Texte inédit | Ballast
L’un est bûcheron et s’appelle Mathias Bonneau. Il est l’auteur de plusieurs bandes dessinées à propos du travail forestier et vient de faire paraître un récit, simplement intitulé du nom de son métier. L’une est écrivaine et s’appelle Anouk Lejczyk. Après un premier roman mêlant lutte et forêt, elle a fait de son parcours d’apprentie bûcheronne la matière de Copeaux de bois. Tous deux ont à cœur de décrire la forêt en partant des voix de celles et ceux qui y travaillent. Il y a quelques semaines, une librairie les a réunis quelque part dans le Massif central — nous y étions. L’occasion d’une sortie dans les bois et d’un entretien croisé. ☰ Par Roméo Bondon
Une journée de réunions et d’ateliers, organisée dans le cadre de l’assemblée générale du Réseau pour les alternatives forestières (RAF), touche à sa fin. Une centaine d’adhérent·es de l’association qui fête cette année-là ses quinze ans d’existence, professionnel·les ou non, venu·es de la région mais aussi des Ardennes, de Bretagne ou des Pyrénées, prennent place sous le toit d’une grange, devant une estrade, pour écouter leurs trois camarades qui ont décidé d’animer une scène ouverte mêlant poésie et forêt. Un premier, Guilhem, raconte en slamant ses premières expériences de bûcheron. Une deuxième, Anouk, lit quelques pages d’un récit en vers libres à propos de sa formation en bûcheronnage, qui s’apprête à paraître sous le titre Copeaux de bois1. Un dernier, Mathias, bûcheron lui aussi, expose les cauchemars que lui ont inspiré la canicule de l’été précédent, craignant de voir dépérir les forêts dans lesquelles il travaille. Puis l’estrade se libère, le public est invité à l’investir. Il y a des hésitations d’abord. Et, peu à peu, des carnets sortent des poches ou des sacs, on ouvre une note sur son téléphone et les propositions s’enchaînent, déployant une poésie brute, machinique ou naïve, parfois une colère vibrante, qui trouve enfin un espace pour s’exprimer. Ce soir-là, certain·es se sont sans doute allégé·es d’un poids, quand d’autres, plus simplement, auront été heureux et heureuses de partager leur joie de vivre auprès des bois.
C’est une après-midi d’avril dans le Livradois, département de la Haute-Loire.
Un an et demi a passé depuis cette soirée poétique. Deux de ses participant·es, Mathias et Anouk, sont de nouveau rassemblé·es autour de la forêt, du travail qu’elle implique et des diverses façons de l’écrire. C’est que le premier vient de publier un récit sobrement intitulé Bûcheron2, qui se range à côté de Copeaux de bois dans les rares ouvrages de littérature abordant le travail forestier. Il n’en fallait pas plus pour que Stéphanie, Côme et Hélène, qui officient dans la librairie heureusement nommée « Dans la forêt », sise à quelques mètres de l’imposante abbatiale qui est comme le centre du bourg de La Chaise Dieu, provoquent une nouvelle rencontre. S’y sont joints, en outre, Virginie et Nicolas, deux gestionnaires forestiers qui gèrent quelque 2 000 hectares de forêts privées sur le territoire, ainsi que leurs collègues Charlotte et Adrien. Sur le parking où le rendez-vous a été donné, une cinquantaine de personnes s’agitent joyeusement en attendant le départ, tandis qu’un chien avec une clochette court entre les voitures comme s’il s’agissait d’un troupeau à garder.
Forêt, travail, littérature — un beau mélange qui attire, plus encore s’il débute parmi les arbres et se conclut entouré de livres.
