Former à l’action non-violente


Texte inédit pour le site de Ballast

Les forces de contestation sociale ont du pain sur la planche pour les cinq prochaines années. Face à elles, comme de juste, des forces de l’ordre rompues à la répression. Des militants, depuis longtemps déjà, réfléchissent à des parades : comment s’opposer sans donner ni rendre les coups ? De l’Inde colonisée aux États-Unis de la ségrégation, la pratique de la désobéissance civile a ses faits d’armes1Voir, à ce sujet, notre dossier « Et la violence, dans tout ça ? » dans notre cinquième numéro papier, avec Serge Quadruppani et Jean-Marie Muller. ; en France, le collectif des Désobéissants compte au nombre de ses partisans — reportage, le temps d’une journée de formation. Par Amélie Boutet


Le collectif des Désobéissants propose depuis onze ans des stages où des citoyens viennent s’initier à l’action directe non-violente et à la désobéissance civile. Nous avons suivi une formation organisée par le mouvement altermondialiste français, à L’Attribut de Draveil, dans l’Essonne, pour apprendre à organiser des actions visant à défendre des droits sociaux ou l’avenir de la planète, pour appréhender son rapport à la police, à la justice, aux médias et à la non-violence. Dans un jardin encombré de chaises multicolores, avec un poulailler et des dessins aux murs qui s’effritent par pans entiers, deux groupes s’affrontent. Gilets fluorescents pour les uns, bras levés pour les autres, ils veillent à éviter tout mouvement brusque. Le slogan « OGM, on n’en veut pas ! » résonne avec exaltation, tandis que des militants hilares tentent de forcer le barrage de « policiers ». Le formateur, qui prend part à l’action en tant que « journaliste », range sa caméra imaginaire et met fin au jeu de rôle. « Il faut franchir le barrage en donnant une bonne image de vous. Si la discussion ne suffit pas, je vais vous montrer une technique pour éviter la méthode frontale avec les policiers. Il faut vous laisser tomber sur eux pour permettre à vos camarades de passer. » Certains militants pâlissent. « Et s’ils ont des boucliers et qu’ils ne nous rattrapent pas ? » Le formateur explique : « Cette méthode ne fonctionne qu’avec des policiers de campagne, bien évidemment ».

« L’utopie n’est pas l’irréalisable, mais l’irréalisé »

Ils sont une vingtaine à participer à cette journée. La citation de l’explorateur et humaniste Théodore Monod, écrite sur un panneau suspendu entre deux branches, résume leurs ambitions : « L’utopie n’est pas l’irréalisable, mais l’irréalisé. » De nombreux participants entendent protester de manière autorisée et inoffensive pour se réapproprier l’espace politique. Ils sont déjà militants pour différentes causes : anticorruption, animaliste, féministe… Rémi Filliau, membre du collectif, dirige la formation à prix libre : une participation de 20 euros est suggérée afin de couvrir les frais du repas végétarien prévu le midi et de payer les avocats du mouvement lorsque ses membres passent devant les tribunaux pour avoir, par exemple, fauché un champ d’OGM. Après avoir fait connaissance avec les participants, qui veulent « connaître les risques sur le plan juridique » et améliorer « leurs techniques de résistance non-violente », Rémi propose un premier exercice. À quatre endroits du jardin, il dispose les écriteaux « violent », « non violent », « je ferais », « je ne ferais pas ». Les activistes sont invités à se positionner dans l’espace durant les mises en situation. « Faucher un champ d’OGM la nuit en se masquant et en partant avant que la police arrive : le feriez-vous ?  « Je trouve ça violent, dans la mesure où y a un préjudice économique pour l’agriculteur », avance un militant. Certains font la moue, d’autres se repositionnent dans l’espace afin d’argumenter à leur tour. « Je le ferais sans hésiter ; la violence est de leur côté puisqu’ils mettent en danger la santé publique. Par contre, masquer mon visage et partir comme un délinquant, c’est hors de question ! » Entre ceux qui ont participé aux cortèges et aux assemblées de Nuit Debout, assumant parfois la confrontation directe sous l’état d’urgence, et les non-violents, la question de la cagoule fait débat. Rémi tente de convaincre, en expliquant que les condamnations sont moins fortes pour des luttes à visage découvert.

