Iran : « Ce n’est pas un soulèvement que nous vivons mais une révolution »


Traduction d’un article paru dans Jacobin

En Iran, la pro­tes­ta­tion popu­laire se pour­suit depuis près d’un mois — ce sont plus de 100 villes, 60 uni­ver­si­tés et 30 pro­vinces qui se sont levées. Voilà désor­mais que le sec­teur pétro­chi­mique s’y ral­lie. L’organisation HRANA vient d’a­van­cer le chiffre pro­bable de 200 morts et fait état d’au moins 5 500 arres­ta­tions. L’objectif des pro­tes­ta­taires est net : ren­ver­ser le régime théo­cra­tique. Pour la revue éta­su­sienne Jacobin, Sayeh Javadi, cher­cheuse et membre des Socialistes démo­crates d’Amérique, a dis­cu­té avec une mili­tante ira­no-azé­rie de 21 ans : autrice et artiste, Parandeh est enga­gée dans l’or­ga­ni­sa­tion syn­di­cale. Pour des rai­sons de sécu­ri­té, les élé­ments sus­cep­tibles de l’i­den­ti­fier n’ont pas été publiés. Nous tra­dui­sons leur échange : de l’in­té­rieur, la mili­tante raconte la « révo­lu­tion » — c’est son mot — en cours. Tout en dénon­çant l’embargo éta­su­nien et en refu­sant que l’Iran devienne inter­na­tio­na­le­ment « un sujet de dis­cus­sion chic », elle s’é­lève contre ceux qui, au nom d’une com­pré­hen­sion insen­sée de ce qu’est la lutte contre l’im­pé­ria­lisme, sou­tiennent le gou­ver­ne­ment en place. Son cap ? « défendre les inté­rêts de la classe ouvrière ».


Quelle a été votre pre­mière réac­tion à la mort de Jina [Amini, assas­si­née par la police de la mora­li­té le 16 sep­tembre 2022, ndlr] ?

J’ai appris l’at­taque de Jina au moment même où elle se pro­dui­sait. La nou­velle a été annon­cée par son frère alors qu’elle était encore à l’hô­pi­tal et qu’elle n’é­tait pas encore décé­dée. J’avais huit ans lorsque Neda Agha-Soltan a été tuée [Agha-Soltan était une mili­tante abat­tue par les Gardiens de la révo­lu­tion lors du Mouvement vert en 20091]. Bien que tous les adultes aient ten­té de m’empêcher de voir la vidéo, qui tour­nait en boucle, c’é­tait impos­sible à évi­ter : elle a eu sur moi un impact pro­fond. Je me sou­viens encore d’a­voir pleu­ré et avoir ten­té de cacher ma tris­tesse à mon père. Depuis, tant de per­sonnes ont été tuées dans la rue durant des mani­fes­ta­tions. Des filles et des épouses ont été vic­times de crimes d’hon­neur et ont été déca­pi­tées, et leurs meur­triers ont été condam­nés à des peines de pri­son légères. Je ne pense pas être dif­fé­rente des Iraniens en géné­ral : quelque part, nous sommes bla­sés. La mort ne nous choque plus vrai­ment. Quand Jina a été bat­tue à mort, j’é­tais en colère, mais pas surprise.

Les mani­fes­ta­tions qui ont sui­vi se sont-elles pro­duites de manière spontanée ?

En Iran il y a tou­jours eu une orga­ni­sa­tion et une mobi­li­sa­tion contre le pou­voir. Mais je crois que, majo­ri­tai­re­ment, ces mani­fes­ta­tions sont spon­ta­nées, notam­ment au Kurdistan ira­nien [Rojhelat]. Je ne pense pas qu’une per­sonne puisse voir ce qui est arri­vé à Jina sans res­sen­tir le besoin de des­cendre aus­si­tôt dans la rue. Lorsque la police a com­men­cé à tuer des mani­fes­tants et a bru­ta­le­ment abat­tu une fillette kurde de 10 ans, le besoin de sor­tir dans la rue, même sans plan pré­cis, s’est accru. Le peuple est mécon­tent depuis très longtemps.

Est-ce qu’une dimen­sion de classe se des­sine dans les manifestations ?

« Les mani­fes­ta­tions que nous voyons aujourd’­hui ont com­men­cé comme un mou­ve­ment de la classe ouvrière. »

Pendant les mani­fes­ta­tions contre l’es­sence en 2019, j’ai vu l’in­ter­view d’un baza­ri [un com­mer­çant pauvre, ndlr] qui était dans la rue pen­dant le Mouvement vert […]. Le jour­na­liste lui a deman­dé quelle était la dif­fé­rence entre les mani­fes­ta­tions contre l’es­sence et le Mouvement, et ce qui avait chan­gé en dix ans. La réponse du baza­ri a été simple : les mani­fes­ta­tions du Mouvement appar­te­naient aux classes supé­rieures et moyennes, tan­dis que les mani­fes­ta­tions pour l’es­sence appar­te­naient à la classe ouvrière. Après les mani­fes­ta­tions contre l’es­sence, nous avons éga­le­ment assis­té à des mani­fes­ta­tions por­tées par la classe ouvrière au Khuzestan2 et à la grève des ouvriers, à peu près au même moment. Quiconque a étu­dié les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires dans l’Histoire sait bien que la classe ouvrière joue un rôle essen­tiel dans la réa­li­sa­tion des reven­di­ca­tions d’une révo­lu­tion — s’il s’a­git d’un mou­ve­ment authen­tique. Les mani­fes­ta­tions que nous voyons aujourd’­hui ont com­men­cé comme un mou­ve­ment de la classe ouvrière. Amini était une Kurde ori­gi­naire de Saqqez, une ville majo­ri­tai­re­ment habi­tée par les classes tra­vailleuses. Le fait que les Kurdes soient une mino­ri­té eth­nique les désa­van­tage encore plus que la plu­part des autres tra­vailleurs. Ces pro­tes­ta­tions se sont éten­dues au-delà de la com­mu­nau­té kurde, dans de nom­breuses villes du pays, impli­quant toutes les classes sociales. Dans le pas­sé, nous avons vu des mani­fes­ta­tions contre le hijab obli­ga­toire domi­nées par les citoyens de la classe moyenne supé­rieure du nord de Téhéran et d’autres zones métro­po­li­taines : ils font donc natu­rel­le­ment par­tie des mani­fes­tants. Mais c’est l’une des pre­mières fois que je vois dif­fé­rentes classes sociales ira­niennes, dif­fé­rents groupes eth­niques, des reli­gieux et des laïcs, s’u­nir contre un enne­mi commun.