L’envers du décor
« On parle souvent de coupes sanitaires, mais ça n’existe pas. On ne guérit pas la forêt en coupant des arbres. »
Le public auquel cherchaient à s’adresser Anouk Lejczyk et Mathias Bonneau avec leurs récits est sans doute peu ou prou le même que celui qui participe à la sortie organisée en forêt ce jour-là. Les questions qui sont adressées aux gestionnaires ressemblent pour beaucoup à celles qui seront posées, quelques heures plus tard, aux deux écrivain·es. Avec une vingtaine d’autres participant·es, j’ai suivi le groupe animé par Nicolas et Charlotte dans une parcelle qu’ils ont en gestion, principalement composée de sapins pectinés, l’essence majoritaire présente à cette altitude dans la région. Les arbres qui nous entourent sont encore assez jeunes, mais n’ont pas tous le même diamètre ni la même taille comme ce serait le cas dans une plantation. « Nous, on veut changer la structure du peuplement : de régulier à irrégulier, avec des très gros bois et faire entrer de la lumière par des éclaircies » explique Nicolas.
Les deux gestionnaires ont toutefois à peine le temps de présenter la forêt dans laquelle nous sommes et leurs façons d’y travailler que les questions fusent. La plupart concernent trois parcelles attenantes, qui couvrent près de dix hectares de surface d’un seul tenant et dont les arbres ont tous été abattus et débardés — « le parfait exemple de ce qu’il ne faut pas faire » rappelait quelques semaines plus tôt un technicien forestier. « Quel est le rapport de force entre vous et les gens qui font des coupes rases ? », demande d’emblée quelqu’un. « On est anecdotiques », reconnaît sans peine Nicolas. Celui-ci en profite pour évacuer une idée reçue à propos des façons de traiter les peuplements malmenés par le dérèglement climatique, les coups de chaud à répétition et les sécheresses récurrentes. « On parle souvent de coupes sanitaires, mais ça n’existe pas. On ne guérit pas la forêt en coupant des arbres. »
[David Akemata]
Il poursuit en revenant sur la façon dont lui et ses collègues interviennent, à contre-courant des pratiques purement extractivistes et intensives de plus en plus visible et décriée dans les forêts du Massif central. « On fait surtout de la peinture et de l’ordinateur. Et on marche. » Une partie des tâches des gestionnaires forestiers indépendants consiste en effet à arpenter les peuplements que leur ont confié des propriétaires privés, afin de prévoir les travaux à effectuer, qu’il s’agisse de coupes, d’enrichissements ou, parfois, de plantations plus importantes3. Des bombes de peinture à la ceinture et un compas électronique à la main, ils mesurent et marquent les arbres à abattre, ceux à conserver pour l’usage qui pourrait en être fait à l’avenir ou pour leur intérêt en matière de biodiversité. Chaque décision implique d’autres intervenants, bûcherons, débardeurs et conducteurs de machines, sylviculteurs, transporteurs, scieurs, etc. Toute « une chaîne de travail » dans laquelle les gestionnaires ont leur place à l’égal des autres, comme en témoigne Virginie dans Pour une gestion écologique des forêts, un manuel de sylviculture écrit par son confrère Gaëtan du Bus4.
Une chaîne : le terme n’est pas malheureux. Il rend compte à la fois de la solidarité qui devrait s’imposer entre tous les intervenants et, aussi, des contraintes que subissent les plus défavorisés dans ce milieu professionnel fait d’interdépendance et de concurrence — au premier rang desquels bûcherons et débardeurs, majoritairement payés au volume de bois abattu puis sorti de la forêt, que les scieurs souhaitent souvent maintenir au plus bas. Nicolas et Charlotte en sont bien conscient·es et veillent à demander aux intervenants la rémunération qui leur semble la plus juste pour le travail effectué. Raison pour laquelle, aussi, ils rognent parfois sur leurs principes en matière de sylviculture. S’ils préfèreraient laisser la forêt tranquille lorsque les arbres sont en sève, entre la fin du printemps et le début de l’automne, « je ne me vois pas dire aux bûcherons avec lesquels on travaille de poser les tronçonneuses jusqu’à la fin de l’été », commente Nicolas.
