Nedjib Sidi Moussa : « Ne rien céder aux illusions identitaires »


Entretien inédit pour le site de Ballast

C’est en lisant l’essai La Fabrique du Musulman1Paru aux édi­tions Libertalia en jan­vier 2017.qui assure vou­loir « appuyer l’émancipation de tous les exploi­tés » tout en lut­tant contre ce qu’il per­çoit comme la « racia­li­sa­tion » et la « confes­sion­na­li­sa­tion » de la ques­tion sociale, à l’œuvre dans une par­tie de la gauche radi­cale  que nous sommes tom­bés sur l’un de nos entre­tiens, du moins un extrait, cité à des fins cri­tiques. Nous écri­vons à son auteur, qui se réclame ouver­te­ment des tra­di­tions mar­xistes, liber­taires et anti­clé­ri­cales ; il réitère le carac­tère « fort dis­cu­table » de notre papier : quoi de mieux que d’en dis­cu­ter publi­que­ment ?


Deux camps prennent, à vos yeux, la gauche en otage : les « inté­gristes répu­bli­cains » ver­sus les « isla­mo-gau­chistes ». À quoi donc res­semble votre troi­sième voie ?

J’estime plu­tôt que le mou­ve­ment ouvrier et révo­lu­tion­naire demeure, plus que jamais, pris en étau entre ses ten­dances oppor­tu­nistes et sec­taires. Ces vieilles impasses prennent à chaque époque des formes nou­velles, sans jamais offrir de réel point d’appui en faveur de l’émancipation des pro­lé­taires de tous les pays. Parmi de nom­breuses ques­tions autre­ment plus sérieuses comme la guerre et l’exploitation, ma géné­ra­tion a été confron­tée à la mon­tée en puis­sance des récits dits « inté­gristes répu­bli­cains » ou « isla­mo-gau­chistes », pré­sen­tés comme des exacts oppo­sés mais qui ne sont, dans les faits, que les deux faces d’une même pièce menant à la confu­sion et la capi­tu­la­tion. Peut-on, par exemple, lais­ser dire que l’on défend la sépa­ra­tion des Églises et de l’État tout en sou­te­nant l’installation des crèches de Noël dans les mai­ries ? Peut-on, au nom de la lutte anti­ra­ciste, s’allier avec des asso­cia­tions qui sont les éma­na­tions de for­ma­tions inté­gristes ? Ce sont là des ques­tions concrètes qui sont posées à des mili­tants, col­lec­tifs ou orga­ni­sa­tions qui, en dépit de leur rela­tive fai­blesse numé­rique, pos­sèdent une audience impor­tante et peuvent donc influen­cer les débats dans un sens pro­gres­siste ou réac­tion­naire.

« Je sou­tiens toute ini­tia­tive qui sou­li­gne­rait la néces­si­té de l’indépendance de la classe labo­rieuse et arti­cu­le­rait sur cet axe les luttes anti­ra­cistes et anti­clé­ri­cales. »

Évidemment, les polé­miques suc­ces­sives sur le voile isla­mique, le débat sur l’identité natio­nale ou les atten­tats isla­mistes n’ont pas faci­li­té la dis­cus­sion dans le champ intel­lec­tuel — « l’affaire » Kamel Daoud en fut une illus­tra­tion pathé­tique — ou dans les milieux mili­tants où des cli­vages se sont dur­cis et des rup­tures se sont opé­rées. Pourtant, je pense avec un cer­tain opti­misme que nous sommes entrés dans une phase de cla­ri­fi­ca­tion et de décan­ta­tion. L’avenir nous le dira avec plus de cer­ti­tude. Pour ma part, je sou­tiens toute ini­tia­tive, même limi­tée, qui sou­li­gne­rait la néces­si­té de l’indépendance de la classe labo­rieuse et arti­cu­le­rait sur cet axe les luttes anti­ra­cistes et anti­clé­ri­cales. Et cela, sans rien céder aux illu­sions iden­ti­taires, aux modes théo­riques ou à la ten­ta­tion de vou­loir consti­tuer des « fronts larges » sans rivage à droite. Je ne pense pas qu’il existe de « troi­sième voie », dans la mesure où il s’agit plu­tôt de trou­ver une réelle alter­na­tive aux dif­fé­rentes mani­fes­ta­tions de l’obscurantisme qui se déploie à l’échelle mon­diale, notam­ment grâce aux nou­velles tech­no­lo­gies. Au plan inter­na­tio­nal, ma soli­da­ri­té — qui n’est jamais incon­di­tion­nelle — va, entre autres, aux com­mu­nistes ira­kiens qui résistent au sec­ta­risme reli­gieux, aux mili­tants amé­ri­cains qui se démarquent de l’« iden­ti­ty poli­tics » ou aux anar­chistes véné­zué­liens qui font face à un régime répres­sif. Les par­ti­ci­pants au congrès anti-auto­ri­taire de Saint-Imier pro­cla­maient que « la des­truc­tion de tout pou­voir poli­tique est le pre­mier devoir du pro­lé­ta­riat ». Dans cet esprit, je me méfie des alter­na­tives qui met­traient au centre de leurs pré­oc­cu­pa­tions la conquête du pou­voir au pro­fit des « oppri­més » — peu importe leur natio­na­li­té, reli­gion, cou­leur, sta­tut, etc. Dans Offense à pré­sident, Mezioud Ouldamer notait avec luci­di­té : « On sait, main­te­nant que l’Algérie est indé­pen­dante, que les esclaves d’hier sont les maîtres d’aujourd’hui. On véri­fie du même coup l’étrange dia­lec­tique qui pousse l’esclave à être encore plus cruel que le maître lorsqu’il prend sa place. » La ques­tion n’est donc pas de chan­ger de maîtres mais de s’en débar­ras­ser pour de bon ou alors, pour citer Daenerys Targaryen : il ne s’agit pas de stop­per la roue mais de la bri­ser.

Vous louez le cou­rant révo­lu­tion­naire, évo­quez votre for­ma­tion mar­xiste, publiez chez un édi­teur anar­chiste et en appe­lez à Socialisme ou Barbarie, tout en ciblant, page après page, la gauche radi­cale. Le cou­rant que vous por­tez a-t-il une exis­tence pal­pable ?

