Le cofondateur de Lesbians and Gays Support the Miners raconte


Traduction d’un entretien de Tribune pour Ballast

1984. La Commission natio­nale du char­bon, sou­te­nue par le gou­ver­ne­ment de Margaret Thatcher, pro­pose de fer­mer une ving­taine de mines sur le ter­ri­toire bri­tan­nique. La Première ministre néo­li­bé­rale entend faire d’une pierre deux coups : mettre fin à une indus­trie en par­tie défi­ci­taire et détruire le mou­ve­ment syn­di­cal ouvrier en par­ti­cu­lier et le socia­lisme en géné­ral. Mais les mineurs ne se laissent pas faire. La grève, longue d’un an, gagne l’en­semble des tra­vailleurs. Peu à peu, les sou­tiens affluent et, par­mi ceux-là, celui de la toute jeune orga­ni­sa­tion Lesbians and Gays Support the Miners (LGSM). L’année sui­vante, c’est au tour des syn­di­cats de mineurs de défendre les pre­mières Prides orga­ni­sée au Royaume-Uni. Le film Pride, réa­li­sé par Matthew Warchus, a res­sus­ci­té cet épi­sode en 2014. Mike Jackson, l’un des membres fon­da­teurs de LGSM, est reve­nu sur cette his­toire dans un entre­tien récem­ment paru dans la revue bri­tan­nique Tribune, que nous traduisons. 


J’ai été sur­pris de lire dans un recueil d’en­tre­tiens avec des membres du LGSM et des habi­tants du Dulais1, sor­ti en 2017, à la suite du film Pride, que vous esti­miez que le gou­ver­ne­ment de l’é­poque [le deuxième for­mé par Theresa May, ndlr] était pire que le that­ché­risme. Pouvez-vous expli­quer pour­quoi vous avez res­sen­ti — ou res­sen­tez — ça ?

Thatcher était un monstre. Mais c’é­tait le pre­mier monstre. Elle a été la pre­mière per­sonne au monde, mal­gré la dic­ta­ture de son ami le géné­ral Pinochet, à véri­ta­ble­ment mettre en œuvre le néo­li­bé­ra­lisme : je la détes­te­rai tou­jours pour ça. Elle a anéan­ti de nom­breux acquis impor­tants — l’État pro­vi­dence et, plus géné­ra­le­ment, le sou­tien à la classe ouvrière. Au fil des géné­ra­tions, de nom­breux Tories [conser­va­teurs] ont pris le relais. Il est amu­sant de consta­ter que tout ce mou­ve­ment contre la régu­la­tion et pour la réduc­tion de l’État ne concerne jamais les syn­di­cats, qui sont au contraire sou­mis à de nom­breuses régle­men­ta­tions res­tric­tives. Où est donc ce libre mar­ché, si le fac­teur tra­vail, qui est essen­tiel à tout pro­duit ou ser­vice, n’en fait pas par­tie ? C’est un non-sens. Mais aujourd’­hui, même com­pa­ré à 2017, nous avons un gou­ver­ne­ment hors de contrôle. Ce sont des men­teurs éhon­tés. Auparavant, les gens auraient au moins démis­sion­né s’ils avaient été recon­nus cou­pables des délits que cette clique com­met quo­ti­dien­ne­ment. Mais il n’en ont rien à faire. Ils ne se sou­cient pas de la démocratie.

La facul­té du gou­ver­ne­ment actuel à se mon­trer aus­si négligent à l’é­gard du pro­ces­sus démo­cra­tique résulte-t-elle de la fai­blesse de l’op­po­si­tion, en par­ti­cu­lier lors­qu’il s’a­git de sou­te­nir l’or­ga­ni­sa­tion des tra­vailleurs, comme nous l’a­vons vu il y a peu2 ?

C’est scan­da­leux. Nous avons cette coquille vide d’un Parti tra­vailliste qui ne fait rien. Je veux dire, ce bon vieux RMT [National Union of Rail, Maritime and Transport Workers : syn­di­cat des tra­vailleurs du fer­ro­viaire, des trans­ports et du mari­time, ndlr] s’est bat­tu mal­gré tout. Mais le Parti tra­vailliste a tou­jours été un peu ban­cal. On dit que le Parti tra­vailliste fut un pro­duit du mou­ve­ment syn­di­cal mais ça n’est pas tout à fait vrai. Il était un pro­duit à la fois du mou­ve­ment ouvrier et des Whigs3 Cette ligne de frac­ture a tou­jours été cri­tique au sein du Parti tra­vailliste, et semble actuel­le­ment le mener à sa perte. Parce qu’à quoi sert-il, main­te­nant ? Il essaye juste de battre les Tories.

