.

Face à ces dif­fé­rents constats, com­ment vous orga­ni­sez-vous pour amé­lio­rer vos condi­tions de vie et de travail ?

« La FNSEA est par­tout et pèse beau­coup dans les choix de poli­tique agri­cole au niveau local. »

Charlotte : Dans le champ ins­ti­tu­tion­nel, un des leviers se trouve dans les com­mis­sions pari­taires dans les­quelles nous négo­cions avec les représentant·es du patro­nat. C’est là que nous pou­vons obte­nir des amé­lio­ra­tions directes et signi­fi­ca­tives de nos condi­tions de tra­vail. Mais on n’ob­tient rien sans rap­port de force. Les négo­cia­tions ne doivent pas être envi­sa­gées iso­lé­ment, comme une fin en soi. Il y a du tra­vail mili­tant à faire à côté, de la pres­sion à mettre, des mobi­li­sa­tions à orga­ni­ser, des pro­cès à inten­ter et à suivre… Le syn­di­cat per­met de mon­trer que nous sommes uni·es, soudé·es, capables de tra­vailler et de nous orga­ni­ser col­lec­ti­ve­ment. Dans ces com­mis­sions, la FNSEA est très majo­ri­taire. Elle est l’un des syn­di­cats agri­coles les plus anciens, le résul­tat de fusions entre d’autres syn­di­cats qui exis­taient aupa­ra­vant. Ils siègent éga­le­ment au sein de la Mutuelle sociale agri­cole (MSA). Ils ont leur fédé­ra­tion à l’é­chelle natio­nale ain­si que des struc­tures ter­ri­to­riales, la FDSEA, à échelle dépar­te­men­tale. La FNSEA est par­tout et pèse beau­coup dans les choix de poli­tique agri­cole au niveau local. Du fait de son hégé­mo­nie, il y a aus­si toute une logique de co-ges­tion avec le minis­tère de l’Agriculture. Lors des dis­cus­sions et négo­cia­tions avec la FNSEA, nos argu­ments sont solides parce qu’an­crés dans le réel de notre tra­vail et de la pro­duc­tion agri­cole, et parce que nous les avons construits col­lec­ti­ve­ment. En face, la FNSEA n’a aucun argument.

Avez-vous réus­si à por­ter votre posi­tion et inflé­chir les poli­tiques au sein de ces commissions ?

Charlotte : La pre­mière chose que nous avons obte­nue, c’est le main­tien des ave­nants ter­ri­to­riaux enca­drant le tra­vail des gar­diens et des gar­diennes de trou­peaux. Ils étaient mena­cés par la signa­ture de la Convention col­lec­tive natio­nale de la pro­duc­tion agri­cole et des coopé­ra­tives d’u­ti­li­sa­tion de maté­riel agri­cole, qui pré­ten­dait tout « har­mo­ni­ser ». Lorsque ces ave­nants existent, ils sont géné­ra­le­ment plus avan­ta­geux que la conven­tion. À titre d’exemple, les gardien·nes qui tra­vaillent dans les Hautes-Alpes sont payés sur une base de 44 heures par semaine. Dans d’autres dépar­te­ments les contrats de 35 heures sont fré­quents, alors qu’on tra­vaille plu­tôt entre 60 et 80 heures par semaine. Il y a aus­si les primes d’é­qui­pe­ment qui sont plus inté­res­santes dans les dépar­te­ments où le rap­port de force joue davan­tage pour les salarié·es. Ça peut sem­bler déri­soire mais à la fin la dif­fé­rence sur la fiche de paie est nette !

[Maxim Cain]

Il faut ajou­ter que ces négo­cia­tions conso­lident le col­lec­tif : on échange, on argu­mente, on nor­ma­lise le fait de négo­cier et le fait de poser des condi­tions. L’effet est visible chez nos col­lègues qui s’af­firment de plus en plus, mais aus­si chez les employeurs qui finissent par com­prendre qu’ils sont obser­vés et com­pa­rés. On a aus­si fait ouvrir des négo­cia­tions dans les dépar­te­ments où aucun texte spé­ci­fique ne concer­nait les gar­diens et les gar­diennes de trou­peaux, comme en Isère, ain­si qu’au niveau natio­nal. Ça nous per­met­trait d’a­voir un « ave­nant gar­diens de trou­peaux » natio­nal, et de tirer vers le haut les condi­tions de tra­vail de tous les ber­gers, vachers, che­vriers, quel que soit leur lieu de tra­vail. Bien sûr, la FNSEA n’y a pas trop inté­rêt. Les réunions pré­vues sont sou­vent repor­tées ou annu­lées. Le mou­ve­ment des agri­cul­teurs a ser­vi d’ex­cuse pour ne pas répondre à nos demandes. À chaque ren­contre, on nous a répon­du : « On est débor­dés, c’est très dif­fi­cile en ce moment ». À leurs yeux, nos condi­tions de tra­vail ne sont pas impor­tantes, ça peut attendre.

