Gauguin : colon ou révolutionnaire ?

Notre huitième numéro sort le 19 septembre. Abonnez-vous dès maintenant !


Texte inédit pour le site de Ballast

Impossible de par­ler de Gauguin en gar­dant son sang-froid, obser­va l’un de ses contem­po­rains : il sus­cite l’a­mour ou l’a­ver­sion. La sor­tie en salles d’un film à sa mémoire — dont il ne sera pas ques­tion ici — a ravi­vé une polé­mique déjà fort bien connue des ini­tiés : si l’artiste est bien le génie que l’on sait, l’homme n’est pas le héros que l’on dit ; pis, il aurait tout du salaud, à la fois pédo­phile et colo­nia­liste. Si la pre­mière accu­sa­tion ne sau­rait faire l’ob­jet d’un débat (Gauguin fut le pre­mier à reven­di­quer de très jeunes par­te­naires), comment entendre que Daniel Guérin, essayiste et mili­tant mar­xiste liber­taire et farouche anti-impé­ria­liste, ait pu, comme tant d’autres, bros­ser le por­trait d’un peintre « anti­clé­ri­cal, anti­co­lo­nia­liste, paci­fiste, anti­mi­li­ta­riste, anti-ver­saillais, chantre de l’amour libre et de l’émancipation fémi­nine » ? Approchons-nous. ☰ Par Émile Carme


Les années 1890 s’é­tirent et Gauguin, la qua­ran­taine, a der­rière lui une vie de pilo­tin, de mate­lot dans la marine de guerre, d’agent de change, de peintre sans gloire et de bour­lin­gueur (Brésil, Pérou, Chili, Panama, Martinique, etc.). Il a cinq enfants et une femme, danoise, qu’il lais­se­ra der­rière lui pour s’en aller en Polynésie : une pre­mière fois (deux ans), puis une seconde, de juillet 1895 à sa mort, indi­gente, un jour de mai 1903. Zola vient de publier L’Argent ; les troupes nord-amé­ri­caines font cou­ler le sang indien dans le Dakota ; à Londres, la Jewish Colonization Association entend aider les juifs d’Europe et d’Asie à fuir les pogroms ; les mineurs de Carmaux se mettent en grève ; l’anarchiste Ravachol chante en mon­tant à la guillo­tine ; la France de la Belle Époque s’entre-déchire sur le dos de Dreyfus ; le Bunyoro tient tête aux troupes colo­niales bri­tan­niques ; l’Empire otto­man mas­sacre les Arméniens ; les pre­miers avions s’envolent ; un phy­si­cien découvre la radio­ac­ti­vi­téet Gauguin clame : « L’artiste doit être libre, ou il n’est pas artiste… »

Lisons-le plus avant. L’œuvre com­plète autre­ment dit : deux ouvrages auto­bio­gra­phiques (Noa Noa et Avant et après), des articles, des notes, un cahier adres­sé à sa fille Aline. Ainsi que sa cor­res­pon­dance. Il n’est pas ques­tion, s’entend, de réduire l’homme à ses écrits, de croire que ces der­niers diraient tout de leur auteur, épui­se­raient sa pleine véri­té, son âme nue ; il n’en reste pas moins qu’ils nous aiguillent et nous éclairent, donnent à appro­cher l’élan sous les pein­tures de ce Français de sang-mêlé fier de ses ori­gines péru­viennes.

« Il y a chez Gauguin, dans ce rejet fra­cas­sant de la culture et du construit, l’éloge rous­seauiste de l’état de nature, de l’espace pré-civi­li­sa­tion­nel. »

Lors de son pre­mier séjour à Tahiti, Gauguin s’étonne, auprès de son épouse, que l’on qua­li­fie les Tahitiens de « sau­vages » ; « Ils chantent, ne volent jamais, ma porte n’est jamais fer­mée, n’assassinent pas ». Il ne tarde d’ailleurs pas à reven­di­quer le stig­mate, à s’at­tri­buer cet affront déri­vé du latin, sil­va, forêt, à le retour­ner comme les gants qu’il ne porte plus ; sa vie, écrit-il à quelque peintre de sa connais­sance, est désor­mais « celle d’un sau­vage le corps nu ». Il rap­porte, dans les notes qui devien­dront Noa Noa — le texte inté­gral ne paraît qu’en 1966 —, qu’il eut hâte, sitôt arri­vé, de « fuir » Papeete, chef-lieu de l’île, et « ses fonc­tion­naires et ses sol­dats ». Il iro­nise sur « les Européens civi­li­sés » et raconte qu’il s’est lié d’amitié avec ses voi­sins indi­gènes et se nour­rit « comme eux ». Le peintre coupe du bois, chan­tonne, se sent deve­nir un autre homme (« un Maori », va-t-il jusqu’à pré­tendre…) : « Bien détruit en effet tout mon vieux stock de civi­li­sé. » De retour en France, il se dira « plus ins­truit », riche d’un savoir que les siens ne recon­naissent pas comme tel.

