Vîrus : « Je sais qu’il reste des résistants ! »


Entretien inédit pour le site de Ballast

À l’origine, un recueil de poèmes paru en 1897, signé de l’anarchiste Jehan-Rictus : Les Soliloques du Pauvre. Le rap­peur Vîrus nous pro­pose, cent-vingt ans plus tard, un exi­geant tra­vail d’adaptation. Ce pour­rait être un simple livre-disque. Mais ce pour­rait, seule­ment : piste après piste, un uni­vers rare se dévoile, bou­le­ver­sant, et happe, par sa force hyp­no­tique. Ici et là s’y fait entendre la voix d’un Jean-Claude Dreyfus aux abois. « Ce n’est pas trop tôt. Approche, pose ton cul ! » À pareille invi­ta­tion, com­ment ne pas suc­com­ber ? Puis Vîrus, le Vîrus qui, dans son EP 31 Décembre rap­pait « Dans l’utérus / Déjà l’impression de taper l’inscruste », entre en scène : « Si vous exis­tez / Faît’s moi vot’ pus gra­cieux sou­rire / J’en ai gros su’l’ cœur à vous dire ». À pareille confes­sion, com­ment ne pas tendre les bras ? À tout le moins, nous pou­vons être cer­tains qu’une conscience agi­tée s’exprime — nous l’écoutons.


Si vous nous disiez, Vîrus, d’où vous venez ?

Je ne viens pas de la lit­té­ra­ture, déjà. Encore moins de la poé­sie. Mais de l’écriture. Je viens de l’écriture gra­tuite. Sans but. Avant la moindre mise en musique, je crois. Si je pense aux Soliloques du Pauvre, on peut dire que rien ne me pré­des­ti­nait à ça, hor­mis le fait d’écrire. Je n’ai pas de bagages sco­laires par­ti­cu­liers. Encore moins de bagages cultu­rels. J’ai com­men­cé à lire très tard. Et le seul recueil de poèmes que j’ai lu, dans ma vie, c’est Les Soliloques du Pauvre. Justement. Pour les puristes, donc, cré­di­bi­li­té zéro… (silence) Mais j’ai une manière d’absorber, de m’imprégner très… san­guine.

Comment avez-vous ren­con­tré Jehan-Rictus ?

Tout est par­ti d’Oxmo Puccino, plus ou moins. Enfin, quand j’ai su qu’Oxmo publiait un bou­quin [Mines de cris­tal, ndlr], je n’ai pas com­pris ce que c’était. Un recueil de textes, de paroles ? Et ça m’a tout de suite inter­pel­lé. Je me suis dit : « Voilà un des rares qui s’autorise un pas de côté. » Un pas tour­né vers l’écriture, la lit­té­ra­ture. Et dès qu’un gars du rap, donc, un gars de mon milieu d’origine on va dire, se démarque, je vais tou­jours jeter un œil ou une oreille. Parce que je consi­dère qu’avant que ce soit de la musique ou du rap, c’est tou­jours un tra­vail d’écriture ! La mise en musique d’un texte de rap, pour moi, c’est une branche mais l’arbre reste l’écriture. Donc je me suis pro­cu­ré le recueil d’Oxmo, et c’est là que j’ai décou­vert la mai­son d’édition qui le publiait : le Diable Vauvert. En navi­guant un peu, en m’intéressant à ce que cette mai­son édi­tait — à l’image des vidéos asso­ciés sur Youtube quand on enclenche la lec­ture auto­ma­tique —, je suis tom­bé sur un livre. C’est vrai­ment le titre qui m’a atti­ré : Les Soliloques du Pauvre. Et, bien sûr, le nom, le nom du gars, parce qu’on n’est pas nom­breux à por­ter des pseu­do­nymes qui se finissent en –us.

Vous vous êtes donc pro­cu­ré Les Soliloques du Pauvre ?