« Ces actions nous per­mettent de nous rendre visible, de mon­trer que nous, ber­gers et ber­gères, nous exis­tons, que nous sommes nombreux·ses et organisé·es. »

Marik : Il faut que nous réus­sis­sions à nous ins­crire dans un autre rap­port de force. Nous voyons bien que si nous ne mon­trons pas notre déter­mi­na­tion autre­ment que par des argu­ments, ça ne mar­che­ra pas. Nous pour­rons tou­jours négo­cier pen­dant des heures, nous n’a­vons pour le moment pas assez de poids. L’outil syn­di­cal nous per­met de faire face col­lec­ti­ve­ment et d’en­ta­mer des pour­suites aux prud’­hommes par exemple, pour for­cer l’ap­pli­ca­tion de nos droits. Nous orga­ni­sons aus­si des actions pour mon­trer qu’on ne lâche­ra pas, qui sont aus­si des moments de ren­contres et de cohé­sion. Quand on des­cend des mon­tagnes, ça fait du bien de voir que nous ne sommes pas seul·es. La foire de Saint-Martin-de-Crau est un bon exemple. Comme toutes les foires agri­coles, c’est un grand moment de socia­bi­li­sa­tion, que les éle­veurs orga­nisent eux-mêmes. On parle du pas­to­ra­lisme, de l’é­le­vage… Pour nous, l’en­jeu y est de dire qu’il ne faut pas oublier les per­sonnes qui pra­tiquent ce métier-là, qu’on existe et qu’on ne pour­ra pas par­ler de notre métier sans nous. Ces actions nous per­mettent de nous rendre visible, de mon­trer que nous, ber­gers et ber­gères, nous exis­tons, que nous sommes nombreux·ses et organisé·es. Ces moments ont aus­si pour enjeu de nous visi­bi­li­ser vis-à-vis des autres salarié·es agri­coles, pour leur mon­trer que main­te­nant cet outil du syn­di­ca­lisme existe, qu’il est là pour elles et eux. Il faut faire ce tra­vail d’in­for­ma­tion sur les droits qui existent déjà, car beau­coup de ber­gères et de ber­gers entrent dans la pro­fes­sion sans en avoir connais­sance. Les éle­veurs en pro­fitent pour les embau­cher dans des condi­tions qui ne sont pas correctes.

Charlotte : Médiatiquement, cette nébu­leuse créée à l’oc­ca­sion du « mou­ve­ment des agri­cul­teurs », prin­ci­pa­le­ment venant de la FNSEA et de la Coordination Rurale, a éclip­sé tout le reste. Ces agri­cul­teurs et exploi­tants ont une image plu­tôt posi­tive dans la sphère média­tique, et sont sou­vent plaints. Nous ne nions pas les dif­fi­cul­tés qu’ils ren­contrent, mais elles sont inhé­rentes à une éco­no­mie capi­ta­liste, qui gobe les petits et fait gros­sir les plus gros. Pour nous, si nous ne sor­tons pas de ce sys­tème capi­ta­liste, cette orga­ni­sa­tion du tra­vail est vouée à per­du­rer. Il sera dif­fi­cile de se réap­pro­prier le tra­vail et de le répar­tir autre­ment afin de le rendre éman­ci­pa­teur. C’est voir un peu loin. Dans cette démarche, les salarié·es ont un rôle déter­mi­nant. La gauche, en agri­cul­ture, ce n’est pas que la Confédération pay­sanne — qui com­porte aujourd’­hui beau­coup d’employeurs. Les salarié·es repré­sentent envi­ron 40 % des actifs. Ce sont des tra­vailleurs et des tra­vailleuses qualifié·es, qui ont envie de se réap­pro­prier leur tra­vail et de le trans­for­mer. Et il n’y a pas que les gar­diennes et les gar­diens de trou­peaux. Il y a un enjeu à valo­ri­ser ce dis­cours-là, à mon­trer que le sala­riat agri­cole existe et que nous por­tons aus­si des pers­pec­tives de trans­for­ma­tion, plus radi­cales que celles défen­dues par la Confédération paysanne.