Certains ont fait remar­qué que le film Pride a mini­mi­sé les élé­ments les plus expli­ci­te­ment poli­tiques du LGSM, comme l’im­pli­ca­tion de Mark Ashton dans le Parti com­mu­niste. Cette omis­sion était-elle néces­saire pour faire connaître l’his­toire ?

« Ces com­mu­nau­tés avaient une vision glo­bale du monde. Et je pense qu’un groupe de queers venant de Londres, dans ce contexte, ne leur a pas sem­blé étranger. »

Au regard de l’hos­ti­li­té du mar­ché amé­ri­cain envers le com­mu­nisme, oui. Les jaquettes amé­ri­caines du DVD Pride ont en réa­li­té mas­qué les élé­ments les­biens et gays du film. Une absur­di­té. Il était seule­ment ques­tion d’un « groupe d’ac­ti­vistes » sou­te­nant les mineurs. Lorsque nous avons créé le groupe, toutes les dif­fé­rentes fac­tions de gauche rou­laient des méca­niques dans leur coin, mais ça n’a pas duré. Nous avons arran­gé les choses. Peu importe où exac­te­ment vous vous trou­viez à gauche, nous pen­sions tous que ce que nous fai­sions était for­mi­dable. C’est peut-être cette pre­mière visite au pays de Galles en octobre 1984 qui été véri­ta­ble­ment déterminante.

Pouvez-vous décrire le dérou­le­ment de cette visite ?

J’étais ori­gi­naire d’une ville indus­trielle du Lancashire, où se trou­vaient toutes sortes d’in­dus­tries lourdes. Les mines de char­bon n’é­taient que l’une d’entre elles. Il y avait de grandes usines, des indus­tries chi­miques, une fabrique de bis­cuits pour chiens, toutes sortes de choses. C’est donc ce à quoi je m’at­ten­dais — le même décor puant, sale et mono­chrome que j’a­vais connu dans mon enfance. J’ai été cho­qué en arri­vant au pays de Galles car ce n’é­tait pas du tout comme ça. C’était magni­fique. Je l’ai sur­nom­mé « les puits et les mou­tons » parce qu’il n’y avait pas grand-chose d’autre, mais cette concen­tra­tion d’in­dus­tries a géné­ré une culture extra­or­di­naire par­mi les mineurs. Je veux dire, durant la grève, il n’y avait qua­si­ment aucun jaune [bri­seur de grève, ndlr] au pays de Galles. Il n’y avait pas de piquet de grève en Galles du Sud — les mineurs gal­lois allaient dans le Nottinghamshire et ailleurs parce que leurs mines étaient vrai­ment solides.

[Membres du LGSM lors d'une manifestation de soutien aux mineurs, en 1985 | Colin Clews]

Ça doit venir du fait que l’in­dus­trie minière y est authen­tique, et par consé­quent la culture qui va avec. Et c’est très vieux : 450 ans d’ex­ploi­ta­tion indus­trielle du char­bon en Galles du Sud. La Fédération des mineurs de Galles du Sud, qui est deve­nue l’Union natio­nale des mineurs (NUM), a appor­té pen­dant cette période bien plus que ce qu’on voit habi­tuel­le­ment dans un syn­di­cat. Elle met­tait à dis­po­si­tion des biblio­thèques, des pis­cines, de l’en­sei­gne­ment, des cours pour adultes. Le syn­di­cat Galles du Sud fai­sait figure d’État pro­vi­dence avant qu’il n’existe — et, bien sûr, le NHS [National Health Service : ser­vice public de la san­té au Royaume-Uni, ndlr] est né à Tredegar, dans cette même région. Le syn­di­cat repré­sen­tait tout pour les gens. C’était le centre de la vie sociale. Nous avons eu de la chance d’être mêlé à une com­mu­nau­té qui, en dépit de son iso­le­ment géo­gra­phique, avait cette longue his­toire d’ou­ver­ture sur l’ex­té­rieur et une véri­table pers­pec­tive inter­na­tio­na­liste. Ils appré­ciaient beau­coup Paul Robeson, et lui ado­rait les com­mu­nau­tés minières de Galles du Sud : il y est venu plu­sieurs fois. Aussi, les mineurs se sont por­tés volon­taires en Espagne durant la guerre civile. Ces com­mu­nau­tés avaient une vision glo­bale du monde. Et je pense qu’un groupe de queers venant de Londres, dans ce contexte, ne leur a pas sem­blé étranger.