« Mon rap­port à la poé­sie est sco­laire, donc il est niqué ! »

C’est du domaine de la poé­sie : ça m’a beau­coup frei­né. Je me suis dit « Oh, la poé­sie, ça va encore être une affaire de petites fleurs, de petits fleuves… » Bref ! Mon rap­port à la poé­sie est sco­laire, donc il est niqué ! J’ai com­men­cé par lire les extraits PDF que le Diable Vauvert avait mis en ligne sur son site Internet. Bonne idée, d’ailleurs. Et je me suis ren­du compte direct que c’était une poé­sie hors-norme. Qui com­mence par « Merde ! »… Déjà. Puis ça conti­nue : « Merde ! V’la l’hiver et ses dur’tés ». C’était quelque chose de dif­fé­rent. J’ai par­cou­ru, rapi­de­ment, l’ensemble, puis j’ai dégo­té le PDF com­plet. Et j’ai lu, puis j’ai lais­sé les choses dor­mir en me disant sim­ple­ment que j’avais lu quelque chose d’inédit, de frap­pant ! Mais j’ai lais­sé ces poèmes de côté… Parce que je n’avais per­sonne à qui en par­ler… Autour de moi, on ne parle pas vrai­ment de poé­sie ! Et aus­si, parce que, d’office, j’ai per­çu qu’il y avait quelque chose à en faire. Donc double rai­son de ne pas en par­ler.

Quelle his­toire racontent ces Soliloques ?

Avant de se lan­cer dans une écri­ture argo­tique, Rictus écri­vait des poèmes clas­siques. Il appar­te­nait à cette masse de poètes clas­siques. D’ailleurs, en décou­vrant ça, j’ai repen­sé à ma propre situa­tion, à mes propres pre­miers pro­jets : quand j’ai com­men­cé, je me cher­chais moi aus­si beau­coup, mon iden­ti­té n’était pas com­plè­te­ment for­gée. Rictus a donc écrit des vers clas­siques parce que c’était la règle mais, en véri­té, il galé­rait — je crois qu’il était encore très mar­qué par son enfance. Une enfance de merde. Sa mère était folle, il a été un enfant mar­tyr. Un enfant non recon­nu, bat­tu, pri­vé d’amour, sur­tout. Dans les études, il n’est pas allé bien loin, ce qui fera de lui un auto­di­dacte. Puis il s’est enfui de chez lui, tout en pre­nant soin de faire signer un papier qui déchar­geait sa mère de toute res­pon­sa­bi­li­tés. Voilà que Rictus se retrouve à la rue. Il traîne ici et là. Fréquente les milieux anar­chistes. Les Soliloques reviennent sur cette période-là. Sur cette condi­tion très pré­caire. Et le tout por­té par « la langue des ava­chis », comme il disait. Et ce qui en res­sort, c’est du real. Mais Rictus n’était pas le pre­mier à prendre ce che­min. Avant lui, il y a eu Richepin, l’auteur de La Chanson des gueux, et il y avait aus­si Bruant. Et Rictus s’est ins­pi­ré d’eux. Mais Rictus, ce qu’il a écrit, il l’a vécu. Et ça change tout.

Par Maya Mihindou, pour Ballast

Ce que vous appe­lez le real, ce sont des images, des chocs visuels, des méta­phores per­cu­tantes…

Oui, Rictus est là. Il va et il vient. Il n’a pas un kopeck. Mais les gens autour de lui font la fête, pro­fitent plei­ne­ment du moindre écran de fumée. Rictus va remettre tout ça en ques­tion : l’argent, le pou­voir, le pays, la patrie. Il n’en est même plus au stade de reje­ter la faute sur les res­pon­sables, sur les gou­ver­nants, il est bien au-delà, poli­ti­que­ment : il y a les res­pon­sables et les cou­pables. Et il le dit ! Il dit que « les employés, les arti­sans, les petits-bour­geois sont peut-être plus cou­pables que les gou­ver­nants et les poli­ti­ciens parce qu’ils consti­tuent le nombre, c’est-à-dire la force ! Et qu’ils subissent pas­si­ve­ment leur escla­vage, les humi­lia­tions et les misères de leur condi­tion ». Et ce sont des choses que je pense aus­si.

À quel moment le recueil réap­pa­raît dans votre par­cours ?

