Frédéric Lordon au Chiapas


Texte inédit | Ballast

Frédéric Lordon, que nous avions lon­gue­ment inter­ro­gé pour le troi­sième numé­ro de notre revue papier, est l’un des pen­seurs radi­caux les plus sti­mu­lants de cette der­nière décen­nie. Économiste et phi­lo­sophe, il fer­raille contre ce qu’il tient pour des impasses dans les rangs de l’é­man­ci­pa­tion : l’eu­ro­péisme béat, l’in­ter­na­tio­na­lisme incan­ta­toire et le consen­sus démo­cra­tique. Son der­nier ouvrage, Imperium, cible notam­ment la tra­di­tion liber­taire : si l’in­tel­lec­tuel mar­xiste loue cer­tains de ses traits, il n’en mord pas moins aux fra­ter­nels mol­lets anar­chistes en jurant de sa can­deur pro­blé­ma­tique. Une vieille que­relle poli­tique : Marx et Proudhon avaient ouvert le bal fra­tri­cide il y a main­te­nant deux siècles de cela… L’historien Jérôme Baschet, auteur d’ou­vrages de réfé­rence sur le zapa­tisme, entend décons­truire ici le der­nier ouvrage de Frédéric Lordon en s’ap­puyant sur l’ex­pé­rience révo­lu­tion­naire et auto­no­miste mexi­caine. Si le ton est cri­tique, l’au­teur assure tou­te­fois ne pas s’ins­crire dans quelque énième que­relle de cha­pelles ou d’ego d’in­tel­lec­tuels : assu­mer les ten­sions est la pre­mière étape pour avancer. 


Débattre d’Imperium1, le der­nier ouvrage de Frédéric Lordon, est cer­tai­ne­ment utile, tant la ligne de cli­vage entre l’op­tion anti-éta­tique à laquelle il s’en prend et l’op­tion éta­tique qu’il défend divise pro­fon­dé­ment. À l’ad­ver­saire qu’il se donne — la « pen­sée liber­taire » —, F. Lordon prête quatre carac­té­ris­tiques : un idéal d’ho­ri­zon­ta­lisme abso­lu, la croyance en une nature humaine idéa­le­ment bonne, le carac­tère inné­ces­saire de l’État, un inter­na­tio­na­lisme uni­ver­sa­liste. Imperium a pour objec­tif de saper ces posi­tions. De les dégri­ser. Dégriser l’ho­ri­zon­ta­lisme : le social est néces­sai­re­ment ver­ti­cal. Dégriser l’an­ti-éta­tisme : il y aura tou­jours de l’État. Dégriser l’u­ni­ver­sa­lisme : il y a et il y aura tou­jours des appar­te­nances par­ti­cu­lières. Dégriser le « rous­seauisme » : il y a et il y aura de la ser­vi­tude pas­sion­nelle, de sorte que l’é­man­ci­pa­tion ne pour­ra être qu’in­com­plète. Avant d’a­bor­der ces quatre points de dis­cus­sion, on pour­ra rele­ver que la manière de construire l’ad­ver­saire — cette pen­sée par­fois qua­li­fiée de « libé­rale-liber­taire » — est pour le moins cava­lière, mal­gré quelques hom­mages ponc­tuels. Or, lors­qu’on pré­tend pro­po­ser une avan­cée à par­tir d’une réduc­tion des idées que l’on récuse à une cari­ca­ture d’elles-mêmes, on risque de ne pro­duire soi-même que la cari­ca­ture inverse de celle que l’on s’est faus­se­ment don­né comme adver­saire. Par ailleurs, et même si on ne peut négli­ger le fait que la conclu­sion affiche une claire détes­ta­tion de l’État dans sa forme actuelle (à quelques pru­dences préa­lables près, « État du capi­tal » dont il n’y a rien à faire d’autre que de cher­cher à « s’en débar­ras­ser » ; p. 318), l’é­la­bo­ra­tion sophis­ti­quée que F. Lordon engage sous la ban­nière du spi­no­zisme se situe sur un plan réso­lu­ment abs­trait, écar­tant presque toute ana­lyse his­to­rique spé­ci­fique, pour s’en tenir à une sai­sie des impli­ca­tions poli­tiques des confi­gu­ra­tions pas­sion­nelles carac­té­ris­tiques d’une « nature humaine » (heu­reu­se­ment en par­tie modifiable).

