Diyarbakır : remettre l’urbanisme au service du peuple


Entretien inédit | Ballast

Les poli­tiques de réno­va­tion urbaine sont des outils au ser­vice du pou­voir pour gérer les popu­la­tions vues comme récal­ci­trantes. En France, de nom­breuses études ont mon­tré que la poli­tique de des­truc­tion-recons­truc­tion menée par l’ANRU s’appuyait sur une vision empreinte d’un héri­tage colo­nial. Ces dyna­miques se retrouvent ailleurs dans le monde, notam­ment en Turquie. Placée pen­dant huit ans sous le contrôle d’administrateurs d’État — les kayyum après que ses maires légi­ti­me­ment élus ont été des­ti­tués, la ville de Diyarbakır (Amed, en kurde) est deve­nue le labo­ra­toire d’une poli­tique d’urbanisation conçue pour étouf­fer les contes­ta­tions et détour­ner ses res­sources au pro­fit de l’État. Si l’op­po­si­tion kurde a pu reprendre le contrôle de la ville lors des élec­tions muni­ci­pales de mars 2024, les nou­veaux élus se sont tou­te­fois retrou­vés face à un immense chan­tier. Comment envi­sa­ger une poli­tique d’urbanisation qui ne repro­duise pas la vio­lence colo­niale de l’État ? Entretien avec Doğan Hatun, co-maire de la métropole.


Quel bilan glo­bal faites-vous de ces huit années de ges­tion par le kayyum ?

Ça nous a rame­nés 30 ans en arrière. Il s’a­git main­te­nant de recréer un envi­ron­ne­ment de confiance. C’est là que nous ren­con­trons le plus de dif­fi­cul­tés. Ce n’est pas quelque chose qui peut être réa­li­sé en un jour avec de l’argent. Aujourd’hui, il y a une dette énorme, d’en­vi­ron trois mil­liards et demi de livres turques [100 000 mil­lions d’euros]. 46 biens immo­bi­liers, c’est-à-dire presque tous nos bâti­ments, ont été trans­fé­rés à d’autres ins­ti­tu­tions. Le bud­get muni­ci­pal a été dépen­sé pour tout, sauf pour les gens et les acti­vi­tés prin­ci­pales de la muni­ci­pa­li­té. Bien sûr, nous avons enta­mé une lutte juri­dique, mais mal­heu­reu­se­ment, les tri­bu­naux ne fonc­tionnent pas. Nous avons annu­lé les déci­sions pour toutes les pro­prié­tés que le kayyum a trans­fé­rées avec le vote du conseil muni­ci­pal. Le tri­bu­nal a accor­dé un sur­sis d’exé­cu­tion et la pro­cé­dure judi­ciaire est actuel­le­ment en cours.

Nous consi­dé­rons ce pro­ces­sus comme une tran­si­tion. Lorsque nous avions rem­por­té les élec­tions muni­ci­pales en 1999, nous avions trou­vé une ville qui avait été gou­ver­née de manière cor­recte pen­dant près de 50–60 ans. À l’é­poque nous avions orga­ni­sé cette gou­ver­nance selon un nou­veau pro­ces­sus de construc­tion. En 2016, ce que nous met­tions en place depuis 15 ou 16 ans a été sapé et rame­né à zéro. À moins que ça encore. Nous essayons à pré­sent de le réta­blir. En d’autres termes, nous allons essayer de réac­ti­ver tout ce que notre par­ti a pré­cé­dem­ment offert à la socié­té comme services.

Quelles ont été les pra­tiques des kayyum en terme de tra­vaux publics et d’urbanisation ?