« Une chaîne : le terme n’est pas malheureux. Il rend compte à la fois de la solidarité qui devrait s’imposer entre tous les intervenants et, aussi, des contraintes que subissent les plus défavorisés. »
Un enfant interrompt la discussion en montrant la trouvaille qu’il vient de faire : un coin d’abattage, ce qui, explique Charlotte, sert à la fois à la sécurité lorsqu’une entaille a été faite à la tronçonneuse et aide à ce que l’arbre s’oriente dans la bonne direction lorsqu’il commence à tomber. Le petit bout de plastique orange permet de parler plus avant du métier de bûcheron et rappelle qu’une chaîne, c’est aussi l’ensemble des maillons surmontés de gouges fortement affutées qui tourne autour d’un guide de tronçonneuse et vient mordre l’écorce d’un arbre à couper. C’est justement cet aspect-là du travail forestier, simplement évoqué lors de cette sortie, qu’Anouk et Mathias ont souhaité mettre en avant dans leurs ouvrages respectifs. L’autrice de Copeaux de bois reviendra ainsi plus tard dans la journée sur l’une de ses motivations au moment de commencer à écrire : « Je ressentais un grand manque de ces récits-là. Comment ça se fait qu’on parle tant de forêt et qu’on en parle si peu, dans la littérature ? Je me disais que si des gens s’intéressent si peu à cet envers du décor, c’est qu’ils n’ont pas envie, qu’ils veulent garder la forêt comme un mythe et qu’ils ne veulent pas polluer leur imaginaire d’huile de chaîne. »
Écrire et décrire le travail
Il y a pourtant bien quelques précédents, parmi lesquels un récit anonyme qui relate le travail dans des petites scieries où se fabriquent des caisses au début des années 1950, qui a inspiré Mathias — « Dans mes livres de chevet il y avait La Scierie » note-t-il ainsi. Je songe aussi à de courts textes évoquant des chantiers forestiers d’un autre temps : l’Italie des années 1940 dans Une coupe de bois, de Carlo Cassola ; la Suisse romande et rurale dans une Coupe sombre, d’Oscar Peer ; le nord-ouest des États-Unis, dont l’exploitation forestière forcenée qui s’y est déroulée tout au long du XXe siècle et les grandes grèves qui ont été menées pour améliorer des conditions de travail déplorables, a offert à Ken Kesey et à Karl Marsantes une matière vive pour l’écriture de Et quelques fois j’ai comme une grande idée comme de Faire bientôt éclater la terre. Mais de romans ou de récits contemporains, pas la moindre trace, ou alors si ténue, avant Bûcheron et Copeaux de bois.
[David Akemata]
« J’ai l’impression qu’il y a un renouveau de la littérature autour du travail, qui va de pair avec une vague de reconversion dans des métiers de la terre, indique Anouk. Par exemple, il y a plein de récits de bergères ou d’éleveuses. Il y a sans doute un besoin partagé de raconter plus largement l’envers du décor qui produit nos produits de consommation. C’est aussi la force du livre de Joseph Ponthus : décrire un envers dont l’absence nous fait souffrir. » S’il est désormais d’usage de citer l’auteur regretté d’À la ligne lorsqu’on évoque les textes littéraires ayant le travail pour objet, la pratique a des racines bien plus lointaines, que l’historien Xavier Vigna et la sociologue Éliane Le Port nous ont détaillé dans un entretien croisé. Pour sa part, Anouk explique avoir choisi la forêt tout simplement parce que « c’est un endroit où j’aime être ». Elle poursuit : « Je passe du temps, dans ma tête, dans l’endroit sur lequel j’écris, dont autant que cet endroit me plaise. Ce serait plus dur de parler d’un centre de tri, mais l’idée me paraîtrait très bonne. Il y a donc une tentative d’éclaircissement et de réconciliation avec des zones obscures de notre quotidien. »