Au moment où Benoît Dufau1 m’a invi­té à par­ti­ci­per au sémi­naire « La Plume & le Bitume » à l’École Normale Supérieure (ENS). Et lors d’une conver­sa­tion télé­pho­nique, Benoît — en pen­sant à mon tra­vail avec Banane [archi­tecte sonore du pré­sent pro­jet, ndlr]— m’a posé une ques­tion qu’on ne m’avait jamais posé : il m’a deman­dé si je lisais de la poé­sie. J’ai trou­vé que c’était une ques­tion étrange. Je ne com­pre­nais pas pour­quoi il me la posait, à moi. Et j’ai répon­du que non, que je ne lisais pas de poé­sie. Je me sou­viens, il y a eu un blanc. Puis on a repris la conver­sa­tion, on a par­lé, par­lé, mais sa ques­tion me trot­tait tou­jours dans la tête. Et je lui ai dit qu’en fait, si, j’avais déjà lu un recueil de poèmes, une fois. Je lui ai dit que ça datait et que c’était un peu obs­cur. Voilà, j’ai dit, ce sont Les Soliloques du Pauvre, d’un cer­tain Jehan-Rictus. Benoit — il est tout de même à l’ENS, au dépar­te­ment lit­té­raire ! — m’a répon­du qu’il ne connais­sait pas ce poète. Je me suis dit que c’était plu­tôt bon signe ! Les choses ont com­men­cé comme ça…

Quels sou­ve­nirs vous en res­tait-il alors ?

« Rictus va remettre tout en ques­tion : l’argent, le pou­voir, le pays, la patrie. »

Je me sou­ve­nais de la forme et du rap­port aux mots. Par exemple, Rictus, pour dire « où », disait « ousque », pour dire « elle », il disait « a ». D’une cer­taine manière et sans que ce soit tota­le­ment vrai, j’ai recon­nu quelque chose de nor­mand. Mais c’était aus­si une gouaille, des sono­ri­tés pari­siennes. J’ai res­sen­ti les images et la den­si­té du jar­gon de l’époque. Des mots d’argot. Les mots du petit peuple. Les pro­lé­taires, les misé­reux. Des mots que je n’ai pas tou­jours com­pris, d’ailleurs, de par leur ancien­ne­té, et qui m’ont entraî­né dans le monde de la tra­duc­tion. C’est d’ailleurs là que j’ai com­man­dé le recueil de poche, d’abord, puis ensuite les Poésies com­plètes de Christian Tanguy — qui joue un rôle très pré­cieux dans le pro­jet, aujourd’hui. Je l’en remer­cie. Et j’ai été tou­ché, aus­si, par cet aspect oral qui crée un air libre, affran­chi. Puis le rythme est très impor­tant ! Je me disais qu’en asso­ciant une simple bat­te­rie, ce serait magique, on aurait déjà de la musique. Et, bien sûr, il y a ce que je pour­rais appe­ler le fond. Ce sont des poèmes dont le pre­mier mot est « Merde ». Jamais de ma vie je n’avais ima­gi­né qu’un poème pou­vait com­men­cer par « Merde » !

C’est une poé­sie socia­le­ment située…

Oui ! Et c’est assez para­doxal ! Rictus évoque la misère, la galère des gens de peu mais ce sont des cercles plu­tôt bour­geois qui lui ont appor­té le suc­cès. Le bour­geois serait donc sado-maso. (rires)

Comment décri­riez-vous cette œuvre ?

C’est une œuvre avec un pro­pos. Et le pro­pos de Rictus, c’est un pro­pos fâché. Le pre­mier soli­loque, par exemple, aborde le thème de l’hiver. C’est une forme de grand dégueu­lis sur les bonnes œuvres, les œuvres cha­ri­tables. Rictus ne sup­por­tait pas de voir les bour­geois se faire de l’oseille sur le dos de la misère. Dès ce pre­mier soli­loque, beau­coup déjà est dit. C’est une logique de clash, aus­si, puisque Rictus a sou­vent eu en ligne de mire Victor Hugo et Émile Zola — en consi­dé­rant que ces deux-là, mais d’autres aus­si, s’étaient bien engrais­sés sur le dos de la misère.

Par Maya Mihindou, pour Ballast

Comment en êtes-vous venu à adap­ter, pour la pre­mière fois, un poème de Rictus ?

