Paul Rocher : « Une police démocratique est une contradiction »


Entretien inédit pour Ballast

« Que faire de la police ? » nous deman­dions-nous il y a deux ans dans le dixième de nos numé­ros papiers. Les appels à son abo­li­tion se mul­ti­pliaient alors, en France comme aux États-Unis. Le mou­ve­ment Black Lives Matter, fon­dé en réac­tion aux meurtres d’Afro-Américains, les vio­lences poli­cières ordi­naires et la répres­sion du mou­ve­ment des gilets jaunes ame­naient, plus lar­ge­ment qu’au­pa­ra­vant, à ques­tion­ner l’exis­tence même de l’ins­ti­tu­tion poli­cière. Le dépu­té France insou­mise Ugo Bernalicis et la phi­lo­sophe Elsa Dorlin, autrice de Se défendre, répon­daient à nos ques­tions : abo­lir, réfor­mer, refon­der : quelles pers­pec­tives concrètes ? « Que fait la police ? », se demande aujourd’­hui l’é­co­no­miste Paul Rocher dans un livre du même nom paru aux édi­tions La Fabrique — après avoir pro­po­sé, avec l’es­sai Gazer, muti­ler, sou­mettre, une ana­lyse de l’ar­me­ment poli­cier « non létal ». Et l’au­teur d’a­van­cer qu’il est tout à fait pos­sible de « s’en pas­ser ». Nous l’a­vons ren­con­tré pour en discuter.


Commençons par une phrase récente de l’ancien pré­fet de Police de Paris, Didier Lallement : « Il n’y a pas eu de morts à Paris pen­dant la crise [des gilets jaunes]. On a frô­lé l’ouverture du feu mais, grâce au cou­rage des fonc­tion­naires de police, cela ne s’est pas pro­duit. […] Le jour où on devra ouvrir le feu, on entre­ra dans une autre dimen­sion. Cela risque d’arriver un jour. »

Didier Lallement sou­ligne le cou­rage des poli­ciers. Revenons aux évo­lu­tions de leur action et du main­tien de l’ordre. Si on prend un poli­cier en 1968 et un autre aujourd’hui, il y a évi­dem­ment des écarts énormes. Ils sont de plus en plus équi­pés en maté­riel de pro­tec­tion. Mais ils sont alour­dis, aus­si, ce qui rend d’autant plus impor­tant l’acquisition d’armes qui peuvent par­cou­rir de grandes dis­tances. Une arme comme le LBD 40, par exemple, com­pense la perte de mobi­li­té du poli­cier. La police gagne donc sur les deux tableaux : elle peut inter­ve­nir très faci­le­ment et est beau­coup plus pro­té­gée. Pour les mani­fes­tants, ça a des impli­ca­tions impor­tantes. Si la police veut main­te­nir l’avantage stra­té­gique que lui pro­cure le LBD, elle doit assu­rer une dis­tance constante avec les mani­fes­tants. Ça implique, aus­si, de ne plus tirer à par­tir d’un constat mani­feste d’hostilité, mais à par­tir de pré­sup­po­sés sur ce qu’un mani­fes­tant pour­rait avoir, poten­tiel­le­ment, comme intention.

Ensuite, croire que la police réus­sit une inter­ven­tion quand elle ne fait pas de morts est une éva­lua­tion extrê­me­ment biai­sée qui occulte un phé­no­mène majeur : les bles­sés et les muti­lés. Les don­nées du minis­tère de l’Intérieur, à ce titre, sont inopé­rantes et inutiles. Le dis­cours ini­tial selon lequel il n’y a pas eu de vio­lences poli­cières à l’en­contre des gilets jaunes a été ajus­té ensuite avec un chiffre d’environ 2 500 bles­sés, sans aucune expli­ca­tion. À côté de ça, on a une source autre­ment plus fiable, celle des street medics, qui donne une esti­ma­tion sta­tis­tique arri­vant à 25 000 bles­sés durant tout le mou­ve­ment (incluant la période de la contes­ta­tion de la réforme des retraites en 2019 et 2020), dont 3 000 graves. Si on prend en compte les consé­quences des gaz lacry­mo­gènes, on monte même à plus de 300 000 per­sonnes tou­chées. Et là, on ne compte que les bles­sures phy­siques. C’est consi­dé­rable et extrê­me­ment pré­oc­cu­pant : la police occa­sionne des bles­sures durables. Mettre l’accent sur les morts, c’est occul­ter l’explosion des vio­lences poli­cières. S’en tenir uni­que­ment au main­tien de l’ordre en mani­fes­ta­tion est biai­sé, enfin, parce qu’il y a des morts asso­ciés aux inter­ven­tions poli­cières qui ont lieu dans d’autres cadres que celui-ci, mais qui res­tent sous la res­pon­sa­bi­li­té du préfet.

