Sophie Binet : « Macron est complètement décrédibilisé » [1/2]


Entretien inédit | Ballast

« Nous ne lâche­rons rien, à com­men­cer par notre exi­gence du retrait de cette réforme », avait décla­ré Sophie Binet à l’is­sue de son élec­tion à la tête de la CGT en mars 2023. Alors, l’in­ter­syn­di­cale affi­chait un front uni, les mani­fes­ta­tions étaient mas­sives et les cas­se­ro­lades venaient per­tur­ber chaque sor­tie minis­té­rielle. Le gou­ver­ne­ment n’a tou­te­fois pas flé­chi. Un an plus tard, nous sommes allés à la ren­contre de la nou­velle secré­taire géné­rale, à Montreuil, au som­met de l’im­po­sant siège de la cen­trale syn­di­cale. L’occasion de faire un bilan du mou­ve­ment contre la réforme des retraites et de dis­cu­ter des pers­pec­tives de luttes à venir, dans un contexte de mon­tée de l’au­to­ri­ta­risme et de répres­sion des contes­ta­tions sociales. Premier volet.


En pleine réforme des retraites, en avril 2023, a eu lieu le congrès de la CGT. Le bilan por­té par Philippe Martinez durant ses huit années d’ac­ti­vi­té n’a pas été vali­dé : « Un désa­veu de tout ce qui a été mené par la direc­tion sor­tante » a décla­ré la membre du bureau confé­dé­ral Céline Verzeletti. Quel regard por­tez-vous sur la ligne de la Confédération ces der­nières années ?

À l’is­sue du congrès, le bilan d’activité a effec­ti­ve­ment été reje­té — ce qui est inédit dans l’histoire de la CGT. Les cri­tiques por­tées contre la direc­tion sor­tante concer­naient sur­tout le manque de démo­cra­tie au sein de l’organisation. Toutefois, ça n’est pas seule­ment le résul­tat de deux ou trois années, c’est un pro­ces­sus de dégra­da­tion qui s’est fait sur le long terme, depuis plus de dix ans. C’est un déli­te­ment pro­gres­sif avec des conflits non réglés que la CGT n’a pas osé affron­ter, et qui a fait naître des oppo­si­tions qui se sont appro­fon­dies avec le temps. Nous avons mal­heu­reu­se­ment lais­sé les choses se défaire à un point tel que des cama­rades en étaient arri­vés à ne plus se par­ler. Néanmoins, le point posi­tif à rete­nir de ce congrès est qu’il s’est dérou­lé en plein cœur de la mobi­li­sa­tion contre la réforme des retraites lors de laquelle nous avions retrou­vé un sen­ti­ment de res­pon­sa­bi­li­té col­lec­tive. Notre orga­ni­sa­tion est reve­nue au centre et est rede­ve­nue indis­pen­sable pour les tra­vailleurs et les tra­vailleuses. Il a donc fal­lu que nous réus­sis­sions à trou­ver les moyens de nous rassembler.

« Tant qu’il n’y a pas une majo­ri­té large, ça signi­fie qu’il faut appro­fon­dir le débat pour essayer d’élargir la déci­sion et faire consensus. »

Malgré toutes les dif­fi­cul­tés et un pro­ces­sus com­pli­qué — les déli­bé­ra­tions se sont dérou­lées dans la nuit — notre sou­hait a été de dépas­ser nos désac­cords : c’est la direc­tion qui a été prise. La situa­tion actuelle montre que cette déci­sion n’est pas un ras­sem­ble­ment de façade. Mieux, cette dyna­mique de ras­sem­ble­ment s’est accrue au sein de l’organisation. La méthode déci­dée pour y arri­ver est de se don­ner le temps, les moyens de débattre et de trou­ver les méthodes afin de dépas­ser nos désac­cords. Éviter de cari­ca­tu­rer les pro­pos des autres, évi­ter d’avoir des pas­sages en force uni­la­té­raux du type : « De toute manière ce sera comme ça et pas autre­ment. » Éviter d’avoir des logiques de blocs, sachant que, jus­te­ment, le pro­blème majeur qui est res­sor­ti de ce congrès a été cette cris­tal­li­sa­tion des oppo­si­tions en deux blocs. Preuve en est, le vote sur le bilan d’ac­ti­vi­té a été plus que ser­ré (51 % contre 49 %). Et, quand bien même ça aurait été dans l’autre sens, cela aurait aus­si consti­tué un problème.