Il y a chez Gauguin, dans ce rejet fra­cas­sant de la culture et du construit, l’éloge rous­seauiste de l’état de nature, de l’espace pré-« civi­li­sa­tion­nel ». S’il dit expli­ci­te­ment reje­ter l’exotisme, il n’en recherche pas moins l’authenticité, le noyau dans ce qu’il a de plus dur : l’artiste n’entend pas frayer avec les métis et ne cesse de vou­loir « retrou­ver l’ancien foyer », la pure­té poly­né­sienne, l’être ou l’essence d’avant la cor­rup­tion occi­den­tale et moderne. Mythe du « bon sau­vage », dit-on volon­tiers : à rai­son — on trouve même la for­mule, sans iro­nie appa­rente, sous sa plume. Chez Gauguin comme chez Antonin Artaud, plus tard, l’Autre a aus­si, mais pas seule­ment, valeur de rédemp­tion ou de secours — on songe éga­le­ment au nar­ra­teur de La Rencontre de Santa Cruz, dési­rant, dans la boue d’un vil­lage sud-amé­ri­cain ou le corps d’une femme subli­mée pour ce qu’elle aurait d’éternellement « inca », se gué­rir, lui le « malade de l’Europe malade1Max-Pol Fouchet, La Rencontre de Santa Cruz, Paris, Grasset, 1976. ». Ambiguïté consti­tu­tive de l’admiration du peintre : l’indigène, fût-il loué et sin­cè­re­ment sou­te­nu, demeure pour par­tie l’objet de ses pro­jec­tions — Artaud n’écrivit-il pas qu’il se ren­dit au Mexique afin de cher­cher « une nou­velle idée de l’homme », afin d’y ren­con­trer les rites indiens, à ses yeux « ver­tus cura­tives pour l’âme », afin de tou­cher du doigt la part mexi­caine « demeu­rée pure » et épar­gnée du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste comme de l’esprit européen2Antonin Artaud, Messages révo­lu­tion­naires, Gallimard, 1971. ?

Aha Oe Feii : Eh quoi ! Tu es jalouse ?, 1982 (extrait)

Lors de son second séjour en Polynésie, Gauguin, dimi­nué par la mala­die — le cœur, la syphi­lis (?), l’estomac, le foie, la vue, l’eczéma, les nau­sées —, écrit : contre l’État (« Tout gou­ver­ne­ment me paraît absurde »), le natio­na­lisme (« Sous le nom de Patrie, les hommes se déchirent pour des inté­rêts, vils, maté­riels »), le culte de la pro­prié­té pri­vée (« que la terre appar­tienne à tous et non à un seul »), les mis­sion­naires (« l’Évangile d’une main, le fusil de l’autre »), le mono­théisme (« Il faut tuer Dieu »), le mariage — une ins­ti­tu­tion mar­chande, ni plus, ni moins — et le sort fait à la femme : celle-ci devrait, égraine-t-il, avoir le droit de gagner sa vie, d’aimer « qui bon lui semble », de dis­po­ser de son corps ain­si qu’elle l’entend, de se pas­ser des prêtres. Gauguin met en garde le pou­voir contre un « sou­lè­ve­ment popu­laire » dès lors qu’il se fait « bour­reau d’une socié­té » (« L’État, c’est nous, c’est-à-dire le peuple, celui qui en fin de compte a tou­jours le des­sus ») : autant de posi­tions qui condui­ront Daniel Guérin, dans les années 1970, à pré­fa­cer une antho­lo­gie du peintre, qu’il tenait pour « tou­jours révo­lu­tion­naire pour notre temps », cer­ti­fiant qu’il « aura com­bat­tu, au ser­vice des autoch­tones et des petits colons, non seule­ment gou­ver­neurs, pro­cu­reurs, sang­sues capi­ta­listes, mais les deux repré­sen­tants carac­té­ris­tiques, aux Marquises, d’une forme de socié­té qui lui était into­lé­rable : le curé et le gen­darme3Paul Gauguin, Oviri — Écrits d’un sau­vage, Gallimard, 1974. ».