« Mettre l’accent sur les morts, c’est occul­ter l’explosion des vio­lences policières. »

Enfin, s’il y a eu autant de bles­sés à cause de la police, c’est que le nombre de tirs a énor­mé­ment aug­men­té. On a assis­té durant la décen­nie 2010 à la géné­ra­li­sa­tion des armes non létales et à l’explosion de leur usage — plus de 30 000 tirs en 2018. Depuis, on est res­té sur un pla­teau extrê­me­ment éle­vé, autour de 10 000 tirs par an. Ça illustre l’un des effets de l’arme non létale : plu­tôt que de conduire à un main­tien de l’ordre plus éthique, plus humain, elle par­ti­cipe à sa bru­ta­li­sa­tion. En insis­tant sur la non-léta­li­té, on incite les poli­ciers à uti­li­ser leurs armes — sans que l’utilisation des armes à feu dimi­nue : au contraire. Il n’y pas de sub­sti­tu­tion des outils. Ce qui est rem­pla­cé par les armes non létales, c’est la ges­tion des conflits par des méthodes non vio­lentes. Donc : peut-on appe­ler ça du « cou­rage » ? En réa­li­té, il y a feu à volon­té sur des mil­liers de mani­fes­tants qui ne le méritent aucunement.

S’il y a muti­la­tion ou décès du fait d’une arme non létale, ça ne peut, par défi­ni­tion, qu’être consi­dé­ré que comme un acci­dent par ceux qui en font l’usage.

Le recours mas­sif aux armes non létales appa­raît dans les années 1990. Il y a un effet d’annonce : voi­là une arme qui ne cause pas de bles­sure défi­ni­tive, mor­telle ou han­di­ca­pante. Commence alors une véri­table fuite en avant tech­no­lo­gique. Aujourd’hui, la déno­mi­na­tion a chan­gé : le minis­tère de l’Intérieur parle d’armes sublé­tales, à léta­li­té réduite… Mais ce sont les mêmes objets. Un glis­se­ment séman­tique a été ren­du néces­saire parce qu’il n’était pas cré­dible de par­ler d’armes non létales quand ces mêmes armes tuaient ou muti­laient lar­ge­ment. Il y a des témoi­gnages, mais il y a aus­si une série d’études scien­ti­fiques, médi­cales, qui l’attestent pour les dif­fé­rents types d’armes qu’on a en France. La non-léta­li­té semble offrir une pro­messe d’efficacité sans vio­lence. C’est la rai­son pour laquelle on trouve ces armes en grand nombre pen­dant la période néo­li­bé­rale, où le consen­te­ment des masses à l’ordre éta­bli tend à dimi­nuer, ce qui implique un rôle plus impor­tant de la coer­ci­tion. En même temps, l’État ne peut pas se per­mettre d’apparaître comme ouver­te­ment violent. C’est pour ça qu’il est si rétif à par­ler de vio­lences poli­cières. « Ne par­lez pas de répres­sion ou de vio­lences poli­cières, ces mots sont inac­cep­tables dans un État de droit », décla­rait Emmanuel Macron en 2019.

[Loez]

Vous insis­tez dans Que fait la police ? sur un sen­ti­ment de « cita­delle assié­gée », très pré­sent au sein de l’institution poli­cière. Un exemple par­mi d’autres, issu du numé­ro d’octobre 2022 de la revue du syn­di­cat de poli­ciers Alliance, en témoigne : « Halloween, c’est tous les jours quand on est flic. »

Didier Lallement envi­sage donc que dans un futur plus ou moins proche on pour­rait tirer sur des mani­fes­tants ou les tuer — ce qui est déjà arri­vé his­to­ri­que­ment. Ça en dit long sur la vision qui existe au sein de l’institution poli­cière. On retrouve cette image de la « cita­delle assié­gée » que vous men­tion­nez. Un des élé­ments cen­traux de Que fait la police ? est que, pour com­prendre ce qu’est la police, com­ment elle agit, il faut s’intéresser à l’institution et à la manière dont elle condi­tionne les com­por­te­ments des agents. La recherche nous dit que les poli­ciers se voient eux-mêmes dans une telle posi­tion. Mais s’ils sont assié­gés, ils le sont par qui ? Par le reste de la popu­la­tion. C’est ce qu’exprime très clai­re­ment Didier Lallement lorsqu’il déclare : « Nous ne sommes pas dans le même camp. » Ça n’est pas une expres­sion mal­heu­reuse : c’est un moment de véri­té très lar­ge­ment par­ta­gé. La police, les poli­ciers, per­çoivent le reste de la popu­la­tion avec méfiance, voire hos­ti­li­té. Ils se placent d’emblée dans une situa­tion conflic­tuelle qui déter­mine leur manière de se com­por­ter avec la popu­la­tion. C’est cru­cial. D’un coup, on com­prend mieux les scènes de vio­lence, de dis­cri­mi­na­tion raciste et sexiste. On sort de l’idée selon laquelle ce serait la faute de quelques indi­vi­dus seule­ment. C’est l’institution qui pro­duit ce comportement.

