Aux sources du capitalisme — avec Alain Bihr


Entretien inédit pour le site de Ballast

C’est là une somme de près de 700 pages consa­crée — ain­si que l’in­dique son titre — au pre­mier âge du capi­ta­lisme : ce pre­mier, paru au mois de sep­tembre 2018 aux édi­tions Syllepse, se penche sur l’ex­pan­sion impé­ria­liste euro­péenne et sur ce qu’Alain Bihr, son auteur, socio­logue et membre de l’or­ga­ni­sa­tion Alternative liber­taire, nomme le « deve­nir-monde du capi­ta­lisme ». Interroger l’Histoire, c’est aus­si contes­ter le sta­tut, sup­po­sé­ment « indé­pas­sable », du mode de pro­duc­tion qui admi­nistre aujourd’­hui une part tou­jours plus vaste du monde. Nous en dis­cu­tons avec lui.


Soyons mau­vaise langue : tout n’a-t-il pas déjà été dit 100 fois sur le capitalisme ?

Ce n’est pas être mau­vaise langue que de poser pareille ques­tion : elle est par­fai­te­ment jus­ti­fiée. Tout auteur se doit d’expliquer en quoi il pré­tend appor­ter du neuf par rap­port à ce qui a pu être dit sur le même sujet avant lui. Et elle est d’autant plus jus­ti­fiée dans le cas pré­sent que, en effet, la lit­té­ra­ture sur la ques­tion est pro­pre­ment inépui­sable ! Si j’ai cepen­dant remis le tra­vail sur le métier, c’est essen­tiel­le­ment pour deux rai­sons — d’ailleurs liées. En pre­mier lieu, si cette lit­té­ra­ture est immense, elle est aus­si pour l’essentiel très spé­cia­li­sée. Elle ne traite géné­ra­le­ment, au mieux, qu’un aspect par­ti­cu­lier de la ques­tion, voire des détails : il est certes inté­res­sant et même indis­pen­sable de les connaître, mais leur simple accu­mu­la­tion ne nous four­nit aucune vue d’ensemble. Autrement dit, les innom­brables arbres, arbustes et arbris­seaux dont la science his­to­rienne nous a légué des ana­lyses fouillées ne nous per­mettent pas d’embrasser la forêt, selon la méta­phore bien connue… Et ce défaut n’a fait que s’accentuer au cours des der­nières décen­nies. Elles ont vu les his­to­riens se réfu­gier dans la micro­his­toire en tour­nant le dos à la syn­thèse his­to­rique, ren­due sus­pecte de ne pas pou­voir se pas­ser d’une phi­lo­so­phie de l’Histoire ou de pré­sup­po­sés scien­ti­fi­que­ment invérifiables.

« Le capi­ta­lisme, c’est le mode de pro­duc­tion, autre­ment dit la forme ori­gi­nale de tota­li­té sociale, de socié­té glo­bale, qui tend à se struc­tu­rer sur la base des rap­ports capi­ta­listes de production. »

En second lieu, les quelques auteurs qui se sont essayés à embras­ser la période his­to­rique dont je traite dans son ensemble n’en sai­sissent tout sim­ple­ment pas l’enjeu (le par­achè­ve­ment de la tran­si­tion du féo­da­lisme au capi­ta­lisme en Europe occi­den­tale), ou bien ne le rap­portent pas à ce qui consti­tue à mes yeux le pre­mier moteur (l’expansion com­mer­ciale et colo­niale euro­péenne). Ou bien, encore, ils ne par­viennent qu’en par­tie à arti­cu­ler les deux. Dans sa somme Civilisation maté­rielle, éco­no­mie et capi­ta­lisme, Fernand Braudel four­nit un exemple du pre­mier cas, faute d’avoir assi­mi­lé la leçon de Marx — en l’occurrence le concept de rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion. Les mar­xistes qui se sont pen­chés sur la tran­si­tion du féo­da­lisme au capi­ta­lisme ont pour la plu­part pri­vi­lé­gié les trans­for­ma­tions des rap­ports de pro­duc­tion dans les cam­pagnes — certes un moment essen­tiel du pro­ces­sus sur lequel Marx lui-même met l’accent dans la fameuse sec­tion qu’il consacre à l’« accu­mu­la­tion pri­mi­tive » dans le Livre I du Capital —, mais ils omettent com­plè­te­ment de l’articuler avec l’expansion euro­péenne. Les deux tomes consa­crés par Immanuel Wallerstein à ce même sujet relèvent de la troi­sième caté­go­rie : s’ils se pro­posent d’articuler tran­si­tion du féo­da­lisme au capi­ta­lisme et expan­sion euro­péenne, il me semble qu’ils échouent à le faire. C’est le constat de ces dif­fé­rentes lacunes qui m’a déci­dé à reprendre toutes ces questions.