« Il semonce, d’une plume sar­cas­tique, l’hypocrite devise répu­bli­caine et iro­nise sur ces civi­li­sés fiers de ne point man­ger de chair humaine. »

Gauguin écrit comme le boxeur qu’il fut à l’occasion, frap­pant dru et sans détour : il jure, dans le cin­quième numé­ro du jour­nal Les Guêpes, que la conquête colo­niale s’apparente à « de la folie bar­bare » (« plan­ter un dra­peau, y ins­tal­ler une admi­nis­tra­tion para­si­taire, entre­te­nue à frais énormes, par et pour la seule gloire de la métro­pole », voi­là bien une « honte ») et inter­pelle ses conci­toyens avec la viva­ci­té qu’on lui connaît : « Oh ! braves gens de la métro­pole, vous ne connais­sez pas ce que c’est un gen­darme aux colo­nies. Venez‑y voir et vous ver­rez un genre d’immondices que vous ne pou­vez pas soup­çon­ner. » Gauguin se décrit, une fois encore, comme « le sau­vage qui hait une civi­li­sa­tion gênante » ; il raille l’administration colo­niale inca­pable de « se dou­ter un ins­tant de la valeur des artistes mar­qui­siens », fus­tige le rôle des mis­sion­naires dans la mise au ban de l’art poly­né­sien et n’hésite pas à les trai­ter de « cadavre[s] » seule­ment bon à tuer au nom de Dieu ; il dit l’élégance, c’est son mot, de la « race » mao­rie et se désole de son extinc­tion du fait de la pré­sence euro­péenne et des mala­dies qu’elle char­rie (Gauguin l’eût lui-même été, conta­gieu­se­ment malade, com­men­te­ront d’aucuns…).

Dans une lettre, adres­sée à deux ins­pec­teurs des colo­nies, le peintre dénonce le sort infli­gé aux indi­gènes et s’en prend au « dégoû­tant spec­tacle d’hommes qui ne sont plus que de la chair à contri­bu­tions de toutes sortes, et à l’arbitraire du gen­darme ». Il semonce, d’une plume sar­cas­tique, l’hypocrite devise répu­bli­caine et iro­nise sur ces civi­li­sés fiers de ne point man­ger de chair humaine mais pour­tant fort bien dis­po­sés, chaque jour et tout à leur égoïsme, à « manger le cœur de [leur] voi­sin ». La cri­tique de la domi­na­tion éta­tique et colo­niale — qu’il lui arrive de dis­so­cier de la colo­nie ordi­naire, enten­due, dans son accep­tion éty­mo­lo­gique, comme simple tra­vail de la terre en contrée loin­taine (c’est ain­si qu’il peut endos­ser, non sans ambi­guï­tés, le terme de « colon » : le bon petit colon du labeur quo­ti­dien face à l’odieux Léviathan colo­nial) — consti­tue un fil rouge de ses der­nières années dans le Pacifique. « Nous autres indi­gènes des Marquises », lance même celui qui, quelques jours avant sa mort, se pré­sente, dans sa cor­res­pon­dance, comme le « défen­seur des indi­gènes ».

Caricature – auto­por­trait, 1889 (extrait)