Ce que désobéir veut dire

« Ces actions pacifiques, qui consistent à ne pas se soumettre à une loi pour des motifs politiques ou idéologiques, s’inscrivent dans une longue tradition de révoltés adeptes de pratiques non-violentes. »

Ces actions pacifiques, qui consistent à ne pas se soumettre à une loi pour des motifs politiques ou idéologiques, s’inscrivent dans une longue tradition de révoltés adeptes de pratiques non-violentes. Depuis Thoreau et son essai fondateur La Désobéissance civile (1849), en passant par Gandhi, Martin Luther King et l’icône de la résistance birmane Aung Sang Suu Kyi, cette contestation sociale se perpétue et conduit à l’adoption de la non-violence comme moyen de résoudre les problèmes d’ordre national et international. Le réseau des Désobéissants, fondé en 2006, s’implique lorsque les militants considèrent avoir épuisé les voies traditionnelles d’expression —  telles les élections, les pétitions, les manifestations ou les grèves. Ils théâtralisent leurs luttes afin de frapper les esprits : messages à la craie demandant le désarmement nucléaire, fauchage de chaises dans les agences bancaires pour protester contre l’évasion fiscale, clowns activistes organisant des happenings dans les supermarchés, etc. Partant du principe qu’une société juste ne peut s’accommoder de l’asservissement des êtres, le collectif des Désobéissants revendique dans son « Manifeste » une dynamique altermondialiste et l’action directe afin de rendre « possible la transformation radicale de notre société, et de ce fait notre survie à tous dans un monde redevenu vivable ».

Tortue, petit train et poids mort

Les ateliers reprennent après la pause déjeuner. « Une fois que vous avez eu recours à tous les moyens légaux (pétitions, demandes de rendez-vous avec un ministre, etc.), vous pouvez tenter une action plus désobéissante », lance Rémi. Les militants révisent alors la méthodologie d’une action : repérage, identification de ses adversaires, de ses alliés, élaboration d’un scénario, recrutement, préparation des banderoles et t-shirts, communication au sein du collectif, avec les médias… S’ensuit un point sur les droits et les devoirs de l’activiste en interrogatoire et garde à vue. « La vérification d’identité peut durer 4 heures. Moins vous en dites, mieux ce sera. Vous n’avez aucun intérêt à répondre aux questions, ce sera forcément retenu contre vous. Après le contrôle d’identité, votre meilleure stratégie est de répondre Je n’ai rien à déclarer et de ne pas accepter les comparutions immédiates. » Au programme des derniers ateliers pratiques, la tortue. En arc de cercle, cinq activistes sont entrelacés et recroquevillés pour compliquer l’intervention des forces de l’ordre. « Cette technique de résistance donne une image non violente », explique Rémi. « Jambe gauche sous jambe droite. Hanche contre hanche. On ne doit plus voir vos bras ! Maintenant, vous devez décider d’un mot de passe, comme ça vous comprendrez si un militant souffre et souhaite s’extraire du groupe ! », poursuit-il. Lorsque les activistes se font déloger par ceux qui jouent les policiers incongrus, ils se laissent traîner sur le sol terreux en se faisant les plus lourds possible. Dans le même genre, le petit train consiste à s’asseoir les uns derrière les autres et le poids mort permet d’expérimenter la technique de l’anguille, où l’on se laisse tomber au sol et roule sur le côté. Avant de quitter les militants et lorsque les applaudissements se taisent, Rémi les invite à s’inscrire sur une liste pour que chacun soit tenu informé des actions des Désobéissants. Les amitiés qui se sont constituées durant la formation permettront de réactiver ces réseaux le jour venu, pour donner l’énergie et la puissance d’agir.


REBONDS

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☰ Lire notre entretien avec Issa Bidard : « Un jeune de Neuilly ne va jamais courir s’il est contrôlé », mars 2017
☰ Lire notre entretien avec Mathieu Rigouste : « Les violences de la police n’ont rien d’accidentel », février 2017
☰ Lire notre article « Trump — Ne pleurez pas, organisez-vous ! », Richard Greeman, novembre 2016
☰ Lire notre entretien avec Manuel Cervera-Marzal : « Travail manuel et réflexion vont de pair », mars 2016
☰ Lire notre article « Thoreau, derrière la légende », Émile Carme, novembre 2015
☰ Lire l’article « Luther King : plus radical qu’on ne le croit ? », Thomas J. Sugrue (traduction), février 2015

NOTES   [ + ]

1. Voir, à ce sujet, notre dossier « Et la violence, dans tout ça ? » dans notre cinquième numéro papier, avec Serge Quadruppani et Jean-Marie Muller.
Amélie Boutet
Amélie Boutet
amel1552dd@orange.fr

Fondatrice du webmagazine « Le Castor », dans l’espoir que des émeutes de filles portent la plume dans la plaie, s’initient au dessin ou à la musique.

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