C’est à nou­veau une his­toire de pas de côté. Et c’est inté­res­sant parce que le pas de côté peut te pous­ser en terme de créa­ti­vi­té, sans for­cé­ment t’éloigner de ta ligne direc­trice. C’est une crainte légi­time. Un jour, donc, la Maison de la Poésie m’a contac­té et m’a pro­po­sé de faire ce qu’ils appellent « un concert lit­té­raire ». Ils m’ont expli­qué que le but était de par­ta­ger mes influences. On m’avait par­lé d’un gars qui avait fait son concert tout en lisant des extraits de livres… Bon. Je me voyais très mal lire pen­dant le concert. Les gens sont assis, ils ris­que­raient de s’endormir, je me suis dit. Puis c’est pas parce que tu rappes que tu sais for­cé­ment bien lire. Même si ça vien­dra peut-être. En tout cas, c’est là que j’ai eu l’idée d’adapter un poème de Rictus, « Impressions de Promenade ». De le rap­per. Ça donne : « Quand j’pass triste et noir, gn’a d’quoi rire / Faut voir ren­trer les bou­ti­quiers / Les yeux durs, la gueule en tire’lire / Dans leur comp­toirs comm’ des ban­quiers / J’les r’luque : c’est irré­sis­tible / Y s’caval’nt, y z’ont peur de moi / Peur que j’leur chopp’ leurs comes­tibles / Peur pour leur femm’s, pour je n’sais quoi ».

Ce sont donc ces vers ain­si que tous ceux qui suivent que vous avez adap­té pour la scène ?

« J’ai res­sen­ti les images et la den­si­té du jar­gon de l’époque. Des mots d’argot. Les mots du petit peuple. Les pro­lé­taires, les misé­reux. »

Oui. Avec Banane, on avait tra­vaillé sur la maquette. C’était dif­fé­rent, sur­tout parce que les sché­mas de rimes n’étaient plus les mêmes. Mais on s’est dit que ce n’était pas si grave, qu’on trou­ve­rait bien une mix­tape ou un truc où le repla­cer. Puis est arri­vé le concert à la Maison de la Poésie. Plusieurs per­sonnes, à la fin du concert, m’ont dit que si je ne les avais pas infor­més que c’était un poème de Rictus, ils auraient pu croire qu’il s’agissait de mes propres textes ; ça m’a paru très étrange. J’étais convain­cu du rap­port natu­rel que j’avais avec cette œuvre et avec cet homme. Mais j’ignorais com­ment les gens rece­vraient ça. Et quand on m’a dit qu’il y avait un lien entre son tra­vail et le mien, je me suis dit que ça n’arrangeait pas mes affaires ! (rires) Et c’est à ce moment que l’idée d’adapter le recueil dans sa tota­li­té m’est venue.

Comment s’est pas­sé le tra­vail d’adaptation, jus­te­ment ?

Au départ, je vou­lais adap­ter trop de textes, mais j’ai été rat­tra­pé par la réa­li­té de la construc­tion d’un disque. Cela fait long­temps que je fai­sais des quatre titres et ce n’est pas un hasard : on est plu­tôt minu­tieux, voire tor­tueux. Peu à peu, j’ai com­men­cé à faire une sélec­tion et à adap­ter les poèmes, les pas­sages que je trou­vais les plus puis­sants. Un, deux, trois, quatre… jusqu’à huit. C’était un tra­vail de psy­cho­pathe !

Disons que vous avez face à vous un poème de Rictus, que faites-vous ?

Je blas­phème !

C’est-à-dire ?

Je me demande, par exemple, si je conserve tous les mots — ceux qu’on ne com­prend plus aujourd’hui. Pour cer­taines pre­mières ver­sions, je chan­geais beau­coup les termes. Mais j’ai arrê­té parce que Rictus lui-même dis­pa­rais­sait : c’était comme du vol. J’ai tout repris en étant atten­tif à ce risque ; j’ai par­fois dû sup­pri­mer des qua­trains entiers, parce que c’était trop long. « Impressions de Promenade », par exemple, j’ai pu le conser­ver presque en l’état. Mais tous les autres poèmes, mis en musique, auraient fait dix à quinze minutes, voire plus. Je n’ai rete­nu que ce qui me sem­blait être le nec­tar. Ce qui irait le mieux dans ma bouche, aus­si. Tout ce qui évo­quait les petits oiseaux, le lilas, etc., tout ça, j’ai sup­pri­mé. Ensuite, je ficelle. Je recons­truis par­fois des sché­mas de rimes, je tente de gar­der un nou­veau fil direc­teur. Mais le plus gros blas­phème, ce qui a été le plus dur, c’était d’intervenir au niveau du vers lui-même. Du qua­train, par­fois je pas­sais au ter­cet ; d’autres fois, je sup­pri­mais des mots car, ryth­mi­que­ment, ça ne mar­chait pas. J’ai sup­pri­mé des syl­labes, aus­si, mais sans scru­pules : il en rajou­tait dans le seul but d’avoir son nombre de pieds ! J’ai dû bou­le­ver­ser les règles que lui-même avait bou­le­ver­sées. J’ai décons­truit pour gagner en flow. En gar­dant tou­jours à l’esprit l’intention de Rictus — j’ai tou­jours eu le sou­ci de ne pas le tra­hir.