Les étu­diants, les ensei­gnants et les tra­vailleurs se mettent main­te­nant en grève, et d’autres syn­di­cats menacent de le faire éga­le­ment, notam­ment les tra­vailleurs de l’in­dus­trie pétro­lière. Quelle influence et quel pou­voir le mou­ve­ment ouvrier a‑t-il his­to­ri­que­ment en Iran ?

Il s’a­git d’une évo­lu­tion incroyable qui va remon­ter le moral de tous les Iraniens qui doutent de l’au­then­ti­ci­té du mou­ve­ment. J’ai vu une image incroyable pen­dant les mani­fes­ta­tions du Khuzestan qui repré­sen­tait des mains ouvrières avec la légende sui­vante : « Les tra­vailleurs sont ceux qui pro­duisent tout mais ils luttent pour sur­vivre. » Je trouve que ça s’ap­plique à toutes les socié­tés dans les­quelles la classe ouvrière est oppri­mée, mais c’est par­ti­cu­liè­re­ment per­ti­nent pour l’Iran. Sans nos agri­cul­teurs, nos mineurs, nos métal­lur­gistes et nos ensei­gnants, l’Iran ne fonc­tion­ne­rait pas. Je vou­drais citer les mots de Sadegh Kargar, un mili­tant syn­di­cal ira­nien : « Les oppri­més ne sont pas deve­nus les diri­geants [après la révo­lu­tion], ils sont seule­ment deve­nus plus oppri­més. [Le gou­ver­ne­ment a] abo­li les lois de pro­tec­tion du tra­vail […]. Dès qu’un tra­vailleur pro­teste, les forces spé­ciales répres­sives s’oc­cupent de lui […]. Les tra­vailleurs sont main­te­nant fouet­tés, empri­son­nés et condam­nés à dix ans de pri­son pour des ques­tions syn­di­cales — par exemple, un ensei­gnant ou un tra­vailleur qui a for­mé un syn­di­cat ou défen­du les droits des ensei­gnants ou des tra­vailleurs à for­mer un syn­di­cat. Les diri­geants actuels sont des capi­ta­listes en deve­nir qui ont sui­vi les traces des pré­cé­dents et traitent les oppri­més de manière bien pire, plus vio­lente, plus impi­toyable et plus inhu­maine. En fait, ce que les tra­vailleurs avaient gagné après cent ans de lutte et d’ef­forts, ils l’ont per­du dans la République islamique. »

[DR]

Les ouvriers ira­niens font grève depuis tou­jours, mais la pre­mière trace de grèves ouvrières mas­sives que nous avons dans l’Iran contem­po­rain remonte au mou­ve­ment consti­tu­tion­nel de 1905. La période 1953–1979 a été mar­quée par diverses grèves ouvrières (la plus impor­tante s’est pro­duite en 1977), et les droits des tra­vailleurs étaient un prin­cipe essen­tiel pour les révo­lu­tion­naires de tous les hori­zons. Pendant que l’i­mam Khomeini était en exil à Paris, il a accor­dé des entre­tiens à des jour­na­listes occi­den­taux, affir­mant que son gou­ver­ne­ment hono­re­rait et res­pec­te­rait les tra­vailleurs ira­niens. Il aurait alors dit : « Les tra­vailleurs de la République isla­mique auront le droit de se réunir et de défendre leurs droits syn­di­caux. Les tra­vailleurs dému­nis d’Iran, dont la plu­part sont des agri­cul­teurs pieux, pauvres et affa­més, ont le droit de se battre par tous les moyens pos­sibles et légi­times pour faire valoir leurs droits ». Lorsque les révo­lu­tion­naires isla­miques sont arri­vés au pou­voir, des affiches de pro­pa­gande repré­sen­tant des ouvriers en train de prier ont été dif­fu­sées dans tout le pays, accom­pa­gnées d’une cita­tion de l’i­mam Khomeini qui disait « L’islam est le seul défen­seur du tra­vailleur » — une affir­ma­tion auda­cieuse de la part d’un homme qui se qua­li­fiait lui-même de réac­tion­naire dans ses dis­cus­sions avec les gens de gauche, qui a pri­vé les tra­vailleurs ira­niens de la liber­té de se réunir et a exé­cu­té la majo­ri­té des orga­ni­sa­teurs syn­di­caux du pays…

Rien n’a chan­gé pour le tra­vailleur ira­nien moyen depuis l’é­poque du Shah [monarque auto­cra­tique et pro-éta­su­nien ren­ver­sé par la révo­lu­tion isla­mique de 1979, ndlr], et je consi­dère que qua­rante-trois ans suf­fisent pour que la « période de tran­si­tion » d’une révo­lu­tion prenne fin. Ce à quoi nous assis­tons aujourd’­hui dans les rues de la plu­part des villes et des vil­lages du pays en est la preuve. Avant ça, en décembre 2021, de nom­breux ensei­gnants de Téhéran s’é­taient mis en grève pour récla­mer des salaires plus éle­vés et ont été confron­tés à des arres­ta­tions mas­sives. Actuellement, ils se battent tou­jours pour leurs salaires et se montrent soli­daires de leurs étu­diants qui pro­testent — un grand nombre ont même démis­sion­né de leur poste. Le Conseil de coor­di­na­tion des syn­di­cats et des édu­ca­teurs d’Iran a décla­ré les 26 et 28 sep­tembre jour­nées de grève natio­nales, deman­dant aux ensei­gnants et aux étu­diants d’y par­ti­ci­per. Les élèves ira­niens des écoles secon­daires orga­nisent leurs propres grèves dans le but de sup­pri­mer le port obli­ga­toire du voile dans les écoles. Ce mou­ve­ment est mené par les Étudiantes pro­gres­sistes d’Iran, qui encou­ragent les étu­diants mas­cu­lins à par­ti­ci­per à la grève et à défendre les inté­rêts de leurs cama­rades femmes. Les étu­diants ira­niens de quinze uni­ver­si­tés ont éga­le­ment com­men­cé à faire grève, avec des reven­di­ca­tions plus impor­tantes que leurs homo­logues plus jeunes, por­tant sur la cor­rup­tion du gouvernement.