Souvent, on entend que les poli­ciers seraient des enfants de la classe popu­laire. Factuellement, c’est de moins en moins vrai : il y a de plus en plus d’enfants de cadre repré­sen­tés. Ensuite, cette foca­li­sa­tion sur les ori­gines sociales occulte le fait qu’une majo­ri­té des aspi­rants poli­ciers ont une concep­tion pure­ment répres­sive de leur futur métier. Ce sont des gens très par­ti­cu­liers qui, si on sché­ma­tise un peu, ont un goût pour la vio­lence. L’échantillon poli­cier n’est pas repré­sen­ta­tif de la popu­la­tion dans son ensemble. Il y a donc une pre­mière étape de sélec­tion. La deuxième étape, c’est la socia­li­sa­tion pro­fes­sion­nelle. Au cours de cette der­nière, les poli­ciers apprennent non seule­ment les gestes tech­niques du métier, mais aus­si la vision du monde qui est celle de l’institution poli­cière. Ils sont très impres­sion­nés par leurs col­lègues en poste depuis plus long­temps. D’eux, ils apprennent entre autres cette concep­tion selon laquelle ils appar­tiennent à une cita­delle assiégée.

« La police assure la sécu­ri­té de cer­tains, mais entre­tient une rela­tion de méfiance avec une l’immense majo­ri­té de la population. »

Insistons aus­si sur le fait que les poli­ciers ont un com­por­te­ment dif­fé­ren­cié en fonc­tion du public qu’ils vont ren­con­trer. Ils ont plu­tôt du res­pect pour les agri­cul­teurs et ils en avaient, dans une cer­taine mesure, pour le mou­ve­ment ouvrier lorsqu’il res­tait dans le cadre de reven­di­ca­tions sala­riales. Par contre, ils ont un mépris très clai­re­ment expri­mé pour la caté­go­rie des « jeunes étu­diants favo­ri­sés cas­seurs ». C’est très flou et ça per­met d’inclure qui on veut : le mou­ve­ment éco­lo­giste, fémi­niste et ouvrier. L’emprunt à cette caté­go­rie de cas­seur faci­lite le recours à la vio­lence. On peut dire la même chose pour les non-Blancs et pour une par­tie des femmes. En somme, la police assure la sécu­ri­té de cer­tains, mais entre­tient une rela­tion de méfiance avec une l’immense majo­ri­té de la popu­la­tion. Et c’est l’institution qui pro­duit ce comportement.

Dans cha­cun de vos livres, vous abor­dez moins les indi­vi­dus, comme on vient de le faire, que cer­tains de leurs outils — les armes non létales — et l’institution dans laquelle ils s’inscrivent. Pourquoi avoir choi­si ces angles d’approche ?

Il man­quait quelque chose dans l’analyse de la police. Gazer, muti­ler, sou­mettre fait suite au constat de la mul­ti­pli­ca­tion des vio­lences poli­cières, un constat qu’on avait du mal à expli­quer. Pour le faire, cer­tains socio­logues se sont inté­res­sés aux for­ma­tions des poli­ciers. Je trou­vais tou­te­fois que l’administration de la preuve n’était pas très convain­cante dans cette démarche : plus de for­ma­tion sera tou­jours mieux, dit-on géné­ra­le­ment. C’est vrai, mais le manque de for­ma­tion n’est pas suf­fi­sam­ment spé­ci­fique pour expli­quer la mul­ti­pli­ca­tion des vio­lences. Aussi, quand on rai­sonne en termes d’unité, qu’on dis­tingue entre police et gen­dar­me­rie, on trouve des séries de don­nées à très court terme qui montrent que ce sont les poli­ciers qui tirent le plus : on en déduit que les poli­ciers sont plus vio­lents que les gen­darmes. Mais là encore, ça reste insa­tis­fai­sant. À titre d’exemple, ce sont les gen­darmes qui sont inter­ve­nus sur le bar­rage de Sivens en 2014, ce sont eux encore qui sont inter­ve­nus pour éva­cuer la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Ce qui est com­mun aux deux évé­ne­ments n’est pas la rete­nue des forces de l’ordre, mais le recours spec­ta­cu­laire aux armes. Quand on enquête de trop près en quelque sorte, on risque de perdre de vue la grande his­toire qu’il y a der­rière. Par contre, quand on part de l’objet, en l’oc­cur­rence un cer­tain type d’arme, et qu’on s’intéresse à la manière dont il trans­forme le com­por­te­ment des poli­ciers, on com­prend que cette explo­sion des vio­lences poli­cières coïn­cide avec la géné­ra­li­sa­tion des armes non létales alors que les mani­fes­tants, eux, ne sont pas deve­nus plus vio­lents. C’est ce qu’a mon­tré la source la plus docu­men­tée à ce sujet, un rap­port de l’association ACAT, qui repose notam­ment sur une enquête de ter­rain auprès de poli­ciers. Au-delà d’événements plu­tôt ponc­tuels et d’un récit poli­tique sans fon­de­ment éma­nant du minis­tère de l’Intérieur, il s’avère que dans l’ensemble aucune évo­lu­tion signi­fi­ca­tive n’est à obser­ver du côté des mani­fes­tants. En revanche, du côté des poli­ciers l’évolution est sub­stan­tielle et elle est en lien avec les armes non létales. Il est donc indis­pen­sable de com­prendre que l’arme non létale change le com­por­te­ment des poli­ciers, le biaise vers plus de vio­lence. L’effet de l’arme est une expli­ca­tion qui me semble convain­cante et qui coïn­cide autant avec les vio­lences poli­cières, le nombre de bles­sés qu’a­vec ce qu’on peut entendre chez les for­ma­teurs de police qui admettent eux-mêmes qu’un tir non létal de LBD est impos­sible. Cette arme n’est pas non létale par nature : elle l’est sous réserve qu’on l’u­ti­lise dans une situa­tion bien spé­ci­fique, en gros comme au stand de tir, ce qui ne cor­res­pond évi­de­ment pas à la réalité.

