Kate Tempest : « Pourtant, on nous a vendu du rêve »


Entretien inédit pour le site de Ballast

« Nous sommes per­dus / Et tou­jours rien pour stop­per la course, pour faire une pause », lan­çait la rap­peuse bri­tan­nique dans son second album — lequel contait la vie de sept voi­sins incon­nus qui, à la faveur d’une tem­pête sur­gie en plein milieu de la nuit, se ren­con­traient. Rappeuse, disions-nous : poé­tesse, roman­cière et dra­ma­turge, convient-il d’a­jou­ter. Kate Tempest, 33 ans, embarque dans son œuvre tout ce que la grande ville compte d’âmes hagardes et mal­me­nées par la moder­ni­té mar­chande : petits bou­lots, pla­fonds de verre, bagarres de rues, appar­te­ments en sous-sol. L’amour, aus­si, entre épo­pée du quo­ti­dien et « détresse d’un peuple ». Elle achève actuel­le­ment la tour­née de son troi­sième disque, The Book of Traps and Lessons : nous la retrou­vons à Bruxelles le temps d’une heure.


Londres semble être pour vous un pay­sage, à la fois inté­rieur et exté­rieur. Quelle est vrai­ment votre rela­tion à cette ville ? 

J’ai arrê­té ma sco­la­ri­té à 14 ans. J’ai com­men­cé à sor­tir parce que j’étais exclue et que je ratais sou­vent l’école. J’avais un bou­lot dans un maga­sin de disque, je sor­tais tou­jours à Lewisham [quar­tier du sud-est de Londres, ndlr]. C’est là que j’ai com­men­cé à m’aventurer plus loin pour com­prendre la géo­gra­phie de la ville dans son ensemble. Que j’ai réa­li­sé que j’é­tais à Londres ! J’ai eu conscience, pour la pre­mière fois, de tout ce que ça offrait comme oppor­tu­ni­tés pour faire et écou­ter de la musique. Mon his­toire avec Londres s’est accé­lé­rée : nous avons évo­lué et gran­di ensemble. Cette ville a eu un énorme impact sur mon iden­ti­té. Elle m’a appris, presque comme un parent, ce qu’est la vie, ce qu’elle pour­rait être et ce qu’elle devrait être. Elle m’a lais­sé voir les plus grandes injus­tices en même temps que la jus­tice la plus haute qui soit. Tant de choses du monde se trou­vaient à Londres : pour un écri­vain qui s’intéresse aux gens, c’était, pen­dant long­temps, l’endroit le plus exal­tant, éner­gi­sant, le plus dan­ge­reux. Je vou­lais écrire, je vou­lais être dehors tout le temps et rap­per ; j’avais faim de Londres. À cette période, il y avait tel­le­ment de pos­sibles que j’étais pous­sée jusque dans mes retran­che­ments.

« Tu rentres chez toi, et tu te dis : mais où est la pis­cine ? Il y a des appar­te­ments luxueux à la place. »

Quelque part, ce « Londres per­du » que vous pou­vez per­ce­voir dans mon tra­vail est peut-être sim­ple­ment celui de mon enfance. Quand j’avais 18 ans et que je vivais à New Cross1, ce que je pou­vais voir et res­sen­tir en me bala­dant m’affectait tel­le­ment que c’est deve­nu une par­tie de mon pay­sage inté­rieur. Ce sont mes fon­da­tions, et pour­tant ce New Cross n’existe plus. Beaucoup d’en­droits qui ont été révé­la­teurs pour moi n’existent plus. Les gens du quar­tier n’y sont plus. L’autre jour, j’ai vu quelqu’un por­ter un t‑shirt avec écrit « Regeneration is segre­ga­tion » [« La régé­né­ra­tion c’est la ségré­ga­tion »], et je me suis dit que c’é­tait assez juste. Les per­sonnes que j’é­voque [dans ses textes, ndlr] ont gran­di dans des quar­tiers plus que dans des villes. Ces gens quittent leur mai­son quand ils sont ado­les­cents et tentent de trou­ver un bou­lot et une vie dans la ville, mais quand ils retournent chez eux, c’est deve­nu étrange : le « chez-soi » est dif­fé­rent. Toi, tu es dif­fé­rent, mais au moins les immeubles sont les mêmes. D’où je viens, Lewisham, c’est autre chose… Ça ne res­semble plus du tout à ce que c’était avant. Il y a des gratte-ciels construits pour abri­ter des F1 ou F2 pour un demi-mil­lion de pounds2. C’est taré. Je pense que pour tous les Londoniens qui essaient de res­ter dans leur ville, ces chan­ge­ments sont dif­fi­ciles à expli­quer car ils arrivent d’un coup, de manière vio­lente. On ne sait pas ce qui se trame, mais ça se trame tous les jours. Quand je vais ren­trer chez moi, après cette tour­née, rien ne sera pareil : des immeubles auront été démo­lis pour être rem­pla­cés par des appar­te­ments, la pis­cine muni­ci­pale ne sera plus là. Tu rentres chez toi, et tu te dis : mais où est la pis­cine ? Il y a des appar­te­ments luxueux à la place. Aujourd’hui, c’est rare pour moi de ren­con­trer une per­sonne avec qui j’ai gran­di, alors que je vis tou­jours dans le même coin. Mais les gens s’accrochent, et je res­sens tou­jours un sens fort de la com­mu­nau­té dans le sud de Londres. Et une com­mu­nau­té musi­cale solide. Beaucoup essaient d’y faire de la musique et il y a une grande vague musi­cale qui se répand à tra­vers le monde. Le jazz qui sort du sud de Londres en ce moment, tout le monde veut savoir ce que c’est et c’est la même chose pour les rap­peurs.