Votre ouvrage débute en 1415. Existe-t-il tou­te­fois des pré­mices capi­ta­listes, voire des sys­tèmes capi­ta­listes, anté­rieurs à cette date ?

Cette ques­tion témoigne d’une confu­sion entre capi­tal et capi­ta­lisme, due à une maî­trise insuf­fi­sante de ces deux concepts — défauts que l’on ren­contre cou­ram­ment, y com­pris chez les meilleurs auteurs, ou répu­tés tels. Si l’on suit Marx, le capi­tal est ce rap­port social de pro­duc­tion carac­té­ri­sé tout à la fois par l’expropriation des pro­duc­teurs, la trans­for­ma­tion de la force de tra­vail en mar­chan­dise, la valo­ri­sa­tion de la valeur avan­cée sous forme de moyens de pro­duc­tion et de force de tra­vail par la for­ma­tion de la plus-value résul­tant de l’exploitation de la force de tra­vail et, enfin, par la trans­for­ma­tion d’une part plus ou moins impor­tante de cette plus-value en capi­tal addi­tion­nel — venant ali­men­ter l’accumulation du capi­tal. Ce rap­port de pro­duc­tion a pu se for­mer tôt dans l’histoire des socié­tés humaines mais il est res­té long­temps très mar­gi­nal, dans les pores d’autres rap­ports de pro­duc­tion alors pré­do­mi­nants. Sa for­ma­tion est notam­ment subor­don­née à celle, préa­lable, d’une forme impar­faite du capi­tal : ce que Marx nomme le capi­tal mar­chand. Sous sa double forme de capi­tal com­mer­cial (pro­cé­dant du pro­fit réa­li­sé dans le négoce en gros au sein du com­merce loin­tain) et de capi­tal usu­raire (forme archaïque du capi­tal finan­cier). Contrairement aux rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion, le capi­tal mar­chand a pu connaître des déve­lop­pe­ments somp­tueux sur la base de rap­ports pré­ca­pi­ta­listes de pro­duc­tion — fon­dés sur l’esclavage ou le ser­vage, par exemple.

À quoi pensez-vous ?

À la Carthage antique ou à la Venise médié­vale. Mais sa base res­tait tou­jours pré­caire, tant que le capi­tal ne pou­vait se valo­ri­ser que par la cir­cu­la­tion de mar­chan­dises dont il ne maî­tri­sait pas les condi­tions de pro­duc­tion. C’est pour­quoi il a, tôt, ten­té de s’en rendre maître. Pour par­tie au moins : sous la forme, par exemple, du tra­vail en com­man­dite (le mar­chand four­nis­sant la matière de tra­vail trans­for­mée par des pay­sans et des arti­sans encore indé­pen­dants, et écou­lant le pro­duit sur des mar­chés loin­tains). Le capi­ta­lisme, c’est tout autre chose. C’est le mode de pro­duc­tion, autre­ment dit la forme ori­gi­nale de tota­li­té sociale, de socié­té glo­bale, qui tend à se struc­tu­rer sur la base des rap­ports capi­ta­listes de production.

[Extrait d'une toile d'Albert Gleizes]

Que faut-il donc, concrè­te­ment, pour qu’on puisse com­men­cer à par­ler de capitalisme ?

