Que reste-t-il des cahiers de doléances ?


Entretien inédit | Ballast

« Où sont les cahiers de doléances ? » La ques­tion est posée à Sébastien Lecornu sur un pla­teau de télé­vi­sion. Nous sommes le 10 sep­tembre, ce der­nier vient d’être nom­mé Premier ministre et une mobi­li­sa­tion s’or­ga­nise pour blo­quer le pays. Quelqu’un s’est sou­ve­nu que le tout frais chef de gou­ver­ne­ment avait eu à ani­mer, en 2019, le Grand débat natio­nal — cette ins­tance de dépo­li­ti­sa­tion et de dis­qua­li­fi­ca­tion du mou­ve­ment des gilets jaunes. Qu’attendre de lui, dès lors ? Rien, évi­dem­ment. Mais la ques­tion ini­tiale demeure. Nous avons ten­té d’y répondre dans un article paru dans notre der­nier numé­ro papier, pour le compte duquel nous avons inter­ro­gé la lin­guiste Manon Pengam, qui s’est plon­gée dans les cahiers de doléances du dépar­te­ment de la Creuse. Que contiennent-ils ? Qui les a rédi­gés ? Et qu’en reste-il, aujourd’­hui ? Nous repro­dui­sons ici l’in­té­gra­li­té de notre échange. 


Vous évo­quez dans vos recherches le dévoie­ment de la par­ti­ci­pa­tion citoyenne qui a été à l’œuvre lors de la séquence des gilets jaunes et l’or­ga­ni­sa­tion du Grand débat natio­nal — dont on rap­pelle que Sébastien Lecornu était aux manettes. Qu’entendez-vous par là ?

Je pars de l’hy­po­thèse, étayée par les tra­vaux de spé­cia­listes de la par­ti­ci­pa­tion citoyenne comme Guillaume Gourgues et Alice Mazeaud, selon laquelle la par­ti­ci­pa­tion citoyenne est, aujourd’hui, un outil mana­gé­rial comme un autre. Mise au ser­vice de « l’ac­tion publique », elle est le plus sou­vent confiée à des pres­ta­taires pri­vés, ce qui crée une rela­tive dépo­li­ti­sa­tion. Au départ, comme ces deux cher­cheurs le rap­pellent, la par­ti­ci­pa­tion citoyenne émane pour­tant des mou­ve­ments sociaux, des per­sonnes qui luttent pour diverses causes envi­ron­ne­men­tales ou dans des luttes urbaines dans les années 1960. Puis, ses prin­cipes sont peu à peu récu­pé­rés par le dis­po­si­tif ins­ti­tu­tion­nel. Il y a des inten­tions qui par­fois sont louables et sin­cères, et d’autres qui, en fait, sont stric­te­ment com­mu­ni­ca­tion­nelles et visent à cadrer l’expression.

Ça a été le cas du Grand débat natio­nal (GDN) en 2019. À ce moment-là, nous sommes dans une séquence extrê­me­ment agi­tée, celle des gilets jaunes, qui a com­men­cé deux mois plus tôt. Emmanuel Macron sou­haite reprendre la main et semble dire : « Voilà, je vous pro­pose un cadre d’ex­pres­sion. » Ce qui signi­fie impli­ci­te­ment que les gens qui conti­nue­raient de s’ex­pri­mer en dehors de ce cadre, à mani­fes­ter les same­dis de façon assez spec­ta­cu­laire, ne seraient pas légi­times à s’ex­pri­mer. Macron pro­pose un dis­po­si­tif légi­time et légi­ti­mant, et tous ceux qui n’y par­ti­ci­pe­ront pas ne seront pas enten­dus. Pour moi, la dépo­li­ti­sa­tion de l’ex­pres­sion citoyenne, elle se joue là.

Qu’en est-il pré­ci­sé­ment pour ce qui est du Grand débat national ?

« On estime que le coût total du Grand débat natio­nal est de 12 mil­lions d’eu­ros, dont deux mil­lions alloués au trai­te­ment et à l’a­na­lyse des don­nées confiés à ce consor­tium pri­vé. C’est choquant. »

Il faut être assez pré­cis sur l’his­to­rique et la genèse du dis­po­si­tif des Cahiers de doléances, qui se consti­tuent au cœur de la mobi­li­sa­tion des gilets jaunes. Dès novembre 2018, des gilets jaunes ouvrent des cahiers sur des lieux de mobi­li­sa­tion, notam­ment des ronds-points, et ils les nomment « Cahiers de doléances ». Ensuite, il y a une ini­tia­tive qui émane de deux asso­cia­tions d’é­lus locaux : celle des maires ruraux de France, l’AMRF ; celle des maires d’Île-de-France, l’AMIF, qui lance une opé­ra­tion appe­lée « Mairie Ouverte », durant laquelle ils ouvrent à leur tour ce qu’ils nomment des « Cahiers de doléances et de pro­po­si­tions ». Ils col­lectent au sein de leurs mai­ries les contri­bu­tions des citoyens et les font remon­ter à l’Élysée au mois de décembre 2018. Ce n’est qu’en­suite, au mois de jan­vier 2019, qu’Emmanuel Macron lance ce Grand débat natio­nal qui com­pre­nait des « Cahiers citoyens et d’ex­pres­sion libre ». Cette idée des Cahiers ne sort donc pas de l’Élysée. Ici, on voit bien com­ment la volon­té part d’un mou­ve­ment social et a ensuite été ins­ti­tu­tion­na­li­sée jus­qu’à sa plus totale dépolitisation.