Vous venez d’un quar­tier ouvrier, n’est-ce pas ? 

On a gran­di dans un quar­tier ouvrier, mais mon père est deve­nu avo­cat et s’en est bien sor­ti. Le genre de type plu­tôt radi­cal qui a ensuite plei­ne­ment adhé­ré au rêve capi­ta­liste. Ma mère a arrê­té de tra­vailler et nous a éle­vés — on était cinq enfants — et, par chance, on n’a jamais man­qué de rien. C’est un sacri­fice très beau qu’ils ont fait tous les deux. Lewisham était un quar­tier très popu­laire du sud de Londres, où la plu­part des gens étaient des Antillais qui vivaient là aux côtés d’une impor­tante com­mu­nau­té de per­sonnes afro-cari­béennes et d’Irlandais. Une vie nor­male. Mais mon expé­rience d’enfant dans ces années for­ma­trices, qui avait une vue d’ensemble des poli­tiques régio­nales et de la manière dont les choses se pas­saient, m’a ren­due atten­tive. Avec une volon­té de com­prendre mes pri­vi­lèges et de voir les choses sous un cer­tain éclai­rage, car j’étais tout à fait consciente de la chance que j’a­vais. J’ai tou­jours eu conscience qu’au­tour de moi, beau­coup de gens lut­taient pour sur­vivre.

(Olivier Donnet)

On sent dans vos textes un long tra­vail d’é­coute et d’ob­ser­va­tion…

C’est affaire d’at­ten­tion por­tée aux détails. Beaucoup de ma vie d’é­cri­ture a consis­té à ten­ter de célé­brer les petites choses qui font le sens et l’é­mo­tion. Ce sont des choses très petites que les gens font ou qui arrivent à un moment, comme une conver­sa­tion. Juste la manière dont quel­qu’un prend un verre d’eau… Une toute petite chose qui, en fait, me donne toute l’é­mo­tion ; c’est comme si j’y voyais quelque chose. Les écri­vains, les musi­ciens, les per­sonnes qui sont atti­rées par la créa­tion ont ce puits immense de sen­si­bi­li­té : c’est un énorme cadeau. Il peut être res­sen­ti comme un far­deau si l’accès à la créa­ti­vi­té ne se fait pas, et qu’il y a juste cette sen­si­bi­li­té à l’in­té­rieur de soi. Mais si tu as accès à ta créa­ti­vi­té et que tu es capable de t’ac­cor­der à la fré­quence du monde et d’être à son écoute, alors c’est un peu ta res­pon­sa­bi­li­té d’en faire quelque chose, car tout le monde ne le peut pas. Pourtant, on a tous besoin de nom­mer des choses innom­mables, et il se trouve que les poètes sont très doués pour ça. Dans ma vie, il y a eu tel­le­ment de moments où je lisais quelque chose et me suis dit : c’est ça, mon sen­ti­ment. Mais je n’é­tais pas capable d’y aller seule, j’a­vais besoin de quel­qu’un d’autre et ça me connec­tait à moi-même, à mon expé­rience, puis ça me connec­tait à la leur : c’est très huma­ni­sant. Ça m’aide réel­le­ment à sor­tir de cet engour­dis­se­ment récla­mé par l’époque. Parfois, tu arrives à entendre une chose qu’on porte en com­mun.