D’une manière géné­rale, au sein d’un syn­di­cat et plus par­ti­cu­liè­re­ment à la CGT, des votes qui, sur des ques­tions impor­tantes, repré­sentent moins de deux tiers des adhé­sions montrent que l’on n’a pas suf­fi­sam­ment pous­sé les débats. Le fait est que le monde du tra­vail est très divers ; or, si nous ne nous don­nons pas les moyens d’avoir des votes larges, nous aurons par consé­quent des posi­tions qui cli­ve­ront sur tel ou tel sujet. Il nous sera alors dif­fi­cile de mobi­li­ser en masse. Nous ne pou­vons pas nous conten­ter de dire « C’est bon, nous sommes majo­ri­taires sur cette posi­tion, on y va, on la passe en force ». Tant qu’il n’y a pas une majo­ri­té large, ça signi­fie qu’il faut appro­fon­dir le débat pour essayer d’élargir la déci­sion et faire consen­sus. Sans ça, nous ne pour­rons pas entraî­ner toute l’organisation et der­rière tout le monde du tra­vail. À la CGT, nous appe­lons à renouer avec cette culture des débats afin de dépas­ser les clivages.

[Olivier Mateu, manifestation contre la réforme des retraites, 18 mars 2023 à Marseille | Cyrille Choupas]

Vous men­tion­nez deux blocs. Schématiquement, il y aurait d’un côté la ligne réfor­miste, et de l’autre une ligne plus offen­sive — celle d’un Olivier Mateu, par exemple. Comment par­ler de ras­sem­ble­ment sur des lignes qui peuvent paraître si inconciliables ?

Ce sont des rai­sons his­to­riques de dys­fonc­tion­ne­ment qui nous ont conduits dans cette situa­tion, où des posi­tions idéo­lo­giques venues d’en haut se sont cris­tal­li­sées. La réa­li­té, c’est qu’un tra­vailleur peut être d’accord avec telle ligne sur cer­tains points, et avec telle autre sur d’autres sujets. Les posi­tions varient en fonc­tion d’une iden­ti­té per­son­nelle et pro­fes­sion­nelle. Par exemple, si je suis che­mi­note, femme, et cadre : d’un côté, je peux avoir cer­tains points d’accord au niveau inter­pro­fes­sion­nel avec les cadres et, de l’autre, comme je suis aus­si une femme, avoir des conflits avec ma fédé­ra­tion qui, peut-être, est à pré­do­mi­nance mas­cu­line. Il faut donc abso­lu­ment renouer avec une culture des débats à la CGT, faire bou­ger les lignes internes, afin de ne pas s’enfermer dans des blocs qui, par ailleurs, sont sté­ri­li­sants et excluants. Les posi­tions des uns et des autres sont tou­jours plus com­plexes que la simple oppo­si­tion entre révo­lu­tion­naires d’un côté et réfor­mistes de l’autre. La richesse de la CGT pro­vient jus­te­ment du fait que nous manions cette diver­si­té au quo­ti­dien. Il faut réus­sir à débattre en interne, et c’est pour ça qu’in fine nous sommes assez impré­vi­sibles, tant sur l’issue de nos débats, par exemple lors de nos congrès, que sur les actions locales et natio­nales. Pour la CGT, l’unité est sta­tu­taire, elle est dans notre pré­am­bule. La CGT recher­che­ra tou­jours l’unité des tra­vailleurs et des tra­vailleuses et celle de ses orga­ni­sa­tions. Pourquoi ? Parce que c’est la condi­tion d’un syn­di­ca­lisme de masse, qui fait nombre, face à la classe du Capital. Si nous ne réus­sis­sons pas, les oppo­si­tions se joue­ront mal­heu­reu­se­ment entre les tra­vailleurs et les travailleuses.

