Jacques Vergès, marquis de la Révolution


On le disait « contro­ver­sé » ; on l’appelait l’avocat des « causes per­dues » et des « indé­fen­dables ». Il est mort le 15 août 2013, à l’âge de 88 ans, et trou­vait de l’humour à Pol Pot, avait de la sym­pa­thie pour Mao, fut sta­li­nien et gaul­liste, com­pa­gnon d’une membre du FLN condam­née à mort, résis­tant puis défen­seur du nazi Klaus Barbie. Peu avant de tirer sa révé­rence, il dépo­sa plainte contre Nicolas Sarkozy pour « crimes contre l’humanité ». Ses enne­mis juraient de sa « méchan­ce­té », de sa « cruau­té » et de son pro­fil de par­fait « salaud » ; ses par­ti­sans louaient son « huma­nisme », son « cou­rage » et sa « résis­tance » à l’ordre en place. Vergès, diable et saint ? Si per­sonne ne s’accorde, tout le monde paraît se rejoindre sur un point : l’homme était mys­té­rieux, impé­né­trable, équi­voque, énig­ma­tique… Et si la vie de l’avocat n’avait été, en réa­li­té, qu’une seule et même ligne, droite et claire ?


verges-jLorsqu’un jour­na­liste lui deman­da, un jour, s’il accep­tait la mort, l’avocat répon­dit qu’il pou­vait l’envisager à la seule condi­tion de tom­ber sous les coups en sor­tant d’un pro­cès la fin comme sacri­fice, en somme. Elle l’emporta pour­tant sans vio­lence ni éclat, dans la chambre où Voltaire ren­dit lui-même son der­nier souffle. « Il y a une très grande cohé­rence dans ma vie », avait avoué le « salaud lumi­neux » dans un livre épo­nyme. Nous aurions tort d’en dou­ter.

Un stalinien chez les gaullistes

Fils d’un Créole com­mu­ni­sant, athée, tour à tour ingé­nieur agro­nome, pro­fes­seur, consul et méde­cin, et d’une Vietnamienne ins­ti­tu­trice de son état. Même s’il per­dit sa mère alors qu’il n’avait que trois ans, Vergès se sou­vien­dra de l’« atmo­sphère douillette » de son enfance. Le jeune métis savait l’humiliation que subis­saient les peuples colo­ni­sés, à qui il s’identifiait d’instinct, mais il savait sur­tout qu’il ne serait jamais une vic­time mais un « être dif­fé­rent » des autres, un être qui ne crain­drait pas de s’affirmer « supé­rieur » dès qu’on le rabais­se­rait à son sang mêlé. Il avait à peine dix ans lorsqu’il ren­con­tra Mohamed ben Abdelkrim El Khattabi, anti­co­lo­nia­liste maro­cain et lea­der de l’insurrection du Rif. Il fut pho­to­gra­phié, deux ans plus tard, poing levé dans un cor­tège du Front popu­laire. L’étudiant pari­sien se prit de pas­sion pour la guerre d’Espagne — les noms des batailles réson­naient dans la tête de l’adolescent roman­tique : Teruel, Barcelone, Guadalajara… La République espa­gnole tom­ba ; puis la France d’en faire autant un jour de juin 1940. Le Maréchal ouvrit son pays aux enne­mis ; le Général quit­ta le sien pour les com­battre.

« Sens du sacri­fice et héroïsme. Frisson des armes et du corps à corps. Les âmes lit­té­raires rêvent de faire la guerre que les livres ont jusqu’ici faite pour elles. »