Il y a eu néan­moins des mil­lions de contri­bu­tions qui ont pro­duites et récol­tées. Comment ont-elles été analysées ?

Le trai­te­ment et l’a­na­lyse des don­nées du Grand débat ont été confiés à un consor­tium pilo­té par le cabi­net Roland Berger, qui tra­vaille notam­ment avec deux socié­tés, la socié­té Cognito et la socié­té Bluenove, le tout pour un coût de deux mil­lions d’eu­ros1. Ces socié­tés avaient par ailleurs déjà tra­vaillé sur des don­nées issues de dis­po­si­tifs de par­ti­ci­pa­tion, sur « l’après covid-19 », ou les « États géné­raux de la jus­tice », comme le sou­ligne un rap­port d’enquête séna­to­riale de 2022 consa­cré à « l’influence crois­sante des cabi­nets de conseil pri­vés sur les poli­tiques publiques ». En paral­lèle, au mois de février 2019, l’Agence natio­nale de la recherche (ANR) lance « un appel à mani­fes­ta­tion d’in­té­rêt » : des cher­cheurs vont à Paris pour pré­sen­ter leurs métho­do­lo­gies et leurs pro­to­coles d’a­na­lyse, espé­rant qu’il y ait des attri­bu­tions de fonds. Cette ini­tia­tive a été com­plè­te­ment avor­tée. Il n’y a pas eu d’argent attri­bué à la recherche publique. On estime que le coût total du Grand débat natio­nal est de 12 mil­lions d’eu­ros, dont deux mil­lions alloués au trai­te­ment et à l’a­na­lyse des don­nées confiés à ce consor­tium pri­vé. C’est choquant.

[Acte VIII, Paris, 12 janvier 2019 | Stéphane Burlot]

Ces ana­lyses sont-elles néan­moins accessibles ? 

Le consor­tium pri­vé a tra­vaillé sur un cor­pus de cahiers de doléances numé­ri­sé et non pas sur les cahiers ori­gi­naux. Pour bien com­prendre, il faut reve­nir encore une fois sur la genèse du dis­po­si­tif et sur son orga­ni­sa­tion. À la clô­ture du dis­po­si­tif, le 22 février 2019, déci­sion est prise de trans­mettre les cahiers à la Bibliothèque natio­nale de France (BnF) pour numé­ri­sa­tion. Le cor­pus trans­mis à la BnF n’a pas tou­jours été com­plet : des erreurs ou oublis ont pu être com­mis à chaque étape de ce pro­ces­sus. Une autre source de pro­blèmes réside dans la mau­vaise qua­li­té des numé­ri­sa­tions opé­rées à par­tir de pho­to­co­pies, qui n’ont pas été réa­li­sées selon les stan­dards patri­mo­niaux, entraî­nant de fac­to des trans­crip­tions qui ne sont pas satisfaisantes.

On entend pour­tant sou­vent que les cahiers ne seraient pas acces­sibles, parce que la numé­ri­sa­tion n’au­rait pas été effectuée…

Jusqu’en avril 2025 et le vote d’une réso­lu­tion à l’Assemblée Nationale sur la libre consul­ta­tion des doléances, une seule équipe de recherche avait accès au cor­pus natio­nal numé­ri­sé. Dans mon cas, comme dans celui des col­lègues de Gironde ou de ceux qui ont tra­vaillé dans la Somme, nous les avons consul­tées direc­te­ment aux archives dépar­te­men­tales, où les cahiers phy­siques sont conser­vés. On prend en pho­to, on numé­rise et on trans­crit nous-mêmes les don­nées. Au début, c’est frus­trant parce qu’en fait ce tra­vail a déjà été fait, il a été finan­cé, et nous on le refait. Mais ce n’est pas du temps per­du car ce gros fichier numé­ri­sé a été réa­li­sé un peu n’im­porte com­ment. Déjà, le nombre de contri­bu­tions qui ont été trans­crites paraît très sous-esti­mé. Il y a peut-être 70, 80 % des cahiers qui ont été numé­ri­sés au total. Il manque des feuilles, les trans­crip­tions ont été faites avec des logi­ciels d’océ­ri­sa­tion pas suf­fi­sam­ment per­for­mants, donc elles ne sont pas qua­li­ta­tives… Il y a beau­coup d’er­reurs. Aujourd’hui, il est encore très com­pli­qué de retrans­crire des don­nées manus­crites avec des logi­ciels. Il fau­drait entraî­ner un logi­ciel pen­dant plu­sieurs heures sur une seule et même écri­ture. Or le sty­lo change de main à chaque fois, ce sont des per­sonnes dif­fé­rentes qui écrivent, ce qui explique les erreurs dans la retranscription.

Pour accé­der aux doléances de la région Grand sud, par exemple, il faut une auto­ri­sa­tion du pré­fet. Ça n’est pas si simple !