Par Maya Mihindou, pour Ballast

A ce moment-là, y avait-il déjà une ins­tru ?

C’est là où les choses se sont fina­le­ment bien arran­gées : Banane avait pas mal de com­pos à pro­po­ser ! En terme de mises en musique, c’était riche et ça a été assez fluide ! On fonc­tionne beau­coup comme ça, par mys­ti­cisme. Ça s’est tout bon­ne­ment emboî­té. Ensuite, je teste. Tout seul, chez moi — j’ai le texte sous les yeux et je fre­donne ! À nou­veau, je coupe, je taille, je déplace, je replace. Après, je suis ren­tré en stu­dio et il a fal­lu retra­vailler, parce qu’il y avait une nou­velle dif­fi­cul­té : la pro­non­cia­tion. Par exemple, Rictus peut dire « qu’les ceuss » au lieu de dire « qu’ceux ». Ou encore « ousque », « v’la l’temps ousque dans la presse »… Dans ma bouche, ça n’allait pas : ça me deman­dait de deve­nir une sorte d’homme de théâtre, que je ne suis pas. Il y a eu beau­coup de deuils : sur des détails, certes, mais qui en véri­té n’en sont pas. Pour Rictus, ce n’étaient pas des détails. Ses textes, ils les a rec­ti­fiés, ajus­tés, actua­li­sés pen­dant des décen­nies… À un moment, d’ailleurs, on a lais­sé tom­ber le pro­jet : pen­dant sept, huit mois, je n’y ai plus pen­sé, plus tou­ché. Et, un jour, quelqu’un m’a dit « il faut que tu te recon­nectes à Rictus ». C’était un signe. J’ai repris ce pro­jet — avec du recul.

Justement : qui était Rictus ? 

Je le vois comme un mal-né, quelqu’un qui a beau­coup mor­flé de son vivant. Et que je n’ai pas vou­lu faire souf­frir davan­tage. Il m’en vou­dra peut-être un peu sur la forme, mais pas sur le fond.

Nous avons été frap­pé par la fra­ter­ni­té qui existe entre Rictus et vous. Ne serait-ce qu’en termes de motifs poé­tiques récur­rents : la rue, la soli­tude, le corps fémi­nin, le pain, la faim… 

« Une forme de grand dégueu­lis sur les œuvres cha­ri­tables : Rictus ne sup­por­tait pas de voir les bour­geois se faire de l’oseille sur le dos de la misère. »

Oui, c’est cer­tain ! Quand Rictus inti­tule son recueil Les Soliloques du Pauvre, il ne parle pas du clo­chard. Ou, du moins, il ne parle pas que du clo­chard. Celui à qui il pense, avant tout ou entre autres, c’est l’artiste : Les Soliloques du Pauvre traitent, selon moi, en fili­grane ou direc­te­ment, de la condi­tion artis­tique. Dans l’under­ground. Ou plu­tôt dans la sin­cé­ri­té. Ça en dit long sur une per­sonne et c’est sûre­ment sur ce point qu’on se rejoint avec les rares per­sonnes avec qui je tra­vaille. Et c’est bien pour ça que les pro­pos de Rictus ne peuvent pas se retrou­ver dans n’importe quelle bouche. J’ai déjà assis­té à des repré­sen­ta­tions, j’ai enten­du des lec­tures des poèmes de Rictus et j’ai sou­vent trou­vé que ça ne fonc­tion­nait pas. Il y a par­fois trop de mises en scène. C’était sur­joué ou miel­leux !