La conclu­sion du livre men­tionne trois revues révo­lu­tion­naires du XXe siècle : Internationale situa­tion­niste, Noir et Rouge ain­si que Socialisme ou Barbarie. L’essai s’appuie notam­ment sur des textes issus de ces pério­diques qui consti­tuent un véri­table capi­tal poli­tique que l’on aurait tort de ne pas valo­ri­ser ou redé­cou­vrir. Leurs ani­ma­teurs inter­ve­naient dans la lutte des classes et pro­dui­saient des articles dont beau­coup cri­ti­quaient sévè­re­ment mais avec luci­di­té les obs­tacles (sociaux-démo­crates, sta­li­niens, etc.) dres­sés sur la voie de l’émancipation. La décom­po­si­tion du mou­ve­ment ouvrier et la rétrac­tion du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire ont sans doute conduit à confondre aujourd’hui ana­lyse et invec­tive, débat et polé­mique. Si cer­tains pensent encore que la situa­tion se carac­té­rise par « la crise his­to­rique de la direc­tion du pro­lé­ta­riat », alors cela signi­fie que les orga­ni­sa­tions qui pré­tendent défendre les inté­rêts de cette classe ont des comptes à rendre. Il est donc tout à fait légi­time de prendre au sérieux leurs décla­ra­tions, actions ou alliances en se deman­dant si elles per­mettent de sor­tir du marasme ambiant. Une autre méthode consis­te­rait à s’interdire de poin­ter les dérives et glis­se­ments dou­teux au nom d’une uni­té sans forme ni conte­nu. Je ne me recon­nais pas dans cette der­nière démarche.

(DR)

En revanche, j’ai évo­qué dans le livre deux ini­tia­tives qui me parais­saient per­ti­nentes dans le contexte récent en offrant des pistes d’intervention sur les plans éco­no­mique et poli­tique : Les déser­teurs actifs et On bloque tout ! Je ne regrette pas ces allu­sions, sur­tout après avoir vécu le cli­mat pesant de l’entre-deux-tours des élec­tions pré­si­den­tielles, durant lequel on a vou­lu faire pas­ser les abs­ten­tion­nistes ou boy­cot­teurs pour des com­plices du fas­cisme… Pourtant, le slo­gan « Ni patrie ni patron ! Ni Le Pen ni Macron ! » était extrê­me­ment juste, dans la confu­sion ambiante. Toujours est-il que depuis la paru­tion de l’essai en jan­vier de cette année, j’ai reçu des mes­sages, des com­men­taires et des invi­ta­tions à dis­cu­ter de son conte­nu de la part de mili­tants révo­lu­tion­naires de toutes ten­dances (auto­nomes, liber­taires, mar­xistes, syn­di­ca­listes, etc.) et de lec­teurs de dif­fé­rentes ori­gines ou orien­ta­tions phi­lo­so­phiques. Ces indi­vi­dus qui, pour beau­coup, se battent au sein de leurs orga­ni­sa­tions contre des ten­dances aus­si oppor­tu­nistes que défai­tistes, ont une exis­tence bien plus pal­pable que des com­plaintes ou saillies publiées sur les réseaux sociaux. Et cela s’inscrit dans une bataille poli­tique qui ne fait que com­men­cer.

Que sont-ils, ce « pater­na­lisme » et cet « orien­ta­lisme à rebours » que vous voyez dans la gauche cri­tique ?

« Cette incli­na­tion se retrouve aus­si chez cer­tains cou­rants ou indi­vi­dus de gauche, sûrs de leur légi­ti­mi­té à dic­ter leur atti­tude aux domi­nés, à choi­sir leurs inter­lo­cu­teurs par­mi ces der­niers. »

Au début des années 1980, Sadik Jalal Al-Azm pro­po­sait une cri­tique de L’Orientalisme d’Edward Saïd. Al-Azm sou­li­gnait le carac­tère anhis­to­rique de l’orientalisme tel que pré­sen­té par Saïd. Selon lui, cette approche condui­sait à essen­tia­li­ser l’opposition entre Occident et Orient, ou encore à pri­vi­lé­gier une lec­ture idéa­liste au détri­ment d’une ana­lyse maté­ria­liste de l’expansionnisme occi­den­tal. Al-Azm met­tait en lumière l’existence d’un « orien­ta­lisme onto­lo­gique », en tant que doc­trine créée par l’Europe moderne et qui sti­pule l’existence d’une dif­fé­rence onto­lo­gique radi­cale entre l’Orient et l’Occident. Cet orien­ta­lisme — que l’on pour­rait qua­li­fier de dif­fé­ren­tia­liste — a lais­sé son empreinte en Orient, où s’est consti­tué un dis­cours repre­nant les mêmes tra­vers essen­tia­listes qu’en Occident, mais avec une conno­ta­tion mélio­ra­tive. C’est ce qu’Al-Azm a appe­lé « l’orientalisme à rebours ». Il sou­li­gnait éga­le­ment la ten­dance chez cer­tains intel­lec­tuels arabes consis­tant à faire de l’« islam poli­tique popu­laire » l’instrument du salut natio­nal depuis la révo­lu­tion ira­nienne. Gilbert Achcar a repris plus tard cette notion pour mon­trer que l’on retrou­vait, avec des nuances, ce cou­rant chez les orien­ta­listes fran­çais après 1979. Achcar cri­ti­quait notam­ment François Burgat, pour qui l’islamisme repré­sen­te­rait « le troi­sième étage de la fusée de la déco­lo­ni­sa­tion ». Pourtant, ce sont les ana­lyses de Burgat plu­tôt que celles d’Achcar — sans même par­ler d’Al-Azm ou d’autres maté­ria­listes arabes, comme Georges Tarabichi — qui font par­fois auto­ri­té jusque dans les milieux radi­caux de France par la grâce de cer­tains uni­ver­si­taires, édi­teurs, jour­na­listes ou orga­ni­sa­tions.