Il y a une his­toire qu’on vous raconte quand vous allez là-bas. À un endroit, dans les val­lées, on trouve des mai­sons mitoyennes qui ont été appe­lées « Terrasse espa­gnole » bien que ça ne soit pas leur véri­table nom. Quand on a deman­dé pour­quoi aux habi­tants, ils ont répon­du que durant les années 1930, les pro­prié­taires miniers ont essayé de bais­ser les salaires des Gallois en impor­tant de la main d’œuvre espa­gnole. C’était une erreur : ce qu’ils ont impor­té, ça a été tous ces anar­cho-syn­di­ca­listes qui ont com­men­cé à orga­ni­ser les mineurs locaux pour obte­nir de meilleurs salaires ! Bordel, ils n’al­laient pas se lais­ser uti­li­ser comme ça !

Ce qui, de manière inté­res­sante, contraste avec le récit quelque peu défor­mé qui entoure par­fois le LGSM, à savoir celui d’un groupe mar­gi­nal fai­sant son entrée dans une com­mu­nau­té fière, mais isolée…

C’est tout sim­ple­ment faux. Un des membres de notre groupe, Clive Bradley, disait que c’é­tait comme affir­mer qu’on leur avait fait décou­vrir l’o­pé­ra et les pâtes. Ça ne s’est abso­lu­ment pas pas­sé comme ça. Nous avons appris énor­mé­ment. Les Gallois ont une for­mi­dable his­toire cultu­relle — la chan­son, les chœurs, les brass bands [ensemble musi­cal cen­tré sur les cuivres, ndlr], la lit­té­ra­ture, la poé­sie. Ces com­mu­nau­tés ont été volon­tai­re­ment décrites sous des traits bru­taux par le gou­ver­ne­ment et la presse. Je ne vou­drais pas paraître trop sen­ti­men­tal ou roman­tique à leur égard mais il s’a­vère — et je ne l’ai décou­vert que récem­ment — qu’il y avait une longue his­toire d’ab­sen­téisme des mines durant la sai­son de l’a­gne­lage. Beaucoup de mineurs étaient aus­si ber­gers à temps par­tiel. Ils avaient des petits trou­peaux de mou­tons et c’é­tait le moment des nais­sances. Voilà un récit contra­dic­toire. C’étaient des gens qui devaient sub­ve­nir aux besoins de leurs familles, de leurs enfants, de leurs femmes et qui se bat­taient pour gar­der leur tra­vail là. La grève de 1984–1985 a été, en ce sens, inha­bi­tuelle. Ça n’é­tait pas seule­ment une ques­tion de salaire ou de condi­tions de tra­vail : il s’a­gis­sait de faire per­du­rer l’in­dus­trie. Sans elle, ils savaient que leurs com­mu­nau­tés allaient implo­ser — ce qui, au final, s’est pas­sé. Croire que les tra­vailleurs sont tous des voyous est une des façons de dis­cré­di­ter la classe ouvrière. Mais on pour­rait tout autant faire réfé­rence aux Pitmen Painters4. Et qu’en est-il de Boris Johnson ? Voilà un voyou. De ce que je par­viens à com­prendre, il n’est inté­res­sé par rien et n’est qu’un poli­ti­cien véreux5.

Il y avait donc un équi­libre à trou­ver entre la recherche d’ex­pé­riences com­munes et la soli­da­ri­té par-delà les dif­fé­rences.