Vous par­liez de « pri­vi­lège ». Votre voix est-elle utile pour par­ler de celles et ceux qui ne le sont pas, « pri­vi­lé­giés » ? 

« Beaucoup de ma vie d’é­cri­ture a consis­té à ten­ter de célé­brer les petites choses qui font le sens et l’é­mo­tion. »

C’est vrai­ment impor­tant, à notre époque, d’être conscient de ses pri­vi­lèges. J’ai com­men­cé à avoir du suc­cès au milieu de dif­fé­rents rap­peurs, MC, poètes. Qu’est ce qui a fait que j’ai pu avoir cette place pour m’exprimer alors que d’autres que je côtoyais ne l’ont pas eue ? Ça, vous voyez, c’est une ques­tion de pri­vi­lège de classe. Ma race, mon appa­rence, mon genre, la cou­leur de ma peau et toutes ces choses qui me per­mettent d’entrer par la petite porte… car je n’é­tais pas dan­ge­reuse pour les gens. Mais pour répondre à votre ques­tion, à savoir si je me sens res­pon­sable en pre­nant la parole vis-à-vis de ceux qui seraient moins pri­vi­lé­giés, ce n’est pas vrai­ment ça. Si tu as un micro, si tu as un public, oui, c’est extrê­me­ment impor­tant d’être conscient de tes moti­va­tions. Mais il y a aus­si un appel créa­tif que je prends vrai­ment au sérieux : je ne dirais pas que je parle au nom de qui que ce soit mais que je tente de m’adresser aux gens, de par­ler avec les gens. Ce que j’é­cris, ce sont mes obser­va­tions. J’ai eu une vie com­pli­quée et j’ai été plein de per­sonnes dif­fé­rentes. Il y a eu dif­fé­rentes phases, éclai­rantes. J’ai tra­ver­sé des choses qui m’ont affec­tée sans que je ne m’en rende compte jus­qu’à ce qu’elles sortent à tra­vers l’é­cri­ture, et je sens que mon tra­vail est une conver­sa­tion avec ces dif­fé­rentes facettes que je trim­balle, ces par­ties de ma vie qui rampent, et dedans et dehors, et que je tente de cana­li­ser et d’ins­tal­ler dans cet espace.

Ça son­ne­ra un peu égoïste, mais j’ai la sen­sa­tion qu’être vrai­ment atten­tive à ce qui se passe dans mes pay­sages inté­rieurs per­met aux gens d’être à l’é­coute des leurs. Dans la per­for­mance, ce que je tente de faire est de les atteindre, de me connec­ter à eux et d’aller plus loin avec ceux qui sont dans la salle. Essayer, volon­tai­re­ment, de faire que quelque chose se passe. Mais quand c’est juste moi et le sty­lo, c’est un peu un mys­tère, vrai­ment. Tout ce qui sort, les choses vues, des choses pas­sées, cette per­sonne que j’ai aimée, cette autre que j’ai per­due, le cha­grin… Une grande par­tie de mon tra­vail a consis­té à gérer des cir­cons­tances par­ti­cu­lières aux­quelles je ten­tais de faire face. C’est pas comme si je m’é­tais assise pour tra­vailler là-des­sus : c’est juste ain­si que c’est sor­ti, et c’est le cas depuis que j’ai 16 ans, quand j’ai com­men­cé à me pro­me­ner avec un sty­lo et une feuille de papier. C’est deve­nu natu­rel de pen­ser à la vie et à l’écriture dans le même élan, comme si c’é­tait la même chose : je vis, j’é­cris.

(Olivier Donnet)

On connaît les men­songes qui ont construit une bonne par­tie de la cam­pagne de la droite dure en faveur du Brexit — notam­ment sur le Service de san­té natio­nal. Pourtant, ça tient encore ici et là. Dans « People’s faces », vous dites « mon pays s’ef­fondre »…