Aux côtés de son frère, Vergès mon­ta à bord d’une fré­gate de la France libre, débar­quée sur l’île de la Réunion, et finit par accos­ter à Liverpool. Nous étions en 1942 ; Vergès avait dix-sept ans. Si cer­tains autour de lui s’engagèrent pour défendre la patrie occu­pée, le jeune homme enten­dait éga­le­ment lut­ter contre le nazisme : « On va com­battre un sys­tème qui ne nous plaît pas, pen­sant qu’après la défaite de ce sys­tème on pour­ra pas­ser à des choses plus sérieuses, à vaincre le sys­tème colo­nial lui-même par exemple. » Ou ins­tau­rer un régime com­mu­niste en France. Les grands idéaux n’avancent jamais seuls ; Vergès ne le nia pas : il sui­vit éga­le­ment de Gaulle par goût de l’aventure. Sens du sacri­fice et héroïsme. Frisson des armes et du corps à corps. Les âmes lit­té­raires rêvent de faire la guerre que les livres ont jusqu’ici faite pour elles. Vergès conser­va de ces trois années de lutte un sou­ve­nir exal­tant un par­fum de mer­veilleux, osa-t-il avan­cer. La résis­tance l’emporta en Algérie, au Maroc, en Italie, en France et en Allemagne… Il tua. « Je le fai­sais sans haine, c’était la guerre. » Il tuait, confia-t-il, sans dia­bo­li­ser celui à qui il ôtait la vie. Il tuait avec le res­pect que l’on doit à l’adversaire.

Mais si Vergès était gaul­liste, il n’en demeu­rait pas moins proche du mou­ve­ment com­mu­niste. Il avait lu Marx et Lénine. Un peu seule­ment mais assez pour pré­tendre que le monde de demain devrait être plus juste. Le Pacte ger­ma­no-sovié­tique n’entacha pas la pas­sion qu’il por­tait à Staline : c’était « un chef », un homme qui savait conduire sa barque sans se sou­cier du cou­rant et des vents domi­nants, un homme à qui l’on devait l’industrialisation d’un pays arrié­ré et sur qui, rien moins, repo­sait l’avenir de l’humanité tout entière… Les purges, les camps, les dépor­ta­tions dans l’Oural, les rafles de la Tchéka et les pelo­tons au petit matin ? Vergès ne se posait pas de ques­tions. Ou, plu­tôt, ne vou­lut pas s’en poser. Jusque dans les années 1990, Vergès conti­nua d’éprouver de l’admiration pour Staline ce fut son mot , bien qu’il concé­da, certes, que l’homme fut un dic­ta­teur. Vergès fut un par­ti­san fidèle : il ne dis­si­mu­la jamais l’affection qu’il conti­nuait de por­ter à de Gaulle, sol­dat insu­bor­don­né, héraut, à ses yeux, de la France libre et flam­beau de l’indépendance des nations. C’était non sans fier­té qu’il réci­tait, cin­quante ans plus tard, sur la scène d’un théâtre pari­sien et sous nos yeux, les quelques mots qu’il lui avait adres­sés lors de sa défense de Djamila Bouhired, la moud­ja­hi­date algé­rienne : « Tout drame fran­çais, je le sais per­son­nel­le­ment, est un monde de drames humains, et de celui-là vous avez rai­son de ne rien cacher. Votre élo­quente sin­cé­ri­té ne peut lais­ser per­sonne indif­fé­rent. Je vous prie d’agréer, Messieurs, l’assurance de mes sen­ti­ments les meilleurs et très dis­tin­gués. P.-S. : Avec pour vous, Vergès, mon fidèle sou­ve­nir. »

Charles de Gaulle, 24 août 1944 (colo­ri­sée par R. White)

Anticolonialiste et anti-impérialiste

Le com­bat contre le colo­nia­lisme consti­tua la colonne ver­té­brale de son exis­tence. Lorsqu’on lui deman­dait si sa sen­si­bi­li­té de colo­ni­sé avait gui­dé sa vie, l’avocat répon­dait par l’affirmative. Vergès ral­lia le PCF puisqu’il était alors le seul par­ti fran­çais à s’opposer à la guerre d’Indochine et le quit­ta en rai­son de sa tié­deur quant à la ques­tion de l’indépendance de l’Algérie. De son sou­tien au FLN (1955) à sa pré­sence à Tripoli (2011), un axe, un leit­mo­tiv : sou­te­nir le droit des peuples à dis­po­ser d’eux-mêmes, lut­ter pour leur indé­pen­dance, bri­ser l’hégémonie de l’Occident et œuvrer à l’avènement d’un monde mul­ti­po­laire. Discours, parure et appa­rence !, a vive­ment contes­té le jour­na­liste Antoine Glaser, auteur d’Africafrance : « Il était l’un des piliers de ce qu’on a appe­lé la Françafrique. Il fai­sait par­tie d’une dou­zaine de per­son­na­li­tés fran­çaises influentes qui tiraient leur puis­sance à Paris de leur proxi­mi­té avec les chefs d’État afri­cains. En tant qu’avocat des hommes de pou­voir en Afrique, Vergès appar­te­nait à ce club très fer­mé de ces Messieurs Afrique qui avaient pour nom Martin Bouygues, André Tarallo ou Vincent Bolloré, pour n’en citer que les plus connus. Ces hommes fai­saient la pluie et le beau temps en Afrique, mais aus­si en France. Ils étaient craints par les hommes poli­tiques fran­çais car ils connais­saient l’envers du décor des rela­tions fran­co-afri­caines. »