« Comme les entre­pre­neurs étaient leurs par­ti­sans, les kayyum les ont direc­te­ment enri­chis. Ils ont béné­fi­cié d’un mar­ché au rabais. »

La ville est depuis long­temps une plaie san­glante. Malheureusement, elle n’a vu construire que des bâti­ments et rien en rap­port avec la culture. Ils ont tout dépen­sé pour d’autres ins­ti­tu­tions, comme si ces der­nières n’a­vaient pas de fonds propres, pas de bud­get. Nous ne sommes pas venus ici pour payer des dettes, nous sommes venus ici pour ser­vir. Mais dans la légis­la­tion actuelle, lorsque l’État verse un bud­get, il récu­père d’a­bord tous les ver­se­ments des prêts que vous avez contrac­tés auprès de lui et vous donne le reste.

Les kayyum ont pro­cé­dé de la manière sui­vante. Pendant la période élec­to­rale, ils ont lan­cé des appels d’offres pour les routes à hau­teur de 4,5 mil­liards de livres turques alors que le bud­get annuel de notre dépar­te­ment des routes est de seule­ment 1 mil­liard. Si nous n’a­vions pas mis un terme à cela, la muni­ci­pa­li­té métro­po­li­taine serait deve­nue un immense chan­tier de construc­tion de routes. Et même si nous avions ras­sem­blé les fonds res­tants de tous les autres dépar­te­ments, cela n’au­rait pas suf­fi à tout payer. Nous avons annu­lé tous les appels d’offres qui n’a­vaient pas été ren­dus publics et de ce fait, nous n’a­vons mal­heu­reu­se­ment pas pu lan­cer de nou­veaux appels d’offres pour les sites qui en auraient eu besoin en 2024.

[Loez | Ballast]

Comme mal­heu­reu­se­ment les entre­pre­neurs étaient leurs par­ti­sans, les kayyum les ont direc­te­ment enri­chis. Ils ont béné­fi­cié d’un mar­ché au rabais. Ils ont tout ven­du à des prix sym­bo­liques. Alors que l’en­tre­pre­neur devrait gagner 250 000 livres turques pour construire un kilo­mètre de route, avec ces appels d’offres, il gagne presque deux fois plus. Il s’en­ri­chit. Avec un tel sys­tème, ils ont pillé le bud­get au pro­fit de ces entrepreneurs.

Quelle doit être la réponse aux besoins de la popu­la­tion et quels sont les effets de ces pra­tiques de corruption ?

La muni­ci­pa­li­té a tel­le­ment dys­fonc­tion­né qu’elle n’a répon­du à aucune des attentes des habi­tants et des habi­tantes. Bien que les infra­struc­tures et les super­struc­tures éco­no­miques aient un effet des­truc­teur sur elle, le plus gros pro­blème a été le bou­le­ver­se­ment de la struc­ture psy­cho­lo­gique de la socié­té. Ça a été un pro­ces­sus immo­ral, où per­sonne n’a écou­té per­sonne. Ils ont cas­sé les rela­tions de voi­si­nage dans la ville. Ici, per­sonne ne se plai­gnait que sa famille était loin, dans une autre ville, dans un vil­lage, dans un quar­tier. Si quelqu’un tom­bait malade ou ren­con­trait d’autres pro­blèmes au quo­ti­dien, il s’en remet­tait à ses voi­sins. Il y avait cette culture.

« La muni­ci­pa­li­té a tel­le­ment dys­fonc­tion­né qu’elle n’a répon­du à aucune des attentes des habi­tants et des habitantes. »

Malheureusement, aujourd’­hui, les gens ne connaissent pas leurs voi­sins, sans même par­ler de les saluer. Alors qu’il y avait une orga­ni­sa­tion muni­ci­pale qui fai­sait vivre sa propre culture, son art et sa langue, celle en place ces der­nières années a pro­duit l’ef­fet contraire. Une orga­ni­sa­tion qui ne recon­naît pas votre culture, qui ne recon­naît pas votre langue, qui ne recon­naît pas votre art, qui ne recon­naît pas vos enfants, qui ne recon­naît pas votre jeu­nesse, qui ne recon­naît pas votre propre éco­no­mie, qui ne vous offre pas un trans­port confor­table, qui ne vous per­met pas une vie confor­table, y com­pris dans votre propre maison.