Peu importe que la cam­pagne pour le Brexit ait été construite sur des men­songes. L’important, c’est que les gens ont des reven­di­ca­tions et qu’ils sont en colère. Le Brexit est symp­to­ma­tique d’un mal bien plus pro­fond. Quand j’ai écrit ce texte — « It’s coming to pass, my coun­try is coming apart » [« C’est en train d’ar­ri­ver, mon pays s’ef­fondre »] —, le Brexit n’était pas encore d’actualité. C’était bien avant, avant même l’idée du réfé­ren­dum. Ce texte par­lait d’un pro­blème dans la psy­ché du pays. Il y a deux jours, par exemple, je dis­cu­tais avec un gars après un concert — un Anglais —, qui me dit : « Tu sais, je vis en Europe avec ma femme, qui est Hollandaise, et ma famille a voté pour le Brexit. Et ils n’ont même pas conscience des consé­quences pour moi. » Les gens ne pensent pas à ça quand ils pensent au Brexit. Ils pensent juste qu’il y a des tas de Polonais qui viennent pour leur piquer leur bou­lot. Beaucoup se sentent englués, pié­gés par un sys­tème défaillant. Pourtant, on nous a ven­du du rêve. Les gens se disent : pour­quoi ma vie n’est pas aus­si belle que le rêve qu’on m’a pro­mis ? Ce sen­ti­ment d’avoir été floué, cette frus­tra­tion nous monte les uns contre les autres et génère le besoin de trou­ver des boucs-émis­saires. Et je com­prends ça, parce que c’est plus facile d’avoir quelqu’un à blâ­mer : c’est tan­gible. Mais il faut essayer de se débar­ras­ser de ces sen­ti­ments, de se rap­pe­ler que c’est notre sys­tème qui ne fonc­tionne pas.

« Beaucoup se sentent englués, pié­gés par un sys­tème défaillant. Pourtant, on nous a ven­du du rêve. Les gens se disent : pour­quoi ma vie n’est pas aus­si belle que le rêve qu’on m’a pro­mis ? »

En ce moment, en Grande-Bretagne, ces émo­tions sont exa­cer­bées, la socié­té est divi­sée. C’est pro­ba­ble­ment la même chose par­tout en Europe, et peut-être que ça a tou­jours été plus ou moins latent et qu’aujourd’hui ça jaillit, ça explose. Il faut nous concen­trer sur ce qui nous unit. Ça n’é­vite pas de prendre posi­tion — je sais très bien où je me situe par rap­port à cer­taines pro­blé­ma­tiques —, mais c’est ce que j’es­saie un maxi­mum de faire. Ce qui me per­turbe le plus en ce moment, c’est ce qui arrive aux migrants : le dérè­gle­ment cli­ma­tique et les vagues de dépla­ce­ments que ça va géné­rer font pani­quer tout le monde à pro­pos des fron­tières. Nous sommes à un tour­nant de notre Histoire : la manière dont nous allons gérer cette situa­tion, et ses consé­quences, va défi­nir notre ère.

Il y a tel­le­ment de divi­sions, de vio­lence gran­dis­sante. « Moi je suis pour parce que…. Toi tu es contre parce que… » Tout ce que je sais, c’est qu’on est dans un moment de tran­si­tion et que c’é­tait en germe depuis des années. Ça ne me sur­prend pas. Mais je crois en l’empathie, l’empathie radi­cale. Boris Johnson3 est un per­son­nage toxique : il mène une poli­tique dan­ge­reuse. J’ai été éle­vée selon le pré­cepte : ne fais jamais confiance aux Tories4, point. Parce que leur poli­tique est déshu­ma­ni­sante. C’est un truisme dont j’ai héri­té, et je suis per­sua­dée que, de l’autre bord, les enfants de mon âge ont enten­du : « Les gau­chistes sont des gui­gnols, point. » Malgré tout, c’est ce sen­ti­ment d’empathie qui m’anime en ce moment. Je vou­lais écrire un album dont l’essence serait une conver­sa­tion entre l’esprit des temps et l’esprit des pro­fon­deurs de Jung5. L’esprit des pro­fon­deurs est ce qui me pousse à écrire ma poé­sie. Ça a tou­jours été le cas. Mais l’esprit des temps est si fort et puis­sant, en ce moment, qu’il pro­voque de la confu­sion. Il nous dévie de notre che­min, nous fait perdre pied. Il est bon de faire un pas de côté et de regar­der la vie dans sa glo­ba­li­té, de l’envisager de manière holis­tique. Ma par­te­naire est ori­gi­naire d’Algérie — elle a des racines sou­fies et ber­bères : j’ai beau­coup appris de la poé­sie et de la phi­lo­so­phie sou­fies. C’est une grande leçon de reca­li­brage, de réglage de notre bous­sole interne. On peut par­fois être à ce point enfer­més dans notre modèle de pen­sée occi­den­tal qu’on en oublie qu’il ne pèse rien, pris à échelle glo­bale.