Il faut non seule­ment que le capi­tal soit deve­nu le rap­port de pro­duc­tion domi­nant, dés­in­té­grant les anciens rap­ports pré­ca­pi­ta­listes de pro­duc­tion ou les inté­grant en les trans­for­mant — sou­vent pro­fon­dé­ment, selon ses exi­gences propres —, mais encore que la repro­duc­tion des rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion ain­si défi­nis se mette à se subor­don­ner ten­dan­ciel­le­ment à l’ensemble des rap­ports sociaux, des pra­tiques sociales, des modes de vie en socié­té. C’est-à-dire bien au-delà de la seule sphère éco­no­mique. Jusqu’à consti­tuer ce que vous appe­lez vous-même un sys­tème : une uni­té com­plexe capable de main­te­nir sa struc­ture consti­tu­tive par la réor­ga­ni­sa­tion per­ma­nente des élé­ments qui la com­posent. Dans ces condi­tions, s’il y a incon­tes­ta­ble­ment eu des embryons de rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion dans l’Europe médié­vale — fruits du déve­lop­pe­ment du capi­tal mar­chand pros­pé­rant sur la base du com­merce loin­tain (par exemple des échanges entre Europe occi­den­tale et Proche et Moyen-Orient) comme du com­merce proche (les échanges entre villes et cam­pagnes en Europe même) —, c’est un ana­chro­nisme total que de par­ler de capi­ta­lisme, de « sys­tème capi­ta­liste », à ce sujet. Pour que ce sys­tème puisse com­men­cer à prendre forme, il a fal­lu au préa­lable que les rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion n’en res­tent pas à leur forme embryon­naire médié­vale. Il a fal­lu qu’ils se déve­loppent et se par­achèvent en com­men­çant à impri­mer leur empreinte spé­ci­fique sur l’ensemble des autres sphères de la vie sociale. Et c’est ce qui n’a pu se pro­duire qu’à la faveur de cette expan­sion com­mer­ciale et colo­niale en direc­tion des autres conti­nents de la pla­nète, dans laquelle l’Europe occi­den­tale se lance à la fin du Moyen Âge. C’est en ce sens que 1415 — date de la prise par les Portugais de Ceuta, pré­lude à leur lente des­cente le long des côtes afri­caines qui les fera débou­cher à la fin du siècle dans l’océan Indien — m’a paru pou­voir mar­quer le début de cette expan­sion et, avec elle, celui de ce pre­mier âge du capi­ta­lisme qui consti­tue l’objet de mon étude.

Quelles ont été les résis­tances les plus mani­festes de la socié­té féo­dale à sa conver­sion en une socié­té capitaliste ?

« En un sens, tout oppose la socié­té féo­dale à la socié­té capi­ta­liste. La pre­mière repose sur le ser­vage de la paysannerie. »

En un sens, tout oppose la socié­té féo­dale à la socié­té capi­ta­liste. La pre­mière repose sur le ser­vage de la pay­san­ne­rie — ce rap­port de pro­duc­tion qui lie chaque famille pay­sanne à un domaine fon­cier en lui garan­tis­sant l’exploitation d’une par­celle et l’accès aux terres com­mu­nales, ain­si qu’au sei­gneur maître de ce domaine auquel elle doit des rede­vances de divers types, par un lien de dépen­dance per­son­nel que ren­forcent, autant qu’ils l’équilibrent, les liens de dépen­dance com­mu­nau­taires entre familles pay­sannes. Alors que la socié­té capi­ta­liste repose sur l’expropriation des pro­duc­teurs, leur réduc­tion au sta­tut de « tra­vailleurs libres » pri­vés de tout accès direct aux moyens de pro­duc­tion, mais aus­si de tout lien de dépen­dance, per­son­nel ou com­mu­nau­taire. Dans sa forme ori­gi­nelle, telle qu’elle voit le jour en Europe occi­den­tale entre le IXe et le XIe siècle de notre ère, la socié­té féo­dale mar­gi­na­lise com­plè­te­ment et les échanges mar­chands et la vie urbaine. La socié­té capi­ta­liste, elle, pro­cède d’une mar­chan­di­sa­tion géné­ra­li­sée de tous les élé­ments de la vie sociale et d’une urba­ni­sa­tion non moins géné­ra­li­sée de cette der­nière. La socié­té féo­dale est une socié­té d’ordre, dans laquelle le sta­tut social d’un indi­vi­du est lar­ge­ment déter­mi­né par sa nais­sance : son exis­tence res­te­ra tri­bu­taire des liens de dépen­dance per­son­nels ou com­mu­nau­taires que lui fixe son ordre. La socié­té capi­ta­liste est, elle, une socié­té de classes : les indi­vi­dus peuvent chan­ger plu­sieurs fois de classe sociale au cours de leur exis­tence — même si leur mobi­li­té sociale est tou­jours en par­tie déter­mi­née par leur appar­te­nance de classe ori­gi­nelle. La socié­té féo­dale repose sur un émiet­te­ment du pou­voir poli­tique au sein de la hié­rar­chie féo­dale (la hié­rar­chie des sei­gneurs liés entre eux par des liens per­son­nels d’hommage et d’allégeance) qui conduit à une qua­si-dis­pa­ri­tion de l’État (si l’on veut bien mettre l’Église catho­lique entre paren­thèses). Au contraire, la marche vers le capi­ta­lisme va s’accompagner d’une recen­tra­li­sa­tion du pou­voir et d’une réémer­gence de l’État. Enfin, la socié­té féo­dale est une socié­té pro­fon­dé­ment reli­gieuse. La reli­gion — en l’occurrence chré­tienne — en consti­tue l’idéologie non seule­ment domi­nante mais qua­si-exclu­sive. Alors que la socié­té capi­ta­liste crée, de mul­tiples manières, les condi­tions du rela­ti­visme, de l’indifférence en matière reli­gieuse, du scep­ti­cisme, voire de l’incroyance. Même si, contra­dic­toi­re­ment, elle déve­loppe dif­fé­rents fétichismes…