« Il y a clai­re­ment une forme d’opportunisme sur le mar­ché de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, qui est deve­nue un véri­table business. »

Oui, car il y a quand même une pro­tec­tion des don­nées, ce qui s’entend. C’est ce qu’explique l’archi­viste Marie-Anne Chabin sur son blog : il y a des don­nées qui sortent du sta­tut légal d’archives publiques et qui rentrent dans un autre sta­tut qui est celui de la cor­res­pon­dance. On a des per­sonnes qui se sont expri­més hors cadre du Grand débat natio­nal et dont on estime que le consen­te­ment était moins éclai­ré sur le deve­nir de leurs écrits. Ceci explique pour­quoi, en Creuse, où j’ai tra­vaillé, je n’ai pu accé­der qu’à trois car­tons des doléances sur les six. Par ailleurs, il y a une vraie polé­mique aujourd’hui sur leur publi­ca­tion via une pla­te­forme numé­rique. Elle avait été pro­mise par le gou­ver­ne­ment mais jamais pro­duite — offi­ciel­le­ment pour des rai­sons de volume de don­nées (ce qui ne tient pas parce que ces don­nées ne sont pas lourdes) et aus­si d’a­no­ny­mat. Anonymiser les don­nées, on sait le faire, mais ça sup­pose d’y mettre les moyens. Or la recherche publique a les com­pé­tences pour trai­ter ces don­nées, les valo­ri­ser à hau­teur de ce qu’elles méritent. C’est donc clair qu’il n’y a pas eu la volon­té poli­tique d’al­ler au bout de la démarche. Ceci dit, mettre en ligne, tel quel, ce gros cor­pus natio­nal numé­ri­sé com­plè­te­ment lacu­naire et qua­li­ta­ti­ve­ment très mau­vais, ça n’aurait aucun sens.

Des citoyens reven­diquent l’ur­gence de publi­ci­ser ces doléances, du coup cer­taines per­sonnes surfent sur cette « urgence ». Il y a clai­re­ment une forme d’opportunisme sur le mar­ché de la « démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive », qui est deve­nue un véri­table busi­ness. Opérer ce tra­vail par des entre­prises pri­vées impli­que­ra un usage de l’IA qui assu­re­rait à ces socié­tés une forme de pro­prié­té sur les don­nées dont elles ris­que­raient d’a­bu­ser… Je suis donc méfiante du dis­cours qui tend à vou­loir rendre tout acces­sible rapi­de­ment : la mise à dis­po­si­tion des archives prend du temps. Ça doit être fait sur une pla­te­forme sécu­ri­sée, pérenne, avec un tra­vail infor­ma­tique de codage des méta­don­nées. On doit aus­si se deman­der : qu’est-ce qu’on veut faire de ces don­nées ? Ce serait par exemple inté­res­sant de pou­voir faire de la navi­ga­tion tex­tuelle dedans. Il y a plein de choses à ima­gi­ner, mais pas n’im­porte com­ment. Avec Magali Della Sudda (direc­trice de recherche CNRS) et l’Association Nationale des Tiers-Lieux, nous orga­ni­sons des ate­liers de for­ma­tion des citoyennes et citoyens à nos outils open source et aux métho­do­lo­gies de l’enquête scien­ti­fique, en tra­vaillant aus­si avec des archi­vistes — qui ont été com­plè­te­ment mis de côté dans cette affaire !

[Acte VIII, Paris, 12 janvier 2019 | Stéphane Burlot ]

Que res­sort-il des syn­thèses faites par ce consortium ? 

Le consor­tium pri­vé a fait une ana­lyse de ce qu’il a appe­lé les « contri­bu­tions libres ». Dans cette caté­go­rie, les dif­fé­rents Cahiers citoyens ont été amal­ga­més. On trouve donc aus­si bien les cahiers du Grand débat natio­nal que ceux de l’o­pé­ra­tion « Mairie Ouverte ». Le consor­tium ne dis­tingue pas ces deux dis­po­si­tifs. Il a aus­si ana­ly­sé les comptes ren­dus des réunions d’i­ni­tia­tives locales qui ont eu lieu sur le ter­ri­toire au moment du Grand débat, ain­si que les cour­riers ou mails envoyés dans ce cadre. Ensuite, une ana­lyse avec du trai­te­ment auto­ma­tique du lan­gage a été mise en œuvre afin de déga­ger les prin­ci­pales thé­ma­tiques et propositions.

Ces ana­lyses, qui sont dis­po­nibles en ligne, repré­sentent sous forme « d’arbres de connais­sances » les « grands thèmes » qui y sont affi­liées. Il y a une sorte de hié­rar­chie. Mais en soi, ce n’est pas com­pli­qué de révé­ler les grandes pro­po­si­tions qui émergent des cahiers. Il n’y a pas de sur­prise, parce qu’elles sont au final très simi­laires aux reven­di­ca­tions por­tées par les gilets jaunes, quand bien même les cahiers n’ont pas été rédi­gés par les gilets jaunes ou sinon de façon mar­gi­nale. C’est inté­res­sant de voir que dans des dis­po­si­tifs, des formes de lutte ou d’ex­pres­sions dif­fé­rents, fina­le­ment, il y a une conti­nui­té dans les thèmes abor­dés. Par exemple, j’ai pu lire en Creuse des pro­pos concer­nant le coût de la vie, la repré­sen­ta­tion citoyenne, ou le rôle des élus, dont les gens demandent un meilleur contrôle.

