Un supermarché contre la grande distribution


Entretien inédit pour le site de Ballast

Paris, XIIIe arron­dis­se­ment. Le Franprix est à l’a­ban­don depuis des années. Nous retrou­vons un pré­nom­mé Adrien sur un chan­tier voi­sin, celui d’un super­mar­ché, avant de nous ins­tal­ler dans le bar du coin. Un super­mar­ché un peu par­ti­cu­lier, qui ouvri­ra ses portes dans quelques jours et dont le mili­tant est l’un des quatre ini­tia­teurs : Les Grains de sel se veut en effet « coopé­ra­tif », « par­ti­ci­pa­tif » et « soli­daire ». Entendre qu’il sou­hai­te­rait, à son échelle, « fis­su­rer » l’hé­gé­mo­nie capi­ta­liste — laquelle, en la matière, passe par la grande dis­tri­bu­tion. Mais cha­cun sait que des coopé­ra­tives à la gen­tri­fi­ca­tion, il n’est par­fois qu’un pas : c’est donc l’un des objets de cette ren­contre, riche en idées concrètes.


Dites : à quoi se réfèrent vos grains de sel ?

C’est le fruit de huit mois de recherche pour trou­ver un nom conten­tant tout le monde. Au final, il est venu autour d’un verre à 10. Ce qua­li­fi­ca­tif a la qua­li­té d’of­frir plu­sieurs inter­pré­ta­tions ; cha­cun peut y aller de la sienne : c’est dans la logique même du pro­jet. À titre per­son­nel, je pense au sel comme méthode de conser­va­tion cor­ro­sive contre les micro-orga­nismes pro­vo­quant la putré­fac­tion de la viande. C’est très fort sym­bo­li­que­ment, par rap­port à tout ce qui gâche nos vies. Je pense aus­si au SEL, le Système d’é­change local.

Pouvez-vous nous par­ler un peu des membres fon­da­teurs ?

« Les pro­fils sont très divers. Chacune de ces per­son­na­li­tés, si dif­fé­rentes, a ses attentes, ses champs d’in­ter­ven­tion. »

À l’o­ri­gine du pro­jet, fin 2016, nous étions trois. Sébastien, venu du monde des coopé­ra­tives et du bâti­ment, père de famille avec deux enfants, qui milite dans beau­coup de sec­teurs dif­fé­rents. Béatrice, mili­tante de longue date, en par­ti­cu­lier dans des col­lec­tifs véganes et anti­spé­cistes. Elle tra­vaillait pré­cé­dem­ment dans un EHPAD et recherche des liens forts avec les gens. Enfin, moi, Adrien, mili­tant depuis plu­sieurs années, issu de l’a­groa­li­men­taire — un domaine pour lequel je ne vou­lais plus tra­vailler en rai­son de ses objec­tifs et de ce qu’on nous impo­sait. La der­nière venue, Julie, est aus­si mili­tante. Nous for­mons la pre­mière équipe des sala­riés, qui, on l’es­père, gran­di­ra…

Comment a évo­lué votre pro­jet, après ce verre fon­da­teur ?