« Khomeini a pri­vé les tra­vailleurs ira­niens de la liber­té de se réunir et a exé­cu­té la majo­ri­té des orga­ni­sa­teurs syn­di­caux du pays. »

Dans les villes du pays, des Iraniens de tous les milieux et de toutes les pro­fes­sions sont en grève depuis la fin de la pre­mière semaine de pro­tes­ta­tions, sur­tout au Kurdistan ira­nien. À Rasht et dans d’autres villes bor­dant la mer Caspienne, la popu­la­tion a recours à une méthode de mobi­li­sa­tion plus tra­di­tion­nelle : elle dis­tri­bue des tracts qui invitent les ouvriers à par­ti­ci­per aux grèves. Le Conseil d’or­ga­ni­sa­tion des mani­fes­ta­tions des tra­vailleurs contrac­tuels du pétrole a éga­le­ment publié une décla­ra­tion, mena­çant de se mettre en grève tant que le gou­ver­ne­ment conti­nue­ra à mas­sa­crer la popu­la­tion. Ce der­nier point est ter­ri­fiant pour le gou­ver­ne­ment ira­nien car le pétrole est notre prin­ci­pale expor­ta­tion depuis le début du XXe siècle. Cette menace et l’in­quié­tude qu’elle a sus­ci­tée montrent une fois de plus le pou­voir que les tra­vailleurs détiennent dans le pays, bien qu’ils n’aient que peu ou pas de droits ou de repré­sen­ta­tion. Je suis incroya­ble­ment fière de nos cou­ra­geux tra­vailleurs et de leur per­sé­vé­rance. Il existe pour­tant un triste groupe de tra­vailleurs qui n’a pas été suf­fi­sam­ment défen­du ou repré­sen­té, à savoir les enfants tra­vailleurs d’Iran. Selon des rap­ports de 2020, l’Iran compte dix mil­lions d’en­fants tra­vailleurs, dont sept occupent des postes dan­ge­reux. J’espère qu’à mesure que ce sou­lè­ve­ment se pour­sui­vra, les groupes de tra­vailleurs à l’in­té­rieur et à l’ex­té­rieur de l’Iran don­ne­ront une voix aux enfants tra­vailleurs et que nous pour­rons enfin mettre offi­ciel­le­ment fin au tra­vail des enfants.

Je suis convain­cue que la par­ti­ci­pa­tion mas­sive des tra­vailleurs à ce sou­lè­ve­ment fera avan­cer notre mou­ve­ment et abou­ti­ra à un Iran plus éthique, plus juste et plus fort. Ce qu’il y a de beau dans ces mani­fes­ta­tions, c’est qu’elles sont véri­ta­ble­ment domi­nées par des per­sonnes de tous âges et de tous sexes. J’ai récem­ment vu deux vidéos très puis­santes : une d’une grand-mère rash­ti [de la ville de Rasht, ndlr] qui retire son voile et dit se rap­pe­ler avoir pro­tes­té contre la des­ti­tu­tion du Premier ministre Mohammad Mossadegh en 1953 ; l’autre d’un homme âgé, debout avec sa fille, qui raconte avoir été arrê­té en 1978 par la SAVAK [la police secrète du Shah, ndlr] pen­dant la révo­lu­tion. Tous deux sont des exemples d’une géné­ra­tion qui a connu de grands chan­ge­ments poli­tiques en peu de temps et qui se bat à nou­veau pour un ave­nir au nom de ses enfants. Je trouve ça incroya­ble­ment émou­vant. Ça envoie un mes­sage au gou­ver­ne­ment : nous vous avons mis au pou­voir et nous vous en sortirons.

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Ces mani­fes­ta­tions inter­viennent après des années de sanc­tions contre l’Iran et d’in­fla­tion. Quel type de reven­di­ca­tions éco­no­miques sont for­mu­lées lors des mani­fes­ta­tions actuelles ?

Toute per­sonne qui a vécu sous des sanc­tions ou sait un mini­mum de quoi il s’a­git sait qu’elles nuisent uni­que­ment aux peuples, pas aux gou­ver­ne­ments. Les sanc­tions sont une guerre : celles qui sont impo­sées à l’Iran par les États-Unis sont abso­lu­ment dia­bo­liques. Les sanc­tions ne sont cepen­dant pas la cause prin­ci­pale de nos mal­heurs éco­no­miques — notre gou­ver­ne­ment cor­rom­pu est éga­le­ment res­pon­sable de l’é­tat éco­no­mique de la nation. Les sanc­tions amé­ri­caines n’ont pas bat­tu Amini à mort, et les sanc­tions amé­ri­caines n’ont pas tiré sur la tête cette fillette kurde de 10 ans. La moi­tié de la popu­la­tion ira­nienne vit en des­sous du seuil de pau­vre­té, des familles se privent de viande et de pain en rai­son du coût de la vie et les enfants n’ont pas de lait à boire le matin. Sans comp­ter les nom­breux enfants tra­vailleurs qui vivent dans les rues et les nom­breux Iraniens sans abri qui cherchent refuge dans des tombes vides — comme le rap­porte la République isla­mique elle-même. Tandis que la popu­la­tion vit dans ces condi­tions, les membres du gou­ver­ne­ment conduisent des Mercedes, orga­nisent de grands dîners, reçoivent de grandes quan­ti­tés d’huile de cuis­son, placent des mil­lions dans des banques suisses et envoient leurs enfants vivre à l’é­tran­ger, en Occident. Leurs filles vivent non voi­lées et dépensent leur argent en cocaïne et en vête­ments de marque. Ces mani­fes­ta­tions ne sont pas seule­ment contre le port du voile obli­ga­toire ; elles sont contre le gou­ver­ne­ment et la cor­rup­tion qui y règne. Je viens de voir le tweet d’une jeune fille de Tabriz, qui a écrit en far­si : « Je pro­teste pour ma mère, car vous (le gou­ver­ne­ment) n’a­vez pas impor­té le vac­cin contre le coro­na­vi­rus en Iran et aujourd’­hui c’est l’an­ni­ver­saire de sa mort. »

Vous avez dit avoir ren­con­tré d’autres per­sonnes de gauche en vous orga­ni­sant autour des droits du tra­vail. Y a‑t-il une gauche forte en Iran ?