Comment cela se tra­duit-il, concrè­te­ment, dans vos prises de décision ?

« Ce qui se déroule à Gaza est un scan­dale. Nous assis­tons à un géno­cide et le silence des puis­sances occi­den­tales, France et États-Unis en tête, est gravissime. »

Le bureau confé­dé­ral doit par prin­cipe ras­sem­bler. J’ai inten­tion­nel­le­ment choi­si celles et ceux qui étaient por­teurs des dif­fé­rentes posi­tions pour que le Bureau confé­dé­ral soit un lieu de confron­ta­tion et de dia­lec­tique. Malgré des réunions par­fois très longues, il n’y a pas une seule fois où nous ne sommes pas sor­tis en étant arri­vés à un com­mun accord sur les posi­tions à défendre. Prenons l’exemple du conflit israé­lo-pales­ti­nien. Pour des orga­ni­sa­tions pro-pales­ti­niennes comme la nôtre, il n’a pas été for­cé­ment évident de qua­li­fier les attaques du Hamas d’attentat ter­ro­riste, sans pour autant occul­ter la situa­tion insup­por­table pour les Palestiniens. Nous avons pris le temps de construire une posi­tion qui ras­semble, parce que nous avons pous­sé les débats au sein du Bureau confé­dé­ral — nous ne nous sommes pas posi­tion­nés en deux heures. C’est ce qui a per­mis à la CGT de se sor­tir de pièges dans les­quels d’autres orga­ni­sa­tions ont pu tom­ber, car elles n’a­vaient pas pris ou eu le temps de mesu­rer l’ensemble de la situa­tion. Nous avons donc à la fois condam­né immé­dia­te­ment et très clai­re­ment les actes du Hamas et tout de suite appe­lé au ces­sez-le-feu. Ce qui se déroule à Gaza est un scan­dale. Nous assis­tons à un géno­cide et le silence des puis­sances occi­den­tales, France et États-Unis en tête, est gravissime.

Au moment où vous pre­niez la suite de Philippe Martinez, Marylise Léon rem­pla­çait Laurent Berger à la tête de la CFDT. Serait-ce l’oc­ca­sion d’un ras­sem­ble­ment plus large entre les dif­fé­rentes orga­ni­sa­tions syndicales ?

Il y a des diver­gences his­to­riques claires entre la CGT et la CFDT, des diver­gences qui sub­sistent tou­jours. Elles touchent à la concep­tion même que nous avons du syn­di­ca­lisme : la notion de syn­di­ca­lisme de classe tel que le porte la CGT, le rap­port de force, le contrat contre la loi, le rap­port aux poli­tiques, la notion de com­pro­mis, etc. Mais la dyna­mique contre la réforme des retraites a mon­tré que les sala­riés attendent des orga­ni­sa­tions syn­di­cales qu’elles se ras­semblent aus­si, afin de pou­voir créer un levier fort pour la mobi­li­sa­tion. Nous fai­sons face à un pou­voir et un patro­nat radi­ca­li­sés, fer­més à toute forme de négo­cia­tion, ce qui a faci­li­té la créa­tion d’une uni­té syn­di­cale. En dépit de tous nos désac­cords, que je pour­rais lis­ter à l’envi, nous avons avec la CFDT des points de par­tage qui sont aus­si importants.

[Manifestation contre la réforme des retraites, le 16 février 2023 à Marseille | Cyrille Choupas]

Lesquels ?