[Loez]

Partir de l’ob­jet et de l’ins­ti­tu­tion per­met de sor­tir du prisme indi­vi­duel, qui est tou­jours au centre des dis­cus­sions sur la police. On avance à coup d’anecdotes, ce qui ne per­met pas d’accéder à la réa­li­té sociale. Pour ça, il faut faire un effort d’agrégation et d’abstraction, à par­tir de don­nées qui sont celles que j’ai uti­li­sées. On peut lire de plus en plus d’articles de presse sur le racisme poli­cier. C’est une bonne chose. Mais il faut gar­der à l’esprit que ce ne sont pas juste des poli­ciers qui se sont com­por­tés de manière dis­cri­mi­nante à des endroits spé­ci­fiques : il s’a­git d’un racisme sys­té­mique au sein de l’ins­ti­tu­tion poli­cière. L’analyse des don­nées dis­po­nibles a bien mon­tré que quand on est arabe ou noir, on a plus de risques de subir un contrôle. Qu’est-ce qu’un racisme ins­ti­tu­tion­na­li­sé ? Les actes dis­cri­mi­na­toires sont moins le résul­tat de poli­ciers indi­vi­duels qui pro­cè­de­raient de manière inten­tion­nelle, que la consé­quence du fonc­tion­ne­ment de l’institution poli­cière. Le mes­sage que les poli­ciers reçoivent une fois qu’ils entrent dans l’institution, c’est qu’être poli­cier revient à contrô­ler cer­taines per­sonnes plus que d’autres. Pour prendre l’ampleur de ce racisme poli­cier, on peut sou­li­gner qu’il touche aus­si les poli­ciers non-blancs, qui dis­cri­minent éga­le­ment. Prendre le prisme de l’institution per­met enfin de tis­ser des liens plus struc­tu­rants : com­ment, plus géné­ra­le­ment, cette ins­ti­tu­tion s’inscrit-elle dans l’État et dans le capitalisme ?

Dans Gazer, muti­ler, sou­mettre, vous liez l’é­mer­gence des armes non létales avec l’im­po­si­tion du néo­li­bé­ra­lisme. Dans Que fait la police ?, vous remon­tez plus loin et met­tez en évi­dence un trip­tyque État-capi­ta­lisme-police né au milieu du XIXe siècle. 

Le terme de « police » existe depuis long­temps, mais la concep­tion pré­mo­derne ne cor­res­pond pas à ce qu’on connaît aujourd’hui, c’est-à-dire une ins­ti­tu­tion dis­tincte de la socié­té, com­po­sée de pro­fes­sion­nels qui suivent des for­ma­tions, qui ont des tra­jec­toires de car­rière et n’appartiennent plus, en quelque sorte, à la popu­la­tion civile. Cette police-là voit le jour dans la deuxième moi­tié du XIXe siècle, jus­te­ment quand se géné­ra­lise le capi­ta­lisme en France. Les his­to­riens de la police nous apprennent qu’il n’y a pas eu, alors, d’augmentation de la cri­mi­na­li­té, que ça n’est donc pas le fac­teur déclen­chant. Ce qui est au fon­de­ment de la créa­tion de la police, ce sont les concen­tra­tions ouvrières dans ces grandes uni­tés de pro­duc­tion que sont les entre­prises capi­ta­listes. C’est contre eux que la police est diri­gée dès le départ. S’il y a très tôt un débat sur les vio­lences poli­cières, c’est parce que la police inter­vient de manière vio­lente contre les ouvriers, quand ils reven­diquent. Les diri­geants de l’institution se demandent alors com­ment faire, dans cette situa­tion, pour que la popu­la­tion aime la police. Ils déve­loppent des liens avec un cer­tain jour­na­lisme pour livrer des his­toires crous­tillantes et pro­meuvent l’idée selon laquelle les poli­ciers courent après les voyous — un des grands mythes poli­ciers, pas du tout avé­ré. Le minis­tère de l’Intérieur, la pré­fec­ture, pro­mettent régu­liè­re­ment des chan­ge­ments de doc­trine. Ils admettent que des inter­ven­tions ont pu être trop vio­lentes et arguent qu’ils vont les réfor­mer — ce qu’on a aus­si enten­du à la suite des gilets jaunes.