On en a par­lé à des membres d’as­so­cia­tions. Ils ont tout de suite été convain­cus et nous ont rejoint avant même qu’on com­mu­nique des­sus. Dans le conseil de gou­ver­nance, on trouve 11 per­sonnes, dont Jean-Louis, pay­san et membre du réseau Nature et Progrès, pré­cur­seur du retour à l’a­gri­cul­ture bio­lo­gique. Les autres membres sont impli­qués dans le droit inter­na­tio­nal, dans l’her­bo­ris­te­rie, dans le com­merce de fruits et légumes bio, dans le milieu asso­cia­tif local, dans des réseaux inter­na­tio­naux. D’autres encore sont dans un bureau d’é­tude spé­cia­li­sé en tran­si­tion éner­gé­tique et agri­cul­ture urbaine… Les pro­fils sont très divers. Chacune de ces per­son­na­li­tés, si dif­fé­rentes, a ses attentes, ses champs d’in­ter­ven­tion. Toutes se mobi­lisent per­son­nel­le­ment mais impliquent aus­si leurs réseaux tout en fai­sant valoir leurs expé­riences. Pour l’ins­tant, ça coa­gule très bien. On a ensuite été rejoint par les socié­taires. Depuis plu­sieurs mois, on mène plu­sieurs fois par semaine des réunions d’in­for­ma­tion sur le concept et le mode de fonc­tion­ne­ment des Grains de sel, aus­si bien dans des locaux que dans l’es­pace public. Elles se feront sur place à un rythme plus sou­te­nu après les tra­vaux. On pro­pose un bul­le­tin d’ins­crip­tion avec des tarifs pour toutes les bourses. La part clas­sique est à 100 euros et la part soli­daire à 10, avec des pos­si­bi­li­tés de par­rai­nage grâce à une cagnotte. On a le droit à ce tarif quand on est étu­diant, quand on béné­fi­cie de mini­mas sociaux, quand on est en ser­vice civique ou avec de faibles reve­nus.

(Gwen Melin)

Comment avez-vous choi­si le local et le lieu d’im­plan­ta­tion ?

Pendant près d’un an, on cher­chait à s’ins­tal­ler dans le XIIIe arron­dis­se­ment, d’a­bord du côté du quar­tier Rungis et de l’a­ve­nue d’Italie. Le pre­mier cri­tère était de trou­ver un empla­ce­ment sus­cep­tible de tou­cher toutes les caté­go­ries de per­sonnes. Très vite, ce local fer­mé au 6–8 rue du Moulin-de-la-Pointe a sem­blé le plus adé­quat, mais sans qu’on puisse sol­li­ci­ter les déten­teurs du bail. On a tiré la manche de l’en­semble des élus de la mai­rie pour pré­sen­ter notre pro­jet et insis­ter sur le carac­tère stra­té­gique de cette adresse : il se trouve entre les quar­tiers prio­ri­taires et les quar­tiers des caté­go­ries plus aisées, proches de la Butte-aux-Cailles au nord ou de la poterne des Peupliers à l’ouest. L’idée est de répondre à l’en­semble des attentes des dif­fé­rentes caté­go­ries socio-pro­fes­sion­nelles du quar­tier. De plus, cet empla­ce­ment est proche du métro et au centre du XIIIe. Appartenant à Paris Habitat, on a eu un accord de prin­cipe si on obte­nait le bail de Franprix (du groupe Casino), qui ne savait même pas qu’il l’a­vait encore. Une fois le pro­jet pré­sen­té, et sous la pres­sion des élus — notam­ment celui en charge de l’ur­ba­nisme —, ils nous ont lais­sés le droit au bail pour 1 euro sym­bo­lique.

Que repré­sentent les Grains de sel dans l’é­co­sys­tème de la grande dis­tri­bu­tion où vous vous ins­tal­lez ?

« Le capi­ta­lisme sai­sit la tota­li­té de nos vies. Proposer et mul­ti­plier des alter­na­tives viables en nombre et dans divers sec­teurs, c’est déjà fis­su­rer cette tota­li­té. »