Imaginez qu’il y ait une odeur d’é­gout chez vous. Y aura-t-il la paix dans cette mai­son ? La mère se met en colère contre le père, le père se met en colère contre l’en­fant, la fille se met en colère ailleurs. C’est une vio­lence psy­cho­lo­gique qui se trans­forme en vio­lence réelle. Telles sont les prin­ci­pales dimen­sions des dom­mages pra­tiques. Pour le reste, les dom­mages éco­no­miques et les dettes pren­dront fin au bout d’un an. Si nous n’empruntons pas, la dette s’é­tein­dra et se trans­for­me­ra en excé­dent. La popu­la­tion a été patiente pen­dant huit ans, elle le sera encore pen­dant un an.

[Loez | Ballast]

Quelles ont été les évo­lu­tions urbaines qui ont conduit à cet éta­le­ment de la ville sur une immense sur­face qu’on connaît aujourd’hui ?

Il y a d’abord le quar­tier de Sur, qui remonte à l’é­poque où les civi­li­sa­tions se sont ins­tal­lées ici. C’est une ville qui n’a jamais été détruite. Une ville qui a tou­jours été en défense. Il n’y a pas eu d’ur­ba­ni­sa­tion au-delà de ses limites jus­qu’à l’é­ta­blis­se­ment de la République. Ensuite, le quar­tier de Yenişehir a com­men­cé avec la République, depuis le mur de la ville. Son archi­tec­ture a été des­si­née par des urba­nistes et a été pla­ni­fiée pour la pre­mière fois en 1936. Si vous vou­lez mon avis, c’est tou­jours l’en­droit où il y a le meilleur zonage dans cette ville. Dans les années qui ont sui­vi, ce quar­tier s’est trans­for­mé en une immense zone non déve­lop­pée en rai­son de l’in­tense migra­tion vers la ville, des coups d’État dans le pays, des guerres, etc. Les quar­tiers que nous appe­lons Bağlar, Ben û Sen, Şehitlik, Seyrantepe et les vil­lages de la péri­phé­rie qui se trouvent main­te­nant absor­bés dans la ville ne font l’ob­jet d’au­cun zonage.

Le zonage res­tant, nous en avons pré­pa­ré l’in­fra­struc­ture après avoir rem­por­té les muni­ci­pa­li­tés en 1999 et pen­dant le pre­mier man­dat d’Osman Baydemir1. Une ville nou­velle a été construite à Kayapınar et Bağcılar. Je ne sais pas quelle est la part de spé­cu­la­tion ou de véri­té là-dedans mais le plan de zonage actuel de Diyarbakır a été recon­nu comme un des meilleurs au monde. Mais ces his­toires d’ur­ba­ni­sa­tion sont le tra­vail de socio­logues, d’u­sa­gers, de ceux qui connaissent la socio­lo­gie urbaine ; la ville n’est pas seule­ment un des­sin d’ur­ba­niste ou d’architecte.

Que vou­lez-vous dire par là ?

« La ville n’est pas seule­ment un des­sin d’ur­ba­niste ou d’architecte. »

Personne dans cette ville n’a besoin d’un parent, du moment qu’il a un voi­sin. De telles consi­dé­ra­tions devraient être inclues dans les bâti­ments exis­tants et dans les plans de zonage. La ville doit être construite en fonc­tion de ces besoins. Dans les dis­tricts de Kayapınar et de Bağcılar, les zones de ren­for­ce­ment social sont cal­cu­lées comme un tout. Ce que nous appe­lons « zones de ren­for­ce­ment social » sont des zones d’é­du­ca­tion, de san­té, des zones vertes, des parcs, etc. Nous avons un sys­tème de zonage où les struc­tures ne se nuisent pas entre elles, où il n’y a pas d’a­gen­ce­ments adja­cents, où il y a beau­coup de zones de ras­sem­ble­ment et d’es­paces verts.