Le pater­na­lisme, quant à lui, implique une situa­tion de subor­di­na­tion et d’inégalité dans laquelle les « domi­nés » — par exemple, des ouvriers ou des colo­ni­sés du siècle der­nier — fai­saient l’objet d’une atti­tude bien­veillante — de patrons ou États — qui cher­chaient ain­si à pré­ve­nir toute action auto­nome remet­tant en ques­tion leur tutelle. Cette incli­na­tion se retrouve aus­si chez cer­tains cou­rants ou indi­vi­dus de gauche, sûrs de leur légi­ti­mi­té à dic­ter leur atti­tude aux « domi­nés », à choi­sir leurs inter­lo­cu­teurs par­mi ces der­niers et à don­ner de la visi­bi­li­té à leurs ini­tia­tives — mêmes ambi­guës ou réac­tion­naires — du moment que le prin­cipe de sépa­ra­tion est res­pec­té, que la fron­tière entre « eux » et « nous » est rigou­reu­se­ment main­te­nue. Mais il existe aus­si un « pater­na­lisme à rebours », que dénon­cèrent des trots­kistes en poin­tant le silence de cer­tains anti­co­lo­nia­listes fran­çais devant l’assassinat de syn­di­ca­listes algé­riens (La Vérité, 3 octobre 1957). Cette atti­tude — autre­ment pro­blé­ma­tique et carac­té­ris­tique d’un cer­tain anti-impé­ria­lisme — consiste donc à applau­dir à tout rompre quand les « domi­nés » paraissent aller dans le bon sens et à évi­ter la moindre cri­tique publique — y com­pris quand cela est néces­saire —, afin d’éviter ou retar­der un pro­cès en pater­na­lisme qui finit pour­tant par arri­ver d’une manière ou d’une autre…

Edward Saïd (DR)

Vous dénon­cez le fait que les musul­mans soient deve­nus les « bouc-émis­saires » de la socié­té fran­çaise tout en vous mon­trant cri­tique à l’endroit de la notion d’« isla­mo­pho­bie ». Pinaillage éty­mo­lo­gique ou dos­sier de fond ?

Les « musul­mans » — réels ou pré­su­més — sont l’objet de nom­breuses sol­li­ci­ta­tions contra­dic­toires dans la France de 2017. En tant que consom­ma­teurs, ils sont les cibles pri­vi­lé­giées du mar­ke­ting dit eth­nique à tra­vers la niche du halal, pour le grand plai­sir des grandes marques et des chaînes de super­mar­chés. En tant qu’électeurs, ils ont les faveurs des états-majors — toutes ten­dances confon­dues — en rai­son de la croyance dans l’existence d’un « vote musul­man » ou de la sen­si­bi­li­té sup­po­sée de ce groupe à cer­taines ques­tions. Qu’ils soient per­çus comme consom­ma­teurs ou élec­teurs, l’essentiel est donc qu’ils demeurent « musul­mans », ce qui révèle la force de l’assignation iden­ti­taire — à colo­ra­tion confes­sion­nelle de sur­croît — et consti­tue une véri­table vio­lence sym­bo­lique pour les athées, agnos­tiques, libres pen­seurs, hété­ro­doxes et non pra­ti­quants. Pourtant, on a dési­gné par le pas­sé ces mêmes per­sonnes avec d’autres mots ou expres­sions comme « beurs » dans les années 1980, « tra­vailleurs arabes » dans les années 1970, « ouvriers nord-afri­cains » dans les années 1950. Cela ne signi­fie pas que ces termes étaient plus cor­rects mais cette évo­lu­tion sou­ligne autant la démo­né­ti­sa­tion du réfé­rent ouvrier dans les dis­cours publics que le rem­pla­ce­ment des idéaux natio­na­listes, socia­listes ou pan­arabes par l’hégémonie isla­miste sur la rive Sud de la Méditerranée. Bien sûr, les « musul­mans » ne sont pas com­plè­te­ment pas­sifs dans la mise en œuvre des pro­ces­sus décrits plus haut.

« Cela ne règle­ra en rien le sort de la grande majo­ri­té des musul­mans, qui a plu­tôt à voir avec les couches de la popu­la­tion fran­çaise les moins favo­ri­sées éco­no­mi­que­ment. »

De fait, cer­tains cour­tiers ou entre­pre­neurs com­mu­nau­taires y voient de nou­velles oppor­tu­ni­tés afin de satis­faire leurs inté­rêts per­son­nels ou leur pro­jet de socié­té. Mais cela ne régle­ra en rien le sort de la grande majo­ri­té des « musul­mans », qui a plu­tôt à voir avec les couches de la popu­la­tion fran­çaise les moins favo­ri­sées éco­no­mi­que­ment. Seule une mino­ri­té — plu­tôt bien dotée en capi­taux éco­no­miques ou sco­laires — pour­ra accé­der à des postes de repré­sen­ta­tion ou inté­grer l’élite diri­geante grâce à la « diver­si­té », qui joue contre l’égalité comme le rap­pe­lait Walter Benn Michaels. Le reste sera condam­né à la stag­na­tion ou à la relé­ga­tion — au même titre que les autres com­po­santes des classes popu­laires de France —, les dis­cri­mi­na­tions en plus. Ces der­nières n’ont d’ailleurs pas for­cé­ment de rap­port direct avec la reli­gion réelle ou sup­po­sée des indi­vi­dus mais plu­tôt avec le pays d’origine ou le sta­tut social. C’est pour­quoi je suis extrê­me­ment scep­tique devant la volon­té de vou­loir sim­pli­fier les enjeux à tra­vers une grille de lec­ture exclu­si­ve­ment reli­gieuse sans per­ce­voir l’émergence d’une « Muslim mis­lea­der­ship class », pour reprendre l’expression de Nazia Kazi. Cependant, on ne peut occul­ter les effets de cer­tains dis­cours dans les champs média­tique et poli­tique ten­dant à fixer l’attention du grand public sur les « musul­mans » et venant ali­men­ter les peurs, notam­ment depuis que le ter­ro­risme isla­miste s’est déployé en Europe et en Amérique ou que des pra­tiques rétro­grades sont deve­nues plus visibles en France.