Lesquelles ?

Ceux de la valeur, du droit, de l’État, de la nation, etc. C’est pour­quoi il est néces­saire de com­prendre com­ment, mal­gré tout, une dyna­mique a pu s’enclencher au sein même du féo­da­lisme — qui aura fina­le­ment abou­ti à faire naître ces embryons de rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion, dont le déve­lop­pe­ment, à la faveur de l’expansion com­mer­ciale et colo­niale de l’Europe, va don­ner nais­sance au capitalisme.

[Extrait d'une toile d'Albert Gleizes]

Votre livre traite d’une pre­mière mon­dia­li­sa­tion comme point de départ du capi­ta­lisme. En quoi la mon­dia­li­sa­tion — ou du moins ce que l’on nomme aujourd’­hui comme tel — en serait-elle la source et non la consé­quence ?

En fait, elle est l’un et l’autre à la fois. Ma thèse est que la mon­dia­li­sa­tion — que je pré­fère dénom­mer le deve­nir-monde du capi­ta­lisme — est à la fois le point de départ de ce der­nier, sa condi­tion préa­lable de pos­si­bi­li­té et, simul­ta­né­ment, son résul­tat, qu’il ne cesse de par­ache­ver, d’étendre et d’approfondir. Elle est en ce sens son point d’arrivée. Et en est le point de départ en ce que, sans cette pre­mière mon­dia­li­sa­tion, sans cette pre­mière période du deve­nir-monde du capi­ta­lisme qu’a consti­tué l’expansion com­mer­ciale et colo­niale de l’Europe qui a eu lieu du XVe au milieu du XVIIIe siècle, les rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion — qui n’avaient connu qu’un déve­lop­pe­ment embryon­naire dans l’Europe féo­dale — ne seraient jamais par­ve­nus à se par­ache­ver, à réa­li­ser la tota­li­té de leurs condi­tions et à com­men­cer à mar­quer de leur empreinte la réa­li­té sociale tout entière, en don­nant ain­si nais­sance à un pre­mier âge du capi­ta­lisme. C’est ce que s’efforce de démon­trer le deuxième tome de l’ouvrage à paraître au prin­temps pro­chain. Mais il est bien évident que le capi­ta­lisme n’en est pas res­té là. Et que l’ensemble de ce pro­ces­sus s’est pour­sui­vi depuis lors, en com­bi­nant : la trans­for­ma­tion des rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion, dans le sens d’une domi­na­tion réelle crois­sante du tra­vail sur le capi­tal (depuis la « Révolution indus­trielle » jusqu’à nos jours) ; l’extension pro­gres­sive de ces mêmes rap­ports de pro­duc­tion à l’ensemble de la pla­nète et de l’humanité par intégration/désintégration de l’ensemble des rap­ports de pro­duc­tion pré­ca­pi­ta­listes ; la hié­rar­chi­sa­tion des dif­fé­rentes for­ma­tions sociales ain­si incluses dans le cycle de leur repro­duc­tion ; leur emprise pro­gres­sive sur la tota­li­té des sphères de la vie sociale. En ce sens, le deve­nir-monde du capi­ta­lisme est une œuvre tou­jours en cours, dont ce qu’on nomme depuis quelques lustres la « mon­dia­li­sa­tion » ou « glo­ba­li­sa­tion » n’est que la der­nière phase en date.

Le fait que la mon­dia­li­sa­tion ait per­mis ce pas­sage du féo­da­lisme au capi­ta­lisme n’a-t-il pas conduit, plus tard, cer­tains cou­rants anti­ca­pi­ta­listes à tenir l’é­chelle natio­nale pour plus opérante ?