« Ce qui frappe en pre­mier lieu, c’est une dicho­to­mie qui s’ex­prime de façon sociale et ter­ri­to­riale entre nous, les petits et les grands. »

Le pro­blème est que du point de vue scien­ti­fique, ces syn­thèses sont assez opaques. La métho­do­lo­gie est res­ti­tuée mais les ana­lyses n’ont pas été faites avec des logi­ciels libres. Or, dans la recherche publique, nous ne tra­vaillons pas comme ça : nous avons un impé­ra­tif de trans­pa­rence des méthodes afin que nos résul­tats soient repro­duc­tibles. Ensuite, les syn­thèses éludent beau­coup de para­mètres qui nous inté­ressent en tant que lin­guistes, socio­logues, poli­tistes. Les per­sonnes parlent des impôts, mais com­ment ? quelles sont les opi­nions, les émo­tions qui trans­pa­raissent ? Certains col­lègues, notam­ment Samuel Noguera2, s’attachent donc à reter­ri­to­ria­li­ser les doléances dans des ter­ri­toires qui sont assez contras­tés, comme dans la Gironde. Par exemple, il peut être inté­res­sant de mettre en paral­lèle les contri­bu­tions aux cahiers avec des sta­tis­tiques de l’INSEE, comme celles concer­nant le vote de cer­taines communes.

En tant que lin­guiste, vous avez étu­dié le cor­pus creu­sois. Que pou­vez-vous nous en dire ?

Le « ils », propre à la conscience sociale tri­an­gu­laire, n’y est pas très pré­sent. Je m’ex­plique. La tri­an­gu­la­tion « nous », « vous », « ils », que des socio­logues observent à pro­pos des logiques du vote pour le Rassemblement natio­nal, se maté­ria­lise selon trois pôles : « les puis­sants », « nous le peuple » et ce « ils », que les enquêté·es relèguent en bas de l’é­chelle sociale — les « migrants », les « assis­tés », bref, des figures d’al­té­ri­té socio-raciale. Bien qu’on le relève dans le cor­pus, ce qui frappe en pre­mier lieu, c’est une dicho­to­mie qui s’ex­prime de façon sociale et ter­ri­to­riale entre « nous, les petits » et les « grands » : nous les petits agri­cul­teurs, les petits com­mer­çants, les petites écoles, situés en ter­ri­toire rural, avec une expé­rience de l’é­loi­gne­ment, qui n’ar­ri­vons pas à voir un méde­cin, avec des infra­struc­tures et des routes qui ne sont pas entre­te­nues… Les « grands », eux, sont asso­ciés à une forme de domi­na­tion. Il y a clai­re­ment un sen­ti­ment d’écrasement par les grands patrons, les grandes mul­ti­na­tio­nales, les grands sys­tèmes agri­coles — la Creuse fait par­tie des ter­ri­toires de petite agri­cul­ture, nous ne sommes pas dans la Somme ou dans la Beauce, où il y a de très grandes exploi­ta­tions céréa­lières. Par ailleurs, il est à noter que ce stig­mate est aus­si retour­né, avec une cer­taine fier­té à se reven­di­quer « petit ». En fait, l’é­ti­quette du dépar­te­ment devient une forme d’au­to-caté­go­ri­sa­tion : il y a des per­sonnes qui signent « un creu­sois et fier de l’être », ou sim­ple­ment « une creu­soise ». Avec aus­si des formes d’ironie : « en Creuse, on a encore de l’air pur, mer­ci de ne pas venir nous polluer ».

[Acte VIII, Paris, 12 janvier 2019 | Stéphane Burlot ]

L’immigration est-elle une thé­ma­tique impor­tante dans ces cahiers ?

Non. On fait un même constat en Creuse et en Gironde, qui sont pour­tant des ter­ri­toires dif­fé­rents. On relève quelques occur­rences des mots « immi­gra­tion » ou « islam », mais elles sont très mar­gi­nales et appa­raissent sou­vent dans la même contri­bu­tion. Ce n’est abso­lu­ment pas une thé­ma­tique pré­gnante. C’est ques­tion­nant, car la cir­cons­crip­tion de la Creuse est désor­mais acquise au RN, où les scores en sa faveur ne font que mon­ter. En fait, ce qu’il serait impor­tant d’avoir ici, c’est une socio­lo­gie du contributeur.

Justement, à par­tir de toutes ces contri­bu­tions et don­nées récol­tées, peut-on réus­sir à dres­ser un por­trait socio­lo­gique des participants ?

Ce qu’on peut affir­mer, c’est que les per­sonnes qui par­ti­cipent à l’opération « Mairie Ouverte » ou au Grand débat ne sont pas tota­le­ment éloi­gnés de la chose publique, puisqu’elles ne boudent pas ces dis­po­si­tifs et y répondent. Il faut aus­si un sen­ti­ment de légi­ti­mi­té pour pou­voir par­ti­ci­per à des dis­po­si­tifs comme ceux-là. Ces per­sonnes ont par ailleurs une cer­taine dis­po­ni­bi­li­té, pour se rendre en mai­rie à des horaires d’ou­ver­ture qui peuvent être limi­tés, et elles sont enclins à pas­ser par le médium de l’é­cri­ture. Elles ne sont donc pas dans la pos­ture d’anti-système reven­di­quée par le RN (même si ce par­ti est com­plè­te­ment dans le sys­tème). Ce peut être un point expli­quant la dif­fé­rence du vote RN dans la Creuse et l’ab­sence de leurs reven­di­ca­tions dans les contri­bu­tions — mais je reste pru­dente car je ne suis pas spé­cia­liste du sujet.