« La grève de 1984–1985 fut en ce sens inha­bi­tuelle. Ça n’é­tait pas seule­ment une ques­tion de salaire ou de condi­tions de tra­vail, il s’a­gis­sait de faire per­du­rer l’industrie. »

Quand on est arri­vés à Dulais, ils ont pu voir qu’on était dia­bo­li­sés comme ils l’é­taient eux-mêmes. On était décrits comme des per­vers pédo­philes et ils ont pu se rendre compte que c’é­tait tout à fait absurde. Il y avait des gens comme Cliff [Cliff Grist, homo­sexuel habi­tant à Dulais] qui n’a­vaient jamais expri­mé clai­re­ment leur sexua­li­té — non qu’il y ait eu une homo­pho­bie ram­pante, mais parce que c’é­tait la norme. J’ai gran­di dans un milieu très ouvrier, dans le Lancashire, où là aus­si per­sonne ne par­lait de ce genre de choses. Ce que j’en­ten­dais à l’é­cole, en famille, à la télé­vi­sion, par­tout, c’é­tait que c’é­tait une mala­die, que c’é­tait triste et que c’é­tait mal. Et je l’ai cru ! Parce que je n’a­vais pas d’autre choix que de le faire. C’est seule­ment lorsque je suis arri­vé à Londres, à 19 ans, après plu­sieurs appels au London Lesbian and Gay Switchboard pour en par­ler, que j’ai com­pris qu’il n’y avait rien qui clo­chait avec moi, mais que le pro­blème venait de cette chose qu’on appelle « homo­pho­bie ». Après ce déclic, je suis sor­ti de mon état d’a­do­les­cent tota­le­ment dépri­mé pour me trans­for­mer en une sorte de feu d’ar­ti­fice mêlé de joie et de colère — un mélange exal­tant. Ce coming-out a été une forme de libé­ra­tion indi­vi­duelle qui m’a beau­coup appris sur l’é­man­ci­pa­tion d’autres groupes. Les luttes des Noirs ou des femmes me sont deve­nues plus claires parce que j’ai pu voir ce qu’il y a de com­mun à pro­pos de l’op­pres­sion dans notre culture. J’ai été plu­tôt cho­qué, ensuite, de m’af­fir­mer comme homo­sexuel et de consta­ter qu’il y avait une miso­gy­nie et un racisme latents dans le milieu gay. Ça n’a­vait tout sim­ple­ment pas de sens. Et, bien sûr, la classe diri­geante adore ce genre de ten­sion et se plaît à semer un peu de divi­sion. Le mou­ve­ment anti-trans en est l’exemple par­fait. On tente de divi­ser notre com­mu­nau­té — et bon Dieu, s’il y a quelque chose que j’ai fait tout au long de ma vie, c’est bien de pro­mou­voir la solidarité !

Une chose qui a défi­ni­ti­ve­ment rap­pro­ché les mineurs et la com­mu­nau­té LGBT a été l’ex­pé­rience com­mune de la vio­lence poli­cière et l’hos­ti­li­té des médias. Pensez-vous que ces deux ins­ti­tu­tions ont suf­fi­sam­ment chan­gé — si elles ont changé ?

Je ne pense pas que les médias ont bou­gé d’un iota. Regardez le trai­te­ment de Jérémy Corbyn. La BBC, en par­ti­cu­lier, est une drôle de bête. Elle était là pen­dant la grève, tou­jours du côté de la police, fil­mant des scènes de mineurs en confron­ta­tion phy­sique avec la police et don­nait l’im­pres­sion que c’é­taient eux, les mineurs, qui étaient agres­sifs. Aujourd’hui, en même temps qu’ils dia­bo­lisent les gré­vistes du RMT, ils dif­fusent des drames comme la série Sherwood, sur la grève des mineurs, qui est dédiée à la ges­tion de l’État, sa sur­veillance et son inti­mi­da­tion. En ce qui concerne la police, elle a chan­gé à pre­mière vue : il y a un gros contin­gent à la Pride de Londres, et il y a beau­coup d’of­fi­ciers de police gays. Mais, en même temps, on peut pen­ser à Charges, le livre de Morag Livingstone et Matt Foot, et à toutes les atro­ci­tés com­mises par l’État poli­cier au fil des ans qu’on révèle du mieux qu’on peut. On se demande si on arri­ve­ra un jour à faire la lumière sur cette affaire, car une bonne par­tie de cette his­toire est cen­su­rée. C’est scan­da­leux. Aucune de ces choses n’est publiée, dans le but de pro­té­ger le pays. C’est uti­li­sé à des fins poli­tiques. Ils ont donc amé­lio­ré leur image, mais le main­tien de l’ordre conti­nue de se faire, de manière plus dis­crète, ce qui est effrayant. Sans par­ler que ce gou­ver­ne­ment [celui de Boris Johnson, démis­sion­naire le 7 juillet 2022, ndlr] a récem­ment adop­té une légis­la­tion accor­dant l’im­mu­ni­té juri­dique aux poli­ciers sous cou­ver­ture, alors qu’une enquête est en cours sur les pra­tiques his­to­riques d’es­pion­nage des citoyens. C’est l’un des côtés détes­tables du par­ti conser­va­teur, qui a tou­jours été là. Je ne pense pas qu’ils croient vrai­ment dans la démo­cra­tie. Ils essaient juste de la faire fonc­tion­ner comme ils peuvent.