« Pourquoi les crimes contre l’humanité dont vous l’accusez sont-ils réduc­tibles à la seule huma­ni­té blanche ? »

L’avocat mar­qua l’Histoire pour avoir inven­té le « pro­cès de rup­ture » au moment de la guerre d’Algérie : ses clients, jugés pour ter­ro­risme, n’allaient plus cher­cher à se défendre mais allaient reven­di­quer leurs actions et ren­ver­ser l’accusation. Terroristes ? Non, résis­tants contre des occu­pants, résis­tants comme l’avaient été les maqui­sards fran­çais contre la botte alle­mande. Coup de génie. « J’approuve entiè­re­ment [leur] action. Pour moi, [ils sont] les frères de ceux que j’ai connus dans la France libre », racon­ta-t-il dans l’ouvrage Jacques Vergès l’anticolonialiste. Les poseurs de bombes posent avant tout des ques­tions, pen­sait celui qui se moquait des juges et des pro­cu­reurs seule l’intéressait l’opinion publique, celle qu’il devait atteindre, tou­cher puis convaincre, afin de trans­for­mer une condam­na­tion en geste poli­tique à écho inter­na­tio­nal. Djamila Bouhired, acti­viste du FLN condam­née à mort, fut ain­si gra­ciée par l’État fran­çais après la cam­pagne qu’il mena aux côtés de son com­plice, Georges Arnaud, en 1957.

La liste de ses clients poli­tiques les plus connus est élo­quente : Georges Ibrahim Abdallah, Libanais enga­gé auprès de la gué­rilla pales­ti­nienne et accu­sé d’avoir par­ti­ci­pé à l’exécution d’un diplo­mate israé­lien et d’un mili­taire amé­ri­cain ; Carlos, Vénézuélien for­mé dans les camps d’entraînement pales­ti­niens, qui ten­ta d’abattre un avion israé­lien au lance-roquettes ; cer­tains membres de l’organisation anar­cho-com­mu­niste Action Directe, en lutte à mort, selon leurs propres mots, contre « l’impérialisme occi­den­tal et sio­niste », et de la Fraction Armée rouge, en guerre contre « l’impérialisme amé­ri­cain » ; Khieu Samphân, diri­geant Khmer rouge accu­sé de crimes contre l’humanité, dont Vergès pré­fa­ça l’ouvrage L’Histoire récente du Cambodge et mes prises de posi­tion, en 2004, afin de rap­pe­ler qu’il incombe de « faire le pro­cès des res­pon­sables amé­ri­cains » impli­qués dans le drame cam­bod­gien ; Slobodan Milošević, pré­sident, accu­sé de géno­cide, d’une Serbie bom­bar­dée par les forces de l’OTAN. On sait éga­le­ment qu’il fut, un temps, pres­sen­ti pour être l’avocat de Saddam Hussein au len­de­main de la guerre d’Irak dili­gen­tée par les Nord-Américains. C’est à cette aune que le phi­lo­sophe com­mu­niste Slavoj Žižek le qua­li­fia, dans son essai Après la tra­gé­die, la farce !, de sym­bole de la soli­da­ri­té « entre fas­cisme et anti­co­lo­nia­lisme » (d’autres dirent : rouge-brun).