[Maxim Cain]

Vous êtes contre les rap­ports de domi­na­tion : com­ment vivez‑vous alors ce rapport à l’ex­ploi­ta­tion ani­male ? N’y a‑t-il pas une contra­dic­tion, d’au­tant que vous avez un lien affec­tif avec ces ani­maux ? Quelle est votre posi­tion sur l’an­tis­pé­cisme ?

Charlotte : Il n’y a pas de posi­tion col­lec­tive sur cette ques­tion au sein du syn­di­cat, donc nos réponses seront for­cé­ment per­son­nelles. Sur la ques­tion du lien affec­tif aux ani­maux, c’est une par­tie sen­sible qui déter­mine beau­coup mon rap­port à ce métier. Moi, je parle de « vivre avec les ani­maux » comme Jocelyne Porcher. Bien sûr, dans ce rap­port, il y a quand même une pri­va­tion de liber­té et, à la fin, les ani­maux d’é­le­vage sont abat­tus. La contre­par­tie éthique que nous devons à ces ani­maux, qui se sont lais­sés domes­ti­quer — car ils ont une part de conscience là-dedans, on n’ap­pri­voise pas n’im­porte quel ani­mal —, c’est la pro­tec­tion et le soin. C’est bien là que nous voyons le pro­blème avec l’é­le­vage tel qu’il est pra­ti­qué aujourd’hui.

« La cause prin­ci­pale de ces vio­lences, c’est le fait d’être dépos­sé­dé de notre rap­port au travail. »

Ces ques­tions et réflexions anti­spé­cistes sont essen­tielles, mais j’ai l’im­pres­sion qu’elles sont sou­vent ancrées dans des cercles très bour­geois, qui connaissent mal les enjeux de la pro­duc­tion agri­cole. On y entend par­fois un mépris de classe mani­feste, un mépris de ces ruraux « arrié­rés » qu’on devrait sau­ver intel­lec­tuel­le­ment. Indéniablement, il y a des pro­blé­ma­tiques très sérieuses sur la pra­tique de l’é­le­vage. Les ani­maux subissent des vio­lences qu’ils ne devraient pas subir. La cause prin­ci­pale des vio­lences aux­quelles on assiste, pour moi, c’est le fait d’être dépossédé·es de notre rap­port au travail.

Marik : Notre lutte pour avoir de meilleures condi­tions de tra­vail est à mettre en paral­lèle avec la façon dont sont trai­tés les ani­maux. Souvent, quand je me retrouve à tra­vailler avec des éle­veurs qui sont bien­veillants avec les ani­maux, ils le sont aus­si avec moi et inver­se­ment. Il faut réflé­chir à la façon dont nous nous construi­sons nos rap­ports entre êtres vivants, pour que cha­cun ait sa place et puisse avoir sa part d’au­to­no­mie et sa part de bienveillance.

Charlotte : Pour moi, la ques­tion anti­spé­ciste est à un niveau de réflexion qui est post-révo­lu­tion­naire. Je pense qu’il est utile de com­men­cer à pro­duire de la pen­sée sur ce sujet, mais je ne suis pas sûre qu’il soit pos­sible de la tra­duire de manière per­ti­nente tant que nous n’au­rons pas trans­for­mé les rap­ports de pro­duc­tion. Une fois que nous aurons ren­ver­sé le sys­tème d’ex­ploi­ta­tion capi­ta­liste, que nous aurons repris la main sur le tra­vail, nous pour­rons déci­der col­lec­ti­ve­ment quels besoins nous devons satis­faire et com­ment, de quelle manière on orga­nise notre tra­vail… À ce moment-là, nous déci­de­rons s’il faut éle­ver des ani­maux ou non, les abattre ou non. En atten­dant, la ques­tion reste ouverte.


Illustrations : Maxim Cain, des­si­na­teur et ber­ger, qui sor­ti­ra sa bande des­si­née Démontagner en sep­tembre pro­chain aux édi­tions Actes Sud


REBONDS

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