Lisons main­te­nant ses bio­graphes. Les faits en plus des dires, donc. L’historien de l’art Henri Perruchot avance dans La Vie de Gauguin, paru en 1961, que l’homme a bel et bien pris « la défense des indi­gènes » et qu’il cher­cha à « entra­ver » les ins­ti­tu­tions colo­niales, entendre les forces de l’ordre et l’Église. Peu de temps après son arri­vée à Tahiti, en 1891, le peintre sou­haite (plus ou moins en vain) apprendre le tahi­tien, loue une case autoch­tone sur la côte sud et « s’assimil» aux us locaux — la popu­la­tion des alen­tours l’a « adop­té », estime même l’auteur. Celui que Degas avait sur­nom­mé « le loup maigre sans col­lier » fait savoir, de retour sur l’île, qu’il compte bien y « sculp­ter [s]on tom­beau […] dans le silence des fleurs ». Sans le sou, ou presque, d’humeur par­fois sui­ci­daire (il fait une ten­ta­tive à l’arsenic), assu­rant qu’il est tour à tour un raté et un grand artiste, Gauguin s’indigne lorsqu’il apprend que des amis fran­çais ont lan­cé une péti­tion afin d’obtenir quelque aide de l’État : il rap­pelle alors sa « lutte en dehors de l’officiel ». Deux de ses enfants meurent (il n’a vent que d’un seul décès, rup­ture fami­liale et vifs griefs de son épouse obligent) ; le peintre mange des goyaves ou des cre­vettes d’eau douce que « [s]a vahi­né » pêche, séjourne à l’hôpital, se dit le cœur vide, vend du coprah, fonde son propre jour­nal (quatre pages poly­co­piées, à dire vrai, et vingt-et-un lec­teurs) et prend un pseu­do­nyme tahi­tien — « Quand Gauguin se rend à la ville, nombre de Blancs le regardent avec pitié et mépris. Sous-ali­men­té, mal vêtu, ce bar­bouilleur misé­rable n’est pas des leurs », note l’historien, d’une plume que l’on devine admi­ra­tive.

« Il incite les Polynésiens à ne pas s’acquitter de leurs taxes et les invite à ne plus sco­la­ri­ser leurs enfants sur les bancs euro­péens. »

À Hiva Oa, aux Marquises — où reposent Gauguin et Brel —, le peintre se lie d’amitié avec Nguyen Van Cam, dit Ky Dong, mili­tant expul­sé d’Indochine par les auto­ri­tés fran­çaises en rai­son de son impli­ca­tion de pre­mier plan dans le mou­ve­ment indé­pen­dan­tiste. Les Marquisiens nomment l’ar­tiste « Koké » ; il achète des litres de rhum et des mouches bour­donnent autour des des­qua­ma­tions puru­lentes qu’il porte à la jambe droite ; il sculpte des femmes nues sur des pan­neaux de bois à l’entrée de sa case, ins­crit « Soyez amou­reuses et vous serez heu­reuses », érige dans son jar­din un totem de prêtre gri­mé en diable, touche l’argent de toiles ven­dues en France, refuse de payer ses impôts et fait un enfant à une dénom­mée Marie-Rose Vaeoho. Gauguin incite en outre les Polynésiens à ne pas s’acquitter de leurs taxes et les invite à ne plus sco­la­ri­ser leurs enfants sur les bancs euro­péens : les rap­ports de l’administration colo­niale indiquent que les écoles catho­liques se vident et que la popu­la­tion fait savoir qu’elle s’acquittera de ses pré­lè­ve­ments une fois que Gauguin en aura fait autant. « L’effectif sco­laire des éta­blis­se­ments de la mis­sion dimi­nue­ra de moi­tié », rap­porte Perruchot. En octobre 1902 — sept mois avant sa mort —, le peintre s’adresse au gou­ver­neur des Établissements fran­çais de l’Océanie afin de s’élever, au nom de tous, contre les taxes et les pro­cès-ver­baux dres­sés en grand nombre. « Gauguin ne déco­lère pas. À tout moment, il inter­vient dans les affaires indi­gènes », pour­suit l’historien.

Un gen­darme met à l’amende des Polynésiens pour des chants qu’ils n’auraient pas dû chan­ter puis en sanc­tionnent d’autres, accu­sés d’ébriété ; Gauguin plaide l’affaire, se rend à la gen­dar­me­rie, tonne, crache du sang, écrit au juge, dénonce la ter­reur exer­cée par les gen­darmes, écrit à Paris… Un agent porte plainte pour dif­fa­ma­tion ; fin mars 1903, Gauguin est condam­né à trois mois de pri­son — l’intéressé rap­porte, dans sa cor­res­pon­dance : « Si nous sommes vain­queurs, la lutte aura été belle et j’aurai fait une grande œuvre aux Marquises. Beaucoup d’iniquités seront abo­lies, et cela vaut la peine de souf­frir pour cela. Je suis par terre, mais pas encore vain­cu. L’indien qui sou­rit dans le sup­plice est-il vain­cu ? Décidément le sau­vage est meilleur que nous. » Il meurt quelques semaines plus tard, avant d’avoir effec­tué sa peine. Tioka, l’un de ses amis mar­qui­siens, grave son nom sur un bloc de basalte qu’il dépose sur sa tombe après avoir enduit la dépouille de monoï et l’a­voir coif­fée de fleurs : « Le Blanc est mort. »