Procès de Nuon Chea et Khieu Samphan, cadres des Khmers rouges, novembre 2016 (DR)

Vergès ne défen­dit pas seule­ment des clients avec qui, quoiqu’il ait pu pré­tendre, il noua des liens plus que pro­fes­sion­nels —, comme tout avo­cat en a mis­sion ; il atta­qua. En creux, à cou­vert ou de front, mais il atta­qua. Mais alors, Klaus Barbie ? Pourquoi un résis­tant sup­po­sé­ment anti­fas­ciste défen­dit-il un tor­tion­naire natio­nal-socia­liste ? Provocation, coup média­tique ou simple devoir d’avocat ? Stratégie de la rup­ture, là encore : Vergès retour­na le pro­cès et accu­sa les accu­sa­teurs : com­ment vous, les vain­queurs, vous les démo­crates aux dents propres, vous la fine fleur de l’Europe et du monde que vous dites « libre », com­ment pou­vez-vous juger Barbie alors que vous avez com­mis la même chose que lui ? Pourquoi la tor­ture serait-elle ignoble lorsqu’elle est com­mise par un Allemand, tout infect bou­cher qu’il est ou serait, mais admis­sible lorsqu’elle est l’œuvre d’un sol­dat fran­çais en Algérie ? Pourquoi les crimes contre l’humanité dont vous l’accusez sont-ils réduc­tibles à la seule huma­ni­té blanche ? Pourquoi les bras arra­chés des Congolais, les corps écor­chés des Malgaches et les fers aux cous des abo­ri­gènes res­tent-ils dans l’angle mort de vos indi­gna­tions ? Vergès, après Aimé Césaire, rap­pe­la que le colo­nia­lisme fut l’une des matrices idéo­lo­giques du nazisme, comme Adolf Hitler l’admettait en per­sonne lorsqu’il a fait savoir que sa poli­tique s’inspirait pour par­tie de celle des Anglais aux Indes et des Européens contre les Indiens d’Amérique. « Je vou­lais dire aux Français qui fai­saient la guerre d’Algérie, aux Américains qui fai­saient la guerre au Vietnam : cet homme, c’est votre sosie, c’est votre image, vous êtes en train de vous condam­ner vous-mêmes. » Sa défense, en 2011, du pré­sident déchu Laurent Gbagbo lui per­mit de mon­trer du doigt l’ingérence occi­den­tale et le rôle de l’armée fran­çaise, alliée à Alassane Ouattara, éco­no­miste for­mé sur les bancs du FMI. Était-ce le carac­tère démo­cra­tique des ins­ti­tu­tions ivoi­riennes qui émut à ce point l’esta­blish­ment fran­çais ou ses puits de pétrole, ses ports, son cacao et son café ? Ses der­nières posi­tions, sur la Libye et la Syrie (avec son sou­tien expli­cite au gou­ver­ne­ment de Bachar el-Assad), obéirent à la même logique : appuyer les régimes en place, tout auto­cra­tiques qu’ils fussent, contre les inter­ven­tions exté­rieures de l’OTAN.

Internationaliste et patriote

« Il opé­rait une dis­tinc­tion entre le pays et ceux qui se targuent, bouf­fis de l’orgueil des urnes, de le repré­sen­ter : vale­taille poli­ti­carde, fatras de dépu­tés, canailles répu­bli­caines… »

Jacques Vergès répé­tait avoir défen­du l’honneur de la France en même temps qu’il défen­dait l’action du FLN. La France éter­nelle, char­nelle, la France façon­née au fil des siècles et des génies qu’elle enfan­ta. La France de Maximilien de Robespierre, qu’il admi­rait tant. « Sans la France, le monde serait seul », décla­ra-t-il dans les pas de Gabriele D’Annunzio. Il ne ces­sa d’opérer une dis­tinc­tion entre le pays — sa culture et son peuple et ceux qui se targuent, bouf­fis de l’orgueil des urnes, de le repré­sen­ter : vale­taille poli­ti­carde, fatras de dépu­tés, canailles répu­bli­caines, ministres aux cra­vates tachées de sang… Les patriotes euro­péens ont sou­vent dénié aux autres le droit d’être qu’ils exi­geaient pour eux-mêmes : Vergès aimait son pays et sou­hai­tait que les peuples de la terre aient la pos­si­bi­li­té d’en faire autant.