La CGT tout comme la CFDT sont pré­oc­cu­pées par la flam­bée de l’ex­trême droite. Je suis très inquiète par la mon­tée de dis­cours de cer­tains qui pré­sentent l’es­sor de l’extrême droite comme iné­luc­table ou comme un pro­blème secon­daire. En Espagne, c’est grâce au com­bat com­mun des deux grands syn­di­cats, les com­mis­sions ouvrières et l’UGT que la coa­li­tion droite/extrême droite a été empê­chée ! Nous nous accor­dons sur le fait qu’en tant qu’organisations syn­di­cales, nous devons prendre des posi­tions claires sur ces sujets. Autre exemple : la loi asile et immi­gra­tion. Nous avons été moteur dans les mani­fes­ta­tions du 21 jan­vier, nous avons construit ensemble un appel à mani­fes­ter. Pour autant, toutes les orga­ni­sa­tions syn­di­cales n’ont pas pris posi­tion, cer­taines affir­mant que ça ne les concer­nait pas, au pré­texte que ce serait exté­rieur à la situa­tion d’entreprise — ce qui pour nous est faux. Pour la CGT, le syn­di­ca­lisme ne peut se can­ton­ner au lieu de tra­vail, à l’entreprise. Il doit aus­si prendre posi­tion sur la socié­té d’une façon géné­rale, par exemple sur les ques­tions de la mon­tée de l’ex­trême droite ou des ques­tions migra­toires comme évo­quées, mais aus­si sur l’environnement, l’égalité homme-femme, etc.

Pendant la réforme des retraites, l’in­ter­syn­di­cale n’a pu qu’appe­ler à mettre « la France à l’ar­rêt », sans par­ler d’une grève recon­duc­tible, en rai­son de l’op­po­si­tion interne de la CFDT

« Une chose est sûre : le syn­di­ca­lisme qui a été mis en tête de gon­dole pen­dant la mobi­li­sa­tion, c’est le nôtre, c’est-à-dire un syn­di­ca­lisme de lutte. »

De notre côté, nous avons appe­lé à la grève recon­duc­tible ! Mais nous ne pou­vons pas for­cer les autres orga­ni­sa­tions à signer des appels avec les­quels elles ne sont pas d’ac­cord. Il reste que, sans la dyna­mique de l’intersyndicale, nous n’aurions pas réus­si à mettre autant de monde dans les rues et en grève — sur ce point, tout le monde est d’accord au sein de la CGT. La CFDT orga­nise à sa manière les tra­vailleurs avec des choix qui lui appar­tiennent et avec les­quels nous pou­vons être en désac­cord. Mais ça fait par­tie des débats dans le monde du tra­vail. Travailler à une uni­té ne nous bride pas pour autant dans nos prises de posi­tion. Par exemple, la CFDT a déci­dé de signer l’accord assu­rance-chô­mage en novembre 2023. Nous non. Autre exemple : nous, nous n’avons pas signé un accord avec le patro­nat sur les ques­tions envi­ron­ne­men­tales car il était com­plè­te­ment creux — c’est res­té assez dis­cret parce que tota­le­ment inin­té­res­sant. Très récem­ment, sur l’emploi des seniors, grâce à notre démarche uni­taire, c’est l’ensemble des orga­ni­sa­tions syn­di­cales qui ont refu­sé les reculs que vou­lait impo­ser le patro­nat et qui ne signe­ront donc pas l’accord.

Mais nous avions quand même l’im­pres­sion que Laurent Berger menait la danse…

C’est l’impression qu’ont don­né les médias domi­nants et tous ceux que ça arrange de mar­gi­na­li­ser la CGT. Mais sur le ter­rain, ce n’était pas du tout le cas. La plu­part des mobi­li­sa­tions, et par­ti­cu­liè­re­ment à l’é­chelle locale, ont été impul­sées par les unions locales et dépar­te­men­tales de la CGT. Si la CGT n’a­vait pas été aus­si indé­pen­dante et forte dans la bataille, il n’y aurait pas eu autant d’ac­tions. Il y avait des ras­sem­ble­ments jusque dans la moindre ville de moins de 5 000 habi­tants ! Et c’est encore la CGT qui a orga­ni­sé, dans les pro­fes­sions où elle est majo­ri­taire, les grèves les plus fortes. Pour l’intersyndicale, le mot d’ordre était le même d’un bout à l’autre de la mobi­li­sa­tion : « Pas de report de l’âge de la retraite et pas d’allongement de la durée de coti­sa­tion ». Une chose est sûre : le syn­di­ca­lisme qui a été mis en tête de gon­dole pen­dant la mobi­li­sa­tion, c’est le nôtre, c’est-à-dire un syn­di­ca­lisme de lutte. De mon point de vue, nous sommes dans une nou­velle phase poli­tique et sociale, en rup­ture avec tout ce qui avait été théo­ri­sé ces qua­rante der­nières années : la ques­tion du contrat contre la loi, les « par­te­naires sociaux », le « dia­logue social ». Car doré­na­vant, nous fai­sons face à un Capital radi­ca­li­sé, qui n’est plus dans la recherche du com­pro­mis. Le patro­nat n’a cure de la négo­cia­tion et, avec Macron comme chef de l’État, ils ont direc­te­ment accès au pou­voir. Il faut savoir que le patro­nat, à l’é­poque où le CNPF devient le MEDEF avec Kessler à sa tête, avait mis la négo­cia­tion sur le devant de la scène afin d’é­vi­ter la loi sur les 35 heures. Les patrons ont pré­fé­ré la voie des négo­cia­tions par néces­si­té, par stra­té­gie. Or ça ne les inté­resse plus du tout de négo­cier aujourd’­hui, étant don­né qu’ils sont direc­te­ment aux manettes. C’est la fin du logi­ciel de recen­trage, de la ten­ta­tive dite de « refon­da­tion du syndicalisme ».