« L’expansion com­mer­ciale et colo­niale qu’a consti­tuée cette pre­mière période du deve­nir-monde du capi­ta­lisme a consi­dé­ra­ble­ment élar­gi la sphère ouverte à l’accumulation du capi­tal mar­chand en Europe. »

Cela sort du cadre de mon ouvrage car il a trait à la période pos­té­rieure du deve­nir-monde du capi­ta­lisme. Celle qui est pré­ci­sé­ment mar­quée par l’avènement d’un monde capi­ta­liste frag­men­té en une mul­ti­pli­ci­té d’États-nations concur­rents et rivaux, dont les prin­ci­paux (les États cen­traux) sont impé­ria­listes en ce sens qu’ils luttent en per­ma­nence pour le par­tage et le repar­tage de la pla­nète entière en empires colo­niaux. Ce deuxième âge du capi­ta­lisme débute avec la Révolution indus­trielle et s’achève avec la crise struc­tu­relle ouverte dans les années 1970, après que la déco­lo­ni­sa­tion aura mul­ti­plié les États-nations — en en consa­crant en quelque sorte le modèle. L’étude de ce deuxième âge devrait faire l’objet d’un autre ouvrage, que je pro­pose d’écrire, pour autant que le temps m’en soit don­né… Au cours de ce deuxième âge, on a en effet vu des mou­ve­ments anti­ca­pi­ta­listes tour­ner le dos à l’internationalisme pour lui pré­fé­rer le natio­na­lisme ou, du moins, le cadre de l’État-nation, plus ou moins féti­chi­sé. Cela n’a pas été le fait seule­ment de cou­rants de droite et d’extrême droite (natio­na­lismes et popu­lismes de droite, fas­cismes) mais aus­si, et peut-être sur­tout, des cou­rants domi­nants au sein du mou­ve­ment ouvrier même.

Comme ?

Pensons à ce qu’il est adve­nu des orga­ni­sa­tions poli­tiques affi­liées à la IIe Internationale social-démo­crate et à la manière dont elles se sont toutes enga­gées dans les poli­tiques de l’Union sacrée, en août 1914. Pensons plus lar­ge­ment à la manière dont, à par­tir de l’entre-deux-guerres, au centre du monde capi­ta­liste (Europe, Amérique du Nord, Australie, Nouvelle-Zélande, Japon), le mou­ve­ment ouvrier s’est glis­sé dans le cadre des États-nations en rédui­sant l’internationalisme pro­lé­ta­rien à une pure figure rhé­to­rique. Mais tout cela a plus à voir avec les carac­té­ris­tiques de ce deuxième âge du capi­ta­lisme, notam­ment avec la confi­gu­ra­tion du déve­lop­pe­ment des États-nations comme forme spé­ci­fique du deve­nir-monde du capi­ta­lisme au cours de cet âge, qu’avec l’héritage de la tran­si­tion du féo­da­lisme au capi­ta­lisme au cours du pre­mier âge de celui-ci. Même si cer­tains des mou­ve­ments anti­ca­pi­ta­listes de droite ou d’extrême droite ont été han­tés par la nos­tal­gie d’un Moyen Âge fan­tas­mé, ou même d’un héri­tage eth­nique pré­mé­dié­val. Je pense évi­dem­ment ici au nazisme.

De quelle façon les expan­sions com­mer­ciales et colo­niales per­mises par cette pre­mière mon­dia­li­sa­tion ont-elles don­né ce rôle cen­tral à l’Europe ?

L’expansion com­mer­ciale et colo­niale qu’a consti­tuée cette pre­mière période du deve­nir-monde du capi­ta­lisme a consi­dé­ra­ble­ment élar­gi la sphère ouverte à l’accumulation du capi­tal mar­chand en Europe, en même temps qu’elle en a accé­lé­ré le rythme. Pensons seule­ment à ce qu’a repré­sen­té le volume de métal pré­cieux (or, et sur­tout argent) extrait des mines d’Amérique : il aura per­mis de sex­tu­pler le stock moné­taire euro­péen en trois siècles. Et donc de dyna­mi­ser les échanges mar­chands en Europe même, ain­si que ceux entre l’Europe, ses colo­nies (essen­tiel­le­ment amé­ri­caines) et l’Asie — en favo­ri­sant la concen­tra­tion du capi­tal sous forme de com­pa­gnies com­mer­ciales à pri­vi­lèges, mais en favo­ri­sant aus­si la for­ma­tion et l’accumulation de capi­tal indus­triel sous forme de mines, de manu­fac­tures et de fabriques, mais aussi, déjà, d’exploitations agri­coles, etc.