Le métis qu’il était enten­dait tou­te­fois d’une oreille sus­pecte, c’est le moins que l’on puisse dire, les odes au métis­sage chères à l’ère Lang. « On ne peut pas mélan­ger les cultures comme on mélange les liquides. » La gauche, avan­çait-il, a fait litière des nations, des fron­tières comme des par­ti­cu­la­rismes cultu­rels ; et l’homme de se pla­cer en faux : Vergès aspi­rait à une Algérie algé­rienne, une Russie russe, une Chine chi­noise et une France fran­çaise. Le monde uni­co­lore, bar­bouillé aux lois du mar­ché et aux droits de l’Homme cet Homme dont la majus­cule a l’odeur des biblio­thèques et dont Karl Marx se riait en son temps , celui du « cos­mo­po­li­tisme » et de la moder­ni­té, ce monde n’était pas le sien. L’avocat déplo­rait la dis­pa­ri­tion des patries et défen­dait, à le lire, une pla­nète riche de sa diver­si­té, de ses cou­leurs, de ses sin­gu­la­ri­tés et de ses dis­so­nances : « On vou­drait impo­ser aujourd’hui un mode de vie cos­mo­po­lite à l’univers entier, que toutes les filles portent des jeans ou s’habillent comme des putains, que la musique de Madonna enva­hisse la pla­nète. On vou­drait que tout le monde rêve en regar­dant Dallas. […] Le meilleur des mondes serait sur le point de naître, une sorte de mel­ting pot ten­dant vers une cou­leur moyenne, vêtu du même uni­forme, par­lant l’espéranto huma­niste », pré­ci­sa-t-il ain­si dans son ouvrage Le Salaud lumi­neux. Et s’il se récla­mait de la pen­sée inter­na­tio­na­liste, il signa­la qu’elle n’induisait en rien, à ses yeux, la dis­so­lu­tion des cultures mais l’alliance et la coopé­ra­tion des nations dans une pers­pec­tive révo­lu­tion­naire.

Procès de Klaus Barbie, 1987 (AFP)

Contre la « Démocratie »

Que l’Occident rabatte ses pré­ten­tions. Qu’il cesse de se croire maître des lieux. Qu’il ait enfin le rouge au front, celui du sang qu’il verse. Vergès n’eut, au fond, qu’un même mot d’ordre : qui êtes-vous pour juger autrui ? Les sar­casmes émaillent les pages des jour­naux intimes qu’il publia ; sa cible de pré­di­lec­tion ? les droits-de-l’hommistes. Ceux qui pensent que la démo­cra­tie s’exporte comme des matières pre­mières, ceux qui l’imposent à grand ren­fort de bom­bar­diers, ceux qui s’en gar­ga­risent, le torse bom­bé droit dans leurs bottes, au point d’en oublier la poutre qu’ils ont dans les yeux, ceux qui lèvent des armées aux chants des droits de l’Homme et creusent des tom­beaux dans les flancs de la Déclaration uni­ver­selle.

« Vergès fut, jusqu’à l’aveuglement, la mau­vaise conscience de l’Occident, le reflet que ce der­nier se refu­sait à voir, le caillou dans ses sou­liers si bien cirés. »

Lumières, Civilisation, uni­ver­sa­lisme, droits des femmes, huma­ni­ta­risme, démo­cra­tie, pro­tec­tion des civils… L’enfer, on le sait, aime à se parer des plus dignes inten­tions : Victor Hugo et Jules Ferry n’ont-ils pas défen­du la colo­ni­sa­tion au nom des idéaux répu­bli­cains ? Alexis de Tocqueville, l’illustre intou­chable que l’on sait, n’a-t-il pas écrit, dans De la colo­nie en Algérie, qu’il conve­nait de rava­ger la Régence d’Alger ? Kennedy n’a-t-il pas auto­ri­sé l’usage d’armes chi­miques pour « pro­té­ger » les civils viet­na­miens ? Bush n’a-t-il pas pré­ten­du pas vou­loir ins­tal­ler un régime démo­cra­tique pour mieux dévas­ter l’Irak ? La pré­sence mili­taire en Afghanistan n’a-t-elle pas été, pour par­tie, légi­ti­mée au nom de l’émancipation des femmes ? Cette Démocratie, que Vergès com­pa­rait à quelque « reli­gion nou­velle », a le goût des mas­sacres et des men­songes ; en 2008, il cla­ma dans La Passion de défendre : « Cette pen­sée uni­ver­sa­liste n’a pas empê­ché les tenants des Droits de l’homme de pra­ti­quer l’esclavage, de com­mettre le géno­cide com­plet des Tasmaniens, de chas­ser à cour les abo­ri­gènes d’Australie, de détruire les empires inca et aztèque, de pra­ti­quer le tra­vail for­cé en Afrique, d’imposer l’importation de l’opium des Indes à la Chine. » Vergès fut, jusqu’à l’aveuglement, la mau­vaise conscience de l’Occident, le reflet que ce der­nier se refu­sait à voir, le caillou dans ses sou­liers si bien cirés.