Il était illé­gal d’être un mili­tant de gauche sous le Shah, et beau­coup d’entre eux ont été empri­son­nés. Le Shah les empri­son­nait et Khomeini, lui, les tuait. S’il est très rare que les mili­tants de gauche dominent le récit poli­tique ira­nien, il en existe de nom­breux, clan­des­tins, qui tentent de mobi­li­ser. Mais il n’y a pas de lea­der de gauche fort en Iran der­rière lequel nous pour­rions nous ral­lier — du moins pas à ma connais­sance. La gauche ira­nienne par­ti­cipe à ces mani­fes­ta­tions et a sa propre liste de reven­di­ca­tions, qui sont en par­tie les mêmes que celles de 76, 77, 78 et de 79, qui n’ont jamais été satis­faites. Le droit du tra­vail est l’une des prin­ci­pales pré­oc­cu­pa­tions, mais aus­si l’ac­cès à l’é­du­ca­tion, l’a­bo­li­tion de la pau­vre­té, la redis­tri­bu­tion des richesses à tra­vers la nation, l’é­ga­li­té entre les mino­ri­tés eth­niques et puis, aus­si, la ques­tion climatique.

Quelle a été la réac­tion des citoyens conser­va­teurs et de droite en Iran ?

« Les sanc­tions nuisent uni­que­ment aux peuples, pas aux gou­ver­ne­ments. Les sanc­tions sont une guerre. »

J’ai été agréa­ble­ment sur­prise de voir le nombre de conser­va­teurs qui se tiennent aux côtés du peuple. J’ai vu une vidéo inté­res­sante d’un mani­fes­tant conser­va­teur qui disait que le gou­ver­ne­ment devrait com­pa­tir avec les mani­fes­tants qui demandent du chan­ge­ment, car eux-mêmes étaient dans la même situa­tion dans leur jeu­nesse. Bien sûr, j’ai éga­le­ment vu les mani­fes­ta­tions dites « pro-gou­ver­ne­men­tales ». Ce gou­ver­ne­ment est connu pour faire venir en bus des gens de villes et de vil­lages pauvres pour défi­ler au nom de la République isla­mique en échange d’une grosse somme d’argent. Ces mani­fes­ta­tions n’existent que pour les per­sonnes sus­cep­tibles de sou­te­nir le gou­ver­ne­ment en dehors de l’Iran, pour par­ta­ger les vidéos en ligne et dire « Ce que les médias ne veulent pas que vous voyiez » ou quelque chose de ce genre. Le gou­ver­ne­ment cherche déses­pé­ré­ment à se don­ner un sen­ti­ment de légitimité.

J’ai vu une vidéo de mani­fes­tants scan­dant « Shah‑e Iran, bar­gard be Iran » (« Shah d’Iran, reviens en Iran »). On ne sait pas s’il s’a­git d’une mani­fes­ta­tion récente ou d’une vieille vidéo, mais, à votre avis, com­ment voit-on le Shah dans votre géné­ra­tion, dans votre groupe social et dans les autres ?

Il y a des groupes de jeunes Iraniens de la dia­spo­ra, dans ma tranche d’âge, qui sont davan­tage pro-Shah que Reza Pahlavi [fils aîné du Shah, ndlr] lui-même. Mais je ne les trouve pas repré­sen­ta­tifs des masses. La nos­tal­gie de l’é­poque du Shah vient en grande par­tie de la nos­tal­gie et de la signi­fi­ca­tion cultu­relle de la monar­chie : beau­coup de gens aiment l’illu­sion de la gran­deur, comme dans les contes de fées. Il est très facile de regar­der la situa­tion actuelle, les luttes aux­quelles nous sommes confron­tés, et de se dire : « Au moins, nous n’a­vions pas à faire face à X, Y, Z, à cette époque. » Mais il ne s’a­git pas de choi­sir entre la théo­cra­tie et la monar­chie — nous avons d’autres options. Les Iraniens qui mani­festent ici scandent : « Pas de mol­lahs, pas de shah, juste la démo­cra­tie ! » Je suis d’ac­cord avec ce sen­ti­ment. Le peuple ira­nien est intel­li­gent : nous savons quand on pro­fite de nous. Ce n’est pas un sou­lè­ve­ment que nous vivons mais une révo­lu­tion. Les gens tuent des bas­sid­jis [membres de l’une des cinq forces du Corps des Gardiens de la révo­lu­tion, ndlr], ils se dressent face à l’ar­mée et disent « Mort au dic­ta­teur, mort à Khamenei, mort à la République isla­mique », ils arrachent et brûlent les images de l’i­mam Khomeini, de Rahbar [Guide suprême Khamenei, ndlr] et de Qasem Soleimani [com­man­dant de la divi­sion Quds du Corps des gar­diens de la révo­lu­tion, assas­si­né par un drone éta­su­nien en 2020, ndlr]. Les femmes se rasent la tête, enlèvent leurs voiles, crient au visage des Gardiens de la révo­lu­tion et de la police de la mora­li­té. Elles se tiennent devant des tanks, des lances à incen­die, des mitrailleuses et des gaz lacrymogènes.