[Extrait d'une toile d'Albert Gleizes]

Tout cela reten­tis­sant sur la divi­sion et la hié­rar­chi­sa­tion des socié­tés euro­péennes, de plus en plus tra­ver­sées et par consé­quent bou­le­ver­sées par des divi­sions de classes. Tout cela contri­buant au ren­for­ce­ment de la bour­geoi­sie (notam­ment mar­chande) en tant que classe sociale, ce dont témoignent les pre­mières révo­lu­tions bour­geoises (dans les anciens Pays-Bas, en Angleterre). Tout cela favo­ri­sant la trans­for­ma­tion des royau­tés en monar­chies abso­lues, avec un consi­dé­rable déve­lop­pe­ment des appa­reils d’État (mili­taires, judi­ciaires, admi­nis­tra­tifs, fis­caux), don­nant lieu à une mul­ti­pli­ci­té de « révo­lu­tions cultu­relles » (la Renaissance, la Réforme, les Lumières, etc.). Évidemment, ce pro­ces­sus n’a répon­du à aucun déter­mi­nisme — et encore moins à une quel­conque téléo­lo­gie. Il n’a d’ailleurs été ni linéaire ni conte­nu : il a emprun­té des che­mins de tra­verse (en pas­sant par des États ibé­riques qui ont ouvert le che­min pour rapi­de­ment lais­ser la place à d’autres) et a connu des stag­na­tions, voire des régres­sions (le court XVIIe siècle, qui va de 1620 à 1690, peut être qua­li­fié comme tel). Il s’est accom­pa­gné de pro­fondes inéga­li­tés de déve­lop­pe­ment en Europe même, dont le conti­nent reste mar­qué de nos jours encore.

Une ques­tion peut alors se poser : cela aurait-il pu se pro­duire autre­ment ?

Je ne le crois pas. Sans la sérieuse impul­sion qu’elle a reçue de l’expansion euro­péenne, l’accumulation de capi­tal mar­chand et son début d’emprise sur les pro­cès de pro­duc­tion (dans l’agriculture, l’artisanat, la pro­to-indus­trie), au cours du Moyen Âge, auraient peut-être connu le même des­tin que ce qui s’était déjà pro­duit plu­sieurs fois dans l’Histoire aupa­ra­vant : ils se seraient essouf­flés, voire auraient été étouf­fés par les forces réac­tion­naires (féo­dales) qu’ils mena­çaient. Au mieux, le pro­ces­sus aurait été beau­coup plus lent — comme cela a été le cas par exemple en Chine sous les Song, les Ming et les pre­miers Qing, ou encore au Japon dans la période d’Edo.

La colo­ni­sa­tion euro­péenne n’est pas par­ve­nue à s’im­plan­ter avec les mêmes « suc­cès », sinistres s’il en est, sur l’en­semble des conti­nents. Sait-on pourquoi ?

« Plusieurs condi­tions doivent être réunies pour que, dans les condi­tions de l’époque, une colo­ni­sa­tion soit possible. »

Répondre à cette ques­tion revient à s’interroger sur l’état des dif­fé­rentes for­ma­tions sociales extra-euro­péennes au moment où elles vont être confron­tées à l’expansion euro­péenne. Car cet état déter­mine et l’intérêt qu’elles peuvent pré­sen­ter pour les Européens, et la résis­tance qu’elles peuvent oppo­ser aux entre­prises euro­péennes de colo­ni­sa­tion. Plusieurs condi­tions doivent être réunies pour que, dans les condi­tions de l’époque, une colo­ni­sa­tion soit pos­sible. Il faut tout d’abord que les ter­ri­toires visés par les pro­jets colo­niaux soient acces­sibles par voies de mer ou de terre. Il faut aus­si qu’ils pré­sentent des res­sources (minières ou agri­coles) exploi­tables et valo­ri­sables sur le mar­ché euro­péen. Il faut encore que les popu­la­tions indi­gènes soient exploi­tables, c’est-à-dire rom­pues à la dis­ci­pline d’un tra­vail impli­quant la pro­duc­tion d’un sur­pro­duit. Enfin, il faut que ces popu­la­tions ne soient pas en état de se défendre soit par elles-mêmes soit par la « pro­tec­tion » des pou­voirs poli­tiques, qui ont inté­rêt à ce qu’elles ne soient pas sous­traites à leur propre exploi­ta­tion. Or, sous ces rap­ports, les dif­fé­rentes for­ma­tions extra-euro­péennes ne se valent pas.