Le droit d’ingérence, né de la guerre froide, implique que l’on puisse enfreindre la sou­ve­rai­ne­té des États pour y inter­ve­nir en cas de vio­la­tions des droits humains. Dans le sillon de Kouchner, Bernard-Henri Lévy en fit un devoir : la démo­cra­tie n’a pas de fron­tières et il incombe aux nations — occi­den­tales, pour sûr — de s’immiscer, par­fois mili­tai­re­ment, dans les conflits du monde. Lisons donc La Guerre sans l’aimer, signé du second : le phi­lo­sophe s’en prend aux « grands stra­tèges immo­biles », aux « aban­don­nistes, pétai­nistes, fran­çais », à la « salo­pe­rie sou­ve­rai­niste », aux « muni­chois », aux « paci­fistes » et aux « salauds qui pensent qu’un petit fas­cisme vaut tou­jours mieux qu’une grosse guerre » — sans emphase, comme de juste. Vergès s’opposait en tout point à cette concep­tion des rela­tions inter­na­tio­nales et prô­nait le res­pect le plus strict de la sou­ve­rai­ne­té des nations. « Chacun chez soi et le Bon Dieu pour tous. C’était la vision du monde du géné­ral de Gaulle », avan­ça-t-il lors d’un entre­tien.

Guerre d’Irak, Christoph Bangert

Sous les bons sen­ti­ments et la grâce huma­ni­taire se dis­si­mulent, pen­sait Vergès, les inté­rêts son­nants et tré­bu­chants de l’oligarchie. Le fric se maquille en morale et les nou­veaux mis­sion­naires paradent, la larme à l’œil et la main sur le cœur des corps expé­di­tion­naires… La guerre de Libye, jugea l’avocat, eut pour fonc­tion de s’emparer du pays et d’empêcher Kadhafi de reti­rer ses fonds des banques occi­den­tales. « C’est le pognon, c’est les affaires, c’est la domi­na­tion du monde ! » La guerre enga­gée contre la Libye, pour­sui­vit Vergès, fut conduite par des « voyous, des assas­sins » : une « entre­prise de meurtres, d’assassinats, de bri­gan­dages ». Son devoir, en tant que citoyen fran­çais, était donc de « com­battre ces impos­teurs qui tra­hissent la France, qui tra­hissent son Histoire ». D’où la plainte qu’il dépo­sa, avec son col­lègue Roland Dumas, contre le pré­sident Nicolas Sarkozy, cou­pable à leurs yeux de crimes contre les civils libyens morts durant l’intervention — leur ouvrage Sarkozy sous BHL, paru en 2011, éta­blit la liste pré­cise des chefs d’inculpation et dres­sa le por­trait d’un pré­sident bar­bare, coif­fé du « casque colo­nial », proxé­nète et chef de gang. Ce n’était d’ailleurs pas la pre­mière fois que Vergès inter­pel­lait direc­te­ment un chef d’État : il s’adressa à Bush en per­sonne, dans La Démocratie à visage obs­cène, et conclut l’ouvrage sur ces mots : « Accusé Bush, levez-vous ! »

Par-delà le Bien et le Mal

« Un homme de bien n’est qu’une ordure qui s’ignore. La dif­fé­rence entre un sage et un assas­sin ? Le pre­mier n’est pas encore pas­sé à l’acte. »