« Quand on inter­roge des citoyens dans le cadre du Grand débat natio­nal, l’immigration n’est pas une thé­ma­tique qu’ils estiment comme importante. »

Sur cette ques­tion, il est inté­res­sant de regar­der les tra­vaux de cer­tains socio­logues, comme Félicien Faury. Ils montrent bien, à pro­pos du vote RN, que dif­fé­rents para­mètres s’agrègent de manière com­plexe. Cet élec­to­rat n’est pas uni­que­ment com­po­sé de per­sonnes avec des condi­tions de vie dif­fi­ciles ! La ques­tion de l’immigration et le racisme font tou­jours par­tie du vote RN. C’est très clair. Mais quand on inter­roge des citoyens dans le cadre du Grand débat natio­nal, l’immigration n’est pas une thé­ma­tique qu’ils estiment comme impor­tante, en tout cas pas dans les cor­pus que nous avons pu étu­dier. Ces résul­tats deman­de­ront à être mis en pers­pec­tive avec d’autres ter­ri­toires. Sabine Ploux et Catherine Dominguès ont mon­tré que dans l’ensemble des contri­bu­tions numé­ri­sées au niveau natio­nal, le thème de l’immigration res­sort dans une pro­por­tion de 14,6 %. À titre de com­pa­rai­son, celui des retraites figure dans 38,3 % des textes3.

Enfin, concer­nant la socio­lo­gie des contri­bu­teurs, la seule don­née que nous avons est le code pos­tal. Des col­lègues de l’EHESS, qui ont accès au cor­pus natio­nal, peuvent mettre en pers­pec­tive les lieux d’é­cri­ture avec les don­nées. Après, il faut par­fois se fier aux élé­ments qu’ils écrivent sur eux-mêmes. Il y a du décla­ra­tif : des per­sonnes se disent retrai­tés, agri­cul­teurs, infir­mières, donnent leur âge, etc. Effectivement, il y a un cer­tain flou, mais sans avoir une socio­lo­gie très pré­cise des contri­bu­teurs, on a quand même quelques intui­tions, voire des cer­ti­tudes. Il y a, par exemple, cer­tains qui parlent du SMIG avec un G à la fin — ce qui donne un indi­ca­tion de leur tranche d’âge. Ce sont autant d’indices. 

[Acte IV, Paris, 15 décembre 2018 | Stéphane Burlot ]

Ces don­nées per­mettent-elles d’ob­te­nir une car­to­gra­phie des revendications ? 

Dans un ter­ri­toire aus­si peu dense que la Creuse, je pense qu’il serait pos­sible de faire cette car­to­gra­phie. Mais avec un nombre aus­si réduit de don­nées, ce n’est pas tou­jours très repré­sen­ta­tif. Nous savons qu’il y a des per­sonnes qui n’ont pas for­cé­ment rédi­gé dans leur com­mune : ils ont pu aller dans celle d’à côté, voire dans la « grande ville », comme La Souterraine par exemple. Autre élé­ment inté­res­sant : on relève une dizaine de contri­bu­tions dans des petites com­munes de 200 habi­tants, où on estime qu’il y a pu avoir un effet d’é­mu­la­tion col­lec­tive. Certains témoi­gnages de rédac­trices et rédac­teurs le confirment par ailleurs. À titre de com­pa­rai­son, on dénombre 17 contri­bu­tions à La Souterraine qui est pour­tant la deuxième ville du dépar­te­ment avec un peu moins de cinq mille habi­tants. C’est peut-être dans ces toutes petites com­munes que la par­ti­ci­pa­tion a été la plus impor­tante, selon des logiques propres : par le bouche à oreille, par l’in­fluence du maire… Lorsqu’il y a des liens sociaux qui sont très étroits, dans des ter­ri­toires aus­si peu denses, si le maire dit « écoute, ce serait bien que tu ailles écrire quelque chose », for­cé­ment, le nombre de contri­bu­tions augmente.

Et en termes lin­guis­tiques, qu’a­vez-vous obser­vé dans ces Cahiers ? 

Commençons par les mots qui reviennent le plus sou­vent. En Creuse, c’est très clai­re­ment la ques­tion des retraites. C’est le nom com­mun qui est le plus pré­sent dans le cor­pus. Ça ne veut pas dire que tous les rédac­teurs sont des retrai­tés, loin de là, mais c’est une thé­ma­tique qui concerne tout le monde. Au moment des mobi­li­sa­tions contre la réforme des retraites, il y a eu des mani­fes­ta­tions d’une ampleur qua­si inédite à Guéret, la pré­fec­ture du dépar­te­ment. Et ça, on aurait pu le lire dès 2019 en consul­tant les Cahiers. En fait, on observe deux régimes de reven­di­ca­tions. Il y a celui qui est com­mun aux gilets jaunes, par exemple la demande d’un réfé­ren­dum d’i­ni­tia­tive citoyenne, une quête de démo­cra­tie et d’amélioration des condi­tions de vie. Et plus spé­ci­fi­que­ment, en Creuse, il y a un mode de reven­di­ca­tion rela­tif au « mode d’ha­bi­ter » hyper rural : on reven­dique un meilleur accès aux soins, que ce soit la méde­cine géné­rale, la méde­cine spé­cia­li­sée ou le soin appor­té aux aînés. Il y a un sen­ti­ment d’é­loi­gne­ment et d’en­cla­ve­ment aus­si qui est très fort. Quand bien même la Creuse n’est pas un ter­ri­toire homo­gène — La Souterraine, par exemple, est beau­coup plus proche des réseaux rou­tiers et fer­ro­viaire que Felletin — ce qui res­sort est quand même un sen­ti­ment d’a­ban­don des pou­voirs publics. Et la dimi­nu­tion du nombre de trains, par exemple, concerne aus­si les zones les moins enclavées…

Est-ce que vous avez trou­vé des lettres par­ti­cu­liè­re­ment étonnantes ?