La qua­si tota­li­té des autres enseignes agroa­li­men­taires est dans une zone d’in­fluence (ce qu’on appelle la zone de cha­lan­dise) d’un kilo­mètre à pieds. Quand elles doivent faire des vitrines appa­rentes, des pro­duits d’ap­pels, du « mer­chan­di­sing » clas­sique et des fran­chises, nous, on porte un concept et un pro­jet. Les socié­taires viennent donc en connais­sance de cause. Comme pour la coopé­ra­tive de consom­ma­teurs La Louve, on va au plus direct : dans nos rayons, les pro­duits seront consom­més car ils cor­res­pondent à ce que sou­haitent les socié­taires. Mais on offre un modèle coopé­ra­tif plus large en ayant choi­si la forme de la socié­té coopé­ra­tive d’in­té­rêts col­lec­tifs (SCIC). On y trouve plu­sieurs col­lèges. Celui des sala­riés puis des consom­ma­teurs, mais aus­si celui des per­sonnes morales que sont les pro­duc­teurs, les asso­cia­tions, le res­tau­rant coopé­ra­tif Le temps des cerises — et cer­tai­ne­ment d’autres. Ou encore des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales et un col­lège dédié pour les per­sonnes vou­lant sou­te­nir finan­ciè­re­ment l’i­ni­tia­tive. Avec cette forme, on espère aller plus loin et pro­po­ser une alter­na­tive concrète et glo­bale à la grande dis­tri­bu­tion, de la dis­tri­bu­tion jus­qu’à la pro­duc­tion en pas­sant par l’ap­pro­vi­sion­ne­ment. On est à des années-lumières de l’i­mage clas­sique d’un super­mar­ché lamb­da. Pour ça, on inclue une diver­si­té et un nombre d’ac­teurs impor­tant au niveau de la prise de déci­sion géné­rale, de l’i­ni­tia­tive et de la poli­tique. On veut tendre au zéro déchet, avec le moins de gas­pillage ali­men­taire pos­sible, en pas­sant par des cir­cuits courts afin d’a­che­ter au juste prix pour que les pro­duc­teurs et des four­nis­seurs puissent vivre digne­ment de leur tra­vail. Notre forme coopé­ra­tive plus large per­met de ren­for­cer le tis­su asso­cia­tif, puis­qu’on pour­ra les sou­te­nir à terme finan­ciè­re­ment et au niveau de la com­mu­ni­ca­tion, avec des syner­gies plus larges dépas­sant les objec­tifs de cha­cun.

Mais que répon­driez-vous à celles et ceux qui diraient que les coopé­ra­tives ne sont que des alter­na­tives au capi­ta­lisme, que vous res­tez mal­gré tout dans l’u­ni­vers du consu­mé­risme ?

C’est très réduc­teur. Le capi­ta­lisme sai­sit la tota­li­té de nos vies. Proposer et mul­ti­plier des alter­na­tives viables en nombre et dans divers sec­teurs, c’est déjà fis­su­rer cette tota­li­té. Ce ne sera pas un super­mar­ché clas­sique. C’est une réponse à des attentes sociales, dans une ville, pour man­ger quand on ne pos­sède pas de pota­gers, qu’on n’a pas de contacts directs avec des pro­duc­teurs. On paie­ra digne­ment les pro­duc­teurs. On per­met­tra aux per­sonnes à petits reve­nus de bien man­ger, à des prix modestes. On ne peut pas faire de troc ou de mon­naie locale car nous ne sommes pas assez à jouer le jeu, mais on pré­voit d’être un lieu res­source, une fabrique de soli­da­ri­tés. On pro­pose d’autres manières de faire, par notre mode de fonc­tion­ne­ment et les pro­duits ache­mi­nés. Ça n’est pas spec­ta­cu­laire, mais c’est du concret.

(Gwen Melin)

Ce genre d’i­ni­tia­tive est sou­vent qua­li­fiée de che­val de Troie de la gen­tri­fi­ca­tion…