La pré­sence de Jean-Claude Dreyfus rompt, évi­dem­ment, avec ce miel­leux…

Oui, bien sûr : avec lui, il faut s’accrocher ! Il a le rugueux que sug­gèrent les textes. De toutes les inter­pré­ta­tions que j’ai pu voir ou entendre, c’était lui le plus juste, le plus hono­rant.

Comment ce comé­dien est-il arri­vé à faire par­tie de cette aven­ture ?

Jean-Claude Dreyfus avait déjà créé un spec­tacle autour des poèmes de Rictus, y’a une dizaine d’années, avec la Maison de la Poésie. C’est par ce biais qu’on s’est ren­con­trés, qu’on a échan­gé, qu’on a par­lé de Rictus ! Je lui ai pro­po­sé d’intervenir sur le pro­jet, de l’introduire et de le conclure ; il m’a même pro­po­sé qu’on fasse un titre ensemble. C’est un artiste, un vrai, que je res­pecte énor­mé­ment, en rai­son de son posi­tion­ne­ment, de son exi­gence artis­tique et de ce don d’être under­ground. Et le res­pect s’est pro­lon­gé jusqu’à la per­sonne, jusqu’à l’homme. Et, bien sûr, encore un nom en –us… 

Par Maya Mihindou, pour Ballast

Dans « Sale défaite », vous abor­diez en effet déjà ces thèmes-là ! Vous rap­piez d’ailleurs : « Laisse-moi dans mon uni­vers / J’suis bon qu’à faire des tubes de l’hiver / De Villers-sur-Mer j’arrive à voir l’Angleterre / Toi, si c’est les sou­cis qu’t’aimes / Amuse-toi bien dans tes sounds sys­tems / Contrairement au cou­sin j’suis pas atti­ré par la lumière / Juste un misan­thrope misant trop peu sur lui-même / Écœuré par la race humaine / Et tous ces Yes we can / Si tu dead c’week-end / Tu s’ras embal­lé sous hui­taine »

Il y a un lien fort, c’est évident ! Un écho. Rictus avait une manière folle de jouer avec les mots. Par exemple, Rictus dit « phi­zo­lo­phie » ; moi, j’ai pu dire « foli­so­pher » ! Chacun le fait à sa façon mais cha­cun, sur­tout, le fait ! C’est une démarche où on tord la langue, où on prend cette liber­té. Et il y a de l’humour, beau­coup d’humour ! La misère est là, c’est évident, mais l’humour, aus­si. 

Dans « L’Ère adulte », vous lan­ciez : « Ils sont mignons ces jeunes couples / Idéal chez Ikéa / Moi, j’achetais des Nike / À cette période où j’niquais ‘ap / Pourquoi chan­ger de sli­bard / On meurt dans l’célibat / Autant libé­rer d’belles giclées en Belgique et aux Pays-Bas ». Rictus, quant à lui, écri­vait : « Ô joie ! ô can­deur !… non c’qu’y gueulent / Gn’en a déjà qu’ont leur muf­fée / Y tienn’nt un copain qui dégueule / Alors que moi j’ai rien brif­fé / (Ceuss’-là y gagn’nt cinq cigs par mois / Et veul’nt la faire aux mecs brai­sés) / Or pour s’payer eun’ fill’ de joie / Ce soir… n’a fal­lu s’cotiser »…

Le der­nier vers des Soliloques, c’est « L’bout d’un téton dans les dents ». Rythmiquement, déjà, « l’bout d’un téton dans les dents », c’est fort ! Et c’est sur cette image que Rictus achève ce recueil. Ça veut donc dire quelque chose. Il évoque une condi­tion sociale, la vio­lence poli­tique, la misère mais la chute finale est « l’bout d’un téton dans les dents »… Les Soliloques du Pauvre, pour Rictus, c’était un énorme, un éter­nel cri d’amour. Un cri pour dire l’absence de l’amour mater­nel. Parce qu’à la base, un sein, c’est la Mère… Le pre­mier sein qu’on voit dans sa vie, c’est le sein mater­nel. Et quelle part de mère recherche-t-on dans une femme ? Je crois que ça a été le drame de Rictus, d’avoir trop sou­vent cher­ché une mère en la femme. Et sa vie sen­ti­men­tale était catas­tro­phique…