[Expulsion d'une occupation de sympathisants des mineurs grévistes par la police britannique | DR]

Étiez-vous inquiet de l’in­fil­tra­tion de la police dans le LGSM ?

Pas dans le LGSM, non. Mais auprès des mineurs c’é­tait dif­fé­rent. Après la grande grève il y en a eu une autre en 1992–1993. Par un étrange concours de cir­cons­tances, en 1992, après avoir pas­sé la plu­part de ma vie adulte à Londres, je vivais dans une com­mu­nau­té de mineurs du Lancashire, où j’es­sayais de gérer une pépi­nière hor­ti­cole. C’était un échec, et ce qui l’a vrai­ment ache­vé est cette série d’an­nonces de fer­me­tures de mines — le gou­ver­ne­ment a décla­ré que trente et une mines allaient fer­mer, dont la nôtre. Il est inté­res­sant de noter que les médias étaient bien plus sym­pa­thiques envers les mineurs en 1992 en rai­son de la raclée qu’ils avaient pris en 1984 et 1985. Ils étaient tous en train de flat­ter les « pauvres mineurs ». Et là, vous vous dites, « Mon Dieu, bande de salauds hypo­crites ». Ce n’é­tait pas comme ça huit ans plus tôt. Quoiqu’il en soit, les mineurs locaux ont orga­ni­sé une réunion publique, j’y suis allé et je me suis lan­cé dans leur lutte. Beaucoup occu­paient l’en­trée des mines. Ça a d’a­bord été avec une cara­vane, puis deux, puis dans un pré­fa­bri­qué, et peu à peu c’est deve­nu un petit cam­pe­ment. C’était 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, et c’est le nôtre qui a duré le plus long­temps : dix-huit mois. Les femmes étaient extra­or­di­naires : elles étaient de toutes les occu­pa­tions, des cinq occu­pa­tions. Mais on avait un télé­phone et on savait que, comme les autres, il était sur écoute. On pou­vait l’en­tendre cli­que­ter. Une fois une femme l’a décro­ché et elle a enten­du la conver­sa­tion qu’elle venait de ter­mi­ner sur ce même appa­reil. En plus de ça, le camp de base se trou­vait sur la route prin­ci­pale, et deux gars venaient chaque jour avec une camé­ra vidéo et nous fil­maient depuis l’autre côté. C’était plu­tôt fla­grant. Un jour je m’en­nuyais un peu et j’ai dit à Lynette, une des jeunes femmes impli­quées : « Si on allait leur don­ner une petite vidéo ? » On y est allés et j’ai dit : « Bonjour. On vous voit tous les jours nous espion­ner. J’aimerais donc faire un témoi­gnage devant la camé­ra. » Et je l’ai fait, expli­quant que s’ils essayaient de nous inti­mi­der, ça ne mar­che­rait pas.

L’histoire du LGSM était-elle connue à ce stade ?