« Le lexique des émo­tions est très pré­sent, mais il y a aus­si beau­coup d’i­ro­nie et d’humour. »

Oui, des choses plus sen­sibles, aux­quelles on accède en lisant les contri­bu­tions, pas en se conten­tant de trai­te­ments auto­ma­tiques. Le lexique des émo­tions est très pré­sent, mais il y a aus­si beau­coup d’i­ro­nie et d’hu­mour, ce qui est par­fois élo­quent. Je peux don­ner cet exemple d’un mon­sieur qui vient écrire une doléance, mais qui ne maî­trise ni la gra­phie, ni les codes d’or­tho­graphe et de gram­maire. Il est vrai que sa doléance est com­pli­quée à lire et à trans­crire, mais il en a conscience parce qu’à la fin, il s’ex­cuse de façon très iro­nique. Il retourne un peu le stig­mate social en écri­vant « excu­sez-moi, mais j’ai fait HEC, haute école com­mu­nale ». Il y a aus­si une dame qui a écrit une doléance assez jolie : elle s’a­dresse au Président en se met­tant dans la peau d’une pro­fes­seure des écoles. Tout est au condi­tion­nel. Elle com­mence en disant « Si j’é­tais pro­fes­seure des écoles… », et elle lui parle comme si c’é­tait un mau­vais élève, mais de façon assez élé­gante. Il y a donc aus­si beau­coup de créativité.

Que nous indiquent ces cahiers sur les contri­bu­teurs en matière de posi­tion­ne­ment politique ?

Les cahiers témoignent de la com­pé­tence poli­tique des rédac­teurs. Il y a énor­mé­ment de contri­bu­tions qui sont construites sur un mode pro­gram­ma­tique, d’ac­tions pour la vie publique, avec des choses qu’il convient d’ar­rê­ter de faire, d’autres qu’il faut mettre en place, etc. On a des pro­po­si­tions très concrètes, et qui à mon sens, d’un point de vue tex­tuel et orga­ni­sa­tion­nel, sont très proches de la pro­fes­sion de foi ou du pro­gramme poli­tique. Parmi les contri­bu­teurs, il y a aus­si des per­sonnes qui ne sont plus dans le temps de la construc­tion et du débat mais dans un rejet très net du poli­tique tel qu’il est orga­ni­sé, avec des cas de vio­lence ver­bale, qui res­tent tou­te­fois à la marge. Peut-être que le carac­tère ano­nyme des écrits joue, mais on peut aus­si rele­ver ces expres­sions dans des mani­fes­ta­tions où les per­sonnes sont à visage décou­vert et expriment une colère. La poli­ti­sa­tion sup­pose du cli­vage, le fait de s’op­po­ser, de dire qu’on n’est pas d’ac­cord. Mais de façon géné­rale, les cahiers du Grand débat et de l’o­pé­ra­tion « Mairie Ouverte » ne sont pas rem­plis d’in­sultes ! À rebours de ceux qu’ont pu dire cer­tains, ça n’a pas entrai­né une « hys­té­ri­sa­tion du débat ». Je ne crois pas que les cahiers consti­tuent un « défou­loir » plus qu’un autre moyen d’expression.

[ Première « Assemblée des assemblées » pour une coordination nationale de gilets jaunes, Sorcy-Saint-Martin, 26 janvier 2019 | Stéphane Burlot ]

Néanmoins, le Grand débat a éga­le­ment été dépo­li­ti­sant, car ce geste com­mu­ni­ca­tion­nel ten­dait à sin­gu­la­ri­ser la parole citoyenne. C’est une façon de la seg­men­ter pour qu’elle ne se consti­tue pas en col­lec­tif. C’est l’inverse de ce que les gilets jaunes fai­saient depuis plu­sieurs mois. Quand on se plonge dans les cahiers, il y a des récits anec­do­tiques, des expé­riences indi­vi­duelles, qui racontent des tra­jec­toires, des dif­fi­cul­tés, mais pas uni­que­ment pour par­ler de soi. C’est aus­si pour par­ler du corps social : on écrit sa doléance en tant que com­mer­çant, en tant qu’infirmière… J’ai beau­coup lu cette expres­sion, « en tant que ». Elle signi­fie à quelle caté­go­rie socio­pro­fes­sion­nelle le contri­bu­teur appar­tient, et quelles sont les dif­fi­cul­tés que cette caté­go­rie partage.