On vous qua­li­fie par­fois de miso­gyne…

« Beaucoup de gens com­mencent dans le registre de l’under­ground, puis la réa­li­té rat­trape. La ques­tion du pain. Les mecs vont sim­pli­fier leur plume, leur forme. »

Oui, dans la col­lec­tion des éti­quettes, ça revient sou­vent. Mais est-ce qu’un miso­gyne n’est pas sim­ple­ment quelqu’un qui ne sait pas s’y prendre avec les femmes, qui est plein de mal­adresses ? Je vois les choses plu­tôt comme ça. Dans tous les cas, ça reste pour moi une obses­sion. D’autant que le rap­port à la mère, c’est vrai, est cen­tral. Le rap­port au rôle mater­nel, en fait. Le rôle de pro­tec­trice, celle qui sécu­rise d’une cer­taine manière. Une chose me frappe : Rictus est très foca­li­sé sur les seins de la femme mais très peu sur les autres par­ties de son corps.

C’est une forme par­ti­cu­lière que vous avez déci­dé de don­ner à ce pro­jet : un livre-disque…

L’écoute sous-entend une part de lec­ture. C’est pour ça que j’ai opté pour ce for­mat — d’au­tant qu’il s’agissait d’un livre, à la base, d’un recueil de poèmes qu’on a adap­té. Aussi, sûre­ment, pour offrir une ver­sion qui soit la plus com­plète pos­sible, ne serait-ce que pour l’appréhension du pro­pos, de cer­tains termes — d’où la pré­sence d’un lexique. On a aus­si tenu à l’illustrer, en par­tant des illus­tra­tions de Steinlen. C’est La rouille qui s’est char­gé de rame­ner cette force de cohé­rence et de conte­nu.

Avez-vous conscience que ce livre-disque, par sa forme, sa den­si­té et par la per­for­mance qui le consti­tue, ajoute de la sin­gu­la­ri­té à une œuvre, la vôtre, déjà très sin­gu­lière ?

Je ne sais pas ! La seule chose que je sais, c’est que ce type de tra­vail, c’est vrai, a rare­ment été conduit et encore moins dans une pers­pec­tive hip-hop. Rictus, c’est clair, ce n’est pas Victor Hugo. Et tant mieux. C’est pour ça que je l’ai choi­si, lui, et pas l’autre. Enfin, si c’est un choix… Ça aus­si, c’était un défi : tra­vailler avec un poète mécon­nu ! C’est lui, la grande sin­gu­la­ri­té.

Par Maya Mihindou, pour Ballast

A for­tio­ri dans le pay­sage rap tel qu’il s’est recon­fi­gu­ré durant ces der­nières années…

C’est sûr ! Dans cer­tains raps, aujourd’hui, les textes sont de plus en plus acces­sibles. Les Soliloques du Pauvre sont com­plè­te­ment à l’inverse de cette ten­dance. Ça m’a d’autant plus moti­vé de me dire que j’allais tra­vailler sur des poèmes que peu de gens connais­saient. Peut-être même que cer­tains ne vont rien com­prendre. Mais j’estime que j’ai le droit de ne pas être d’accord avec cer­taines évo­lu­tions musi­cales ou lyri­cales ! Mais pas que du rap, d’ailleurs : l’épidémie touche aus­si la chan­son fran­çaise, le rock, tous les genres cen­sés appor­ter du texte… Dans les années 1970, par exemple, les mecs pou­vaient tenir le haut des charts avec du gros texte ! Là, c’est plus com­pli­qué… Prenons un cas simple : beau­coup de gens com­mencent dans le registre de l’under­ground et pro­posent des choses consis­tantes, puis la « réa­li­té » rat­trape. La ques­tion du pain. Les mecs vont sim­pli­fier leur plume, leur forme. Et ça fonc­tionne ! Le mec, d’un petit Renault Trafic, il passe à un Tourbus. Des petites salles asso­cia­tives, il passe à des Smac (Scènes de musiques actuelles) ou des Zénith. Tout ça est impos­sible sans le tra­vail de sim­pli­fi­ca­tion. De sim­pli­fi­ca­tion par le bas… Je suis, là, à l’inverse de tout ceci. Et, sur­tout, je sais qu’il reste des résis­tants.