On a consti­tué le LGSMA ensuite — pour LGSM-Again. Le conflit n’a­vait pas la même ampleur, mais j’ai été accueilli à bras ouverts. Lors de cette pre­mière réunion publique je suis allé voir Billy, le lea­der de l’or­ga­ni­sa­tion : je me suis pré­sen­té et j’ai dit que j’é­tais impli­qué dans une orga­ni­sa­tion nom­mée Lesbians and Gays Support the Miners. Il m’a prit par l’é­paule et m’a dit : « Je sais tout de LGSM et de son mini­bus rouge. » C’est ce qui se pas­sa pen­dant la grève des mineurs. N’oubliez pas que c’é­tait avant Internet, avant les télé­phones por­tables. Les prin­ci­pales sources d’in­for­ma­tion — et les seules sur les­quelles on pou­vait comp­ter — étaient les mineurs eux-mêmes. Ils fai­saient du porte-à-porte dans tout le pays, c’é­tait donc de ce réseau de bouche-à-oreille que pro­ve­naient les ren­sei­gne­ments. LGSM était une petite orga­ni­sa­tion, sou­te­nant une toute petite com­mu­nau­té de mineurs de Galles du Sud, mais le télé­phone arabe s’é­tait mis en marche et les mineurs de tout le pays par­laient de ce qu’il se pas­sait dans la val­lée de Dulais. C’est dans ces moments-là qu’on com­prend qui est ton ami et qui est ton ennemi.

« Les prin­ci­pales sources d’in­for­ma­tion — et les seules sur les­quelles on pou­vait comp­ter — étaient les mineurs eux-mêmes. »

Mais si Stephen [Beresford] n’a­vait pas écrit le film, notre his­toire aurait été com­plè­te­ment oubliée. J’ai dépo­sé des archives au People’s History Museum, mais à quoi bon ? Personne n’en avait enten­du par­lé. J’imaginais que nous aurions tous dis­pa­ru depuis long­temps, morts et enter­rés, et qu’un étu­diant trou­ve­rait ces archives pous­sié­reuses et se dirait « Waouh, regar­dez cette his­toire ». C’est pour­quoi le film a été écrit. Stephen avait une ving­taine d’an­nées en 1992 quand cette deuxième vague de fer­me­ture de mines est arri­vée, le conflit pas­sait à la télé chaque soir. Il était avec un par­te­naire dix ans plus vieux qui lui a dit qu’ils devraient sou­te­nir les mineurs. Stephen a deman­dé pour­quoi et quand son par­te­naire lui a expli­qué, il ne l’a pas cru. Il pen­sait que c’é­tait un mythe gay. Mais comme il était curieux, il ne pou­vait pas s’empêcher d’es­sayer quelque chose. On en était qu’au début d’Internet, mais il a fini par trou­ver une vidéo que nous avions fil­mée, inti­tu­lée « All Out : Dancing in Dulais », et il a réa­li­sé qu’il aurait dû être au cou­rant, que c’é­tait une part impor­tante de notre patrimoine.

Quel évé­ne­ment vous a ins­pi­ré, vous et les autres fon­da­teurs à la créa­tion du LGSM ?

Il y a eu un évé­ne­ment en par­ti­cu­lier, mais il ne s’a­git pas de la cause LGBT. Quand j’é­tais étu­diant à l’Université de Keele nous avions pris le car pour nous rendre à la grève de Grunwick6, le pre­mier piquet de grève mas­sif auquel j’ai assis­té dans ma vie. Il y avait des femmes asia­tiques, dont beau­coup étaient très petites — Mrs Desai mesu­rait moins d’un mètre cin­quante — qui se tenaient sur le piquet de grève à côté de mineurs du Yorkshire à l’air bour­rus. Elles étaient venues les sou­te­nir. Dans les années 1970, le mou­ve­ment ouvrier était sexiste, raciste, homo­phobe : il y avait beau­coup de com­bats à mener. Et donc la réac­tion était juste : « Waouh, une nou­velle alliance, c’est for­mi­dable ! » C’était en 1977 ou 1978. Et peut-être que pour le LGSM, sans que je m’en rendre compte, le germe s’est plan­té là. J’ai fait mon coming-out en 1977, je devais donc avoir enten­du par­ler de Stonewall et des pion­niers du mou­ve­ment LGBT qui l’ont pré­cé­dé. Gay Sweatshop était une troupe de théâtre radi­cale dans les mêmes années qui a fait beau­coup de pièces d’a­git-prop, notam­ment une repré­sen­ta­tion sur mon héros du XIXe siècle, Edward Carpenter. Ce fut, là aus­si, une source d’inspiration.