Néanmoins, et en toute rigueur, on ne peut fer­mer les yeux sur les usages ambi­va­lents de la notion d’« isla­mo­pho­bie » par cer­tains acteurs natio­naux ou inter­na­tio­naux — je pense notam­ment à l’Organisation de la coopé­ra­tion isla­mique —, qui sou­haitent amal­ga­mer attaques into­lé­rables contre des per­sonnes et cri­tique légi­time des ins­ti­tu­tions reli­gieuses, dis­cri­mi­na­tions (à l’embauche, au loge­ment, aux loi­sirs) et ins­tau­ra­tion du délit de blas­phème. Sur cette ques­tion, La Lettre aux escrocs de l’islamophobie de Charb demeure tou­jours per­ti­nente. Je par­tage aus­si la vigi­lance de libres pen­seurs inter­na­tio­naux qui ne confondent pas liber­té de conscience et liber­té de reli­gion, d’autant que mon anti­clé­ri­ca­lisme ne se dis­sout pas dans mes convic­tions anti­ra­cistes, bien au contraire. C’est pour­quoi je refuse avec la même force la confes­sion­na­li­sa­tion et la racia­li­sa­tion de la ques­tion sociale car leur triomphe défi­ni­tif signi­fie­rait la dis­pa­ri­tion de toute issue réel­le­ment éman­ci­pa­trice.

M. Bunel/NurPhoto/Corbis

Pourquoi ne pas repro­duire la fameuse « main ten­due » du Parti com­mu­niste aux catho­liques à l’endroit des musul­mans, dont on sait qu’un nombre non négli­geable d’entre eux appar­tient aux classes popu­laires ?

Ceux que l’on a ten­dance à dési­gner à tra­vers le terme « musul­mans » ne consti­tuent en rien un groupe social homo­gène. D’ailleurs, on regroupe par­fois der­rière ce mot non seule­ment des per­sonnes qui se déclarent musul­manes mais aus­si des indi­vi­dus de « culture musul­mane » ou qui auraient un parent musul­man. On devine sans trop de dif­fi­cul­tés où ce genre de glis­se­ments peut nous entraî­ner — et j’évoque dans le livre la pos­si­bi­li­té de for­ma­tion d’une caste de Musulmans en tant que sous-groupe natio­nal. Admettons que ces « musul­mans » aient un rap­port pri­vi­lé­gié avec les classes popu­laires, en par­tant du prin­cipe que ceux-ci com­prennent les des­cen­dants des pro­lé­taires magh­ré­bins ou sub­sa­ha­riens aux­quels s’ajoutent les popu­la­tions issues de l’ancien empire otto­man — voire au-delà —, sans oublier les conver­tis. Ces per­sonnes ont donc des ori­gines géo­gra­phiques diverses et qui recouvrent éga­le­ment de fortes dis­pa­ri­tés régio­nales ou cultu­relles, ain­si que des rap­ports dif­fé­ren­ciés à la socié­té fran­çaise en rai­son de l’histoire qui n’est pas seule­ment colo­niale. On peut aus­si conce­voir qu’il y ait par­mi ce groupe des com­mer­çants, arti­sans, entre­pre­neurs, hauts fonc­tion­naires, artistes, poli­ciers, délin­quants, etc. A prio­ri, il n’y a donc pas de rai­son de pen­ser que ce groupe ne soit pas tra­ver­sé par des cli­vages éco­no­miques, même si cer­tains vou­draient en faire un « peuple-classe », à la manière d’Abraham Léon dans sa Conception maté­ria­liste de la ques­tion juive. Par ailleurs, au plan indi­vi­duel, cer­tains « musul­mans » sont sans doute plus proches des per­son­nages dépeints par Philip Roth dans Goodbye, Colombus que des cari­ca­tures média­ti­sées à outrance. Alors sur quelles bases et pour quels motifs fau­drait-il leur tendre la main ?

« Rares étaient les anti­co­lo­nia­listes fran­çais à dénon­cer publi­que­ment le mas­sacre de Melouza, les exac­tions de l’armée fran­çaise ou les vio­lences contre les civils. »

La main du Parti com­mu­niste a été ten­due aux catho­liques dans un contexte élec­to­ral et en pers­pec­tive du Front popu­laire. Il faut relire le dis­cours de Maurice Thorez qui par­lait au nom des com­mu­nistes qui avaient « récon­ci­lié le dra­peau tri­co­lore de nos pères et le dra­peau rouge de nos espé­rances » et appe­lait à voter pour « la France forte » (L’Humanité, 17 avril 1936). L’ensemble était d’une tona­li­té popu­liste plu­tôt qu’ouvriériste, for­te­ment tein­té de patrio­tisme, et met­tait une sour­dine à l’anticléricalisme du PC. Marceau Pivert avait publié une bro­chure en réponse à cette « main ten­due » du PC. Selon Pivert, dans la lutte contre l’exploitation capi­ta­liste, « il arrive que des catho­liques, conser­vant leurs croyances, soient entraî­nés aux côtés des masses révo­lu­tion­naires. Mais ce n’est pas parce qu’on leur a ten­du la main en ména­geant le sys­tème d’exploitation intel­lec­tuelle dont ils sont vic­times, c’est au contraire en condui­sant une attaque vigou­reuse contre leurs exploi­teurs : frères en tant qu’exploités mais non pas frères en tant que catho­liques ! ». Je ne sur­pren­drais pas vos lec­teurs en affir­mant ma proxi­mi­té avec Pivert sur cette ques­tion. Dans une pers­pec­tive anti­ca­pi­ta­liste, il n’y a pas lieu de faire dans l’interreligieux à l’instar d’autres grou­pe­ments inter­clas­sistes pour qui les musul­mans doivent exis­ter en tant que com­mu­nau­té de croyants afin de dia­lo­guer avec les ins­ti­tu­tions chré­tiennes, juives, etc., et pro­mou­voir un « vivre ensemble » où toutes les reli­gions pour­raient s’exprimer dans l’espace public et béné­fi­cier de l’argent du contri­buable. Mais cela pose en réa­li­té deux autres ques­tions : qui tend la main à qui ? Et qui nous dit que cette main n’est pas déjà ten­due en réa­li­té, notam­ment en période élec­to­rale ?

Vous citez Camus à plu­sieurs reprises. Tariq Ramadan, que vous cri­ti­quez, dit de Camus, dans son livre avec Edgar Morin, qu’il lui don­na envie de deve­nir un « contre-pou­voir, résis­tant, éthique et tou­jours construc­tif ». Il existe donc des conver­gences inat­ten­dues !