Bien sûr, il y a des aspects à cri­ti­quer. Par exemple, et je parle en tant qu’in­di­vi­du, pas en tant que co-maire, les murs des lotis­se­ments me dérangent. Il y avait une pri­son dans le centre-ville, elle avait des murs, des clô­tures en fer, des bar­be­lés, trois cou­loirs de sécu­ri­té. Presque tous les lotis­se­ments sont ain­si construits aujourd’­hui. Au moins deux fois par jour, chaque jour, je voyais le mur de cette pri­son en entrant ou en sor­tant de ma mai­son, et tous les lotis­se­ments que je vois aujourd’hui me la rap­pellent. Cela crée en fait une situa­tion qui res­treint quelque peu la rela­tion de la socié­té avec autrui, la trans­mis­sion cultu­relle, et cela me semble même être un sys­tème qui l’in­hibe en la dégé­né­rant. C’est aus­si quelque chose qui res­treint la liber­té des gens qui ont gran­di dans la ville depuis leur enfance. Les enfants qui vivent dans deux lotis­se­ments dif­fé­rents ne se connaissent pas. Ce pro­blème est celui de l’a­to­mi­sa­tion de la socié­té, c’est quelque chose qui affai­blit la communauté.

[Loez | Ballast]

Quels sont vos pro­jets en terme d’urbanisation de la ville pour vos cinq ans de mandat ?

Les quar­tiers de Bağlar, de Şehitlik, Seyrantepe, le quar­tier d’Aziziye, sont pleins de bâti­ments qui n’ont pas été réno­vés. Les admi­nis­tra­tions muni­ci­pales de l’é­poque ne fai­saient pas beau­coup de cal­culs. L’histoire de l’ur­ba­ni­sa­tion de ces quar­tiers est désor­don­née, déré­gu­lée. Bien sûr, cela pré­sente un grave incon­vé­nient. Dès qu’il y a une petite secousse ou un trem­ble­ment de terre, nous avons la boule au ventre. Les bâti­ments ont atteint leur fin de vie tech­nique. Une trans­for­ma­tion sérieuse s’im­pose. Une trans­for­ma­tion struc­tu­relle. Mais mal­heu­reu­se­ment, les poli­tiques de trans­for­ma­tion urbaine en Turquie ne sont pas que struc­tu­relles, elles sont aus­si sociales.

Par exemple, le quar­tier de Kaynartepe a pris une déci­sion de trans­for­ma­tion urbaine, qu’il a impo­sé parce qu’il consi­dé­rait que la com­mu­nau­té qui y vit est « à risque ». Le pro­blème n’é­tait pas que les bâti­ments qui s’y trouvent sont dan­ge­reux. Vous consi­dé­rez le mode de vie d’une com­mu­nau­té comme un pro­blème alors vous la sou­met­tez à une trans­for­ma­tion urbaine et vous la déman­te­lez. Vous détrui­sez en fait une culture. Par exemple, l’ar­ticle 6332 dit que si un bâti­ment a atteint sa fin de vie, si après étude il s’avère qu’il n’est pas capable de résis­ter au moindre petit trem­ble­ment de terre, c’est une zone à risque et cet endroit a besoin d’une trans­for­ma­tion urgente. Cet article n’est pas appli­qué. À la place, on consi­dère la socié­té comme un risque parce qu’on la voit à tra­vers les yeux du ter­ro­risme. Les trans­for­ma­tions urbaines en Turquie pro­gressent de cette manière. Nous, nous ne rai­son­nons pas ainsi.

Pouvez-vous don­ner un exemple précis ?