Te Tamari No Atua, Nativité (Le Fils de Dieu), 1896 (extrait)

Lisons l’anthropologue Bengt Danielsson, auteur, en 19644En langue sué­doise ; 1975 en langue fran­çaise., de l’ouvrage, cri­tique, Gauguin à Tahiti et aux îles Marquises. Le peintre, déçu et écœu­ré par les trois pre­miers mois pas­sés à Papeete — Tahiti res­semble à ce qu’il a quit­té et la bonne socié­té colo­niale, qu’il a fré­quen­tée dans l’espoir de trou­ver des clients afin de gagner son pain, n’a pas dai­gné inté­grer cet excen­trique et bour­ru badi­geon­neur qui fraie avec les filles de joie, les marins, les indi­gènes et les domes­tiques —, part en quête des « vrais » Polynésiens : il fiche le camp, loue une hutte en bam­bou, achète de quoi se nour­rir à un Chinois, peint, fume, compte le peu de sous qu’il lui reste puis se convainc qu’il est en mesure de bri­guer le poste vacant de magis­trat pour y remé­dier : refus caté­go­rique du gou­ver­neur. Cinq cents per­sonnes vivent ici ; on le décrit seul, son cer­veau en vase clos. Gauguin se docu­mente sur la culture des peuples que l’on ne disait pas encore « pre­miers », lit État de la socié­té tahi­tienne à l’arrivée des Européens, réa­lise quelques com­mandes, se prend de pas­sion pour la cos­mo­go­nie océa­nienne, guette le cour­rier, tra­vaille dix jours durant comme gar­dien de meubles pour un colon et une tren­taine de francs, songe à l’exposition qu’il mon­te­ra à son retour, se marie avec une ado­les­cente qu’une Polynésienne lui « donne » selon l’usage : le voi­ci amou­reux, heu­reux. Elle prend plu­sieurs amants et lui ne semble pas en prendre ombrage (« Le jour où son hon­neur ne sera plus pla­cé au-des­sous du nom­bril, [la femme] sera libre », écrit-il) ; elle tombe enceinte et ne garde pas le fœtus5Charles F. Stuckey conteste l’a­vor­te­ment dans Gauguin, Paris, Éditions de la Réunion des musées natio­naux, 1989.. Retour en France — deux ans — puis à Tahiti : Gauguin loue une terre à un colon, fait construire une case ovale, informe sa femme poly­né­sienne de son retour (elle s’est rema­riée en son absence) ; celle-ci s’empresse de le rejoindre mais le quitte une semaine plus tard, effrayée par les bou­tons qui couvrent son corps.

« Il fiche le camp, loue une hutte en bam­bou, achète de quoi se nour­rir à un Chinois, peint, fume, compte le peu de sous qu’il lui reste. »

Le peintre se lie avec une autre ado­les­cente, souffre du manque d’argent et de plaies pro­fondes, se fait enga­ger comme pro­fes­seur de des­sin par un avo­cat, devient père — quelques jours seule­ment puisque le nou­veau-né, une fille, perd sitôt la vie —, boîte, marche sur une canne, se vêt comme les indi­gènes et, en 1898, songe à occu­per le poste, lui aus­si vacant, de secré­taire-tré­so­rier de la Caisse agri­cole : refus, dere­chef, mais, pris de pitié, le res­pon­sable lui offre un poste de des­si­na­teur au ser­vice des Travaux publics de Papeete. Sa femme, enceinte, le quitte pour retour­ner vivre chez elle ; il quitte, lui, son emploi quelques mois plus tard et rejoint celle qui accouche d’un petit Émile. En 1900, Gauguin accepte de prendre la direc­tion du pério­dique Les Guêpes, bien que farou­che­ment catho­lique, et ren­floue les caisses pour n’avoir pas à se faire sau­ter la sienne, toute pleine de mor­phine : le besoin d’argent, écrit l’anthropologue, le condui­sit sans doute à ne pas croire tou­jours à « ce qu’il disait et écri­vait ».