J’ai beau­coup de res­pect pour Edgar Morin, en par­ti­cu­lier pour ses enga­ge­ments poli­tiques de jeu­nesse quand, en rom­pant avec le sta­li­nisme, il conti­nuait à défendre l’idéal socia­liste — notam­ment à tra­vers son acti­vi­té au sein du Comité de liai­son et d’action pour la démo­cra­tie ouvrière, mais aus­si en ani­mant la revue Arguments. Il s’était aus­si enga­gé contre le colo­nia­lisme fran­çais en lan­çant le Comité des intel­lec­tuels contre la pour­suite de la guerre en Afrique du Nord. Au sein de ce comi­té, il dut faire face à l’hostilité de sar­triens, qui, en rai­son de leur sou­tien incon­di­tion­nel au Front de libé­ra­tion natio­nale, calom­niaient les mes­sa­listes dont il était proche et dont il n’a jamais ces­sé de défendre l’honneur. En ce sens, il était plus proche d’Albert Camus que de Jean-Paul Sartre sur la ques­tion algé­rienne. Pour rap­pel, Camus avait sou­te­nu le comi­té pour la libé­ra­tion de Messali Hadj et des vic­times de la répres­sion. Il avait aus­si pro­tes­té contre l’assassinat des syn­di­ca­listes mes­sa­listes par le FLN. Camus, qui n’était cepen­dant pas indé­pen­dan­tiste, notait dans ses Chroniques algé­riennes : « Il m’a paru à la fois indé­cent et nui­sible de crier contre les tor­tures en même temps que ceux qui ont très bien digé­ré Melouza ou la muti­la­tion des enfants euro­péens. Comme il m’a paru nui­sible et indé­cent d’aller condam­ner le ter­ro­risme aux côtés de ceux qui trouvent la tor­ture légère à por­ter. » Rares étaient les anti­co­lo­nia­listes fran­çais à dénon­cer publi­que­ment le mas­sacre de Melouza, les exac­tions de l’armée fran­çaise ou les vio­lences contre les civils. Camus avait éga­le­ment sou­te­nu l’appel de Messali pour la ces­sa­tion des luttes fra­tri­cides entre Algériens et des atten­tats ter­ro­ristes. L’œuvre de Camus — de L’Étranger au Premier Homme en pas­sant par Les Justes — est suf­fi­sam­ment impor­tante pour ins­pi­rer des indi­vi­dus aux sen­si­bi­li­tés variées. Chacun peut y trou­ver des réflexions sti­mu­lantes, à condi­tion de ne pas le lire de tra­vers. De mon point de vue, il peut y avoir conver­gence avec tous ceux qui se battent sin­cè­re­ment pour l’émancipation mais sans rien céder au natio­na­lisme ou à l’obscurantisme, sans res­ter silen­cieux sur cer­taines dérives des « oppri­més » au nom du sou­tien incon­di­tion­nel, sans se lais­ser prendre dans des alliances aux contours flous au nom de l’anti-impérialisme ou de la lutte contre la répres­sion éta­tique. De la même manière, il n’y a pas lieu d’être aujourd’hui sélec­tif dans sa quête de la véri­té ou dans ses indi­gna­tions, qu’il s’agisse des dis­pa­ri­tions tra­giques d’Adama Traoré, Liu Shaoyao ou Sarah Halimi.

Albert Camus (DR)

La « race », comme outil socio­lo­gique visant à pen­ser la ques­tion du racisme, est une affaire « fumeuse », esti­mez-vous. Le mar­xiste cari­béen C.L.R. James esti­mait qu’on ne pou­vait « trai­ter le fac­teur racial avec négli­gence », pas plus qu’on ne pou­vait le « consi­dé­rer comme fon­da­men­tal ». Cette ligne de crête, qui ren­voie dos à dos les mar­xistes paléo­li­thiques et les for­ce­nés de l’identité, n’est-elle pas une voie féconde ?

Essayons d’être pré­cis dans les cita­tions pour évi­ter les faux pro­cès inten­tés par cer­tains lec­teurs, trop pres­sés d’en découdre en rai­son de mon nom, mon iti­né­raire ou mes convic­tions. Dans le livre, j’ai employé le terme « fumeuse » pour qua­li­fier la notion de « race sociale » employée par Sadri Khiari, dans La Contre-révo­lu­tion colo­niale en France. Dans cette logique, pen­ser la conflic­tua­li­té sociale à tra­vers le prisme racial amène à pré­sen­ter un champ poli­tique mon­dial struc­tu­ré par la confron­ta­tion entre un « Pouvoir blanc » et une « Puissance poli­tique indi­gène ». Le pri­mat du fac­teur racial conduit à une impasse totale d’un point de vue éman­ci­pa­teur car cela pla­ce­rait la confron­ta­tion sur le même ter­rain que celui des iden­ti­taires d’extrême droite qui prônent la « remi­gra­tion », au nom d’une pré­ten­due lutte contre l’« isla­misme » ou en réponse au « grand rem­pla­ce­ment », et véhi­culent des thèses eth­no-dif­fé­ren­tia­listes qui pénètrent toutes les strates de la socié­té. Je par­tage les remarques d’Amin Maalouf qui, dans Les Identités meur­trières, expri­mait ses inquié­tudes sur le fonc­tion­ne­ment du monde quand des per­sonnes aux appar­te­nances mul­tiples « sont constam­ment mises en demeure de choi­sir leur camp, som­mées de réin­té­grer les rangs de leur tri­bu ». Il ajou­tait que c’était de la sorte que l’on fabri­quait des « mas­sa­creurs ». Dans Les Exécuteurs, Harald Welzer sou­li­gnait la vitesse des « pro­ces­sus d’ethnicisation » dans l’ex-Yougoslavie ou de la nazi­fi­ca­tion de la socié­té alle­mande. De nos jours, des notions comme la « race » et l’« iden­ti­té » ont été rapi­de­ment réap­pro­priées, sans la moindre cri­tique, par cer­tains milieux mili­tants por­teurs d’un dis­cours radi­cal — et je ne parle pas ici de dis­cus­sions savantes dans les col­loques ou sémi­naires uni­ver­si­taires. Il fau­drait tout de même réus­sir à démon­trer l’utilité poli­tique de ces outils théo­riques dans une pers­pec­tive révo­lu­tion­naire, en par­ti­cu­lier dans le contexte fran­çais. Notre époque est confuse, confu­sion­niste, et je suis en accord avec Daniel Bensaïd qui avait décla­ré son hos­ti­li­té « à la mytho­lo­gie des ori­gines pour répondre à la panique iden­ti­taire ». Les notions pré­ci­tées appa­raissent por­teuses d’ambiguïtés et cela demeure tou­jours le cas quand on leur cherche des sub­sti­tuts comme le sta­tut d’« afro-des­cen­dant » que cer­tains accordent à un indi­vi­du si et seule­ment si ses ancêtres sub­sa­ha­riens « repré­sentent plus de 6,25 % du total de ses ancêtres », cri­tère suf­fi­sant pour influer sur « l’apparence » de cette per­sonne. Une telle pré­ci­sion chif­frée a de quoi inter­pel­ler…