[Manifestation contre la réforme des retraites, 23 mars 2023 à Marseille | Cyrille Choupas]

En avril 2023, vous assu­riez, à pro­pos de la réforme des retraites, que « nous ne lâche­rons rien, à com­men­cer par notre exi­gence du retrait de cette réforme. Il n’y aura pas de trêve, pas de sus­pen­sion, pas de média­tion, on gagne le retrait de cette réforme, on ne repren­dra pas le tra­vail tant que cette réforme ne sera pas reti­rée… » On atten­dait une mon­tée en puis­sance après votre élec­tion. Comment cela se fait-il que ça n’est pas marché ?

Premièrement, et il faut le répé­ter, nous avons désor­mais contre nous un pou­voir tota­le­ment radi­ca­li­sé. Il y a une ano­ma­lie démo­cra­tique en France qui est patente. Nos homo­logues étran­gers sont stu­pé­faits de notre situa­tion. Dans n’importe quel autre pays euro­péen, avec de telles mobi­li­sa­tions, nous aurions déjà gagné. Le constat est que nous entrons dans une nou­velle phase du néo­li­bé­ra­lisme pour lequel la démo­cra­tie est deve­nue pro­blé­ma­tique. Le Capital n’en a rien à faire de pas­ser en force contre toute la popu­la­tion et les syn­di­cats. Face à ce pou­voir radi­ca­li­sé, nous avons réus­si à faire un appel com­mun le 7 mars 2023 : « La France à l’ar­rêt » — certes qui ne dit pas grève recon­duc­tible, mais qui est quand même très fort. D’autant que, der­rière, nous enchaî­nions avec deux jours où nous appe­lions à la grève, le 8 Mars, la Journée inter­na­tio­nale de lutte pour les droits des femmes, puis le 9 mars, jour­née de mobi­li­sa­tion des jeunes. À ce moment-là, notre stra­té­gie était de faire en sorte que cer­taines pro­fes­sions où nous sommes puis­sants — l’énergie, les dockers, les trans­ports, la ges­tion des déchets, etc. — partent en grève recon­duc­tible. Mais, au-delà de ces sec­teurs, ça n’a mal­heu­reu­se­ment pas été assez sui­vi. Trop peu de sec­teurs ont réus­si à bas­cu­ler en grève recon­duc­tible. Le pro­blème fac­tuel est qu’à un moment, il n’y a sim­ple­ment plus de car­bu­rant. Il ne suf­fit pas de vou­loir gagner pour y arriver.