« La décen­nie 2010 est une ten­ta­tive ren­for­cée de la bour­geoi­sie de libé­ra­li­ser la France. Mais, comme la popu­la­tion s’y oppose, il faut recou­rir aux armes. »

À un niveau plus abs­trait, la police a joué un rôle cen­tral dans l’État moderne, qui est lui-même imbri­qué struc­tu­rel­le­ment dans le capi­ta­lisme : l’accumulation du capi­tal ne peut pas avoir lieu sans ancrage éta­tique. L’État garan­tit les contrats et, dans l’autre sens, l’État dépend d’un bon déve­lop­pe­ment éco­no­mique car ses res­sources pro­viennent de la fis­ca­li­té et de l’endettement, qui pré­sup­posent un pro­ces­sus d’accumulation conti­nue. Il n’y a même pas besoin de lob­bys pour que l’État favo­rise cette situa­tion, puisque la nature de l’État le dirige vers l’accumulation. Une fois ce cadre géné­ral éta­bli, il faut com­prendre que le capi­ta­lisme évo­lue à tra­vers des phases, la plus récente étant la période néo­li­bé­rale. Dans la phase pré­cé­dente, la période for­diste, le mou­ve­ment ouvrier a réus­si à arra­cher des aug­men­ta­tions du niveau de vie, ce qui a contri­bué en par­tie à la crise du capi­ta­lisme dans les années 1970. La classe domi­nante, alors, ne sup­porte plus de par­ta­ger une par­tie gran­dis­sante de la richesse créée et passe à l’offensive : c’est le début de la période néo­li­bé­rale qui se carac­té­rise par une redis­tri­bu­tion des richesses à l’envers, des pauvres vers les riches. Cette phase du capi­ta­lisme est ren­due par­ti­cu­liè­re­ment instable, car elle perd en consen­te­ment au sein de la popu­la­tion. Le rôle de la force est alors d’autant plus impor­tant. Et, contrai­re­ment à d’autres pays de l’Europe occi­den­tale — l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Italie —, un mou­ve­ment ouvrier mili­tant sub­siste et conti­nue de reven­di­quer, de faire grève. Si la mémoire mili­tante des trente der­nières années est ryth­mée par des défaites, il y a néan­moins un suc­cès notable : les luttes ont empê­ché la classe domi­nante d’aller aus­si loin qu’elle l’aurait sou­hai­té dans le néo­li­bé­ra­lisme. J’interprète donc la décen­nie 2010 comme une ten­ta­tive ren­for­cée de la bour­geoi­sie de libé­ra­li­ser la France pour qu’elle se mette au niveau des pays voi­sins. Mais, comme la popu­la­tion s’y oppose, il faut recou­rir aux armes : d’où une recru­des­cence des vio­lences policières.

L’auteur et édi­teur Éric Hazan pense que l’im­per­méa­bi­li­té de l’ins­ti­tu­tion poli­cière n’est pas iné­luc­table et qu’il faut tra­vailler à ce que la police rejoigne les mani­fes­tants. Est-ce déjà arrivé ?

J’ai cher­ché s’il y avait eu des moments où la police avait été ten­tée de fra­ter­ni­ser avec la popu­la­tion, si les diri­geants de la police se sont déjà inquié­tés du com­por­te­ment de cer­tains poli­ciers. D’abord, l’ins­ti­tu­tion poli­cière façonne les com­por­te­ments des poli­ciers qui regardent avec méfiance, voire avec hos­ti­li­té le reste de la popu­la­tion. C’est déjà un obs­tacle assez consé­quent. Au-delà, on ne trouve que deux moments où les diri­geants de la police se sont réel­le­ment inquié­tés d’une pos­sible fra­ter­ni­sa­tion d’une par­tie de leurs troupes : la révolte des vigne­rons en 1907 et le mou­ve­ment de grève de 1947. C’est peu, et à chaque fois l’institution a anti­ci­pé de manière très effi­cace pour cou­per court à toute ten­ta­tion de fra­ter­ni­sa­tion avec les classes popu­laires. La police n’a pas atten­du le moment de la révolte pour mettre des bar­rières sup­plé­men­taires : elle a pris les devants. En 1907 est intro­duite une sépa­ra­tion entre le lieu de vie et le lieu d’intervention du poli­cier pour cou­per les liens sociaux qui pou­vaient s’établir. En 1947, on trou­vait des com­mu­nistes ou des sym­pa­thi­sants dans deux com­pa­gnies de CRS situées dans le sud de la France. Pour évi­ter qu’ils ne rejoignent la mobi­li­sa­tion à l’appel de la CGT à l’automne 1947, ils ont été envoyés en Dordogne et dans les Pyrénées pour désar­me­ment et dissolution.