« Je ne sais pas où on est quand on est en train d’écrire » reconnaît Mathias après quelques secondes de silence. « Dans une drôle de solitude, parce que complètement habitée de toutes les voix entendues », note pour sa part Anouk. Allant plus loin, on peut se demander ce qu’il se passe lorsqu’il s’agit de mettre en mots, en forme, en scène, ce qui se joue au moment d’abattre un arbre ou dans l’usure des gestes répétés. « Naturellement, ça ne m’était pas venu de les décrire, de les décrypter », reprend Mathias. « J’ai passé toute la saison suivante avec le téléphone pour enregistrer plein de trucs, de petits détails : la limace dans le lichen par exemple, des choses qui font partie d’un tout auxquelles tu ne fais pas attention parce que ce ne sont pas des événements. »
« C’est mon paradoxe de bûcheron. Si je suis dans les bois, c’est par plaisir d’être en forêt, or quand j’y suis, je passe mon temps à abattre des arbres. »
Il s’étonne de la précision avec laquelle Anouk revient sur les gestes qu’elle a appris à exécuter lors de sa formation. « C’était simple dans le sens où je retranscris l’enseignement et l’enseignement décortique les gestes. […] Une fois que le geste devient une habitude c’est beaucoup plus difficile. Décrire comment on conduit une voiture, j’en serais bien incapable. C’est la précision d’avant l’automatisme. » C’est justement ce qu’a dû patiemment décortiquer Mathias pour donner accès à des aspects du travail qui, pour lui, sont ordinaires. « Je voulais raconter les micro-galères du quotidien qui font vraiment le métier, qui font qu’on n’est pas au-dessus, en superficie, dans une vision générale. Je voulais emmener les gens là-dedans, dans toute la complexité, les petits recoins, pas forcément les plus beaux, mais les plus riches. »
Des points de vue minoritaires
Il n’est pas aisé de revendiquer et d’assumer une parole publique par le biais d’un livre lorsque le débat autour de la gestion, de l’exploitation et de la protection des forêts est si vif. Les controverses les plus immédiatement accessibles, dans la presse, à la télévision ou au contact de représentants de la filière forêt-bois, sont souvent caricaturées et polarisées. D’un côté, des professionnel·les tenants de la propriété privée exclusive et du droit qui en résulte d’intervenir sans frein en forêt ; de l’autre, des amateurs et des amatrices qui souhaitent défendre un bien commun de toute forme d’exploitation industrielle. « Comment on peut éprouver du plaisir à faire tomber un arbre ? », demande ainsi de but en blanc un membre de l’assistance. Dans le calme de la librairie où se termine la journée forestière, Mathias répond que ça ne fait pas vraiment plaisir, mais que « ça procure de la satisfaction, de la joie ». Et d’ajouter : « Il y a quelque chose de fascinant, toute cette masse qui s’effondre. En plus, il y a tout l’enjeu à le faire tomber exactement là où tu veux, pour ne pas éclater la cime, faciliter le travail du débardeur derrière, etc. » Anouk mentionne pour sa part le mélange chimique, saturé d’endorphines, qui intervient aussi. Un extrait de Copeaux de bois revient justement sur ce point :
Gaby s’est encore endormi
les autres pas loin
Sans doute subissent-ils aussi la redescente
cette accablante déprime des lendemains de chantier que j’éprouve depuis l’automne
le corps en manque d’adrénaline et d’endorphine
comme nostalgique déjà de l’instant décisif
où rien d’autre n’existe
que la chute de l’arbre
son bruit opaque définitif
et mon plaisir inavouable de l’entendre.
[David Akemata]
Stéphanie, qui anime la discussion, lit un passage de Bûcheron qui lui semble compléter la réponse des deux écrivain·es :
C’est mon paradoxe de bûcheron. Si je suis dans les bois, c’est par plaisir d’être en forêt, or quand j’y suis, je passe mon temps à abattre des arbres, à déranger un écosystème, avec des machines lourdes et violentes, exclu de ce qui m’entoure par une visière qui brouille la vue et un vacarme qui fait peur à toute la vie en place. Je n’ai pas trouvé de résolution à cette contradiction, mais ces questionnements fabriquent le point de départ d’une vaste quête floue. Je cherche à vivre au plus près d’un écosystème […] qui voudrait bien de moi et de mes perturbations.
