Audrey Jougla : « Les expériences sur les animaux seront interdites »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Un cher­cheur écri­vit un jour, dans quelque Introduction à l’étude de la méde­cine expé­ri­men­tale, que l’homme pen­ché sur la bête qu’il tor­ture « n’entend plus les cris des ani­maux », « ne voit plus le sang qui coule », « ne voit que son idée et n’aperçoit que des orga­nismes qui lui cachent des pro­blèmes qu’il veut décou­vrir ». C’était en 1865 et le ton n’était en rien à la cri­tique : un froid constat, sinon une ode à la science. Les choses ont-elles réel­le­ment chan­gé ? Audrey Jougla, auteure de Profession : ani­mal de labo­ra­toire et fon­da­trice de l’association Animal Testing, a enquê­té durant plus d’un an, en camé­ra cachée. Elle sait, depuis, que les mots du phi­lo­sophe amé­ri­cain James Rachels pèsent de tout leur poids : dès l’instant où un être sen­tient éprouve de la dou­leur, « nous avons alors les mêmes rai­sons de nous oppo­ser à l’utilisation de lapins que de nous oppo­ser à l’utilisation d’êtres humains ». Entretien.


Vous poin­tez un para­doxe : per­sonne ne sait ce qu’il se passe dans les labo­ra­toires mais cha­cun sup­pose que les expé­riences menées sont indis­pen­sables. D’où vient cette inté­rio­ri­sa­tion de la néces­si­té ?

La souf­france des ani­maux de labo­ra­toire est dou­ble­ment invi­si­bi­li­sée. D’abord de manière très fac­tuelle : il est peu pro­bable que vous puis­siez voir un jour un ani­mal de labo­ra­toire si vous ne tra­vaillez pas vous-même au sein d’un labo­ra­toire pra­ti­quant des expé­riences. Ensuite, de manière intel­lec­tuelle : il est dif­fi­cile de remettre en ques­tion l’autorité et l’expertise d’une com­mu­nau­té scien­ti­fique qui mar­tèle que si l’on pra­tique ces expé­riences, c’est parce que nous n’avons pas d’autres choix. Sinon, pour­quoi le ferait-on ? Renvoyer sys­té­ma­ti­que­ment le citoyen à son sta­tut d’ignorant est une manière de ne pas lui per­mettre d’avoir un droit de regard sur ce qui se fait et can­ton­ner la déci­sion au sein de ceux qui sont bien sou­vent juges et par­ties.

Le « mal néces­saire », dites-vous, est un argu­ment « for­mule magique ».

« La néces­si­té, bran­die comme un paravent à toute dis­cus­sion, dis­pa­raît bien sou­vent dès que l’on creuse les motifs des expé­riences. »

En effet, jus­ti­fier une pra­tique immo­rale en invo­quant cet argu­ment du non-choix et de la néces­si­té évite tout ques­tion­ne­ment. Or les ques­tions déran­geantes ne manquent pas. Par exemple : pour­quoi la direc­tive euro­péenne réserve-t-elle la caté­go­rie des expé­riences « stric­te­ment néces­saires à la san­té humaine » aux pri­mates ? Pourquoi ne pas appli­quer cette res­tric­tion à tous les ani­maux, alors, si l’on parle de néces­si­té stricte en per­ma­nence ? De même, pour­quoi ne pas évo­quer les expé­riences redon­dantes menées à cause de la concur­rence des labo­ra­toires pri­vés ? Pourquoi ne pas mutua­li­ser les résul­tats, comme c’est le cas pour les essais cli­niques (c’est-à-dire ceux sur l’humain) ? La néces­si­té, bran­die comme un paravent à toute dis­cus­sion, dis­pa­raît bien sou­vent dès que l’on creuse les motifs des expé­riences. Enfin, comme le sou­li­gnait Hannah Arendt, dans Responsabilité et juge­ment : « La fai­blesse de l’argument du moindre mal a tou­jours été que ceux qui choi­sissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choi­si le mal. » Et c’est ain­si que l’on en vient à jus­ti­fier des pra­tiques iniques. Il serait confor­table de pen­ser que nous n’avons pas le choix, mais ce n’est pas le cas.