Toute vel­léi­té alter­na­tive est sou­vent taxée de moda­li­té gen­tri­fi­ca­trice, et c’est un vrai risque. D’ailleurs, dès le début, on a atti­ré d’a­bord les caté­go­ries aisées de la Butte-aux-Cailles, consom­ma­teurs de Biocoop et d’AMAP à la recherche d’une coopé­ra­tive de consom­ma­teurs, soit les per­sonnes qui avaient le plus faci­le­ment accès à l’in­for­ma­tion. Et pour cause : elles sont les mieux dotées en capi­taux cultu­rels, éco­no­miques, sociaux. Et sur­tout en temps. Mais grâce à notre empla­ce­ment et aux asso­cia­tions, les couches popu­laires sont venues rééqui­li­brer. Les asso­cia­tions ont diri­gé vers nous les publics les plus sus­cep­tibles d’être inté­res­sés par ce type d’a­ven­ture. Et nous, on leur a mis à dis­po­si­tion des parts de par­rai­nage pour qu’elles encou­ragent les per­sonnes dans le besoin à adhé­rer. Mais on essaie aus­si d’être en prise direct avec une pré­sence phy­sique dans l’es­pace public (le mar­ché, la bro­cante et la rue) afin d’in­for­mer, de dis­cu­ter et de convaincre l’en­semble des habi­tants, mais sur­tout les per­sonnes vivant sous le seuil de pau­vre­té et n’ayant aucun accès à ces réseaux de soli­da­ri­té. Les quar­tiers popu­laires sont de plus en plus pré­sents. Le conseil de gou­ver­nance avec ses per­son­na­li­tés et leurs relais per­met aus­si une mixi­té sociale, ter­ri­to­riale, inter­gé­né­ra­tion­nelle et raciale.

Vous met­tez en avant la mixi­té sociale : on n’i­gnore pas que des classes dif­fé­rentes peuvent vivre dans le même immeuble, ou dans le même quar­tier, sans se côtoyer. Elles peuvent même vou­loir s’é­vi­ter…

« Toute vel­léi­té alter­na­tive est sou­vent taxée de moda­li­té gen­tri­fi­ca­trice, et c’est un vrai risque. »

L’ensemble des immeubles de la rue du Moulin-de-la-Pointe appar­tiennent au bailleur social Paris Habitat, avec des loge­ments sociaux. Mais à 300 mètres au bout de la rue se trouve aus­si le « quar­tier prio­ri­taire » Kellermann-Paul Bourget, qui est un des plus pauvres de la ville. Beaucoup d’ha­bi­tants de ces loge­ments — étu­diants, per­sonnes raci­sées, per­sonnes âgées iso­lées… — adhèrent au pro­jet. Se mettre à leur dis­po­si­tion et en posi­tion de sou­tien est une de nos prin­ci­pales pré­oc­cu­pa­tions. On veut orga­ni­ser la soli­da­ri­té avec des fri­gos du cœur et des points de récoltes constants. Les socié­taires vou­lant ache­ter davan­tage pour­raient y faire des dons ali­men­taires. Mais déjà, des classes moyennes contri­buent à une cagnotte pour par­rai­ner les per­sonnes ne pou­vant pas se payer la part soli­daire de 10 euros.

De quelle manière comp­tez-vous aller au-delà des asso­cia­tions pour tou­cher les per­sonnes qui n’ap­par­tiennent pas déjà à des réseaux consti­tués ?

Actuellement, nous avons près de 550 socié­taires, dont 90 % sont des habi­tants du XIIIe arron­dis­se­ment. On a d’a­bord vou­lu s’im­plan­ter loca­le­ment en impli­quant les parents d’é­lèves mais aus­si en étant pré­sent dans les évé­ne­ments publics, les bro­cantes, les mar­chés. On a par­ti­ci­pé aux évé­ne­ments asso­cia­tifs inter­com­mu­naux Paris-Banlieue, le long du bou­le­vard péri­phé­rique. On compte aus­si sur les sou­tiens asso­cia­tifs des ban­lieues limi­trophes pour se faire les relais de l’i­ni­tia­tive au même titre que nos socié­taires vivant là-bas. Après l’ou­ver­ture, on aime­rait par­ti­ci­per aux évé­ne­ments asso­cia­tifs de Villejuif, Ivry, Kremlin-Bicêtre, Gentilly, Arcueil. De ces villes, on peut venir faci­le­ment en bus et métro ou y pas­ser quand on rentre du bou­lot. Dans tous ces cadres, on pré­sente le pro­jet et on essaie d’in­té­res­ser les per­sonnes ne se sen­tant pas concer­nées ou pas légi­times à par­ti­ci­per à ce type d’i­ni­tia­tive. Quand on observe les autres maga­sins coopé­ra­tifs, dès qu’ils ouvrent, l’i­ni­tia­tive devient plus concrète et le nombre de socié­taires double ou même triple dès les pre­miers mois. On espère que les per­sonnes au pied du mur, qui n’osent pas (encore) s’im­pli­quer et attendent que ça se concré­tise, nous rejoin­dront. Et on s’en donne les moyens : on a fait une pré-ouver­ture. Notre quai de livrai­son et la réserve tem­po­raire donnent sur la rue per­met­tant d’en faire un espace dis­po­nible pour les portes ouvertes, pour des moments de dégus­ta­tion, de ren­contres et d’é­changes. On espère deve­nir assez vite un lieu res­source pour les asso­cia­tions afin de se pré­sen­ter aux per­sonnes concer­nées qu’elles n’ar­rivent pas à tou­cher. Il s’a­git de retis­ser du lien social et sur­tout de la soli­da­ri­té, au-delà même du maga­sin.