« Mieux vaut tard que jamais… mais le mal est fait et beau­coup de temps a été per­du au pro­fit de la réac­tion. »

Pour sa part, C.L.R. James écri­vait dans The Black Jacobins : « En poli­tique, la ques­tion des races est subor­don­née à celle des classes, et pen­ser l’impérialisme en termes de race est désas­treux. Mais négli­ger le fac­teur racial comme sim­ple­ment acces­soire est une erreur à peine moins grave que de le rendre fon­da­men­tal2« The race ques­tion is sub­si­dia­ry to the class ques­tion in poli­tics, and to think of impe­ra­lism in terms of race is disas­trous. But to neglect the racial fac­tor as mere­ly inci­den­tal is an error only less grave than to make it fun­da­men­tal. ». » James, qui se récla­mait de Lénine et Trotsky, ten­tait de dres­ser un paral­lèle entre l’échec des diri­geants bol­che­viks et celui de Toussaint Louverture, dont le tort aurait été de négli­ger les pré­ju­gés raciaux des exploi­tés noirs en appa­rais­sant trop proche des anciens pro­prié­taires blancs. On com­prend clai­re­ment la place que James donne à la ques­tion raciale en poli­tique : elle est subor­don­née à la lutte des classes. En ce sens, il fai­sait tou­jours de cette der­nière le moteur de l’Histoire, y com­pris sur un ter­ri­toire mar­qué par l’esclavage. Son ana­lyse de l’impérialisme rejoint, dans une cer­taine mesure, celle de Robert Louzon qui notait au moment du cen­te­naire de la conquête fran­çaise de l’Algérie : « La colo­ni­sa­tion n’est donc pas, en fait, ce qu’elle paraît être à pre­mière vue ; elle n’est pas affaire de races et elle est encore bien moins affaire de reli­gion ; elle n’a pour rai­son ni d’exterminer une race enne­mie, ni de conver­tir des « infi­dèles » ; elle est sim­ple­ment l’extension à d’autres par­ties de la pla­nète du sys­tème à fabri­quer des pro­lé­taires que la bour­geoi­sie a com­men­cé à appli­quer chez elle dès sa nais­sance. » (La Révolution pro­lé­ta­rienne, 1er mars 1930). J’aurais plu­tôt ten­dance à pen­ser que l’on manque d’anarchistes, de mar­xistes et de maté­ria­listes consé­quents pour contrer les « for­ce­nés de l’identité », d’où qu’ils viennent.

Vous consa­crez de nom­breuses pages à Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République et auteure de l’essai Les Blancs, les Juifs et nous. Et affir­mez, mal­gré leur adver­si­té, qu’elle par­tage « beau­coup en com­mun » avec Alain Soral ! À quoi son­gez-vous donc ?

Ce sont d’abord des jour­naux, revues, sites ou édi­teurs de la « gauche de la gauche » qui ont, durant de nom­breuses années, offert beau­coup d’espaces à la porte-parole de l’organisation que vous men­tion­nez, le plus sou­vent avec une grande com­plai­sance et sans la moindre réserve. Là réside le pro­blème : celui d’une alliance « contre-nature » en appa­rence et qui n’a per­mis en rien d’améliorer la situa­tion de ceux que cer­tains appellent les des­cen­dants de « l’immigration post-colo­niale » ou les habi­tants des « quar­tiers popu­laires » pour ne pas par­ler des exploi­tés dans leur ensemble. Qu’il existe des groupes obsé­dés par l’« iden­ti­té », la « race », la « mytho­lo­gie des ori­gines » ou le pour­cen­tage du « total de ses ancêtres », cela n’est pas nou­veau dans l’histoire fran­çaise — il suf­fit par exemple de lire Ni droite ni gauche de Zeev Sternhell. Mais que ces groupes soient coop­tés et recon­nus comme alliés légi­times par un pan non négli­geable de la « gauche de la gauche », dans le cadre d’une trou­blante divi­sion du tra­vail poli­tique, cela est autre­ment dom­ma­geable. Il se trouve que depuis la paru­tion de l’essai men­tion­né dans votre ques­tion, cer­tains, à gauche, semblent avoir ouvert les yeux pour décou­vrir les pro­duc­tions tex­tuelles de ce cou­rant qui sui­vait, depuis un moment déjà, une pente réac­tion­naire. Mieux vaut tard que jamais… mais le mal est fait et beau­coup de temps a été per­du au pro­fit de la réac­tion.