[DR]

Nous n’a­vons que des pierres et nos poings pour nous battre. Nous sommes l’un des groupes de per­sonnes les plus cou­ra­geuses de la pla­nète, j’en suis vrai­ment convain­cue ! Je dirais que, pour l’ins­tant, l’ob­jec­tif du mani­fes­tant moyen est une révo­lu­tion qui débou­che­rait sur une tran­si­tion vers la démo­cra­tie, mais c’est bien sûr sus­cep­tible de chan­ger au fur et à mesure de la pour­suite des mani­fes­ta­tions. Le pre­mier chant que j’ai enten­du et qui m’a fait pen­ser que cette mani­fes­ta­tion serait dif­fé­rente des autres a eu lieu immé­dia­te­ment après l’en­ter­re­ment de Jina. À Saqqez, ils criaient « Je vais tuer celui qui a tué ma sœur ! » Bien sûr, il y a aus­si les chants que nous enten­dons tou­jours — nous aimons décla­rer la mort des choses. « Mort à Khameini », « Mort au régime », « À bas le hijab obli­ga­toire », etc. « Femmes, vie, liber­té » est un excellent slo­gan. C’est très simple. J’ai vu des gens chan­ter « We are not afraid » ou sim­ple­ment « Azadî » [« liber­té », en kurde] à plu­sieurs reprises. Les gens chantent des chan­sons anti­fas­cistes ou de gauche depuis les pre­miers jours de la révo­lu­tion. Ils ont chan­té la chan­son de résis­tance chi­lienne de l’é­poque de Salvador Allende, « El pue­blo uni­do jamás será ven­ci­do » [« Le peuple uni ne sera jamais vain­cu »]. Et « Bella ciao », qui est évi­dem­ment un clas­sique de l’an­ti­fas­cisme. Même s’il ne s’a­git pas de chant, je tiens à men­tion­ner le chan­ge­ment d’i­ma­ge­rie révo­lu­tion­naire que j’ai pu obser­ver : ce matin, un grand groupe de mani­fes­tants arbo­rait Derafsh Kaviani — le dra­peau du for­ge­ron —, un impor­tant héros de la classe ouvrière qui a tenu tête à un tyran bru­tal. C’est la pre­mière fois dans l’his­toire récente que je vois des Iraniens s’ins­pi­rer des héros révo­lu­tion­naires de notre folk­lore et de notre histoire.

Avez-vous vu les forces gou­ver­ne­men­tales envoyer de faux mani­fes­tants pour dis­cré­di­ter le mou­ve­ment ? Il y a eu des témoi­gnages à ce sujet dans le passé.

La République isla­mique est connue pour envoyer de faux mani­fes­tants pour cau­ser des pro­blèmes. Par le pas­sé, elle a brû­lé ses propres banques et le siège du Sepâh [Corps des Gardiens de la révo­lu­tion isla­mique, ndlr] pour faire pas­ser les mani­fes­tants pour des vio­lents. Selon cer­taines rumeurs, le gou­ver­ne­ment va payer des gens pour brû­ler des Corans le jour de l’an­ni­ver­saire de la mort du pro­phète Muhammad dans le but de faire pas­ser les mani­fes­tants pour des païens anti-isla­miques. L’autre jour, je me suis sou­ve­nue de la comé­die bri­tan­nique We Are Four Lions, qui fait la satire du fon­da­men­ta­lisme et des aspi­rants dji­ha­distes. Dans le film, ils cherchent un endroit où poser une bombe et l’un d’eux sug­gère de faire explo­ser la mos­quée locale pour faire croire que ce sont des isla­mo­phobes qui l’ont fait, afin de « radi­ca­li­ser les modé­rés ». La scène se ter­mine méta­pho­ri­que­ment : une bagarre où le meneur se frappe lui-même au visage pour être suf­fi­sam­ment éner­vé pour se défendre. Il est hor­rible mais iro­nique de pen­ser que le gou­ver­ne­ment ira­nien uti­lise des tac­tiques inven­tées par un auteur de comé­die, en pen­sant que ça peut fonc­tion­ner. En ce qui concerne les cock­tails Molotov et la vio­lence en géné­ral, je ne serais pas sur­prise qu’ils paient les gens pour qu’ils se com­portent ain­si. Mais il est éga­le­ment impor­tant d’a­voir à l’es­prit com­bien le peuple ira­nien est en colère. Je ne leur repro­che­rais pas — et je ne les cri­ti­que­rais pas — de se com­por­ter de manière violente.

Le gou­ver­ne­ment ira­nien a com­men­cé à lan­cer des frappes de drones et de mis­siles contre les Kurdes en Irak, les ren­dant res­pon­sables des mani­fes­ta­tions. Comment pen­sez-vous que cette esca­lade, qui vise main­te­nant des per­sonnes en dehors des fron­tières de l’Iran, aura un impact sur la lutte du peuple iranien ?

« Je ne veux pas que l’Iran devienne un sujet de dis­cus­sion chic. Lorsque vous vous las­se­rez de nous et pas­se­rez à la Somalie ou à la Tchétchénie, nous souf­fri­rons encore. »

Les récentes frappes contre le Kurdistan consti­tuent une évo­lu­tion ter­ri­fiante pour les Iraniens du monde entier et pour le mou­ve­ment. Elles montrent une fois de plus la bar­ba­rie de nos diri­geants actuels. Il semble qu’ils punissent une eth­nie entière à la suite de leurs propres actes inhu­mains contre une jeune fille kurde, en disant presque que le crime de Jina était d’être kurde. Mais je crois que ces frappes se retour­ne­ront contre la République isla­mique et ses forces, car ces der­nières ne feront que conti­nuer à mon­trer leur vrai visage. Ça démontre à quel point ils ont peur de perdre le pou­voir et à quel point ils ne sont pas sûrs de leur légi­ti­mi­té. Le com­por­te­ment qu’ils affichent est lâche. Seuls les lâches uti­lisent des bombes comme moyen de faire taire des inno­cents. Ces frappes et le meurtre de Jina ont déjà entraî­né des pro­tes­ta­tions par­mi les Kurdes d’autres pays, notam­ment le ras­sem­ble­ment de femmes kurdes dans le nord de la Syrie [Rojava] la semaine der­nière. Je pense que les diri­geants ira­niens ont pen­sé qu’ils pou­vaient reve­nir à leurs anciennes méthodes d’é­cra­se­ment des mou­ve­ments sociaux, en répon­dant aux pierres par des frappes de drones. Mais le peuple n’a plus peur. Au contraire, ces frappes ont inten­si­fié la colère de la popu­la­tion et son désir de se battre. C’est comme se moquer d’une guêpe — la guêpe fini­ra par vous piquer. C’est une ana­lo­gie ridi­cule mais nous, le peuple ira­nien, sommes la guêpe dans ce scé­na­rio. Et nous ne sommes pas seule­ment des Perses, mais aus­si des Kurdes, des Turcs, des Arméniens, des Lors, des Arabes et bien d’autres de nos frères et sœurs. Nos hame­va­tan [« com­pa­triotes »].