« Nous entrons dans une nou­velle phase du néo­li­bé­ra­lisme pour lequel la démo­cra­tie est deve­nue problématique. »

Malheureusement, la grève ne se décrète pas, elle se construit. Et, pour la construire, nous avons besoin d’un fort taux de syn­di­ca­li­sa­tion, de bas­tions, de sec­teurs d’im­plan­ta­tion. Or notre pro­blème est que nos bas­tions qui sont en mesure de bas­cu­ler en grève recon­duc­tible sont en train de recu­ler comme peau de cha­grin. 40 % des sala­riés du pri­vé n’ont plus de syn­di­cat dans leur entre­prise. Pour eux, la grève est tout sim­ple­ment impos­sible. Il en va de même pour tous ceux qui ont des orga­ni­sa­tions syn­di­cales au sein de leur entre­prise, mais où le taux de syn­di­ca­li­sa­tion demeure trop faible. Dans cette situa­tion, com­ment créer un véri­table rap­port de force ? Il faut nous recons­truire, nous ras­sem­bler. Ici se joue un point clé concer­nant les stra­té­gies durant la mobi­li­sa­tion. Il ne suf­fit pas de gagner la bataille de l’o­pi­nion et du nombre avec des mani­fes­ta­tions. Pour gagner, il faut aus­si un vrai impact éco­no­mique et donc être en mesure de pou­voir blo­quer l’ou­til pro­duc­tif, c’est-à-dire qu’il y ait beau­coup plus de gré­vistes. C’est ce que nous n’a­vons pas réus­si à faire au len­de­main du 7 mars. Évidemment, nous aurions pu être plus effi­caces sur de nom­breux aspects, mais il n’y a pas de secret : les endroits où nous sommes en capa­ci­té de bas­cu­ler en grève recon­duc­tible sont ceux où il y a un taux de syn­di­ca­li­sa­tion qui est fort. La pre­mière conclu­sion que nous tirons de la mobi­li­sa­tion, c’est qu’il faut donc se syn­di­quer pour faire masse. C’est ça qui chan­ge­ra la donne pour les futures mobilisations.

En 1936, les grèves vic­to­rieuses ont débou­ché sur de nom­breux acquis mais aus­si sur l’adhé­sion aux syn­di­cats de cen­taines de mil­liers de per­sonnes. La vic­toire per­met de créer un engoue­ment. Les der­nières années semblent être des défaites sur défaites. N’est-ce pas jus­te­ment cette « stra­té­gie de la défaite », comme cer­tains l’ap­pellent, qui fait qu’il y a de moins en moins de syndiqués ?

Cette expres­sion est hon­teuse et son usage gra­vis­sime. Il s’agit d’une stra­té­gie patro­nale qui découle du « There is no alter­na­tive » de Thatcher, où ce qui compte le plus est d’installer un état d’esprit défai­tiste pour démo­bi­li­ser. Durant ces trente der­nières années, nous avons par exemple gagné la lutte contre le CPE. Toutes ces per­sonnes qui, du som­met de leur mon­tagne, nous expliquent la vie, que font-elles pour la lutte, com­ment font-elles grève ? J’ai enten­du cer­tains ensei­gnants-cher­cheurs nous faire la leçon sur le fait qu’il n’y avait pas de grève recon­duc­tible. Mais où étaient-ils ? La grève des uni­ver­si­tés nous a tra­gi­que­ment man­qué pen­dant cette mobi­li­sa­tion. Une des dif­fi­cul­tés que nous avons eues lors des mobi­li­sa­tions est que de nom­breuses per­sonnes sont venues mani­fes­ter mais ne se sont pas for­cé­ment mises en grève sur leur lieu de tra­vail. Manifester, c’est expri­mer son opi­nion, ça per­met de comp­ter nos forces. En se met­tant en grève, le tra­vailleur bloque l’ou­til de pro­duc­tion, mais perd aus­si son salaire. Il faut donc croire en la vic­toire. Insistons là-des­sus : on rentre dans une mobi­li­sa­tion lors­qu’on pense que la vic­toire est pos­sible. L’enjeu est jus­te­ment de dépas­ser le défai­tisme et le fata­lisme. Le pro­blème de ces qua­rante der­nières années, c’est le bas­cu­le­ment néo­li­bé­ral avec le bou­le­ver­se­ment du rap­port de force au plan mon­dial : l’effondrement du bloc sovié­tique, la glo­ba­li­sa­tion avec la mise en concur­rence mon­diale des tra­vailleurs et des tra­vailleuses, et le dépla­ce­ment des centres de déci­sion en dehors de tout cadre démo­cra­tique, le fait que les agences de nota­tion et les mul­ti­na­tio­nales aient désor­mais plus de pou­voir que les gou­ver­ne­ments élus. Face à cela, nous sommes dans une phase de réor­ga­ni­sa­tion du syn­di­ca­lisme au plan mon­dial, avec beau­coup plus de luttes, de com­ba­ti­vi­té et de conver­gences. Ce sont des graines pour l’avenir que nous sommes en train de semer.