Que vou­lez-vous dire par là ?

La par­tie la plus déve­lop­pée du conti­nent amé­ri­cain est alors celle qui est com­prise dans les deux Empires aztèques (cen­trés sur l’actuel Mexique) et inca (cen­tré sur l’actuel Pérou). L’un et l’autre ont ouvert un réseau de voies de com­mu­ni­ca­tion ter­restres qui en faci­litent la péné­tra­tion. L’un et l’autre recèlent de fabu­leux tré­sors d’or et d’argent et, en deçà, les res­sources minières cor­res­pon­dantes, sans comp­ter une agri­cul­ture flo­ris­sante. Leurs popu­la­tions sont de sur­croît de longue date habi­tuées à la dis­ci­pline col­lec­tive d’un tra­vail exploi­té, dont les Espagnols repren­dront pour l’essentiel les moda­li­tés. Enfin, leur capa­ci­té de résis­tance est limi­tée, pour dif­fé­rentes rai­sons : inexis­tence des armes à feu, pas­si­vi­té des popu­la­tions, de sur­croît désar­mées, inté­gra­tion encore bien trop lâche de l’Empire aztèque et crise dynas­tique au sein de l’Empire inca. Tout cela explique que quelques cen­taines d’Espagnols aient pu s’en rendre maîtres — à chaque fois en quelques années seule­ment ! Ailleurs sur le conti­nent amé­ri­cain, dans les Antilles ou sur les côtes de ce qui va deve­nir le Brésil, les condi­tions de la colo­ni­sa­tion ont été beau­coup moins favo­rables. Aucune richesse minière (le Minas Gerais ne sera mis en exploi­ta­tion qu’à la toute fin du XVIIe siècle) ; la pos­si­bi­li­té, certes, de déve­lop­per des cultures tro­pi­cales valo­ri­sables, à com­men­cer par celle de la canne à sucre, mais trop peu de popu­la­tions indi­gènes pour les lan­cer, ou des popu­la­tions capables de se sous­traire à la domi­na­tion par la fuite, si bien que le déve­lop­pe­ment de ces cultures deman­de­ra l’importation mas­sive d’une popu­la­tion ser­vile depuis les côtes africaines.

[Extrait d'une toile d'Albert Gleizes]

Et l’Afrique sub­sa­ha­rienne, jus­te­ment ?

Elle sera para­doxa­le­ment pré­ser­vée de la colo­ni­sa­tion par sa pau­vre­té rela­tive. Sur ses côtes occi­den­tale et orien­tale, elle n’a pas grand-chose à offrir que les Européens ne puissent acqué­rir par les moyens alter­na­tifs d’un com­merce sou­vent for­cé et tou­jours inéqui­table : quelques épices, de l’or (issu de la val­lée du Niger ou du pla­teau zim­babwéen) et, sur­tout, des esclaves que les pou­voirs tri­baux indi­gènes leur four­nissent en échange de pro­duits indus­triels : de la paco­tille, des tis­sus, des barres de fer et de plomb, des armes à feu aus­si, de l’alcool, etc. Soit qu’ils aient été escla­va­gistes avant même l’arrivée des Européens, soit qu’ils se soient lan­cés dans la traite négrière pour évi­ter d’être eux-mêmes trans­for­més en esclaves. Quant à l’intérieur du conti­nent, il reste impé­né­trable par les Européens — sauf le long de quelques fleuves (le Sénégal, le Congo et le Zambèze notam­ment). L’Asie conti­nen­tale, par contre, offre de mul­tiples richesses à la convoi­tise des Européens, à com­men­cer par les fameuses épices. C’est d’ailleurs pour s’en empa­rer que Portugais et Espagnols se sont lan­cés dans l’aventure de l’expansion mari­time. Mais les pou­voirs asia­tiques (les empires et royaumes indiens, l’empire chi­nois Ming tout d’abord et Qing ensuite, les royaumes indo­chi­nois, mêmes les petits sul­ta­nats indo­né­siens, le sho­gu­nat Tokugawa dès lors qu’il aura paci­fié le Japon féo­dal) sont bien trop puis­sants pour que, venus d’aussi loin, les Européens puissent son­ger à s’en empa­rer. Au moins dans un pre­mier temps. Ceylan (Sri Lanka) et une par­tie de Java seront en par­tie colo­ni­sés à par­tir de la seconde moi­tié du XVIIe siècle par les Néerlandais. Aussi, pour l’essentiel, les Européens devront-ils se conten­ter de s’emparer, par des moyens de force, des cir­cuits mar­chands de l’Asie mari­time qui s’étend alors de l’Afrique orien­tale jusqu’au Japon, en en chas­sant tout d’abord les mar­chands arabes, indiens, malais et chi­nois qui en étaient maîtres à leur arri­vée, puis en se fai­sant la guerre entre eux pour se repar­ta­ger le gâteau.