Son auteur de che­vet se nom­mait Friedrich Nietzsche. Il ne par­tait jamais en voyage sans un ouvrage du phi­lo­sophe alle­mand et affir­mait conver­ser avec lui. Le Nietzsche de Vergès che­mine loin des foules et du fra­cas des cités. Homme des contre-allées, indi­vi­du rétif aux masses et aux tor­peurs gré­gaires, pro­phète des cimes et des lacs gla­cés. Aimer la vie, l’aimer jusqu’à plus soif, embras­ser son des­tin, rire d’un rire d’or et dan­ser. Vergès se com­pa­ra à l’enfant nietz­schéen, celui d’Ainsi par­lait Zarathoustra, lorsque l’émissaire du « sur­hu­main » rap­porte l’existence des trois méta­mor­phoses : l’homme est d’abord cha­meau — pas­si­vi­té, obéis­sance, doci­li­té —, puis lion — rage, colère, rébel­lion —, puis enfant — accep­ta­tion joyeuse de la vie, dépas­se­ment du res­sen­ti­ment, retour à l’innocence per­due, édi­fi­ca­tion de valeurs nou­velles. « Il s’amuse de tout dans la plus par­faite inno­cence. Je suis un inno­cent », ache­va cet avo­cat qui conce­vait la jus­tice comme un jeu, une créa­tion.

Tous les hommes, abso­lu­ment tous, croyait-il, ont droit au res­pect. Âmes viles ou cha­ri­tables ? Bouffonnerie d’eau bénite ! Un homme de bien n’est qu’une ordure qui s’ignore. La dif­fé­rence entre un sage et un assas­sin ? Le pre­mier n’est pas encore pas­sé à l’acte. Les monstres, pen­sait-il, n’existent que dans l’imagination des pense-petit — Hitler, après tout, embras­sait les mains de ses secré­taires… « Il y a dans le cœur du plus hon­nête homme un cloaque plein de rep­tiles affreux », affir­mait Vergès, bien réso­lu à broyer la pré­ten­tion des nobles cœurs à se croire mieux que ceux qu’ils condamnent et dont ils réclament la tête. Mais il alla plus loin encore : la morale, en ce qu’elle reste une règle com­mune, fige les poten­tia­li­tés de la vie (appré­cia­tion nietz­schéenne s’il en est). Partant, « le crime est le signe de notre liber­té, la condi­tion de notre des­tin ». Sa morale était de n’en pas avoir. L’infraction et la trans­gres­sion incar­naient à ses yeux des fac­teurs d’évolution et d’émancipation : les ani­maux, eux, ne violent pas les lois, écri­vit-il en 1988 dans l’ouvrage Beauté du crime. Sang & satin : le mar­quis maoïste ché­ris­sait le lyrisme le plus noir, quitte à ver­ser dans le chro­mo, et ne crai­gnit pas d’évoquer, dans Que mes guerres étaient belles !, la « sombre beau­té des pro­cès de Moscou ». Gardez pour vous vos cris d’effroi : l’avocat se plai­sait à racon­ter qu’il fumait le cigare pour chas­ser les mous­tiques et les huma­nistes…

Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi à l’Élysée le 12 octobre 2007, Eric Feferberg / AFP

Si la vio­lence des domi­nants lui vrillait le ventre, celle des domi­nés ne trou­bla appa­rem­ment jamais son som­meil. Vergès res­tait de marbre devant le sang dès lors que les lames qui le répan­daient avaient l’aval de la Révolution. Les bombes dépo­sées dans les cafés ou les dan­cings d’Alger, les pieds-noirs et les enfants égor­gés ? Vergès ren­voya la vio­lence des com­bat­tants à celle de l’occupant — lorsqu’on lui oppo­sait le fait que les résis­tants fran­çais n’avaient jamais tué de civils alle­mands, Vergès répon­dait qu’ils eussent peut-être dépo­sé des engins explo­sifs dans les res­tau­rants fré­quen­tés par les familles alle­mandes si le Reich avait ins­tal­lé des colo­nies de peu­ple­ment sur le sol hexa­go­nal. Le viol d’une Irakienne, consi­gna-t-il dans l’un de ses livres, le bou­le­ver­sa davan­tage que les trois mille morts du World Trade Center. Un jeune homme qui se ferait explo­ser dans l’une de nos cités ? Il don­ne­rait « à cha­cun la fin qu’il mérite, acci­den­telle ou volon­taire ». Les crimes des Khmers ? Il affir­ma dans un pre­mier temps ne pas por­ter de juge­ment, ne pou­vant savoir ce qui se dérou­la réel­le­ment au Cambodge, puis pré­ci­sa sa pen­sée bien des années après : il est impropre de par­ler de géno­cide et les chiffres ont lar­ge­ment été sur­éva­lués — quant à son client, Khieu Samphân, il était « une per­sonne affable », un « inno­cent », « un idéa­liste à la pour­suite d’idées révo­lu­tion­naires ».