Compte tenu de l’a­gres­sion impé­ria­liste des États-Unis et du régime de sanc­tions contre l’Iran, quel type de soli­da­ri­té inter­na­tio­nale pen­sez-vous qu’il faille de la part de la gauche mondiale ?

C’est vrai­ment com­pli­qué. Par le pas­sé, j’ai déplo­ré que les Américains expriment leur opi­nion sur l’Iran parce qu’ils sont sou­vent mal infor­més mais insistent mal­gré tout pour être la voix la plus forte. Je ne veux pas que l’Iran devienne un sujet de dis­cus­sion chic. Lorsque vous vous las­se­rez de nous et pas­se­rez à la Somalie ou à la Tchétchénie, nous souf­fri­rons encore. Mais j’ai été vrai­ment sur­prise de voir tant d’Américains par­ta­ger des vidéos, et même des hash­tags en far­si, pour faire connaître nos mani­fes­ta­tions. Je crois que Bella Hadid [man­ne­quin éta­su­nienne, ndlr] a même fait un post Instagram pour Jina. Je n’ai aucun pro­blème à ce que les Américains par­tagent nos voix et nos his­toires, tant qu’ils sont véri­ta­ble­ment infor­més de l’his­toire ira­nienne. Je dis ça aus­si bien pour les Américains qui sou­tiennent les mani­fes­ta­tions que pour ceux qui sou­tiennent le gou­ver­ne­ment ira­nien (et ils sont beau­coup trop nom­breux sur les réseaux). J’ai vu de nom­breux Américains qui pré­tendent être des « anti-impé­ria­listes » cri­ti­quer les mani­fes­tants en les qua­li­fiant de marion­nettes de l’Occident et har­ce­ler les Iraniens qui par­tagent des vidéos des mani­fes­ta­tions. À ça, j’ai­me­rais répondre : si vous êtes un Américain « anti-impé­ria­liste » qui dit à un Iranien ce qu’il doit pen­ser de son gou­ver­ne­ment et qui pré­tend savoir ce qui se passe réel­le­ment en Iran par rap­port à ceux d’entre nous qui ont vu le vrai visage de notre gou­ver­ne­ment, com­ment n’êtes-vous pas vous même un impérialiste ?

[DR]

Aux Américains qui sou­tiennent les mani­fes­ta­tions, je vou­drais vous dire de vous ren­sei­gner en pro­fon­deur sur les dif­fé­rents groupes ira­niens et les reven­di­ca­tions du peuple afin de ne pas être vic­time d’op­por­tu­nistes. La secte ter­ro­riste Mojahedin-e-Khalq [MEK] et sa diri­geante, Maryam Rajavi, se sont récem­ment rebap­ti­sées Comité des femmes du Conseil natio­nal de la résis­tance ira­nienne — en se pré­sen­tant comme un groupe mili­tant fémi­niste. J’ai vu de nom­breux Américains et Irano-Américains qui ne connaissent pas la poli­tique ira­nienne en faire la pro­mo­tion et encou­ra­ger leurs fol­lo­wers, sur les réseaux sociaux, à envoyer des dons, pen­sant naï­ve­ment que l’argent ira aux femmes ira­niennes, sans savoir qu’ils financent les ten­ta­tives avides de pou­voir de Rajavi pour diri­ger l’Iran. J’ai éga­le­ment vu de nom­breux Américains par­ta­ger le conte­nu de Masih Alinejad : je la tiens pour une acti­viste mal­hon­nête, qui est dans la poche des États-Unis et de la République isla­mique. J’ai éga­le­ment vu des Américains créer des « scripts » pour appe­ler et envoyer des cour­riels aux membres du Congrès, les encou­ra­geant à « aider » l’Iran. Ça n’est pas dans l’in­té­rêt de l’Iran et ça favo­rise l’in­ter­ven­tion étran­gère — ce qui ne fera que dis­cré­di­ter notre mouvement.

L’organisation Progressive International a fait un excellent tra­vail de soli­da­ri­té avec les gré­vistes de Haft Tappeh en publiant leur liste de reven­di­ca­tions en sept langues. La revue socia­liste New Politics a éga­le­ment fait preuve de soli­da­ri­té avec l’Iran — et a conti­nué de le faire — en par­ta­geant les reven­di­ca­tions des mani­fes­tants en 2019, en par­ta­geant des mises à jour sur les pri­son­niers poli­tiques ira­niens et en cri­ti­quant ceux qui se taisent ou sou­tiennent le gou­ver­ne­ment ira­nien. La soli­da­ri­té inter­na­tio­nale ne devrait jamais aggra­ver une situa­tion ou punir la popu­la­tion d’un pays qui a besoin d’aide. Tout diri­geant qui impose des sanc­tions ou envoie des chars au nom de la soli­da­ri­té a des arrière-pen­sées et n’a pas l’in­ten­tion de faire preuve d’une véri­table soli­da­ri­té. En outre, faire preuve de soli­da­ri­té inter­na­tio­nale ne devrait pas impli­quer de par­ta­ger de la pro­pa­gande. Par exemple, dans le contexte de l’Iran, et même de l’Afghanistan, le par­tage de pho­tos de mini­jupes en oppo­si­tion aux hijabs n’est pas béné­fique à la cause. Ça réduit les cris du public à un simple mor­ceau de tis­su, alors que nous savons que les pro­tes­ta­tions signi­fient bien plus que ça.

Certains Occidentaux estiment qu’il ne faut pas cri­ti­quer les lois isla­miques rela­tives aux voiles, car ça les ren­drait « isla­mo­phobes ». Quelle est votre réponse ?