Houria Bouteldja (DR)

D’autant que ce dis­cours se retrouve désor­mais repris dans cer­tains milieux radi­caux. Ce qui pose d’autres pro­blèmes, plus épi­neux. Fort heu­reu­se­ment, une résis­tance à ce glis­se­ment géné­ra­li­sé — dû à la stu­pé­fac­tion, la pas­si­vi­té, la peur, les liens per­son­nels, etc. — a com­men­cé à se faire jour. Quant aux deux per­sonnes citées dans votre ques­tion, elles ont en effet beau­coup en com­mun dans le sens où elles ont cher­ché à cap­ter l’attention d’une couche non négli­geable de consom­ma­teurs-spec­ta­teurs d’origine magh­ré­bine, des conser­va­teurs de confes­sion musul­mane, hos­tiles au mou­ve­ment ouvrier et révo­lu­tion­naire, viru­lents à l’égard de l’homosexualité et du fémi­nisme, obnu­bi­lés par les « sio­nistes » ou sen­sibles aux thèses conspi­ra­tion­nistes. Ces deux entre­pre­neurs ont sou­hai­té réus­sir sur le ter­rain de la repré­sen­ta­tion poli­tique des « dam­nés de l’impérialisme » à la manière d’un ancien humo­riste pas­sé de la lutte contre l’extrême-droite à la célé­bra­tion d’un néga­tion­niste. Ce qui explique, pour l’une, sa dif­fi­cul­té à condam­ner fer­me­ment l’ex-comique [allu­sion à Dieudonné, ndlr] pour ne pas se cou­per de ce qu’elle pense être sa clien­tèle, et, pour l’autre, son franc sou­tien car il n’a pas à s’encombrer d’une pos­ture faus­se­ment pro­gres­siste afin de ras­su­rer ses alliés de la gauche dite « blanche ». De fait, les pro­gres­sistes ou révo­lu­tion­naires d’origine magh­ré­bine — de nos jours on parle même d’« ori­gine musul­mane » ! — ne les inté­ressent pas, puisque ces der­niers les com­battent en refu­sant les ghet­tos dans les­quels on vou­drait les emmu­rer vivants.

La pen­sée post-colo­niale ou déco­lo­niale a sou­vent cri­ti­qué la notion d’universalisme, comme outil d’un Occident impé­rial. Comment le sau­vez-vous de l’histoire colo­niale ?

« Chacun chez soi et le mar­ché pour tous : les classes pos­sé­dantes peuvent ain­si dor­mir sur les deux oreilles tant qu’il n’existe pas de mou­ve­ment d’ampleur remet­tant en cause la pro­prié­té pri­vée. »

Si une cer­taine cri­tique de l’universalisme conduit à pro­mou­voir la tenue d’assemblées dites « non mixtes raci­sé-e-s » dans les uni­ver­si­tés ou l’organisation de camps d’été inter­dits aux « Blanc-he-s », alors cela tra­duit d’abord la vic­toire de l’ethno-différentialisme dans cer­tains milieux mili­tants plu­tôt que celui de l’antiracisme. Chacun chez soi et le mar­ché pour tous : les classes pos­sé­dantes peuvent ain­si dor­mir sur les deux oreilles tant qu’il n’existe pas de mou­ve­ment d’ampleur remet­tant en cause la pro­prié­té pri­vée. Les études post­co­lo­niales ou déco­lo­niales ont fait l’objet de débats au sein du champ scien­ti­fique. On pour­rait men­tion­ner la cri­tique for­mu­lée par Vivek Chibber pour qui « au nom de l’anti-eurocentrisme, les études post­co­lo­niales régur­gitent un essen­tia­lisme cultu­rel que la gauche consi­dé­rait à rai­son comme un socle idéo­lo­gique de la domi­na­tion impé­riale » (Le Monde diplo­ma­ti­que, mai 2014). Pour la rédac­tion de mon essai, j’ai sur­tout été inté­res­sé par les usages poli­tiques de ces tra­vaux, leur influence sur les milieux radi­caux et les inter­ven­tions publiques d’intellectuels se récla­mant de ces cou­rants de pen­sée qui recouvrent des approches plu­rielles. Mais quand on consulte, par exemple, The Post-Colonial Studies Reader, on est frap­pé par les amal­games opé­rés entre uni­ver­sa­lisme et homo­gé­néi­té, uni­ver­sa­li­té et contrôle impé­rial, uni­ver­sel et euro­péen… Frantz Fanon, qui fait par­tie des auteurs réap­pro­priés par les cou­rants pré­ci­tés, écri­vait pour­tant dans Peau noire, masques blancs : « Nous esti­mons qu’un indi­vi­du doit tendre à assu­mer l’universalisme inhé­rent à la condi­tion humaine. » Cette pro­po­si­tion, qui conserve toute sa vali­di­té, pro­pose un débou­ché poli­tique bien plus enthou­sias­mant que le mot d’ordre « Separation or Death », autour duquel pou­vaient se retrou­ver la Nation of Islam de Malcom X et l’American Nazi Party.

Malheureusement, l’histoire colo­niale est mal­me­née de toutes parts et fait l’objet de repré­sen­ta­tions fan­tas­mées d’autant que le rap­port à l’Algérie demeure une ques­tion aus­si cen­trale que refou­lée dans la socié­té fran­çaise. Cependant, c’est aus­si dans le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire algé­rien que l’on retrouve l’universalisme et l’internationalisme en actes. Après tout, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 figure dans les archives de Messali, tan­dis que Mohamed Dahou écri­vait de son côté : « Nos frères sont au-delà des ques­tions de fron­tière et de race. Certaines oppo­si­tions, comme le conflit avec l’État d’Israël, ne peuvent être réso­lues que par la révo­lu­tion dans les deux camps. Il faut dire aux pays arabes : Notre cause est com­mune. Il n’y a pas d’Occident en face de vous. » (Potlatch, 27 juillet 1954). Dahou expri­mait sans doute une opi­nion des plus radi­cales par­mi ses com­pa­triotes, en res­tant sur le ter­rain de l’universalisme et de l’internationalisme, en met­tant à dis­tance les pro­jets pan­arabe ou pan­is­la­mique.

Indépendance de l’Algérie, 1962 (Keystone)

Vous concluez votre ouvrage par l’évocation de Mohamed Saïl, mili­tant com­mu­niste liber­taire et anti­co­lo­nia­liste, auquel nous avions d’ailleurs consa­cré un article. Comment peut-il nous aider à mettre en œuvre une poli­tique éman­ci­pa­trice, capable de tou­cher les villes et les vil­lages autant que les quar­tiers ?