[Loez]

Si on en reste aux grands mou­ve­ments his­to­riques, ajou­tons à la géné­ra­li­sa­tion du capi­ta­lisme et à l’im­po­si­tion de l’État la paci­fi­ca­tion pro­gres­sive des mœurs, mise en lumière par le socio­logue Norbert Elias. Dans ce contexte, les armes non létales appa­raissent comme une aubaine : main­te­nir l’ordre tout en dis­si­mu­lant la vio­lence. La mort directe, par balle, devient la der­nière bar­rière.

Dans l’historiographie poli­cière, chez cer­tains auteurs, les Trente glo­rieuses ont été une phase de paci­fi­ca­tion de l’activité poli­cière. C’est faire l’impasse sur le fait que les par­ti­sans de la libé­ra­tion de l’Algérie ont fait l’objet d’une répres­sion vio­lente et mor­telle, de même qu’une par­tie du mou­ve­ment ouvrier. Toutefois, la mort d’un mani­fes­tant appa­raît aujourd’hui comme une sorte de bar­rière, comme vous dites. Les armes non létales jouent un rôle impor­tant : un État qui tue ses citoyens ne peut qu’être per­çu comme un État tyran­nique. Comment main­te­nir l’ordre social sans que ce soit per­çu comme violent ? Cette ques­tion est au cœur de l’usage des armes non létales depuis les débuts du gaz lacry­mo­gène au XXe siècle. Ce qui déter­mine l’usage de ces armes, ça n’est pas la san­té des per­sonnes répri­mées, mais l’efficacité poli­tique qu’elle permettent.

Si prendre du recul his­to­rique est néces­saire et per­met de mieux com­prendre la genèse de cette ins­ti­tu­tion, ça ne risque pas, paral­lè­le­ment, de des­sai­sir les indi­vi­dus de leurs responsabilités ?

Partir de l’institution per­met de faire la part des choses dans les pro­po­si­tions d’amélioration de la situa­tion qui nous sont sou­mises. Prenons la loi de pro­gram­ma­tion du minis­tère de l’Intérieur qui a été adop­tée en octobre 2022, qui décrit l’activité du minis­tère pour les cinq années à venir. Elle pré­voit une aug­men­ta­tion sub­stan­tielle du bud­get de la police, qui fait suite à déjà trente années d’augmentation conti­nue. Contrairement au reste du ser­vice public, la police n’a pas connu l’austérité. On trouve aus­si des para­graphes entiers qui entendent favo­ri­ser plus de diver­si­té par­mi les poli­ciers. On sait qu’il s’agit d’une diver­si­té raciale — « plus de Noirs et d’Arabes dans la police », en somme. Mais si on démontre que c’est l’institution, plus que les com­por­te­ments indi­vi­duels, qui génère le racisme, on com­prend que pro­mou­voir plus de diver­si­té est inopé­rant. Ce ne sont pas les indi­vi­dus rejoi­gnant la police qui la trans­forment, c’est la police qui trans­forme les indi­vi­dus qui la rejoignent. Aux États-Unis, la com­po­si­tion raciale de la police est un reflet assez fidèle de la popu­la­tion amé­ri­caine. Et pour­tant, ça ne la pré­serve pas des vio­lences et du racisme. De la même manière, cette loi de pro­gram­ma­tion entend mieux accueillir les vic­times de vio­lences sexistes et sexuelles. À la télé, on entend par­fois des poli­ciers qui disent à des fémi­nistes qu’ils font plus qu’elles pour pro­té­ger les vic­times de sexisme. Quand on prend la mesure du sexisme ins­ti­tu­tion­nel, on se rend compte qu’une fois de plus, une réforme est inopé­rante. Si on ajoute une jour­née de for­ma­tion dans l’année, ça n’empêche pas l’institution de fonc­tion­ner de manière sexiste les 364 jours restants.

La police n’a jamais été aus­si bien équi­pée, armée. Quelle est, en face, la réac­tion de la popu­la­tion quand elle se mobi­lise dans la rue ?

« Du point de vue de la police, il y a une insa­tis­fac­tion pro­fonde, parce que les mani­fes­tants ne sont pas aus­si vul­né­rables que prévu. »

La police est une branche cen­trale de l’État parce que c’est elle qui per­met de recou­rir à la force. C’est pour ça que l’État y tient tant : c’est le recours ultime. Et c’est pour ça, aus­si, que la police est imper­méable vis-à-vis de la socié­té. Par ailleurs, les armes non létales ont des effets sur le com­por­te­ment des poli­ciers, mais aus­si sur celui de celles et ceux qui y sont expo­sés. Pendant la loi Travail, les mobi­li­sa­tions éco­lo­gistes, les gilets jaunes, on a vu que les mani­fes­tants se sont adap­tés : casques, fou­lards, masques, ban­de­roles ren­for­cées… C’est l’une des consé­quences de l’armement non létal. Ce qui est inté­res­sant — et pour le moins sur­pre­nant —, c’est que le rap­port rédi­gé par l’IGPN et l’IGGN, consa­cré aux cir­cons­tances de la mort de Rémy Fraisse en 2014, dit très clai­re­ment que les mani­fes­tants par­viennent à contour­ner l’armement non létal. Du point de vue de la police, il y a une insa­tis­fac­tion pro­fonde, parce que les mani­fes­tants ne sont pas aus­si vul­né­rables que pré­vu. Il y a donc une recherche tech­no­lo­gique constante pour trou­ver des équi­pe­ments tou­jours plus puis­sants, qui se rap­prochent tou­jours plus d’un seuil de mor­ta­li­té, si tant est que ça veuille dire quelque chose. Dans la loi de pro­gram­ma­tion que je citais, il y a toute une par­tie consa­crée au « poli­cier aug­men­té », à de nou­velles uni­tés de CRS… On peut le lire comme une pré­pa­ra­tion à des affron­te­ments sociaux majeurs, mais éga­le­ment comme un aveu de l’État quant aux dif­fi­cul­tés qu’il ren­contre dans le main­tien de l’ordre au cours des mani­fes­ta­tions. Par ailleurs, l’usage accru de ces tech­no­lo­gies génère des pro­blèmes qui leur sont propres, en plus de ceux qui existent déjà.