[Manifestation contre la réforme des retraites, 16 février 2023 à Marseille | Cyrille Choupas]

Comment expli­quez-vous que des sec­teurs his­to­riques — vous men­tion­nez les ensei­gnants — ne vous aient pas rejoints aus­si mas­si­ve­ment qu’escompté ?

D’abord, c’est la FSU, et non la CGT, qui est majo­ri­taire dans l’Éducation natio­nale et l’en­sei­gne­ment supé­rieur. Il faut donc échan­ger avec eux pour com­prendre dans le détail ce qui s’est joué. Néanmoins, force est de consta­ter que les poli­tiques ont orga­ni­sé ces der­nières années une forte indi­vi­dua­li­sa­tion de la pro­fes­sion, par exemple avec la géné­ra­li­sa­tion des heures sup­plé­men­taires, les rému­né­ra­tions au mérite, etc. Certains se sont quand même mobi­li­sés contre la réforme, mais il n’y a pas eu de forte grève recon­duc­tible comme en 2010, et sur­tout en 2003. C’est ça qui nous a man­qué. Cela peut sûre­ment s’ex­pli­quer par le fait que les ensei­gnants se sont sen­tis moins concer­nés per­son­nel­le­ment sur ce sujet. Beaucoup d’entre eux ont fait des études et n’ont com­men­cé à tra­vailler qu’à 25 ou 27 ans. Avec l’al­lon­ge­ment de la durée de coti­sa­tion qui est déjà très impor­tante, ils savent que pour eux, de toute manière, l’âge de la retraite sera 67 ans. Pour com­prendre les dyna­miques de mobi­li­sa­tion, il faut ana­ly­ser plus fine­ment chaque sec­teur et voir dans quelle mesure cha­cun se sent concer­né. Je fais grève parce que je sais que je peux gagner, et je fais grève aus­si sur un sujet qui me concerne per­son­nel­le­ment. Il existe des dyna­miques de soli­da­ri­té, mais les grèves fon­dées uni­que­ment là-des­sus n’a­bou­tissent mal­heu­reu­se­ment que rare­ment. Ce qui nous a sur­tout man­qué, c’est la mobi­li­sa­tion de la jeu­nesse, des lycéens et des étu­diants. C’est la conver­gence entre sala­riés et jeunes sco­la­ri­sés qui a per­mis de gagner en 1968, en 1995 et en 2006.

Vous réagis­sez vive­ment à pro­pos de l’ex­pres­sion « stra­té­gie de la défaite ». Laurent Berger a tout de même eu une phrase extra­or­di­naire : « C’était une défaite pro­duc­tive » !

« Macron est accu­lé dans une impasse démo­cra­tique puis­qu’il est com­plè­te­ment mino­ri­taire, dans le pays comme à l’Assemblée. Il est com­plè­te­ment décrédibilisé. »

Tout d’abord, je ne pro­nonce pas le mot de « défaite ». Pour moi, certes nous n’a­vons pas gagné, mais nous n’a­vons pas non plus per­du. Pourquoi ? Parce que la vic­toire du gou­ver­ne­ment est une vic­toire à la Pyrrhus. Macron est pas­sé en force parce qu’il a la Constitution de la Ve République avec lui, Constitution qui lui offre mal­heu­reu­se­ment des « super­pou­voirs ». Mais il est accu­lé dans une impasse démo­cra­tique puis­qu’il est com­plè­te­ment mino­ri­taire, dans le pays comme à l’Assemblée. Il est com­plè­te­ment décré­di­bi­li­sé. Personne ne sait com­ment il va finir son quin­quen­nat, sa situa­tion est plus que cré­pus­cu­laire. De notre côté, nous avons été exem­plaires jus­qu’au bout dans notre mobi­li­sa­tion. Nous avons réus­si à faire que le syn­di­ca­lisme revienne au centre, nous avons créé de nou­velles dyna­miques syn­di­cales, avec tout de même 70 000 nou­veaux syn­di­qués, soit plus de 10 % de nos effectifs.