(Gwen Melin)

Pour avoir des prix abor­dables, com­ment comp­tez-vous pro­cé­der ?

On tra­vaille avec des coopé­ra­tives , des pro­duc­teurs et quelques dis­tri­bu­teurs indé­pen­dants en direct et en cir­cuits courts, sans inter­mé­diaires, avec un taux de marge de 20 % pour assu­rer le rou­le­ment et les salaires. Ailleurs, celui-ci va de 40 à 60 %. Puis on pri­vi­lé­gie l’a­chat en vrac, en gros et en direct avec les pro­duc­teurs comme pour la figue de Turquie : on ne paie­ra que la livrai­son au maga­sin plu­tôt que de payer cinq gros­sistes en che­min. Le pro­duc­teur étant mieux rému­né­ré, on espère qu’il pour­ra prendre la livrai­son sur ses propres deniers. On vise aus­si à four­nir des res­tau­rants locaux afin de gros­sir le volume de com­mandes, avoir des rabais et arri­ver ain­si assez vite à l’é­qui­libre finan­cier. Cela fait, on sera d’au­tant plus capables de finan­cer d’autres ini­tia­tives alter­na­tives, locales ou pas. Pour l’ins­tant, on a une tren­taine de four­nis­seurs qu’on peut gérer à quatre. L’un d’entre nous le gérait tout seul dans son tra­vail pré­cé­dent.

Quels sont d’ailleurs vos cri­tères d’ap­pro­vi­sion­ne­ment ? Que du local ?

« Si le pro­duit ne se vend pas et arrive à la date à terme, la coopé­ra­tive n’en com­man­de­ra pas à nou­veau et on le dis­tri­bue­ra : il est hors de ques­tion de jeter. »

L’Île-de-France compte un cin­quième de la popu­la­tion pour 5 % de la pro­duc­tion natio­nale bio­lo­gique, et cer­tains pro­duits n’existent pas dans la région. C’est donc tout bon­ne­ment impos­sible. De plus, le bas­sin d’ap­pro­vi­sion­ne­ment de Paris est de 500 à 800 kilo­mètres autour de la capi­tale. Pour autant, le maga­sin est déjà en lien avec plu­sieurs coopé­ra­tives de pro­duc­teurs, dont la coopé­ra­tive bio d’Île-de-France et les paniers bio du Val-de-Loire. Cette der­nière est une asso­cia­tion de for­ma­tion et d’in­ser­tion, mais aus­si d’aide à l’ins­tal­la­tion des pro­duc­teurs. On sou­tient des ter­ri­toires en lutte comme le tri­angle de Gonesse contre Europacity. Il y a peu, nous avons adhé­ré au réseau Nature et pro­grès. Pour la poli­tique de sélec­tion des pro­duits comme des four­nis­seurs, on opte pour une poli­tique d’a­chat qui offre plu­sieurs gammes d’un même pro­duit, pour cor­res­pondre au mieux aux attentes des socié­taires. On essaie­ra de tendre au meilleur sur dif­fé­rents plans : le gus­ta­tif, l’é­co­res­pon­sa­bi­li­té, la qua­li­té nutri­tion­nelle, le côté social et éthique, les com­po­sants du pro­duit, la filière et, bien enten­du, l’as­pect finan­cier. Le but est de lier l’en­semble de ces fac­teurs. Il sera inter­dit d’in­ter­dire l’ar­ri­vée d’un pro­duit au nom d’un seul cri­tère mais il fau­dra échan­ger, s’in­for­mer et dis­cu­ter pour pro­po­ser des alter­na­tives. En revanche, si le pro­duit ne se vend pas et se rap­proche de la date de péremp­tion, la coopé­ra­tive n’en com­man­de­ra pas à nou­veau et on le dis­tri­bue­ra : il est hors de ques­tion de jeter.