Certains oppo­sants à l’expérimentation ani­male estiment que celle-ci est défaillante scien­ti­fi­que­ment car, par exemple, « les humains ne sont pas des rats de 70 kilos ». Cela implique qu’elle pour­rait être légi­time… si elle fonc­tion­nait. Pourquoi ne pas assu­mer sim­ple­ment qu’il ne s’agit pas d’une ques­tion d’efficacité mais d’éthique ? 

Questionner l’expérimentation ani­male pour des rai­sons scien­ti­fiques est impor­tant et com­plé­men­taire au com­bat éthique. Cela per­met sou­vent de mon­trer au grand public qu’il n’y a pas d’un côté des sachants et de l’autre des igno­rants, mais que, même sur le ter­rain scien­ti­fique, cette pra­tique mérite d’être inter­ro­gée. À mon sens, cette posi­tion est com­plé­men­taire de celle que nous tenons, pour des rai­sons morales. La fina­li­té est la même : abo­lir cette cruau­té. Mais cer­taines per­sonnes seront plus sen­sibles au dis­cours scien­ti­fique — sim­ple­ment parce qu’il concerne direc­te­ment leur san­té et les risques que le modèle ani­mal peut faire cou­rir aux humains. Les cas des essais cli­niques tra­giques de Biotrial, en 2016, ou les vic­times de la Dépakine, que l’Agence natio­nale de sécu­ri­té du médi­ca­ment et des pro­duits de san­té, l’ANSM, a comp­ta­bi­li­sées récem­ment, sont à ce titre direc­te­ment liés aux failles du modèle ani­mal. La presse ne fait mal­heu­reu­se­ment pas le lien.

(DR)

« Le chan­ge­ment, c’est le risque », vous confie un cher­cheur. L’association que vous avez créée, Animal Testing, dit « encourage[r] le déve­lop­pe­ment d’une recherche effi­cace et moderne, sans cruau­té envers ani­maux ». Quelles pistes concrètes existe-t-il ?

De nom­breuses. Des méthodes de recherche sans ani­maux, dont les micro-organes, l’impression 4D de peau humaine, la repro­duc­tion de cor­née humaine ou encore les organes sur puces, sont quelques exemples très pro­met­teurs. Animal Testing n’a pas voca­tion à prendre la parole sur ce sujet : deux asso­cia­tions, Pro Anima et Antidote Europe, s’en chargent en France et nous ren­voyons les curieux vers elles. Notre tra­vail consiste à dire que ces méthodes existent et qu’elles ne sont mal­heu­reu­se­ment pas sys­té­ma­ti­que­ment uti­li­sées — par manque de dif­fu­sion, par igno­rance, par aver­sion au chan­ge­ment, entre autres… Alors que la direc­tive euro­péenne de 20101Directive 2010/63/UE du Parlement euro­péen et du Conseil du 22 sep­tembre 2010 rela­tive à la pro­tec­tion des ani­maux uti­li­sés à des fins scien­ti­fiques. l’impose. Le chan­ge­ment prend du temps, et les bar­rières finan­cières, admi­nis­tra­tives et men­tales sont fortes. Il n’existe pas de méthodes sans ani­maux pour tous les pro­to­coles, mais, pour l’instant, nous aime­rions déjà que celles qui existent soient uti­li­sées. Nous sou­hai­te­rions éga­le­ment qu’un ins­ti­tut finan­cé publi­que­ment soit char­gé de déve­lop­per et d’encourager cette recherche sans cruau­té en prio­ri­té. Vouloir l’abolition de la vivi­sec­tion, c’est vou­loir la fin du modèle archaïque de l’animal, c’est s’intéresser à l’innovation, l’audace créa­tive, la méde­cine per­son­na­li­sée, l’intelligence arti­fi­cielle et à de nou­veaux acteurs éco­no­miques (comme les start-ups qui déve­loppent ces méthodes sans ani­maux). Les par­ti­sans de la vivi­sec­tion nous reprochent de vou­loir ces­ser le pro­grès de la recherche ou d’être rétro­grades, alors que ce sont bien eux qui s’accrochent à une méthode archaïque.