Gauguin part aux Marquises. Sa femme n’entend pas l’y suivre et garde l’enfant auprès d’elle ; il ren­contre, on l’a dit, le mili­tant indé­pen­dan­tiste Ky Dong dès son arri­vée, fait bâtir une mai­son sur un ter­rain appar­te­nant à la mis­sion catho­lique (il floue, pour l’occasion, l’évêque en se fai­sant pas­ser pour homme de foi puis s’ins­pire de ses traits pour le sculp­ter en diable), abreuve le tout-venant, affiche des pho­tos por­no­gra­phiques aux murs de son logis, se met en couple, contemple les corps tatoués des vieillards, caresse son chien et son chat et joue à l’har­mo­nium. Confirmation de Danielsson : Gauguin « porte un coup encore plus rude à la mis­sion » catho­lique en per­tur­bant la ren­trée sco­laire. Le peintre va à la ren­contre des familles indi­gènes, un code civil fran­çais à la main, afin de leur prou­ver qu’ils n’ont pas à y pla­cer leur pro­gé­ni­ture : on dénom­bre­ra 50 % des ins­crits en moins. La prise de posi­tion anti­co­lo­nia­liste de Gauguin est, juge l’anthropologue, « très nette et claire et il n’y a aucune rai­son de dou­ter de sa sin­cé­ri­té » ; il n’en demeure pas moins que le peintre ne fut pas, à ses yeux, l’an­gé­lique défen­seur de la veuve et l’or­phe­lin poly­né­siens, celui que l’eth­no­graphe et poète Victor Segalen vit et dépeint dans les pages de son Hommage à Gauguin, comme celui qui « avait pris le par­ti mao­ri » et était « aimé des indi­gènes6Victor Segalen, Hommage à Gauguin, l’in­sur­gé des Marquises, Magellan & Cie, 2003. ».

Pastorales tahi­tiennes, 1892 (extrait)

Lisons l’u­ni­ver­si­taire fran­çais Alain Buisine qui, dans son ouvrage inache­vé Passion de Gauguin, paru en 2012, conteste l’i­mage d’un « anar­chiste géné­reux anti­co­lo­nia­liste » soli­daire des indi­gènes et rap­pelle son racisme à l’en­droit des Chinois. Lisons David Sweetman, cri­tique d’art bri­tan­nique et auteur de la bio­gra­phie Les Vies de Gauguin, somme de six cents pages parue au mitan des années 1990. « Paria social » à Papeete et ama­teur de sexe tari­fé, le peintre est tour à tour décrit comme soli­taire, arro­gant, luna­tique, gra­ba­taire, anar­chiste, traîne-misère et buveur d’ab­sinthe. L’auteur s’é­lève tou­te­fois contre l’i­dée d’un Gauguin colo­nia­liste, patriar­cal et tou­riste sexuel : sem­blable des­crip­tion n’est, à ses yeux, pos­sible qu’à la condi­tion de faire « abs­trac­tion de la pro­fon­deur de la pen­sée » de l’ar­tiste. L’homme a su voir la com­plexi­té d’une culture ébré­chée par l’im­pé­ria­lisme et par­vint à « ouvr[ir] les yeux des Européens » sur l’art non-occi­den­tal : Sweetman assure qu’il convient de « le lave[r] de tout soup­çon de colo­nia­lisme pri­maire ». Lisons le jour­na­liste et écri­vain fran­çais Jean-Luc Coatalem, qui publia en 2001 l’en­quête Je suis dans les mers du Sud : un récit sur les traces de Gauguin. Obsédé par l’argent, ou plu­tôt le manque de ce der­nier, oui ; syphi­li­tique d’a­vant Tahiti, cer­tai­ne­ment ; liber­taire, mar­gi­nal, égoïste, déter­mi­né, tout cela à l’é­vi­dence ; « enne­mi de Dieu et de tout ce qui est hon­nête », en sus, consi­gna sans rire et de son vivant l’un des pères de la congré­ga­tion. Lisons le géo­graphe Jean-François Staszak, auteur de Géographies de Gauguin : nul ne peut nier que l’an­cien com­pa­gnon de Van Gogh évo­lua, de son pre­mier séjour friand d’exo­tisme à son impli­ca­tion finale dans la vie locale aux côtés des plus humbles ; colon, il le fut de fac­to, mais un colon qui « se dresse contre le pou­voir en pre­nant la défense des indi­gènes pour le sort des­quels il était hor­ri­fié » : « Il ne sup­porte plus l’ar­bi­traire et la médio­cri­té du pou­voir, il pousse les indi­gènes à la rébel­lion» Lisons enfin Gauguin aux Marquises de la repor­ter et docu­men­ta­riste Laure-Dominique Agniel, paru en 2016 : une défense franche et fer­vente de l’ar­tiste — l’an­ti­co­lo­nia­lisme est « un com­bat qu’il mène­ra avec force et convic­tion » à la fin de sa vie ; il n’é­tait en réa­li­té pas atteint de syphi­lis (une his­to­rienne amé­ri­caine, avance-t-elle, l’eût démon­tré il y a peu après avoir fait ana­ly­ser les dents retrou­vées du peintre7Caroline Boyle Turner, auteure de Paul Gauguin & les Marquises, un para­dis retrou­vé ? (2016) : « Après avoir trou­vé son ADN, je vou­lais aller un peu plus loin et savoir ce qu’il en était réel­le­ment de cette mala­die de la syphi­lis qu’on lui attri­buait. À cette époque il y avait deux médi­ca­ments pour trai­ter la syphi­lis : l’arsenic et le mer­cure, deux métaux lourds qui res­tent sur les dents. Après des exa­mens menés par des scien­ti­fiques de Chicago, aucune trace de ces deux métaux n’a pu être détec­tée sur les dents. Or, dans son puits, on a décou­vert beau­coup d’autres médi­ca­ments tels que du baume du tigre pour les maux de tête, des médi­ca­ments pour ses pro­blèmes de peau avec plaies ouvertes, d’autres pour l’estomac. Cela veut dire, soit qu’il n’était pas atteint de syphi­lis comme on le dit, soit qu’il l’avait mais ne se soi­gnait pas, ce qui serait très éton­nant. »), pas plus qu’il n’é­tait ivrogne (exa­men de ses notes de courses à l’ap­pui) ; pédo­phile, il le fut comme l’é­poque l’é­tait, « puisque toutes les jeunes filles poly­né­siennes étaient en ménage dès leur puber­té ».