Notre défi est de faire en sorte que tous ces nou­veaux arri­vants réus­sissent à trou­ver leur place dans l’or­ga­ni­sa­tion, qu’ils et elles puissent mili­ter et venir renou­ve­ler, enri­chir, ren­for­cer la CGT. 70 000, c’est bien, mais c’est encore trop peu par rap­port à ce qu’il devrait y avoir. Quand on regarde après 1936, après 1945, il y a eu des vagues de syn­di­ca­li­sa­tion beau­coup plus fortes. Mais il faut noter aus­si qu’elles n’ont pas for­cé­ment duré. Nous avons donc tou­jours été sur des taux de syn­di­ca­li­sa­tion com­por­tant des pics his­to­riques, qui peuvent vite retom­ber. Et c’est là que nous voyons que le syn­di­ca­lisme fran­çais, contrai­re­ment à ce qu’on prône dans nos sta­tuts, est struc­tu­rel­le­ment moins de masse que dans beau­coup de pays étran­gers, où il est struc­tu­ré différemment.

« Une vic­toire à la Pyrrhus », dites-vous. Mais depuis, l’inter­dic­tion de l’abaya à l’é­cole, la réforme de l’as­su­rance-chô­mage, la loi immi­gra­tion, sont autant de mesures qui sont pas­sées avec plus ou moins d’op­po­si­tion. De là à dire que le pou­voir est fra­gi­li­sé, il y a encore un grand pas…

Détrompez-vous. Déjà, nous l’a­vons for­cé à recu­ler sur la ponc­tion d’un mil­liard d’eu­ros qu’il vou­lait impo­ser sur les retraites com­plé­men­taires, qui repré­sentent 25 à 60% de la retraite des sala­riés du pri­vé. Ce n’est pas rien, parce qu’au-delà, l’État repre­nait la main sur les retraites com­plé­men­taires et impo­sait une vio­lente cure d’austérité. Avez-vous enten­du son dis­cours lors de son fameux « ren­dez-vous avec la Nation » en jan­vier der­nier ? Il a dit expli­ci­te­ment qu’il fal­lait arrê­ter de réfor­mer avec des lois : le constat de fai­blesse est là. Il ne peut plus faire voter des lois. Vous pre­nez l’exemple de l’abaya : ça n’est pas une loi, c’est juste un buzz média­tique pour faire mon­ter un sujet qui clive et qui per­met d’oc­cul­ter les ques­tions sociales. La loi asile et immi­gra­tion a été votée avec les voix de la droite et de l’ex­trême droite. Voyez où le gou­ver­ne­ment en est ren­du ! C’est pour ça que la CGT a par­lé d’un nau­frage moral pour le quin­quen­nat d’Emmanuel Macron. Il se radi­ca­lise et sa majo­ri­té est en train d’ex­plo­ser. Son ren­dez-vous avec la nation comme son rema­nie­ment ont été un flop. Tout ça n’est pas très glo­rieux. Il y a dans les tuyaux plu­sieurs réformes régres­sives (chô­mage, fonc­tion publique, droit du tra­vail, aus­té­ri­té) en pré­pa­ra­tion. La réa­li­té, c’est que Macron est dans une impasse. Quand, com­ment et avec quelle majo­ri­té va-t-il réus­sir à faire pas­ser ces réformes alors que l’hypothèse d’une motion de cen­sure est main­te­nant très cré­dible ? En tout cas, à l’évidence, la CGT sera au ren­dez-vous pour empê­cher que ces contre-réformes voient le jour.


[lire le second volet]


Photographie de ban­nière : Cyrille Choupas


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