« C’est mieux ! » commente en plaisantant celui qui a posé la question précédente, satisfait des mots qui viennent d’être lus. Virginie, qui a animé plus tôt l’un des groupes en forêt, indique avoir souligné plusieurs fois ce même passage, y retrouvant la position dans laquelle elle se trouve également en tant que gestionnaire. Les ouvrages d’Anouk et de Mathias participent ainsi à illustrer cette zone grise entre deux pôles fréquemment opposés — « un milieu flou » pour reprendre les termes de l’auteur de Bûcheron, où un travail soigneux et justement rémunéré avec l’écosystème forestier peut faire figure de dénominateur commun entre des velléités conservationnistes et productivistes.
La contrepartie de ce positionnement hybride est la position minoritaire qu’il confère. Mathias et Anouk en sont d’ailleurs conscient·es : écrire depuis le point de vue du travailleur, de l’apprentie, ne veut pas dire s’octroyer un statut de porte-parole. Le premier, dont les pratiques ne sont pas majoritaires dans le massif forestier où il intervient, le rappelle. « Je ne voulais pas être celui qui donnait la définition du métier, parce que je n’ai pas l’impression que ma manière de faire est représentative. […] Mais dans le fond je suis content de revendiquer ce métier-là, cette manière de le faire, surtout vis-à-vis de tout ce qui peut être un peu critique. Pouvoir dire que c’est un beau métier m’importe. » Mathias n’est pas seul et isolé pour autant. Bûcheron est peuplé de collègues, de camarades, d’ami·es, de mentors, de modèles peut-être, qu’il ne souhaitait pas décevoir avec ce livre. « Ces dernières saisons étaient vraiment difficiles. Je me suis dit, heureusement que ces collègues sont là ! S’ils sont là, je ne crains pas le chaos climatique qui nous attend. » Anouk partage une même appréhension quant aux regards des forestiers sur son texte, espérant qu’ils « trouvent ça lisible, acceptable, juste dans le meilleur des cas ».
« Écrire depuis le point de vue du travailleur, de l’apprentie, ne veut pas dire s’octroyer un statut de porte-parole. »
En position de minorité, Anouk l’est plus particulièrement, moins pour les pratiques qu’elle a apprises au cours de sa formation et dont elle se fait l’écho dans Copeaux de bois, que pour son statut de femme dans un milieu professionnel historiquement très masculin. C’est un axe qui a d’ailleurs été privilégié par ses éditeurs : « Bûcheronne
, au féminin, attire le chaland, clairement. » Mais, pour sa part, ce n’est pas ce qu’elle retient du sous-titre de son livre. « Le temps passe et je tiens beaucoup à l’apprentie
. » Elle ajoute qu’elle n’a pas, ou très peu, été ramenée à son genre au cours de sa formation, que les questions à ce propos — comme la mienne — viennent surtout de l’extérieur. « Je suis toujours emmerdée avec les questions sur le féminisme. Je pense qu’il faut qu’on occupe l’espace, partout. Mais une fois que j’y étais, j’avais tendance à oublier que j’étais une femme parmi les hommes, ce que la situation de formation permet, vu qu’on est tous et toutes des débutants et des débutantes. Je me sentais à la fois débutante et différente du fait que j’étais déjà un peu écrivaine. »
(Notant cela, une intervention lors d’une nouvelle soirée mêlant poésie et forêt me revient en mémoire. Nous n’étions pas dans le Trièves cette fois-là, mais en Corrèze. Après le rude récit d’une coupe d’affouage5 trop conséquente qui a mis à mal la pérennité de la forêt dans laquelle elle s’est déroulée, un chant et quelques poèmes, un·e charpentier·e, membre d’un réseau d’autoformation à la charpente traditionnelle, a entamé la lecture d’un texte de la danseuse et poète Léa Rivière paru dans la revue PD, intitulé « Je suis pas trans dans la forêt ». L’assistance, composée de quelques menuisiers et bûcheronnes, scieurs et débardeuses, ainsi que de militant·es pour la conservation de forêts vivantes, a pu écouter les phrases suivantes :
« TRANS c’est le nom de ce que tu vois de moi tant que t’as pas appris à me voir moi. C’est un beau nom. Un nom de feu et de serpent sacré. […] Je suis pas trans dans la forêt. Dans la forêt, je suis une chose qui devient d’autres choses, qui meurt / qui parfois chante un peu, pense un peu, parfois danse, parfois pleure, parfois dort. Je n’ai rien à prouver aux politiques sylvestres. On transitionne ensemble. […] Je suis trans avec toi tant que t’es pas à la hauteur de l’amitié des arbres. Et j’ai besoin de toi dans ma forêt. »
Sans doute que beaucoup, ce soir-là, entendaient pour la première fois ces mots tranchants et généreux. Au fur et à mesure de la lecture, ils ont été prononcés avec une assurance croissante. Gageons qu’ils ont, dans les heures qui ont suivi, longuement tourné dans les têtes de celles et ceux qui les avaient écoutés.)