(Olivier Donnet)

Il y a deux ans, en Allemagne, vous avez été la cible de menaces à cause de votre sou­tien au mou­ve­ment de Boycott dés­in­ves­tis­se­ments et sanc­tions (BDS) contre l’État d’Israël. De quelle manière l’a­vez-vous vécu ? 

J’ai effec­ti­ve­ment reçu des menaces vio­lentes et j’ai été la cible de beau­coup d’animosité. Nous avons dû annu­ler un concert à Templehof [à Berlin, ndlr] en sou­tien à des migrants tem­po­rai­re­ment logés dans un ancien aéro­port. On devait y jouer et les fonds géné­rés devaient per­mettre de les aider, mais des mani­fes­ta­tions pro-Israël étaient pré­vues lors de ma venue : je me suis dit que c’était dan­ge­reux d’imposer ça à des gens qui avaient déjà assez souf­fert. Ça aurait été irres­pon­sable. Il y a quelques mois, nous sommes retour­nés en Allemagne pour un fes­ti­val : une pan­carte a été bran­die dans le public en guise de pro­tes­ta­tion, et un homme a essayé de mon­ter sur scène. C’était violent, mais je lui ai dit : « Je t’aime et je suis contente qu’on puisse avoir cette conver­sa­tion, contente que nous vivions dans un monde où je peux avoir mes opi­nions et toi les tiennes. » Mais ce n’était pas du tout le moment d’avoir une conver­sa­tion sur ce sujet, trop impor­tant pour pou­voir tenir sur une pan­carte ! Je suis sor­tie de scène cho­quée, ébran­lée. J’ai eu peur. Ce gars vou­lait me faire phy­si­que­ment mal, je l’ai vu dans ses yeux. Je connais cette vio­lence, je l’ai déjà ren­con­trée, et j’ai vu dans le regard de cet homme qu’il vou­lait me frap­per, me mettre un coup de poing. Et c’est encore plus bru­tal parce que je fais de la poé­sie ; je suis tel­le­ment vul­né­rable sur scène, seule, à nu. Je me disais « Merde, j’ai nulle part où me réfu­gier ». Cela dit, je ne veux pas faire croire que j’ai une solu­tion facile. Ce que je sais, en revanche, c’est que le peuple de Palestine a appe­lé à un boy­cott cultu­rel et que j’ai accep­té d’y prendre part. J’ai un héri­tage juif, j’ai de la famille en Israël : je sais que la fron­tière peut être ténue, entre s’op­po­ser à l’oc­cu­pa­tion israé­lienne, au gou­ver­ne­ment israé­lien, être pro-pales­ti­nien et être anti­sé­mite. Mais ce type de mani­fes­ta­tion vio­lente m’effraie autant que ça me donne du cou­rage. Ça fait dou­ter, mais c’était la meilleure chose à faire.

De votre pre­mier album solo, Everybody Down, sor­ti en 2014, à votre troi­sième, sor­ti cette année, votre public s’est agran­di. Cette visi­bi­li­té pèse-t-elle sur votre façon d’a­bor­der l’é­cri­ture ? 

« Comment pou­vons-nous gran­dir dans cette culture et ne pas en être mar­qués dans nos rela­tions les plus intimes ? »

J’espère être deve­nue plus confiante, mieux com­prendre les pos­si­bi­li­tés de mon lan­gage. Donc oui, mon écri­ture change, mais ça n’a pas grand-chose à voir avec la taille du public : je n’é­cris jamais pour mon audience pen­dant la créa­tion. Sur scène, tout n’est que connexion et tourne autour de ceux qui sont pré­sents — je tra­vaille donc ma mise en scène en fonc­tion du lieu et du nombre de per­sonnes pré­sentes. Quand j’enregistre, c’est axé sur la com­mu­ni­ca­tion entre moi et le qui­dam qui va peut-être m’é­cou­ter. Je pense seule­ment à ce qui, dans une phrase, ramène à ma source. Quelquefois, je sens juste que je dérive hors de la ligne et que je dois me remettre dedans — comme dans nos vies, je sup­pose. À d’autres moments, je reviens à cette enfant que j’é­tais à 12 ans et qui a com­men­cé le voyage, et me mets en lien avec ça. C’est plus facile de par­ler à 2 000 per­sonnes qu’à 10 : c’est tel­le­ment dif­fi­cile d’ar­ri­ver dans une salle vide et d’en­ga­ger un échange avec chaque per­sonne, de mettre tout le monde à l’aise… Ça peut même être épui­sant. J’ai pour­tant pas­sé beau­coup de temps à jouer pour des salles vides, à faire des pre­mières par­ties, à être pla­cée au milieu de deux groupes punk dans une rave de squat. J’avais un besoin tel­le­ment déses­pé­ré de rap­per que je le fai­sais par-des­sus des DJ de jungle ou de n’importe quoi d’autre ! Je vou­lais juste avoir le micro. Après ça, se retrou­ver face à 2 000 per­sonnes et une belle lumière, c’est beau­coup plus facile. Aux États-Unis, il n’y a pas bien long­temps, c’é­tait comme un retour en arrière. Une fois, j’y ai don­né un concert pour 26 per­sonnes. Ça rend humble. Tu te sou­viens alors pour­quoi tu ne vou­lais plus le faire, et pour­quoi tu aimes tel­le­ment ça en même temps.