Vous pro­po­sez d’en pas­ser par un main­tien de l’ordre popu­laire, citoyen, qui implique un chan­ge­ment d’é­chelle et un sys­tème de rota­tion des tâches poli­cières. Le dépu­té LFI/NUPES Ugo Bernalicis nous a dit, un jour, « [parier] sur une police de proxi­mi­té car l’in­ter­con­nais­sance entre les poli­ciers et la popu­la­tion est la meilleure forme de contrôle démo­cra­tique ». En quoi vos pro­po­si­tions sont-elles dif­fé­rentes des siennes ?

Prenons les chiffres. Sur les trente der­nières années, il y a eu une aug­men­ta­tion sub­stan­tielle des effec­tifs poli­ciers — plus 30 %, gen­darmes, poli­ciers et poli­ciers muni­ci­paux confon­dus. Il n’y a jamais eu autant de poli­ciers en France. Pour don­ner une idée, en pro­por­tion, la France a plus de poli­ciers par habi­tant que la RDA au début des années 1960. Donc, quand on parle de police, il faut prendre en consi­dé­ra­tion qu’elle est déjà sur­di­men­sion­née. En matière de pré­sence poli­cière, la France contem­po­raine riva­lise sans dif­fi­cul­té avec les régimes auto­ri­taires. Ensuite, on sait que les stra­té­gies poli­cières n’ont pas ou peu d’impact sur la cri­mi­na­li­té. La police n’as­sure pas la sûre­té de la popu­la­tion. Elle ne le peut pas. Dans ce contexte, la police de proxi­mi­té est cen­sée être plus proche de la popu­la­tion. Mais pour quoi faire ? Mieux connaître les liens, les inter­con­nais­sances de l’échelon local et se les appro­prier à des fins répres­sives. Les tenants de la police de proxi­mi­té font le constat que les gens se connaissent, savent des choses, parlent entre eux, et sont une res­source impor­tante d’informations. Cette connais­sance extrê­me­ment fine n’est pas acces­sible par des moyens tech­niques : il faut un contact. La police de proxi­mi­té, qui n’est donc pas au ser­vice de la popu­la­tion, vise une meilleure connais­sance pour mieux sur­veiller et réprimer.

[Loez]

Ce même dépu­té pro­po­sait un contrôle inverse, celui de la popu­la­tion sur la police. Ne peut-on pas l’en­vi­sa­ger ?

Ce sont des moda­li­tés qui ont été expé­ri­men­tées avec l’objectif de contour­ner la police exis­tante, par exemple en Afrique du Sud dans les town­ships durant l’apartheid. Mais en main­te­nant la police, qui n’a pas pour objec­tif et mis­sion d’assurer la sureté de la popu­la­tion, on aura beau faire des ques­tion­naires, ils se heur­te­ront au fonc­tion­ne­ment de l’institution. On enre­gis­tre­rait l’avis d’une par­tie de la popu­la­tion sur la qua­li­té du ser­vice de la police, certes, mais com­ment ces résul­tats pour­raient se maté­ria­li­ser dans le fonc­tion­ne­ment de la police si l’institution reste telle qu’elle est ? En Afrique du Sud, au milieu du XXe siècle, la popu­la­tion a choi­si de contour­ner la police. Un des élé­ments cen­traux de ce contour­ne­ment, c’est le lien orga­nique entre celles et ceux en charge de la ges­tion de l’ordre et la popu­la­tion. Il n’y a plus de dis­tinc­tion entre la police et le reste de la popu­la­tion, ce qui s’accompagne de la pos­si­bi­li­té, pour cette der­nière, de s’exprimer sur les per­sonnes qui ont la charge de l’ordre — qui, j’insiste, ne sont pas des poli­ciers, car ça n’est pas pour eux un métier réa­li­sé dans un cadre ins­ti­tu­tion­nel bien spé­ci­fique mais une fonc­tion tem­po­raire. Des assem­blées régu­lières per­mettent de com­men­ter leurs acti­vi­tés. Ce qui accom­pagne cette concep­tion de l’ordre démo­cra­ti­sé, c’est que la fonc­tion est assu­mée de manière tem­po­raire. À l’inverse, une « police démo­cra­tique », c’est une contradiction.