Vous avez pu ren­con­trer le direc­teur d’une mul­ti­na­tio­nale spé­cia­li­sée dans l’expérimentation. Chose rare. Il vous a dit qu’il œuvrait « pour le bien de l’humanité » en ven­dant des ani­maux à des labos. En quoi consiste ce chan­tage « aux enfants can­cé­reux » que vous poin­tez ?

« N’oublions pas que pour chaque médi­ca­ment dis­po­nible sur le mar­ché, ce sont des ani­maux qui ont souf­fert en amont. »

C’est une ligne de défense émo­tion­nelle — alors que ces acteurs sont les pre­miers à cri­ti­quer les défen­seurs des ani­maux pour leur approche émo­tion­nelle, jus­te­ment. Or, il faut savoir que les can­cers pédia­triques n’intéressent pas la recherche et déve­lop­pe­ment des labo­ra­toires, parce que ces mala­dies ne sont pas ren­tables. Dire que les labo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques sont des phi­lan­thropes est sédui­sant… mais faux. Comme réduire la com­plexi­té de ce sujet à une équa­tion sim­pliste de : « Une sou­ris ver­sus un enfant malade. » Cette équa­tion n’existe pas. Curieusement, per­sonne ne vous dira que l’on intoxique ou brûle des ani­maux pour des armes chi­miques, des pol­luants agri­coles, des pes­ti­cides ou des pro­duits ména­gers.

Pourquoi dites-vous que ces recherches ne pro­fitent, de toute façon, pas « au plus grand nombre » ?

Parce que ce cal­cul n’existe pas : l’agenda des mala­dies et les prio­ri­tés finan­cières d’investissement de la recherche et déve­lop­pe­ment ne se décident pas en fonc­tion des malades ou de ce que l’humanité pour­rait en tirer comme béné­fice futur. La san­té est un com­merce comme un autre — et la souf­france des ani­maux de labo­ra­toire en fait par­tie. Je ne parle même pas des médi­ca­ments super­flus (« inutiles ou dan­ge­reux », dont parle notam­ment le pro­fes­seur Even) et de la sur­en­chère de l’offre médi­ca­men­teuse qui gan­grène nos socié­tés. N’oublions pas que pour chaque médi­ca­ment dis­po­nible sur le mar­ché, ce sont des ani­maux qui ont souf­fert en amont.

Durant votre enquête, vous assu­mez à plu­sieurs reprises vos doutes : c’est hon­nête, mais sans doute démo­bi­li­sa­teur. Pourquoi cette fran­chise ?

L’honnêteté intel­lec­tuelle est une valeur capi­tale lorsque l’on sou­haite dénon­cer les pré­ju­gés, voire les men­songes. Le jour­na­lisme comme la phi­lo­so­phie entraînent l’esprit cri­tique et, si rien n’est plus incon­for­table que le doute, il per­met d’avancer : autant dans le rai­son­ne­ment que dans les enquêtes. Quand j’ai com­men­cé à mili­ter, c’est la pre­mière ques­tion que je me suis posée quant aux mili­tants : sont-ils hon­nêtes dans leurs pro­pos ou tordent-ils la véri­té ? Et s’ils le font, en ont-ils conscience ? Quel est leur niveau d’honnêteté et d’information ? Ces ques­tions ne cessent de nous tra­ver­ser aujourd’hui avec les béné­voles d’Animal Testing. Et les réponses importent sou­vent moins que les ques­tions que l’on se pose ou que l’on pose à nos inter­lo­cu­teurs. Le doute n’a rien de hon­teux, bien au contraire : je crois que c’est une preuve de cou­rage intel­lec­tuel — tout comme le fait de recon­naître que l’on ne peut pas tout savoir sur un sujet aus­si com­plexe et mou­vant que l’expérimentation ani­male.