« Les plus farouches par­ti­sans du peintre ont en effet cou­tume d’in­vo­quer les us locaux et la pré­co­ci­té des rela­tions sexuelles en Polynésie. »

Arrêtons-nous sur ce der­nier point, et non des moindres, que le Code pénal fran­çais défi­nit pré­sen­te­ment comme « le fait, par un majeur, d’exer­cer sans vio­lence, contrainte, menace ni sur­prise une atteinte sexuelle sur la per­sonne d’un mineur de quinze ans8Article 227–25 du Code pénal. ». Trois de ses com­pagnes avaient treize et qua­torze ans — nul mys­tère en la matière, Gauguin le consigne sans fard aucun (Le Monde a récem­ment déplo­ré « le silence des bio­gra­phies9Philippe Dagen, « L’obsession de Gauguin pour les jeunes vahi­nés crée le malaise », Le Monde, 9 octobre 2017. » : il suf­fi­rait pour­tant de les lire). Les plus farouches par­ti­sans du peintre ont en effet cou­tume d’in­vo­quer les us locaux et la pré­co­ci­té des rela­tions sexuelles en Polynésie — la reine de Tahiti, Pomaré IV, fut mariée à dix ans et Gauguin, qui jura aimer d’a­mour au moins l’une d’elles, obtint l’a­val des proches, quand ce ne furent pas ces der­niers qui lui pro­po­sèrent l’une des leurs — et l’ac­teur Vincent Cassel, redou­tant l’a­na­chro­nisme, jus­ti­fie ain­si pareille union : « Treize ans à l’é­poque, c’est peut-être pas treize ans aujourd’­hui… » L’un des bio­graphes du peintre alla même plus loin : « Les Maories sont com­plè­te­ment for­mées cinq ou six ans plus tôt que les femmes des régions tem­pé­rées10Henri Perruchot, La Vie de Gauguin, Paris, Hachette, 1961.. » La ques­tion se pose tou­te­fois d’ap­pré­hen­der cette rela­tion (ses « épouses-enfants », écrit Sweetman) dans le contexte his­to­rique d’a­lors, à savoir colo­nial. L’historien com­mu­niste Alain Ruscio éclaire cet angle mort avec Le Credo de l’homme blanc, publié en 200211Aux édi­tions Complexe. : le colon vivant avec une indi­gène s’a­vère dou­ble­ment sei­gneur et les ter­ri­toires colo­ni­sés garan­tissent « la satis­fac­tion de cer­tains rêves qui auraient été inavouables en métro­pole ». La rela­tion entre un homme blanc d’âge avan­cé et une très jeune fille est ain­si « extrê­me­ment fré­quente » dans la lit­té­ra­ture colo­niale, note l’his­to­rien : untel reven­dique la conquête d’une bédouine de treize ans, tel autre, capi­taine, se féli­cite de la pos­ses­sion d’une vierge de qua­torze ans — en Indochine, assure quelque écri­vain oublié, « une petite Annamite de treize ans est une femme depuis bien long­temps » et « ce qui serait un grand crime peut-être » en France ne l’est pas en ces terres où il est « tout natu­rel de les prendre » au sor­tir de l’en­fance. Et Ruscio d’a­jou­ter Gauguin à sa liste…