« Le par­tage de pho­tos de mini­jupes n’est pas béné­fique à la cause. Ça réduit les cris du public à un simple mor­ceau de tis­su, alors que nous savons que les pro­tes­ta­tions signi­fient bien plus que ça. »

Oui, je vois sou­vent cette dis­cus­sion, en par­ti­cu­lier par­mi les musul­mans des États-Unis et du Royaume-Uni. Je dois dire que ces pré­oc­cu­pa­tions viennent sur­tout des hommes, même si je déteste uti­li­ser le genre comme un outil de divi­sion. De nom­breuses femmes por­tant le hijab et le niqab se sont mon­trées soli­daires des femmes ira­niennes, affir­mant que la contrainte allait à l’en­contre de l’ob­jec­tif ini­tial du hijab. Elles ont cité la sou­rate al-Baqara, para­graphe 256 du Coran, qui dit : « Qu’il n’y ait pas de contrainte en reli­gion. En véri­té, le bon che­min s’est dis­tin­gué du mau­vais che­min » — ce que je trouve par­ti­cu­liè­re­ment puis­sant et utile à notre cause. Il n’y a pas d’Iraniens qui crient à la mort de l’is­lam et il n’y a pas d’Iraniens qui veulent débar­ras­ser com­plè­te­ment l’Iran de l’is­lam. C’est impos­sible. L’Iran est un pays musul­man depuis le VIIe siècle. Certains de nos plus grands chefs-d’œuvre lit­té­raires, les grands poètes sou­fis, l’a­jout du riz à notre régime ali­men­taire, la culture de la pro­pre­té, tout ça est dû à l’is­lam. Si on est une per­sonne qui a la foi, il est impos­sible de regar­der les crimes de la République isla­mique d’Iran et de ne pas voir qu’ils sont en contra­dic­tion avec l’is­lam — ou de toute autre croyance.

Avant la révo­lu­tion, on voyait beau­coup de femmes voi­lées et non voi­lées et elles étaient sur un pied d’é­ga­li­té — à l’ex­cep­tion de la brève inter­dic­tion des hijabs par Reza Khan, père du der­nier Shah d’Iran, en 1936, qui a éga­le­ment entraî­né des bru­ta­li­tés poli­cières. Les fêtes reli­gieuses étaient obser­vées ; Reza Shah s’est ren­du à la Mecque ; Farah Diba [épouse du Shah, ndlr] por­tait un tcha­dor sur la tombe de l’i­mam Hussein ; de nom­breuses per­sonnes fré­quen­taient la mos­quée ; le ven­dre­di était un jour de repos et de prière. Je note ces élé­ments uni­que­ment pour rap­pe­ler que per­sonne n’ap­pelle à la fin de l’is­lam. Il est éga­le­ment très impor­tant de noter que de nom­breux mani­fes­tants sont eux-mêmes pieux. […] Dans l’is­lam, nous disons « Bismillah Rahman Rahim » : « Au nom d’Allah, le misé­ri­cor­dieux, le com­pa­tis­sant. » Dieu, en tant qu’en­ti­té misé­ri­cor­dieuse et com­pa­tis­sante, ne peut approu­ver qu’une femme soit bat­tue à mort et qu’un enfant de 10 ans soit abat­tu dans les bras de son père.

C’est la même géné­ra­tion qui pro­tes­tait contre le prix de l’es­sence en 2019 et qui a été vio­lem­ment répri­mée. C’est incroyable et ins­pi­rant que les gens conti­nuent à se battre. Qu’est-ce qui pousse les gens à sor­tir et à lut­ter de nou­veau mal­gré le danger ?

Nous avons eu une révo­lu­tion qui a mis ce gou­ver­ne­ment au pou­voir ; main­te­nant, nous avons le libre arbitre de le des­ti­tuer. Et si nous ne sommes pas satis­faits de la per­sonne qui suc­cède à la République isla­mique, je ne doute pas que nous la des­ti­tue­rons éga­le­ment. J’ai l’im­pres­sion que nous n’a­vons rien à perdre. Soit nous atten­dons et nous nous « com­por­tons bien », pour être tout de même abat­tus par un garde révo­lu­tion­naire, bat­tus à mort par la police des mœurs ou mou­rir de faim à cause de la mau­vaise ges­tion du gou­ver­ne­ment, soit nous nous bat­tons et cou­rons le même risque de mou­rir que si nous ne nous bat­tons pas. Nous n’a­vons pas encore abor­dé ensemble la com­po­sante reli­gieuse. L’intégralité de la révo­lu­tion [de 1979] a été ali­men­tée par le concept de « mar­tyr ». Puis nous avons eu une guerre bru­tale, dans laquelle chaque sol­dat est deve­nu un sha­hid [« mar­tyr »]. Chaque rue est une rue de sha­hid. Et les enfants de sha­hids sont récom­pen­sés lors de leur concor [exa­men d’en­trée à l’u­ni­ver­si­té, ndlr] et sont sou­te­nus finan­ciè­re­ment par le gou­ver­ne­ment. Pendant qua­rante-trois ans, on nous a encou­ra­gés à regar­der dans le canon d’un fusil et à voir le Paradis, à mou­rir le sou­rire aux lèvres. Pourquoi s’é­tonnent-ils main­te­nant que ma géné­ra­tion soit intré­pide ? Nous sommes nés pré­pa­rés au com­bat et nous n’a­vons aucun scru­pule à mourir.

Les Iraniens luttent depuis des décen­nies contre l’op­pres­sion du gou­ver­ne­ment auto­ri­taire ira­nien. Que pen­sez-vous qu’il faille faire pour mettre fin au régime ?