Par ailleurs le fait même de s’a­dres­ser aux poli­tiques, à l’exé­cu­tif et de pro­po­ser une somme de reven­di­ca­tions relève déjà d’un pro­ces­sus de poli­ti­sa­tion. Je pense que celle-ci répond à plu­sieurs temps dis­tincts. Maintenant, des scien­ti­fiques se penchent sur ces cahiers, des col­lec­tifs s’or­ga­nisent aus­si pour savoir ce qu’ont écrit ces gens ou ce qu’on peut en faire poli­ti­que­ment. C’est un deuxième temps de la poli­ti­sa­tion. Beaucoup de col­lec­tifs citoyens s’or­ga­nisent un peu par­tout en France pour rou­vrir ces cahiers et les ana­ly­ser. Par ailleurs, la recherche sur les cahiers de Creuse a pu voir le jour parce que j’ai été accom­pa­gnée par des citoyens qui m’ont aidée à trans­crire les don­nées : toute seule, je n’au­rais jamais pu aller jus­qu’au bout. Ça aus­si, ça montre qu’il y a un besoin de recons­ti­tuer un espace d’ex­pres­sion, et les cahiers en sont un point de départ. 

Quelles conclu­sions tirer du Grand débat ?

« Ce geste com­mu­ni­ca­tion­nel ten­dait à sin­gu­la­ri­ser la parole citoyenne. C’est une façon de la seg­men­ter pour qu’elle ne se consti­tue pas en collectif. »

Quand le 13 jan­vier 2019, le pré­sident de la République nous adresse une lettre, il passe un contrat de com­mu­ni­ca­tion. Les Français lui ont répon­du dans des mil­lions de contri­bu­tions, mais il n’y a pas eu de réponse. Macron avait fait la pro­messe que cette grande consul­ta­tion don­ne­rait lieu à une res­ti­tu­tion de la syn­thèse des idées et à une mise en ligne des doléances, ce qui n’a pas du tout été le cas. Certains citoyens n’ont pas été dupes, ils savaient que c’était de la com­mu­ni­ca­tion. Mais il y avait quand même un espoir, qui a été déçu. Le contrat a été rom­pu. On s’en rend compte aujourd’hui : plu­sieurs années après cette séquence, quand on dis­cute avec des per­sonnes qui y ont par­ti­ci­pé et qui se sont ren­du compte de la super­che­rie, il y a presque un sen­ti­ment d’humiliation. J’ai assis­té à de nom­breux ciné-débats autour du docu­men­taire Les Doléances, d’Hélène Desplanques : il y a par­fois des spec­ta­teurs qui se mettent à pleu­rer. Tout ça montre qu’il y a une réelle crise démo­cra­tique. Les gilets jaunes en ont été une expres­sion. Ils se sont expri­més par les mani­fes­ta­tions dans les rues, dans des cahiers, en assem­blées… Autant de formes de mons­tra­tion qui n’ont pas été enten­dues. Comme signi­fié à de nom­breuses reprises dans les cahiers, il y a « quelque chose qui ne tourne pas rond ». La figure pré­si­den­tielle incarne aus­si dans les cahiers une forme de mépris, sur laquelle est reve­nu l’his­to­rien Marc Joly dans La pen­sée per­verse au pou­voir.

Et main­te­nant, où en sont les doléances ? 

La demande citoyenne à l’égard de la publi­ci­sa­tion des doléances s’est faite pres­sante ces der­nières années. Le réseau des col­lec­tifs citoyens s’attache à lire, trans­crire ou uti­li­ser les cahiers de doléances à des fins citoyennes, cultu­relles et artis­tiques. L’Assemblée Nationale a adop­té le 11 mars 2025 une réso­lu­tion rela­tive à la publi­ci­sa­tion des cahiers de doléances col­lec­tés dans le cadre du Grand débat natio­nal de 2019. Cette réso­lu­tion acte la néces­si­té de mettre en ligne ces contri­bu­tions après ano­ny­mi­sa­tion, afin de per­mettre leur consul­ta­tion par le grand public et leur exploi­ta­tion scien­ti­fique. Une par­tie des cahiers ori­gi­naux était consul­table avant cette réso­lu­tion : après ver­se­ment aux archives dépar­te­men­tales, un trai­te­ment des cahiers a per­mis d’identifier ceux qui étaient d’emblée consul­tables libre­ment. Si les cahiers conte­naient des élé­ments ajou­tés ulté­rieu­re­ment (des mails impri­més et col­lés par le maire ou les employés de mai­rie, par exemple), et que ces élé­ments com­por­taient des don­nées per­son­nelles ou expo­sant la vie pri­vée, la demande de déro­ga­tion était obligatoire.

[Acte XII, Paris, 2 février 2019 | Stéphane Burlot ]

Une mise en ligne n’est pas simple en rai­son de pro­blèmes tech­niques : après trans­mis­sion par la pré­fec­ture, la BnF a fait pro­cé­der par des pres­ta­taires à des cam­pagnes de numé­ri­sa­tion puis de trans­crip­tion des pho­to­co­pies. L’ensemble des copies de cahiers reçues par la BnF a fait l’objet d’une numé­ri­sa­tion en for­mat image. La qua­li­té de la trans­crip­tion a pâti du manque de temps impar­ti au pro­ces­sus de numé­ri­sa­tion et de trai­te­ment, ain­si que des diver­gences entre pres­ta­taires. Aussi, on compte 115 000 mots non recon­nus et près de 400 000 mots incon­nus sur un total de 50 mil­lions. Des phrases ou même des contri­bu­tions entières sont non retrans­crites et il y a de nom­breuses erreurs. Par exemple le mot « impôt » est retrans­crit en « impact », « riche » en « niche », etc. Il y a éga­le­ment des pro­blèmes juri­diques concer­nant le res­pect de la vie pri­vée : les cahiers citoyens, du moins ceux pro­duits et reçus en mai­rie, ont un sta­tut d’ar­chives publiques, leur com­mu­ni­ca­bi­li­té est donc régie par le code du patri­moine (art. L. 213–1 et suivants).