Don Juan et dandy

« C’était dans les yeux des autres qu’il se délec­tait de sa gran­deur — et les grands noms de l’Histoire per­mirent à Vergès de bâtir le sien. »

Cigares, grands crus, belles tables, bains mous­sants, ten­tures et homards… L’avocat des dam­nés de la Terre n’en eut pas moins le goût du luxe. Marxiste-léni­niste vêtu en grand bour­geois, il navi­gua sur les eaux insur­gées en esthète, d’une Révolution l’autre, au gré de ses caprices. « J’aime les révo­lu­tions comme [Don Juan] aimait les femmes », avoua-t-il dans Le Salaud lumi­neux. Changer de cause comme de couche ; gar­der l’allant de la jeu­nesse et la vita­li­té des pre­miers pas. Dès lors que les révo­lu­tions s’affaissaient — et elles n’y manquent jamais —, Vergès pre­nait les voiles. La poli­tique au quo­ti­dien, celle du long terme, cavi­tés et cre­vasses, failles et fis­sures, la seule qui soit, en somme, ne sem­blait pas l’intéresser ; il lui pré­fé­rait les coups d’éclat, l’aube et sa fraî­cheur.

Vergès a tou­jours affir­mé être fas­ci­né par la gran­deur et le des­tin. Sa vie s’écrivit en lettres capi­tales. Le tri­vial, l’ordinaire, le vul­gaire ? Laissons cela aux petits. Le soli­taire tra­ça sa route à l’écart des hon­neurs ins­ti­tu­tion­nels — « On est raté dans une pro­fes­sion quand on reçoit une déco­ra­tion ». Son père lui apprit qu’il valait mieux dire « non », tou­jours, tou­jours « non ». Le fils ne man­qua pas d’obéir. Sous quelle forme aurait-il aimé réap­pa­raître ? En ser­pent. Animal fétiche de Nietzsche en ce qu’il pos­sé­dait le sens de la terre. Animal mythique de la Genèse qui ten­ta l’Homme et lui ôta, à jamais, sa pure­té. La pro­vo­ca­tion par­ti­ci­pait de son jeu de jambes — celles que la foule pre­nait à son cou lorsqu’il fran­chis­sait, à des­sein, les lignes de la décence. Quel écri­vain cita-t-il sans cil­ler au pro­cès du nazi qu’il nom­mait, non sans consi­dé­ra­tion, « Don Klaus » ? Louis-Ferdinand Céline. Sa femme idéale ? Eva Braun, com­pagne du Führer. Et on l’écoute, gla­cé, répondre lors du pro­cès de Barbie aux accu­sa­tions por­tées contre son client (avoir fait vio­ler une femme par un chien) : « Un homme peut prendre de force une chèvre… mais un chien ne peut prendre une chienne qu’à quatre pattes… »

Vergès admet­tait sans mal avoir le culte de sa propre per­sonne. « Je m’aime. Et comme j’aime tou­jours pas­sion­né­ment… » Sourire nar­quois, espiègle ou gour­mand, l’homme avait le dédain enjoué et se com­pa­rait au lion d’Alfred de Vigny, qui, loin des din­dons en troupe, sillonne seul à tra­vers les sables du désert… La haine ? Il s’en disait exempt — mépri­ser, cigare au bout des lèvres, était son plai­sir fort peu cou­pable. Le dan­dy, écri­vait Baudelaire, doit « vivre et dor­mir devant un miroir » ; celui de Vergès s’appelait le monde, celui dont il se riait et qui tour­nait autour de lui. C’était dans les yeux des autres qu’il se délec­tait de sa gran­deur — et les grands noms de l’Histoire per­mirent à Vergès de bâtir le sien. Le musul­man qu’il a été, un temps, fut enter­ré reli­gieu­se­ment après une céré­mo­nie à l’église Saint-Thomas-d’Aquin. Le père de la Morandais rap­pe­la que Vergès ne fut pas un saint. Pas même un diable. Seulement « un homme, fait de tous les hommes » et à peine plus mys­té­rieux qu’un autre.


Photographie de ban­nière : Alvaros Canovas / Paris Match


REBONDS

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Max Leroy
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