[David Akemata]
Enfin, une bonne partie du public réuni ce jour d’avril, évoque une dernière forme de minorité quant aux forêts — politique, celle-là. Si les prises de parole en amont de la présentation des livres de Mathias et d’Anouk illustrent un réel foisonnement associatif pour se réapproprier les enjeux forestiers, collectiviser la propriété ou encore réformer la division du travail en forêt, c’est encore bien faible vis-à-vis des organisations professionnelles dominantes. « Il y a un mouvement un peu général dans la société civile, plein de petites associations qui décident de racheter des parcelles pour éviter les coupes rases et les gérer de manière responsable », rétorque néanmoins Julien, lui-même actif dans l’une de ces associations.
Il ne s’y trompe pas : deux mois plus tôt, j’assistais au lancement d’une structure similaire dans la localité proche de Brioude. Une quarantaine de personnes s’étaient réunies pour prendre part à l’initiative. Plus récemment, paraissait dans divers titres de la presse régionale comme La Montagne, La République du Centre ou L’Éveil de la Haute-Loire, un long article attestant de ces dynamiques, carte recensant de nombreuses associations et collectifs à l’appui. De quoi se convaincre qu’un véritable « mouvement populaire de défense des forêts », comme l’évoque le journaliste Gaspard d’Allens, est en train de se consolider.
Illustrations de vignette et de bannière : David Akemata
- Anouk Lejczyk, Copeaux de bois, éditions du Panseur, 2023. Elle est également l’autrice de Felis silvestris, éditions du Panseur, 2022.[↩]
- Mathias Bonneau, Bûcheron, Seuil, 2025. Une recension détaillée est à paraître dans le revue Terrestres. Il est également l’auteur de plusieurs bandes dessinées, dont L’hiver au bois (La Cabane éditions, 2024) et Une fois l’arbre à terre (Treize avril éditions, 2016).[↩]
- Charlotte Glinel, « Gestionnaires forestiers : une nouvelle catégorie de l’action publique forestière ? », Pour, vol. 246, n° 2, 2023, p. 111–120.[↩]
- Gaëtan du Bus de Warnaffe, Pour une gestion écologique des forêts. Récolter du bois dans une forêt vivante, Terre vivante, 2023.[↩]
- L’affouage est un droit inscrit dans le Code forestier, qui permet à un conseil municipal d’octroyer aux habitant·es une partie du bois qui se trouve dans les forêts communales.[↩]
REBONDS
☰ Lire notre entretien avec Gaspard d’Allens : « Nous sommes à l’aube d’un mouvement populaire de défense des forêts », juin 2024
☰ Lire notre entretien avec Daniel Pons : « Forêts publiques, luttes collectives », janvier 2024
☰ Lire notre article « La forêt, l’incendie et la carte », Roméo Bondon, juillet 2023
☰ Lire notre article « Revenir au bois : pour des alternatives forestières », Roméo Bondon, juin 2023
☰ Lire notre article « Pyrénées : contre une scierie industrielle, défendre la forêt », Loez, octobre 2020
☰ Lire notre témoignage « Brûler des forêts pour des chiffres », octobre 2018