Pour béné­fi­cier des prix réduits, il faut donner trois heures de son temps par mois et par­ti­ci­per aux assem­blées géné­rales. Comment ça se passe, très concrè­te­ment ?

C’est basé sur un échange d’un com­mun accord. Le mini­mum c’est le cré­neau de trois heures, la part socié­taire et la par­ti­ci­pa­tion aux AG pour pou­voir faire ses courses. Chaque socié­taire est libre de par­ti­ci­per à l’en­semble des tâches du maga­sin. Rien n’est fixé, l’en­semble des postes béné­voles sont poly­va­lents et per­mettent à cha­cun et cha­cune de par­ti­ci­per. Si un cré­neau est raté et que tu n’as pas pré­ve­nu à l’a­vance, il y a deux cré­neaux de rat­tra­page. Mais le socié­taire peut aus­si par­ti­ci­per aux réunions et aux groupes de tra­vail. Des per­sonnes font déjà bien plus que le mini­mum requis en termes de com­mu­ni­ca­tion, de trac­tage, de comp­ta­bi­li­té… Il y a aus­si des for­ma­tions qui seront réa­li­sées régu­liè­re­ment, aus­si bien par les socié­taires que les sala­riés, en par­ti­cu­lier pour cer­taines tâches pour les­quelles on ne peut en faire l’é­co­no­mie. Tout ça est très expli­cite dès le pre­mier stade : la réunion d’in­for­ma­tion. On pré­voit un mur dédié aux sou­haits des socié­taires, avec pos­si­bi­li­té d’y ajou­ter des tables et des chaises autour pour bos­ser, bou­qui­ner, par­ler, prendre un café, avec peut-être l’ac­cès au jar­din de l’ar­rière-cour.

(Gwen Melin)

Vous avez des sala­riés. Quel va être leur sta­tut face aux socié­taires ?

Ils sont aus­si socié­taires. Étant don­né la sur­face et le modèle de la SCIC, la pré­sence de sala­riés est néces­saire. On ne peut pas deman­der une pré­sence non-stop de béné­voles au-delà des trois heures. On a une équipe mixte de sala­riés cen­sée assu­rer la conti­nui­té du fonc­tion­ne­ment géné­ral du maga­sin mais ils n’au­ront aucun pou­voir sup­plé­men­taire, notam­ment déci­sion­nel. Les déci­sions se pren­dront en AG et les sala­riés seront là pour don­ner des pistes et des élé­ments tan­gibles de fonc­tion­ne­ment et d’a­mé­lio­ra­tion du pro­ces­sus de tra­vail, car ils ont tout inté­rêt à le flui­di­fier. Mais c’est tou­jours l’en­semble des socié­taires qui décide du fonc­tion­ne­ment, des pro­duits à ache­mi­ner, des groupes de tra­vail… Il y aura des réunions de ces groupes ras­sem­blant les dif­fé­rents col­lèges par thé­ma­tique et par rayon (vin, bière, vrac…). Chaque socié­taire peut venir avec sa propre expé­rience et ses propres connais­sances pour pro­po­ser des pistes de tra­vail. Par exemple, un groupe de tra­vail ini­tié par les socié­taires sur les pro­duits d’hy­giène fémi­nine est en lien avec une sala­riée femme venue ensuite pour cher­cher des alter­na­tives. La seule limite, c’est le tech­nique : on sait com­ment fonc­tionne le super­mar­ché en termes de normes et de cahier des charges (les frais de livrai­son, les volumes pour inté­res­se­ment…). Il faut orga­ni­ser la rota­tion des livrai­sons directes de pro­duc­teurs, avec qui il faut avoir une rela­tion par­ti­cu­lière. Il faut qu’elles prennent le moins de temps et le moins de sta­tion­ne­ment pos­sible. En 2020, nous aime­rions pas­ser de quatre à six sala­riés et éven­tuel­le­ment recru­ter des per­sonnes dans le cadre de pro­jets de réin­ser­tion.