« Nous n’a­gis­sons pas avec la logique du lais­sez-moi vous construire des loge­ments. Nous conce­vrons la ville cor­rec­te­ment en fonc­tion des besoins. »

Nous avons un pro­jet de loge­ment social que nous vou­lons mettre en œuvre en com­mun accord avec toutes les com­po­santes de la ville. Nous envi­sa­geons de le réa­li­ser sur deux lieux dif­fé­rents : le pre­mier sera un endroit où nous pou­vons construire des loge­ments sociaux et où les gens pour­ront vivre. L’autre, sera un lieu où les habi­tants des endroits de la ville qui ont besoin d’une trans­for­ma­tion struc­tu­relle pour­ront venir vivre tem­po­rai­re­ment avec leurs voi­sins, en y ame­nant leur propre culture. C’est une logique de trans­for­ma­tion in-situ, qui ne se fait pas en dis­per­sant les com­mu­nau­tés ni en les gen­tri­fiant. Quand un îlot urbain sera trans­for­mé, les gens pour­ront res­ter dans ces rési­dences de la muni­ci­pa­li­té jus­qu’à ce que leurs loge­ments soient ter­mi­nés, pour une période d’un ou deux ans, de manière à ne pas être mises à la rue. Lorsque le bâti­ment d’une per­sonne sera ter­mi­né, nous l’y ren­ver­rons. Les pro­jets théo­riques sont prêts, mais il faut convaincre la socié­té de cette trans­for­ma­tion. Il est néces­saire d’al­ler lui par­ler, c’est une his­toire à long terme. Nous cal­cu­lons nos pro­jets en pen­sant à l’in­fra­struc­ture de tout ce qui concerne ces ques­tions. Ce n’est pas une « fantaisie ».

Nous n’a­gis­sons pas avec la logique du « lais­sez-moi vous construire des loge­ments ». Nous allons conce­voir la ville cor­rec­te­ment en fonc­tion des besoins, du trans­port urbain, des zones de ren­for­ce­ment social, d’un sys­tème urbain où la socié­té peut mener une vie meilleure et qui soit, dans les situa­tions extra­or­di­naires, un sys­tème urbain rapide, pra­tique et soli­daire. Une ville qui ne crée­ra pas de trau­ma­tismes, une ville qui n’a­bi­me­ra pas les gens d’une quel­conque manière.

[Loez | Ballast]

Comment rece­vez-vous les avis, les besoins, les cri­tiques de la population ?

Ils viennent direc­te­ment nous voir. Nous éta­blis­sons un plan pour chaque quar­tier. Ceux qui ne peuvent pas s’a­dres­ser à nous s’a­dressent à nos muni­ci­pa­li­tés de dis­trict, ceux qui ne peuvent pas s’a­dres­ser à la muni­ci­pa­li­té de dis­trict s’a­dressent au par­ti2. Nous avons aus­si une com­mis­sion des rela­tions publiques. Les gens peuvent appe­ler un numé­ro dans des situa­tions d’ur­gence, les don­nées de tous les appels reçus sont col­lec­tées, envoyées aux uni­tés concer­nées et redi­ri­gées. Laissez-moi vous dire, avec un peu d’hu­mour, que les gens veulent abso­lu­ment voir les co-maires pour leur faire part de leurs pro­blèmes. Ils pensent que c’est là que se trouve la solu­tion, et mal­heu­reu­se­ment, cela nous fatigue un peu. Car par­fois, nous ne pou­vons pas tra­vailler. Nous sommes très occu­pés, les heures de ren­dez-vous se che­vauchent. Mais nous insis­tons pour aller par­tout. Nous pla­ni­fions éga­le­ment les dis­tricts ruraux. Nous nous ren­dons dans au moins trois dis­tricts par mois.