En guise de conclu­sion, j’évoque dif­fé­rentes figures pro­gres­sistes ou révo­lu­tion­naires du pas­sé comme Buenaventura Durruti, Emma Goldman, Ta Thu Thau, Mohamed Saïl, etc. Mon inten­tion était d’abord de rap­pe­ler que si le XXe siècle fut mar­qué par des catas­trophes majeures pour l’humanité, il y eut aus­si des ten­ta­tives de trans­for­mer le monde pour répondre à l’alternative his­to­rique for­mu­lée par Rosa Luxemburg : socia­lisme ou bar­ba­rie. Mais il s’agissait aus­si de sou­li­gner la néces­si­té de pen­ser l’unité du pro­jet révo­lu­tion­naire à rebours des volon­tés d’atomiser la révolte sociale contre les injus­tices et les inéga­li­tés. Après tout, pour­quoi les ima­gi­naires poli­tiques des des­cen­dants de colo­ni­sés — sachant que cela recouvre des tra­jec­toires indi­vi­duelles très diverses — seraient-ils tra­vaillés exclu­si­ve­ment par la ques­tion colo­niale ? Au nom de quoi ne seraient-ils pas concer­nés par la révo­lu­tion espa­gnole ou la résis­tance au tota­li­ta­risme pour ne citer que ces deux cas ? Le par­cours de Saïl montre que des indi­vi­dus ont mené concrè­te­ment ces dif­fé­rents com­bats por­tés par le mou­ve­ment ouvrier et révo­lu­tion­naire, en par­ti­cu­lier par les liber­taires. Son iti­né­raire montre qu’il a été pos­sible d’articuler anti­ca­pi­ta­lisme, anti­co­lo­nia­lisme et anti­clé­ri­ca­lisme. Quand Saïl s’adressait en tant qu’anarchiste aux indi­gènes algé­riens, il ne met­tait pas son dra­peau dans sa poche. Il disait même avec fran­chise : « N’attendez rien d’Allah, les cieux sont vides, et les dieux n’ont été créés que pour ser­vir l’exploitation et prê­cher la rési­gna­tion. Ne recher­chez le salut qu’en vous-mêmes car votre libé­ra­tion sera votre œuvre, ou elle ne sera jamais. » (La Voix liber­taire, 23 mars 1935). Que l’on soit d’accord ou non avec cette décla­ra­tion, on ima­gine sans peine la gêne de cer­tains mili­tants — notam­ment liber­taires — si elle était refor­mu­lée de la sorte aujourd’hui.

Mais cette gêne tra­dui­rait jus­te­ment la dif­fi­cul­té à conce­voir une poli­tique éman­ci­pa­trice qui ne repo­se­rait pas sur la sépa­ra­tion de prin­cipe entre les modes d’intervention en centre-ville, dans les « quar­tiers popu­laires » ou les vil­lages. Comme si les habi­tants de ces zones, au-delà de leurs pro­blé­ma­tiques spé­ci­fiques, n’avaient fon­da­men­ta­le­ment rien en com­mun ou ne subis­saient pas le même sys­tème capi­ta­liste. De nos jours, une poli­tique éman­ci­pa­trice repo­se­rait sur le refus de l’opposition mor­ti­fère entre « Blancs » et « non-Blancs », comme l’a récem­ment expri­mé Martine Storti. Dans le même mou­ve­ment, il n’y a pas lieu de s’enthousiasmer pour les ersatz que consti­tuent les décli­nai­sons « déco­lo­niales » ou « isla­miques » du fémi­nisme. Faudrait-il oublier l’audace de Huda Sharawi ou le cou­rage de Katia Bengana3Katia Bengana était une jeune lycéenne de 17 ans qui fut assas­si­née en 1994, à Meftah, dans la Metidja en Algérie, par les membres d’un groupe isla­miste armé pour avoir refu­sé de por­ter le voile. ? Faudrait-il occul­ter l’existence de textes aus­si sub­ver­sifs que la Lettre de Dakar ou L’Algérie brûle ? Dans son Adresse aux révo­lu­tion­naires d’Algérie et de tous les pays, l’Internationale situa­tion­niste aver­tis­sait : « Les pro­chaines révo­lu­tions ne peuvent trou­ver d’aide dans le monde qu’en s’attaquant au monde, dans sa tota­li­té. Le mou­ve­ment d’émancipation des Noirs amé­ri­cains, s’il peut s’affirmer avec consé­quence, met en cause toutes les contra­dic­tions du capi­ta­lisme moderne ; il ne faut pas qu’il soit esca­mo­té par la diver­sion du natio­na­lisme et capi­ta­lisme de cou­leur des Black Muslims. » Les diver­sions en tout genre n’ont jamais man­qué, comme Karl Marx et Friedrich Engels le notaient avec iro­nie dans L’idéologie alle­mande au sujet des « indus­triels de la phi­lo­so­phie ». Tout cela signi­fie l’importance cru­ciale d’espaces auto­gé­rés où s’élabore la cri­tique sociale, où s’organise la soli­da­ri­té et où s’exprime — aus­si — la convi­via­li­té, « en mixi­té révo­lu­tion­naire et non-mixi­té de classe », bien évi­dem­ment.


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Assa Traoré : « Allions nos forces », décembre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Matthieu Renault : « C.L.R. James, une vie révo­lu­tion­naire », décembre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Alain Gresh : « On peut être croyant et révo­lu­tion­naire », novembre 2016
☰ Lire notre article « Mohamed Saïl, ni maître ni valet », Émile Carme, octobre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Zahra Ali : « Décoloniser le fémi­nisme », juin 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Abdellatif Laâbi : « La bataille des idées est de nou­veau devant nous », juin 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Médine : « Faire cause com­mune », sep­tembre 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Angela Davis : « Nos luttes mûrissent, gran­dissent », mars 2015

NOTES   [ + ]

1.Paru aux édi­tions Libertalia en jan­vier 2017.
2.« The race ques­tion is sub­si­dia­ry to the class ques­tion in poli­tics, and to think of impe­ra­lism in terms of race is disas­trous. But to neglect the racial fac­tor as mere­ly inci­den­tal is an error only less grave than to make it fun­da­men­tal. »
3.Katia Bengana était une jeune lycéenne de 17 ans qui fut assas­si­née en 1994, à Meftah, dans la Metidja en Algérie, par les membres d’un groupe isla­miste armé pour avoir refu­sé de por­ter le voile.
Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.