L’autogestion ne règle pas les conflits ni les pro­blèmes inter­per­son­nels, bien sûr. Vous avez quelques idées pour anti­ci­per ça ?

« Un groupe de tra­vail ini­tié par les socié­taires sur les pro­duits d’hy­giène fémi­nine est en lien avec une sala­riée femme. »

On a déjà un règle­ment inté­rieur pré­ci­sant que l’on ne tolé­re­ra pas de com­por­te­ments oppres­sifs, racistes, miso­gynes, homo­phobes au sein du super­mar­ché avec des sanc­tions allant de l’a­ver­tis­se­ment à l’ex­clu­sion avec remise du chèque. On a déjà eu un socié­taire pro­blé­ma­tique vou­lant s’ac­ca­pa­rer l’en­semble des docu­ments et des tâches pour faire de la réten­tion d’in­for­ma­tion et impo­ser son point de vue et ses manières de faire : il a fal­lu l’ex­clure. Pour le vol, il fau­dra dia­lo­guer avant de répri­mer afin d’ai­der à faire autre­ment. On peut faire le lien avec des asso­cia­tions utiles pour la per­sonne sur l’ha­bi­tat, sur l’as­sis­tance sociale…

Une der­nière ques­tion : Les Grains de sel vont-ils mener des pro­jets en leur propre nom, hors du super­mar­ché ?

Pour le moment, non. Mais nous sou­te­nons les divers pro­jets de nos par­te­naires. En revanche, au moment où l’on sera à l’é­qui­libre bud­gé­taire et a for­tio­ri béné­fi­ciaires, on ne se l’in­ter­dit abso­lu­ment pas et on pour­rait même le faire à tra­vers le finan­ce­ment de lieux alter­na­tifs et d’é­du­ca­tion popu­laire — à l’i­mage de Terre de liens. On ima­gine aus­si pos­si­ble­ment une aide à d’autres ouver­tures de super­mar­chés coopé­ra­tifs. Ce qui est d’ores et déjà acté, c’est notre futur sta­tut d’en­tre­prise de for­ma­tion et d’in­ser­tion ins­crite dans l’é­co­no­mie sociale et soli­daire, dans le domaine coopé­ra­tif — le dos­sier a déjà été dépo­sé. Beaucoup ont déjà avan­cé l’i­dée du ser­vice à la per­sonne : les per­sonnes âgées et iso­lées peuvent avoir besoin d’aide pour les tâches ména­gères ou faire des courses…


Photographies de ban­nière et de vignette : Gwen Melin


REBONDS

☰ Lire notre repor­tage « Une coopé­ra­tive de femmes au Rojava », Hawzhin Azeez, jan­vier 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Ambiance Bois : « Le modèle auto­gé­ré est appli­cable à n’importe qui », juillet 2016
☰ Lire notre article « Associations : faire face à l’offensive des entre­pre­neurs sociaux », Pablo Sevilla, mai 2016
☰ Lire notre article « De Fralib à la coopé­ra­tive », Max Leroy, mai 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Bernard Friot : « Nous n’avons besoin ni d’employeurs, ni d’actionnaires pour pro­duire », sep­tembre 2015

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Au sommaire :
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