Votre auto­no­mie artis­tique, votre liber­té, vous la trouvez pré­ci­sé­ment-là, dans le fait de créer votre propre posi­tion. Même si c’est un exer­cice qui n’en demeure pas moins une épreuve… 

C’est sûr que tu ne te faci­lites pas la tâche. C’est beau­coup de tra­vail et on délègue très peu. Mais ce qu’on perd en temps ou en sang, on le gagne en liber­té et en cohé­rence. Sur un pro­jet hybride comme celui-là, il a fal­lu le temps de digé­rer l’acte de créa­tion : c’était une forme de dépu­ce­lage poé­tique. Il m’arrivait de me dire que je ne devais pas tou­cher à ça, que c’était leur monde à eux, que ça ne me concer­nait pas.

Comment fait-on un pas de côté tout en res­tant droit dans ses pompes ?

« Beaucoup ont ten­dance à vou­loir rendre le rap propre, accep­table, le net­toyer : tu le net­toies, tu le tues. »

La chose qui m’est la plus impor­tante, c’est mon som­meil. Et le som­meil dépend de l’adéquation qu’on a avec soi-même, en jour­née. C’est là que le ver­dict se fait. J’ai vis­cé­ra­le­ment besoin de me sen­tir en accord avec moi-même dans tout ce que je fais. De toute façon, sinon, ça ne marche pas ou ça donne un truc en demi-teinte. La ten­ta­tion peut être forte. La ten­ta­tion de tom­ber dans la séduc­tion… On peut vite se lais­ser pous­ser les che­veux, por­ter un petit cha­peau, rava­ler ses gros mots et s’associer avec des musi­ciens ! Ce n’est pas vrai­ment ma concep­tion des choses ! Pour Les Soliloques, j’ai par exemple tenu à ce que la forme soit vrai­ment une forme rap. Question d’éthique.

C’est-à-dire ?

Se pen­cher sur un poète ou de la poé­sie peut vite faire aller sur le ter­rain d’une autre décla­ma­tion, sla­mée, spo­ken wor­dée, ou n’importe. Certains pro­pos et cer­taines ryth­miques imposent un débit rap, à mes yeux. C’est le cas de Rictus. Je me dis que si le tra­vail de Rictus, sa « cor­rup­tion de la langue » comme il dit, son pro­pos et ses pun­chlines peuvent être davan­tage connus, c’est une très bonne chose. Mon tra­vail, en véri­té, est acces­soire. Je l’ai uti­li­sé pour mettre en valeur le sien. Et si demain il fal­lait faire des T‑shirts pour ce pro­jet, ce sera le visage de Rictus qu’on impri­me­ra, pas le mien. Sans rien mettre d’autre que son visage, juste pour qu’on demande aux gens qui le portent : « C’est qui ? » Je pense d’ailleurs qu’on va le faire !

Avec le recul des années, s’il fal­lait que vous défi­nis­siez votre pra­tique musi­cale, que diriez-vous ?

Beaucoup ont ten­dance à vou­loir rendre le rap « propre », accep­table, en l’inscrivant dans des espaces bien vus ou en l’associant à des per­son­na­li­tés qui vont avoir sur lui cet effet-là, de le « net­toyer ». Le double-emploi du mot « net­toyer » prend tout son sens : tu le net­toies, tu le tues. Je tiens à ce que ma pra­tique reste vivante, libre, brise-mondes. Ce pro­jet m’affranchit de beau­coup de bar­rières et j’aime plu­tôt bien l’idée de venir dégueu­las­ser les endroits dotés des meilleurs ser­vices d’hygiène… J’aime ce qui gêne.


Toutes les pho­to­gra­phies sont de Maya Mihindou, pour Ballast. 


REBONDS

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  1. Benoit Dufau est doc­to­rant en sty­lis­tique à l’Université Paris-IV Sorbonne, co-orga­ni­sa­teur du sémi­naire « La Plume & le Bitume », auteur de la pré­face « Vîrus / Rictus : Reflection Eternal », dans Les Soliloques du Pauvre, Diable Vauvert, Paris, 2017.
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Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

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