(DR)

Nous avions inter­viewé le cofon­da­teur du Front de libé­ra­tion des ani­maux, qui pas­sa neuf années de sa vie en pri­son pour avoir eu recours à la « vio­lence », notam­ment dans le cadre de la lutte contre la vivi­sec­tion. Il milite à pré­sent pour l’éducation. Faut-il res­ter dans le cadre de la loi pour faire avan­cer les choses ?

Non. Je pense que tous les moyens sont com­plé­men­taires. La len­teur du chan­ge­ment est telle, et le manque de moyens tel­le­ment aber­rant par rap­port, par exemple, à ceux des lob­bies que nous dénon­çons, que tous les moyens d’action sont à mon sens jus­ti­fiés — tant qu’il n’y a pas de vio­lence à l’égard de l’humain. Animal Testing est une asso­cia­tion abo­li­tion­niste et radi­cale qui sou­tient tous les actes de dénon­cia­tion et de lutte contre la vio­lence faite aux ani­maux. Nous approu­vons notam­ment les blo­cages d’abattoirs menés par 269 Life Libération Animale. En revanche, nous sommes intran­si­geants sur le paci­fisme : pas de haine ni de vio­lence envers l’humain.

Vous avan­cez que la base mili­tante de la cause ani­male « pro­vient majo­ri­tai­re­ment d’une classe sociale domi­née » : « on » répète par­tout, pour­tant, qu’il s’agirait d’une lutte de pri­vi­lé­giés !

« Tous les moyens d’action sont à mon sens jus­ti­fiés — tant qu’il n’y a pas de vio­lence à l’égard de l’humain. »

Il y aurait beau­coup à dire sur la socio­lo­gie du mili­tan­tisme de la cause ani­male… Mais, oui, je crois que l’empathie éprou­vée à l’égard des ani­maux pro­vient sou­vent d’une iden­ti­fi­ca­tion à leurs souf­frances et leur silence. L’oppression, qui peut être sociale, et la vio­lence, phy­sique ou psy­cho­lo­gique, subies au cours de sa vie, tra­versent sou­vent les défen­seurs des ani­maux.

Vous expli­quez que la seule chose qui per­met de légi­ti­mer l’ensemble de cette chaîne est le spé­cisme. Est-il pos­sible d’imaginer, à plus ou moins long terme, l’interdiction des expé­riences sur l’ensemble des ani­maux ?

Mais c’est plus qu’envisageable : c’est une cer­ti­tude. La direc­tive euro­péenne de 2010 men­tionne très clai­re­ment cet objec­tif. Ce sera gra­dué : tout comme les grands singes sont exemp­tés des expé­riences dans l’Union euro­péenne, les sui­vants sur la liste seront les autres pri­mates, puis pro­ba­ble­ment les ani­maux jugés « de com­pa­gnie », comme les chiens, les chats… car le grand public y est plus récep­tif. Les méthodes sans ani­maux vont simul­ta­né­ment s’améliorer et se diver­si­fier, et exis­te­ront ensuite pour la tota­li­té des pro­to­coles, même ceux concer­nant la recherche neu­ro­lo­gique. Claus Kronaus, de Doctors Against Animal Experiments Germany, est très opti­miste et réa­liste sur l’issue : à terme, les expé­riences seront inter­dites, ce n’est qu’une ques­tion de temps. Notre rôle est d’être des cata­ly­seurs et de voir cela de notre vivant. C’est, en fait, mon rêve le plus cher.


http://www.animaltesting.fr/


REBONDS

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NOTES   [ + ]

1.Directive 2010/63/UE du Parlement euro­péen et du Conseil du 22 sep­tembre 2010 rela­tive à la pro­tec­tion des ani­maux uti­li­sés à des fins scien­ti­fiques.
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