Le cas par­ti­cu­lier des cahiers a été exa­mi­né par la Commission d’ac­cès aux docu­ments admi­nis­tra­tifs (CADA) qui a ren­du un conseil à leur sujet le 18 avril 2019. Le cas géné­ral est celui de la com­mu­ni­ca­bi­li­té de plein droit : « Les cahiers de doléances revêtent le carac­tère de docu­ments admi­nis­tra­tifs et [sont] dans leur inté­gra­li­té, y com­pris la men­tion des noms, pré­noms et coor­don­nées per­son­nelles des contri­bu­teurs, com­mu­ni­cables à toute per­sonne qui les demande, sui­vant les moda­li­tés défi­nies par l’ar­ticle L311‑9 du code des rela­tions entre le public et l’ad­mi­nis­tra­tion. » Mais la CADA a aus­si rap­pe­lé que « lorsque des contri­bu­tions ont été émises sous la forme de cour­riers adres­sés direc­te­ment aux maires, ces contri­bu­tions qui ne tra­duisent pas la volon­té de leurs auteurs de les rendre publiques, sont cou­vertes par le secret de la vie pri­vée de l’article L311‑6 du même code ». Les cahiers qui contiennent ces contri­bu­tions doivent donc faire l’objet d’une dérogation.

Ce régime, qui explique la pro­cé­dure de tri entre cahiers com­mu­ni­cables ou non, mené par les archives dépar­te­men­tales, a cepen­dant été modi­fié par un arrê­té du 29 avril 2025. En revanche, cette déro­ga­tion géné­rale ne per­met pas la mise en ligne de l’ensemble du cor­pus consti­tué. Le Règlement Général pour la Protection des Données (RGPD) pro­tège les don­nées per­son­nelles et sen­sibles. Pour être mis en ligne, le cor­pus devra être dûment ano­ny­mi­sé. En effet, « aux termes de la loi Informatique et Libertés et du RGPD, la dif­fu­sion numé­rique de ces contri­bu­tions n’au­rait été pos­sible qu’à deux condi­tions : si les citoyens avaient été préa­la­ble­ment infor­més d’un futur usage numé­rique de leurs don­nées et y avaient consen­ti, ce qui n’est pas le cas pour les cahiers et les cour­riers sous for­mat libre col­lec­tés dans les mai­ries ; ou si les contri­bu­tions avaient été ano­ny­mi­sées, par la sup­pres­sion de toutes les infor­ma­tions sus­cep­tibles de rendre iden­ti­fiables leurs auteurs, afin d’en garan­tir l’a­no­ny­mat total et incon­tes­table. » Or, pour dif­fé­rentes rai­sons énon­cées plus haut, le consen­te­ment expli­cite des per­sonnes à la publi­ca­tion de leur contri­bu­tion n’est pas cer­tains pour l’ensemble des cahiers de doléances et des cahiers citoyens.

Enfin, l’a­no­ny­mi­sa­tion ren­voie au poten­tiel repé­rage des don­nées iden­ti­fiantes et ré-iden­ti­fiantes à par­tir des trans­crip­tions (fichier texte). Les cahiers com­portent en effet de très nom­breuses don­nées per­son­nelles : des élé­ments d’identification, libre­ment four­nis par les contri­bu­teurs (nom, pré­nom, numé­ro de télé­phone, adresse, etc.) ; des don­nées per­son­nelles qua­li­fiées de sen­sibles au regard du RGPD, quand les per­sonnes ont émis une opi­nion poli­tique, pré­sen­té leur situa­tion per­son­nelle pour appuyer leurs pro­po­si­tions (infor­ma­tions reli­gieuses, finan­cières, médi­cales, fami­liales, pro­fes­sion­nelles, etc.) ; des don­nées non direc­te­ment iden­ti­fiantes mais per­met­tant la « ré-iden­ti­fi­ca­tion », comme dans le cas où un contri­bu­teur qui évoque son com­merce dans une com­mune qui n’en com­porte qu’un seul.


Photographies de vignette et de ban­nière : Stéphane Burlot


  1. Réponse de M. Philippe, à la Question écrite n° 17859 de Mme Trastour-Isnart : « Coût du grand débat natio­nal et res­pect du code élec­to­ral ». Question publiée le 19 mars 2019. Réponse publiée le 21 mai 2019.[]
  2. Thèse de sciences poli­tiques en pré­pa­ra­tion sur les cahiers de doléances aux Archives dépar­te­men­tales de la Gironde.[]
  3. Sabine Ploux et Catherine Dominguès, « L’immigration dans les Cahiers de doléances », Plein droit, vol. 145, n° 2, 2025, p. 38–43.[]

REBONDS

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☰ Lire notre entre­tien avec Catherine Couturier : « La porte d’entrée du ser­vice public est la com­mune », avril 2023
☰ Lire notre port­fo­lio « Gilets jaunes : deux ans debout », novembre 2020
☰ Lire notre article « Proudhon en gilet jaune », Édouard Jourdain, décembre 2019
☰ Lire notre entre­tien avec Samuel Hayat : « Les mou­ve­ments d’émancipation doivent s’adapter aux cir­cons­tances », février 2019
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