Vous tenez à la dis­tinc­tion entre métier et fonc­tion. Pourquoi n’y aurait-il pas, dans ce cas, les mêmes biais de recru­te­ment que dans la police actuelle ?

Il ne s’agit pas de faire l’éloge de ces expé­riences mais d’en extraire des élé­ments inté­res­sants. En prin­cipe, c’est la popu­la­tion dans son ensemble qui s’occupe de cette fonc­tion, cha­cun ou cha­cune selon ses envies. Dans les faits, c’était sur­tout des hommes âgés en Afrique du Sud. Mais au cours du temps, le recru­te­ment a été rajeu­ni et fémi­ni­sé. Les valeurs por­tées par la socié­té doivent concor­der et avoir pour effet que les indi­vi­dus veulent don­ner de leur temps pour rem­plir des tâches d’intérêt géné­ral. En ce sens, trans­for­ma­tion sociale et chan­ge­ment ins­ti­tu­tion­nel de la ges­tion de l’ordre vont de pair.

Vous men­tion­nez là l’ex­pé­rience sud-afri­caine et, dans votre livre, vous mobi­li­sez éga­le­ment le cas de la ville de Derry et de Belfast-Ouest durant le conflit nord-irlan­dais, où la police royale irlan­daise ne pou­vait pas péné­trer. Ces deux exemples sont pris dans des contextes colo­niaux, de guerres de libé­ra­tion. Peut-on s’abstraire de ces contextes de crise pour s’en inspirer ?

« Ignorer la police n’est donc pas suf­fi­sant. Gardons à l’esprit que les actes consi­dé­rés comme délin­quants sont prin­ci­pa­le­ment déter­mi­nés par des fac­teurs socio-économiques. »

Ces contextes de lutte de libé­ra­tion natio­nale ont favo­ri­sé les démarches pour contour­ner la police et s’organiser autre­ment, c’est cer­tain. Je ne suis pas sûr, tou­te­fois, que ce soit une condi­tion néces­saire. Pour l’instant, on baigne encore dans des mythes poli­ciers, mais une part gran­dis­sante de la popu­la­tion a un regard cri­tique sur ces der­niers. On a des dyna­miques qui peuvent contri­buer à géné­ra­li­ser le constat selon lequel la police n’est pas au ser­vice de la sûre­té de tout le monde, mais seule­ment de quelques-uns.

Poursuivons avec ces exemples. Deux sys­tèmes paral­lèles, une police natio­nale et des uni­tés popu­laires en charge de l’ordre public. Est-ce qu’il y avait une recon­nais­sance des deux sys­tèmes en même temps, ou la recon­nais­sance de ces nou­velles uni­tés impli­quaient un boy­cott de l’institution nationale ?

En Afrique du Sud comme en Irlande du Nord, il était ques­tion de deux sys­tèmes paral­lèles qui coha­bi­taient de manière conflic­tuelle. À la fin de l’apartheid, en Afrique du Sud, le nou­vel État a essayé d’intégrer dans ses propres ins­ti­tu­tions le dis­po­si­tif de ges­tion de l’ordre sans police, pour le trans­for­mer en des forces sup­plé­tives. Ainsi, le dis­po­si­tif a été per­ver­ti parce que ce n’était pas pour ça qu’il avait été créé. Il s’est pas­sé la même chose en Irlande du Nord dans les années 1990 et 2000 : les nou­velles ins­ti­tu­tions ont été vidées de leur sub­stance. C’est conflic­tuel, car il n’est pas accep­table pour l’État d’avoir des uni­tés de ges­tion de l’ordre public alter­na­tives à l’institution poli­cière. Ce qui m’a sem­blé inté­res­sant dans ces deux exemples, c’est que ces sys­tèmes paral­lèles ont coha­bi­té à l’échelle d’un État, ce qui n’est pas rien ! Il n’y a pas de pas­se­relle pos­sible tou­te­fois, parce que les objec­tifs sont dia­mé­tra­le­ment oppo­sés. Contourner la police n’était pas une fin en soi : c’était un moyen ins­crit dans un pro­jet de trans­for­ma­tion sociale plus large. Ignorer la police n’est donc pas suf­fi­sant. Gardons à l’esprit que les actes consi­dé­rés comme délin­quants sont prin­ci­pa­le­ment déter­mi­nés par des fac­teurs socio-éco­no­miques. Un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion sociale a le poten­tiel pour réduire la délin­quance. Mais elle ne la rédui­rait pas à néant. Des conflits émergent entre des indi­vi­dus qui ne peuvent être réso­lus sans une ins­tance tierce. C’est là, me semble-t-il, qu’il est fécond de s’interroger sur l’institution poli­cière et ses effets oppres­sifs, car ça met en lumière ce qu’il ne faut pas faire, par exemple repro­duire les tra­vers de la police actuelle.


Photographie de ban­nière : Loez


REBONDS

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