Après les heures de tra­vail, nous frap­pons à la porte des gens dans les quar­tiers. Par exemple, la der­nière fois, nous sommes allés dans le quar­tier d’Aziziye. Il y règne des condi­tions de vie contraires à la digni­té humaine. Les toits de toutes les mai­sons gouttent. Je ne sais pas com­ment ils vont pas­ser l’hi­ver. Les égouts coulent en pleine rue. C’est un quar­tier aban­don­né à son propre sort dans le centre prin­ci­pal de la ville. Nous sommes allés le voir et j’ai eu honte de ren­trer chez moi, j’ai vrai­ment eu honte de ren­trer chez moi. Le matin, nous avons envoyé toutes les équipes de notre dépar­te­ment des tra­vaux publics, du zonage et des ser­vices sociaux dans le quar­tier. En ce moment, notre dépar­te­ment des tra­vaux publics répare tous les toits pour qu’ils puissent au moins sur­vivre cet hiver. Il est déso­lant de voir ces per­sonnes dans une situa­tion aus­si déses­pé­rée, de voir que la pau­vre­té est très éle­vée ici.

À ce sujet, com­ment envi­sa­gez-vous la lutte contre la pau­vre­té, qui a été ren­for­cée par la crise économique ?

« Nous essayons de réor­ga­ni­ser ce sys­tème de manière à ce que même le voi­sin ne s’aperçoive pas que son voi­sin reçoive de l’aide, comme s’il se tenait debout de ses propres forces. »

Le plus grand pro­blème de la ville, c’est l’emploi. Il n’y a pas de tra­vail. Plus de 60 % des habi­tants de la ville sont jeunes et sans emploi. Il y a envi­ron 400 000 jeunes chô­meurs à Diyarbakır. Des mil­liers de per­sonnes qui étu­dient à l’u­ni­ver­si­té sont obli­gées d’a­ban­don­ner leurs études en rai­son de pro­blèmes éco­no­miques. Nous avons ouverts des res­tau­rants en ville dont nous aug­men­te­rons le nombre au fur et à mesure. Le pre­mier, nous l’a­vons ouvert dans un endroit où les étu­diants sont nom­breux. Même un döner au pou­let coûte 100 livres turques avec un ayran [bois­son à base de lait fer­men­té, ndlr]. Et les étu­diants ne peuvent mal­heu­reu­se­ment pas y accé­der la plu­part du temps. Nous, nous offrons un repas avec quatre plats pour 70 livres turques.

Notre approche de la lutte contre la pau­vre­té est com­plè­te­ment dif­fé­rente de celle des kayyum. Personne n’au­rait même enten­du par­ler de l’aide que nous appor­tions aux pauvres de la ville. Eux, ils les ont mis dans le besoin, et ensuite ils leur ont dit : « Vous n’a­vez qu’à faire la queue à notre porte et nous vous don­ne­rons des fèves séchées ou du pain. » Ils les ont désho­no­rés. C’est une méthode immo­rale, contraire à la digni­té humaine. Vous aidez peut-être les gens à joindre les deux bouts, mais vous leur infli­gez une vio­lence psy­cho­lo­gique. Lorsque cela dure depuis huit ans sans inter­rup­tion, c’est deve­nu une culture. Une anti-culture. Et la socié­té en fait l’a­po­lo­gie comme s’il s’a­gis­sait d’une chose ordi­naire, comme s’il s’a­gis­sait de la bonne chose à faire. Nous essayons de réor­ga­ni­ser ce sys­tème de manière à ne pas por­ter atteinte à la digni­té humaine, de manière à ce que même le voi­sin ne s’aperçoive pas que son voi­sin reçoive de l’aide, comme s’il se tenait debout de ses propres forces. 


Photographies de vignette et de ban­nière : Loez | Ballast


  1. Maire de Diyarbakır de 2004 à 2014, puis dépu­té de la ville d’Urfa. Condamné en 2018, il expul­sé du Parlement. Il s’exile alors au Royaume-Uni.[]
  2. Au par­ti DEM, dont sont issus les élus muni­ci­paux [ndlr].[]

REBONDS

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