[Pride organisée à Londres en 1985 | DR]

Avec l’in­fluence crois­sante des entre­prises sur la Pride, crai­gniez-vous que l’his­toire radi­cale — depuis le LGSM jus­qu’à Carpenter et avant — ne se perde ?

Oui, tout à fait. Cette finan­cia­ri­sa­tion de la Pride est des­ti­née, de manière évi­dente, à la rendre plus gla­mour et plus exal­tante, à en faire une jour­née de diver­tis­se­ment. Mais en cours de route, ce pro­ces­sus fait des vic­times (la gauche et les mou­ve­ments pro­gres­sistes au sein de la com­mu­nau­té LGBT) parce que les diri­geants d’en­tre­prise n’aiment pas nos poli­tiques — et à juste titre : nous n’ai­mons pas les leurs non plus. Mais il s’a­git sur­tout de la Pride de Londres. Et ce n’est pas seule­ment ça — il manque une sorte de spon­ta­néi­té. Avant, n’im­porte qui pou­vait par­ti­ci­per à la marche. Il suf­fi­sait de se pré­sen­ter et de s’y joindre, la com­mu­nau­té était là. Maintenant, tout est orga­ni­sé, il faut s’ins­crire à l’a­vance et si vous vou­lez par­ti­ci­per spon­ta­né­ment vous devez attendre la fin du cor­tège et vous joindre à lui. Mais elle a tou­jours de la valeur. On ne doit jamais oublier qu’à n’im­porte quelle Pride, dans n’im­porte quelle ville du monde, il y aura tou­jours des per­sonnes pour qui ce sera la pre­mière. Vous pou­vez rece­voir des conseils, regar­der des vidéos, lire des livres sur votre propre éman­ci­pa­tion, mais rien de tout ça n’est com­pa­rable au fait d’al­ler mar­cher à votre pre­mière Pride et d’être entou­ré de mil­liers et de mil­liers d’ho­mos heu­reux, et de vous dire : « Waouh. » C’est une épi­pha­nie. Ça ser­vi­ra tou­jours, que ce soit hor­ri­ble­ment com­mer­cial ou non.

« On ne doit jamais oublier qu’à n’im­porte quelle Pride, dans n’im­porte quelle ville du monde, il y aura tou­jours des per­sonnes pour qui ce sera la première. »

Je suis allé à ma pre­mière Pride en 1974, deux ans après leurs débuts. À l’é­poque elles étaient toutes petites — peut-être deux mille per­sonnes — avec un double cor­don de police, ce qui était très flat­teur car de toute évi­dence on leur fai­sait peur. Mais c’é­tait tou­jours Londres : c’é­tait la seule Pride en Grande-Bretagne. L’autre grande avan­cée à laquelle j’ai pu assis­ter est qu’il y a des Prides dans presque toutes les villes de Grande-Bretagne. C’est fan­tas­tique parce que la plu­part d’entre elles ne sont pas des évé­ne­ments à carac­tère très com­mer­cial — elles sont beau­coup plus axées sur la com­mu­nau­té. Elles ont le sou­tien du mou­ve­ment syn­di­cal. Il y en a même eu une à Accrington, ma ville natale, ce que j’ai trou­vé incroyable. Là-bas il s’a­git d’une Pride au sein d’une com­mu­nau­té, où les gens n’ont pas néces­sai­re­ment l’im­pres­sion de devoir quit­ter leur domi­cile comme je me suis sen­ti obli­gé de le faire — comme beau­coup d’entre nous se sont sen­tis obli­gés de le faire, dans le LGSM. Et, ce qui est peut-être le plus impor­tant, ça montre aux homo­phobes de ces petites villes qu’ils sont en réa­li­té en mino­ri­té. Les gens ne veulent pas de leur poli­tique. Ils veulent ce qui célèbre la vie, pas ce qui l’attaque.

Rétrospectivement, pour la gauche, les années 1980 sont connues comme une période de grandes défaites. Mais il y a eu des moments glo­rieux, et je pense en par­ti­cu­lier à la conquête du sou­tien du mou­ve­ment ouvrier des droits LGBT, qui est la note sur laquelle se ter­mine le film Pride. Que pen­sez-vous désor­mais de cette période ?