C’est tel­le­ment dif­fi­cile à dire ou à pré­voir. Évidemment, je suis de gauche donc je sous­cris à ce vieux cli­ché « Le pou­voir au peuple », mais je crois vrai­ment que c’est juste. Nous avons vu, au cours des trois der­nières années, le peuple se sou­le­ver pour mettre au pou­voir Luis Arce en Bolivie, Gabriel Boric au Chili et Gustavo Petro en Colombie, rem­pla­çant ain­si des diri­geants bru­taux et oppres­sifs. Je trouve que l’Amérique latine et le Moyen-Orient se res­semblent en ce sens que nous avons tous deux été exploi­tés, que nous sommes révo­lu­tion­naires en tant que peuples, qu’il existe de grands écarts entre les classes riches et pay­sannes et que nous sommes pieux. Lorsque je pense à l’a­ve­nir de l’Iran, je me tourne sou­vent vers l’Amérique latine pour y trou­ver espoir et ins­pi­ra­tion. Je pense qu’il est impor­tant que les mani­fes­tants tendent un miroir aux visages du gou­ver­ne­ment. Les pro­messes faites par Khomeini et les révo­lu­tion­naires isla­miques n’ont jamais été tenues. Les demandes du peuple ne sont pas très dif­fé­rentes des demandes des masses en 1978, sauf que main­te­nant les liber­tés sociales font par­tie de la liste. […] Les diri­geants de la République isla­mique savent qu’ils sont impo­pu­laires. Ils ont même des per­sonnes qui tra­vaillent pour eux et qui, en pri­vé, déclarent détes­ter le sys­tème actuel. L’ayatollah Khamenei, le pré­sident Ibrahim Raisi et leurs col­la­bo­ra­teurs ne par­ti­ront pas paci­fi­que­ment, comme nous l’a­vons déjà vu, et ten­te­ront de s’ac­cro­cher au pou­voir le plus long­temps pos­sible. Même si je déteste le dire, je pense qu’une guerre entre les masses et les diri­geants n’est pas impro­bable. Le meilleur scé­na­rio serait que les mili­taires se retournent contre le gou­ver­ne­ment et rejoignent le peuple. Malheureusement, je pres­sens un bain de sang de plus entre les masses, l’é­lite reli­gieuse et les diri­geants avant que notre objec­tif ne soit atteint.

Quel type de gou­ver­nance ou de sys­tème pour­rait naître de la révo­lu­tion en cours ? Et qu’es­pé­rez-vous personnellement ?

« Le meilleur scé­na­rio serait que les mili­taires se retournent contre le gou­ver­ne­ment et rejoignent le peuple. »

En l’ab­sence d’une force de gauche légi­time ou d’une pré­sence de la gauche en Iran, les rêves des gens de gauche comme moi sont voués à l’é­chec, et nous devrons nous conten­ter de ce que la majo­ri­té choi­si­ra. Je me suis déjà faite à cette idée. Nous conti­nue­rons à défendre les inté­rêts de la classe ouvrière. De façon réa­liste, il y a peu d’op­tions pour nous. Soit la République isla­mique par­vient à se main­te­nir au pou­voir avec un peu d’aide de ses amis, soit un réfé­ren­dum est orga­ni­sé et le peuple vote pour un sys­tème véri­ta­ble­ment démo­cra­tique et repré­sen­ta­tif, soit le peuple choi­sit une monar­chie et Reza Shah peut prendre la place de son père, soit les mili­taires prennent le pou­voir et éta­blissent une dic­ta­ture mili­taire comme en Égypte. La meilleure de ces quatre options repose sur l’es­poir que le peuple choi­sisse un gou­ver­ne­ment qui soit réel­le­ment repré­sen­ta­tif des masses. Celles qui me font le plus peur sont une dic­ta­ture mili­taire ou le sta­tu quo. Il existe des groupes mar­gi­naux qui sou­haitent prendre le pou­voir en Iran et qui n’ont que peu ou pas de sou­tien. Celui qui béné­fi­cie du plus grand sou­tien est le Mojahedin-e-Khalq, qui a été auto­ri­sé à conser­ver son siège en France et en Albanie et qui orga­nise chaque année un som­met inti­tu­lé « Free Iran », auquel par­ti­cipent des per­son­na­li­tés comme Rudy Giuliani et Mike Pompeo. Rajavi a trom­pé l’Occident en lui fai­sant croire qu’elle serait une lea­der fémi­niste et juste, mal­gré les crimes que le MEK a com­mis contre le peuple ira­nien pen­dant la guerre Iran-Irak, lors­qu’il s’est ran­gé du côté de Saddam Hussein. La pers­pec­tive de son lea­der­ship est vrai­ment effrayante, sur­tout à la lumière de ses récentes ten­ta­tives de chan­ger la façade de son par­ti et de tirer pro­fit de ces pro­tes­ta­tions. Bien que ce soit peu pro­bable, nous devons gar­der cette pers­pec­tive à l’es­prit pour évi­ter que ça ne se produise.

Mon espoir pour l’Iran est simple. Je veux que nous ayons enfin notre mot à dire dans notre propre gou­ver­ne­ment. Nous avons été une monar­chie dès le pre­mier jour et avons fait face aux inva­sions de mul­tiples empires. L’Occident a trou­vé du pétrole sur nos terres, a finan­cé une nou­velle monar­chie et a ren­ver­sé notre Premier ministre élu à l’oc­ca­sion d’un coup d’État bri­tan­nique et amé­ri­cain. Nous avons lan­cé une révo­lu­tion qui a été détour­née pour empê­cher la « pro­pa­ga­tion du com­mu­nisme » et nous sommes main­te­nant coin­cés depuis cin­quante ans. Il est temps que nous ayons notre mot à dire sur nos moyens d’exis­tence, sans ingé­rence de puis­sances étran­gères. Quel que soit le choix des masses ira­niennes, je l’ac­cep­te­rai. Le com­bat des gens de gauche sera le même. Nous conti­nue­rons à défendre la classe ouvrière, les droits des tra­vailleurs, etc. Nous méri­tons d’être pros­pères et indépendants.


Traduit de l’an­glais par la rédac­tion de Ballast | « In Iran, Mass Protests Are Chanting No Mullahs, No Shah, Just Democracy », Jacobin, 10 octobre 2022


  1. Soulèvement qui a fait suite aux élec­tions pré­si­den­tielles ira­niennes [ndlr].
  2. Une des 31 pro­vinces de l’Iran, située au sud-ouest du pays, à la fron­tière avec l’Irak [ndlr].

REBONDS

☰ Lire notre tra­duc­tion « Élan trans­for­ma­teur en Iran : le Kurdistan en pre­mière ligne », Allan Hassaniyan, octobre 2022
☰ Lire le récit « Drôle de temps, ami », Maryam Madjidi, jan­vier 2022
☰ Lire notre article « Iran : un an après le sou­lè­ve­ment de novembre 2019 », Collectif 98, décembre 2020
☰ Lire notre article « Entre l’Iran et l’Irak : les kol­bars ne plient pas », Loez, décembre 2019
☰ Lire notre article « Forough Farrokhzad, une rébel­lion ira­nienne », Adeline Baldacchino, mars 2019
☰ Lire notre tra­duc­tion « Iran — Nous vou­lons des droits égaux ! », Shiva Mahbobi, juin 2018
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