L’économiste fran­co-égyp­tien Samir Amin, figure de l’al­ter­mon­dia­lisme, est récem­ment décé­dé. A‑t-il nour­ri vos propres tra­vaux ?

« Le néo­li­bé­ra­lisme s’illusionne com­plè­te­ment en croyant en avoir fini avec les limites que le capi­tal dresse lui-même pério­di­que­ment sur la voie de sa propre reproduction. »

Je tiens pour majeure sa contri­bu­tion à l’analyse du sys­tème capi­ta­liste mon­dial, notam­ment en ce qui concerne les méca­nismes géné­ra­teurs du déve­lop­pe­ment inégal et de l’échange inégal entre for­ma­tions cen­trales et for­ma­tions péri­phé­riques au sein du monde capi­ta­liste. Cela m’a ser­vi à ana­ly­ser les rap­ports entre ces dif­fé­rentes for­ma­tions dans le contexte, pour­tant dif­fé­rent, du pre­mier monde capi­ta­liste, celui cor­res­pon­dant à la période anté­rieure du deve­nir-monde du capi­ta­lisme, sur laquelle lui-même ne s’est cepen­dant pas direc­te­ment penché.

Peut-on reti­rer de ce pre­mier tome un quel­conque appui pré­sent, à l’heure où, en France, rien ne semble pou­voir s’é­le­ver, mas­si­ve­ment, contre l’hé­gé­mo­nie capitaliste ?

La fina­li­té immé­diate de mon ouvrage n’est pas de livrer des ensei­gne­ments poli­tiques valables hic et nunc, mais de rendre com­pré­hen­sible le pro­ces­sus his­to­rique à tra­vers lequel le capi­ta­lisme a pris nais­sance. Cependant, la com­pré­hen­sion de ce pro­ces­sus four­nit aus­si l’occasion de s’approprier des concepts qui res­tent tout à fait per­ti­nents pour la com­pré­hen­sion des formes actuelles de la « mon­dia­li­sa­tion ». Elle per­met de rela­ti­vi­ser la nou­veau­té appa­rente de la situa­tion actuelle, en mon­trant qu’elle réédite des formes d’exploitation et de domi­na­tion déjà anciennes — évi­tant ain­si de prendre des ves­sies ances­trales pour d’inédites lan­ternes et d’être vic­times des mirages de l’ère néo­li­bé­rale… La conscience de l’historicité du mode capi­ta­liste de pro­duc­tion per­met de se convaincre que le monde capi­ta­liste qui est le nôtre n’échappe pas plus aujourd’hui qu’hier aux contra­dic­tions fon­da­men­tales des rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion qui lui servent de base. En ce sens, le néo­li­bé­ra­lisme s’illusionne com­plè­te­ment en croyant en avoir fini avec les limites que le capi­tal dresse lui-même pério­di­que­ment sur la voie de sa propre repro­duc­tion — l’épisode de la crise des sub­primes, il y a 10 ans, l’a mon­tré. Et cela n’est rien à côté des limites que sa propre hubris pro­duc­ti­viste, son accu­mu­la­tion sans fin ni mesure, est en train de rendre mani­festes ! Et de plus en plus effec­tives sous la forme de la catas­trophe éco­lo­gique dans laquelle il nous engage chaque jour un peu plus.


Portrait en vignette : Cyrille Choupas
Illustration de ban­nière : Albert Gleizes (1881–1953)


REBONDS

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☰ Lire notre entre­tien avec Alain Bihr : « Étatistes et liber­taires doivent créer un espace de coopé­ra­tion », mai 2015
☰ Lire notre article : « Tuer pour civi­li­ser, au cœur du colo­nia­lisme », Alain Ruscio, novembre 2014

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