Il est pos­sible que la pro­gres­sion des droits LGBT ait été la seule lueur d’es­poir de ces jours sombres. Pendant ce temps, Thatcher, après avoir rem­por­té une écra­sante vic­toire contre les mineurs, a conti­nué à s’en prendre au reste du mou­ve­ment ouvrier, en le ligo­tant au moyen d’une légis­la­tion anti­syn­di­cale. Tout le reste est deve­nu sinistre. Et même pour nous, il y avait le VIH et le Sida. Mais je par­lais récem­ment avec quel­qu’un de la Section 28 [du numé­ro d’un amen­de­ment adop­té en 1988 puis abro­gé au début des années 2000 : il pres­cri­vait que l’au­to­ri­té locale « ne devait pas pro­mou­voir inten­tion­nel­le­ment l’homo­sexua­li­té ou publier de docu­ments dans l’in­ten­tion de pro­mou­voir l’ho­mo­sexua­li­té », ndlr] et de la grande mani­fes­ta­tion que nous avons faite à Manchester en 1988 : c’é­tait le pre­mier évé­ne­ment ouver­te­ment LGBT où j’ai eu l’im­pres­sion que toutes les per­sonnes pré­sentes n’é­taient pas LGBT. J’ai eu un véri­table sen­ti­ment de soli­da­ri­té car il y avait beau­coup de per­sonnes hété­ro­sexuelles. Ils nous avaient vu nous faire lami­ner par le VIH, ils avaient vu les attaques his­to­riques contre la com­mu­nau­té LGBT et nous avons obte­nu la Section 28. À ce moment-là, je pense que les gens se sont sim­ple­ment dit : trop, c’est trop.


Photographie de vignette et de ban­nière : DR 
Traduit de l’anglais par Léonard Perrin et Roméo Bondon pour Ballast | « Out and Proud for the Miners », Tribune, 30 juin 2022


  1. Vallée située en Galles du Sud, au pays de Galles, tra­ver­sée par la rivière Dulais [ndlr].
  2. En juin 2022, les tra­vailleurs bri­tan­niques du rail ont enta­mé une grève mas­sive pour deman­der des aug­men­ta­tions de salaires. D’une ampleur inédite depuis trente ans, le mou­ve­ment de grève a blo­qué de nom­breux trains du pays et le métro de Londres. Le Parti tra­vailliste n’a pas sou­te­nu les gré­vistes dans leur mou­ve­ment [ndlr].
  3. Parti poli­tique d’o­bé­dience libé­rale oppo­sé aux Tories, né au XVIIe siècle en oppo­si­tion à l’ab­so­lu­tisme royal et en faveur d’un par­le­men­ta­risme fort. Au début du XIXe siècle il prend le nom de Liberal par­ty, puis dis­pa­raît pro­gres­si­ve­ment au siècle sui­vant [ndlr].
  4. Littéralement Les peintres des puits, nom asso­cié au Ashington Group, une petite socié­té de peintres ori­gi­naires d’Ashington, dont la plu­part des membres étaient mineurs, qui fut popu­la­ri­sé par le livre du cri­tique d’art William Feaver The Pitmen Painters puis par sa reprise sous forme théâ­trale par Lee Hall, le scé­na­riste du film sur le mineur de Durham Billy Elliot [ndlr].
  5. À la publi­ca­tion de l’en­tre­tien, Boris Johnson n’a­vait pas encore démis­sion­né [ndlr].
  6. Conflit social impli­quant l’en­tre­prise de fini­tion pho­to­gra­phique Grunwick Film Processing Laboratories, implan­tée dans la ban­lieue de Londres, dont l’ab­sence de recon­nais­sance des syn­di­cats a conduit les tra­vailleurs et d’autres syn­di­ca­listes à deux années de grève entre 1976 et 1978 [ndlr].

REBONDS

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☰ Lire notre tra­duc­tion « Souvenons-nous de la bataille anti­fas­ciste de Wood Green », Luke Savage, avril 2022
☰ Lire notre article « La Nouvelle Métisse : paroles de Gloria Anzaldúa », Maya Mihindou, février 2022
☰ Lire notre abé­cé­daire de Daniel Guérin, novembre 2018
☰ Lire la ren­contre « Ce qui fait peur, c’est l’alliance », juin 2018
☰ Lire notre tra­duc­tion « Antiracisme et lutte contre l’homophobie : retour aux conver­gences », Noel Halifax, juillet 2015

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