Au fond, l’a­mour tra­verse votre tra­vail comme un geste poli­tique.

Avec mon troi­sième abum, The Book of Traps and Lessons, je vou­lais essayer de com­prendre com­ment nous repé­rons nos propres ten­dances bar­bares, nos propres pièges. Tout cet héri­tage de culture toxique, d’un sys­tème véné­neux, violent, d’exploitation et d’oppression. Comment pou­vons-nous gran­dir dans cette culture et ne pas en être mar­qués dans nos rela­tions les plus intimes ? Une fois qu’on a repé­ré ça, serons-nous vrai­ment capables de faire ce tra­vail d’aimer tota­le­ment et pro­fon­dé­ment, d’aimer avec la plus grande ten­dresse en évi­tant les biais et les pièges du sys­tème patriar­cal capi­ta­liste — la pro­prié­té, la jalou­sie, le besoin, toutes ces choses dont traite cet album ? Je peux vou­loir un chan­ge­ment de poli­tique, ne plus vou­loir vivre dans un sys­tème basé sur l’exploitation, mais si je pra­tique moi-même l’exploitation avec la per­sonne que j’aime — celle qui compte le plus pour moi —, ou bien l’ex­ploi­ta­tion contre moi-même, si je ne peux pas bri­ser ces méca­nismes de l’intérieur, com­ment espé­rer le faire dans la socié­té ? Alors l’amour devient le pre­mier front, celui des plus grandes batailles. Je sais que les gens lèvent les yeux au ciel quand je dis ça, mais c’est exac­te­ment là où j’en suis ! J’y crois et fais tout mon pos­sible pour le mettre en pra­tique. Ce qui n’est pas facile. Vraiment pas. Peux-tu répondre à la vio­lence par l’amour ? Voilà l’exercice. Peux-tu répondre à l’ignorance par l’amour ? Ton amour peut-il être sans pièges, total ? Si tu as cette rela­tion avec la musique, alors tu as une rela­tion avec l’infini : parce que c’est de là que vient la musique, de là que naît la poé­sie. D’une cer­taine manière, l’amour et la musique sont liés, et quand je monte sur scène, c’est l’incarnation de ma pra­tique spi­ri­tuelle. Quelque part, tout est lié.


Photographie de ban­nière : Londres, décembre 1952, TopFoto|The Image Works ; pho­to­gra­phie de vignette : Olivier Donnet|Ballast
Traduction, de l’an­glais : Florent Barat, Camille Hardouin, Galaad Wilgos et Cihan Gunes 


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  1. Quartier du sud-est de Londres, inté­gré au dis­trict de Lewisham.
  2. 582 606 euros.
  3. Premier ministre du Royaume-Unis depuis juillet 2019 et chef du Parti conser­va­teur.
  4. Terme dési­gnant his­to­ri­que­ment le Parti conser­va­teur et roya­liste anglais.
  5. « J’ai appris qu’outre l’esprit de ce temps, un autre esprit est à l’œuvre, celui qui règne sur les pro­fon­deurs de tout ce qui fait par­tie du pré­sent. L’esprit de ce temps veut entendre par­ler d’utilité et de valeur. Je le pen­sais moi aus­si et ce qui est humain en moi le pense encore. Mais cet autre esprit m’oblige néan­moins à par­ler, par-delà toute jus­ti­fi­ca­tion, toute uti­li­té et tout sens. » Carl-Gustav Jung, Le Livre rouge.
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Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

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