*

Nous n’en ferons pas, à regret, le fra­ter­nel et probe rebelle liber­taire évo­qué par Guérin ; nous n’en ferons pas le relais ou l’hé­ri­tier fidèle de sa grand-mère, la fémi­niste socia­liste Flora Tristan — l’une fut mili­tante, bel et bien, quand lui aima trop l’art pour beau­coup aimer les autres ; nous n’en ferons pas, non plus, le porte-voix zélé de l’Empire : l’af­faire est fâcheuse, par trop entre­la­cée ; Paul Gauguin ne s’en­tend qu’à ren­fort, aisé mais essen­tiel, de para­doxes à valeur d’u­ni­té : homme de son temps et pré­cur­seur, domi­nant et insur­gé, maître et misé­rable.


Illustration de cou­ver­ture : La Sœur de Charité – 1902 (extrait)
Portait de Gauguin : (DR), 1883


REBONDS

☰ Lire « Promenade à tra­vers la foire colo­niale de Vincennes — par Daniel Guérin », (Memento), février 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Thiago Martins : « Le colo­nia­lisme aux Amériques est plus fort que jamais », novembre 2016
☰ Lire notre article « Kenneth Rexroth, l’anarchiste éro­ti­co-mys­tique », Adeline Baldacchino, novembre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Laurent Danchin : « On défend l’art popu­laire », juin 2016
☰ Lire notre article « Jack London : his­toire d’un mal­en­ten­du », Émile Carme, décembre 2015
☰ Lire notre article « Thoreau, der­rière la légende », Émile Carme, novembre 2015
☰ Lire notre article « Daniel Guérin, à la croi­sée des luttes », Max Leroy, mars 2015
☰ Lire notre article « Tuer pour civi­li­ser : au cœur du colo­nia­lisme », Alain Ruscio, novembre 2014

NOTES   [ + ]

1.Max-Pol Fouchet, La Rencontre de Santa Cruz, Paris, Grasset, 1976.
2.Antonin Artaud, Messages révo­lu­tion­naires, Gallimard, 1971.
3.Paul Gauguin, Oviri — Écrits d’un sau­vage, Gallimard, 1974.
4.En langue sué­doise ; 1975 en langue fran­çaise.
5.Charles F. Stuckey conteste l’a­vor­te­ment dans Gauguin, Paris, Éditions de la Réunion des musées natio­naux, 1989.
6.Victor Segalen, Hommage à Gauguin, l’in­sur­gé des Marquises, Magellan & Cie, 2003.
7.Caroline Boyle Turner, auteure de Paul Gauguin & les Marquises, un para­dis retrou­vé ? (2016) : « Après avoir trou­vé son ADN, je vou­lais aller un peu plus loin et savoir ce qu’il en était réel­le­ment de cette mala­die de la syphi­lis qu’on lui attri­buait. À cette époque il y avait deux médi­ca­ments pour trai­ter la syphi­lis : l’arsenic et le mer­cure, deux métaux lourds qui res­tent sur les dents. Après des exa­mens menés par des scien­ti­fiques de Chicago, aucune trace de ces deux métaux n’a pu être détec­tée sur les dents. Or, dans son puits, on a décou­vert beau­coup d’autres médi­ca­ments tels que du baume du tigre pour les maux de tête, des médi­ca­ments pour ses pro­blèmes de peau avec plaies ouvertes, d’autres pour l’estomac. Cela veut dire, soit qu’il n’était pas atteint de syphi­lis comme on le dit, soit qu’il l’avait mais ne se soi­gnait pas, ce qui serait très éton­nant. »
8.Article 227–25 du Code pénal.
9.Philippe Dagen, « L’obsession de Gauguin pour les jeunes vahi­nés crée le malaise », Le Monde, 9 octobre 2017.
10.Henri Perruchot, La Vie de Gauguin, Paris, Hachette, 1961.
11.Aux édi­tions Complexe.
Émile Carme
Émile Carme

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 8

Notre huitième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.