« Dégriser l’an­ti-éta­tisme : il y aura tou­jours de l’État. Dégriser l’u­ni­ver­sa­lisme : il y a et il y aura tou­jours des appar­te­nances particulières. »

Dans ce contexte de haute abs­trac­tion, l’ex­pé­rience zapa­tiste fait par­tie des rares ancrages concrets aux­quels quelques pages sont consa­crées, avec sans doute pour inten­tion de prendre à contre-pied ses sym­pa­thi­sants : « Le Chiapas [on sup­po­se­ra que le terme désigne la lutte zapa­tiste, à laquelle la géo­po­li­tique chia­pa­nèque ne se réduit pas, ndla] pré­sente les attri­buts… d’une struc­ture éta­tique » ; il est « une nation » (p. 131–132). On pour­rait s’a­mu­ser d’un dis­cours qui, éla­bo­ré si loin de son objet, ne craint pas, pour autant, d’as­sé­ner des sen­tences défi­ni­tives. Mais on pré­fé­re­ra prendre ces quelques para­graphes comme un hom­mage (iro­nique, mais qu’im­porte !) adres­sé à une expé­rience qui consti­tue l’un des rares points d’ap­pui poten­tiels accor­dés à l’ad­ver­saire dési­gné d’Imperium. Et puisque « le Chiapas » s’est invi­té dans le débat, je me pro­pose de faire de l’au­to­no­mie zapa­tiste le ter­rain concret à par­tir duquel mettre à l’é­preuve la concep­tua­li­sa­tion lor­don­nienne2.

Une verticalité fourre-tout

À l’ad­ver­saire construit pour les besoins de sa cause et répu­té confit dans un idéal d’ho­ri­zon­ta­li­té poli­tique par­faite, F. Lordon oppose une indé­pas­sable ver­ti­ca­li­té. Mais son pro­pos repose sur un enchaî­ne­ment logique per­ni­cieux, un usage biai­sé du terme « ver­ti­ca­li­té » et une notion confuse de la hié­rar­chie. C’est dans la consti­tu­tion même du social que le cha­pitre 2 ins­crit le carac­tère néces­saire de la ver­ti­ca­li­té. En bon dur­khei­mien, F. Lordon rap­pelle que le social est plus qu’une col­lec­tion d’in­di­vi­dus et qu’il implique une cohé­sion qui ne sau­rait dépendre uni­que­ment des enga­ge­ments volon­taires ou des liens inter­per­son­nels. C’est ce qu’il nomme « l’ex­cé­dence du social » (du tout sur les par­ties), prin­cipe oppo­sé à une concep­tion contrac­tua­liste de l’or­ga­ni­sa­tion col­lec­tive (p. 60–62). Certes, l’ex­cé­dence du social ne relève pas d’une trans­cen­dance tom­bée du ciel mais d’une « trans­cen­dance imma­nente » qui pro­cède du plis­se­ment du social sur lui-même : c’est par « le tra­vail de sa propre puis­sance » que « la mul­ti­tude deve­nue com­mu­nau­té… s’est adjointe une nou­velle dimen­sion : la ver­ti­ca­li­té » (p. 67). Magie de la géo­mé­trie lor­do­nienne : l’é­pais­seur du plan plis­sé devient « nappe » et la ver­ti­ca­li­té est ce sup­plé­ment qui fait sor­tir d’une vision trop plate du col­lec­tif, com­pri­mé en deux dimen­sions, pour lui adjoindre cette mer­veilleuse troi­sième dimen­sion qui lui manquait…

Mais per­ni­cieuse géo­mé­trie tout de même, car si l’on peut bien accep­ter le prin­cipe de l’ex­cé­dence du social, rien n’o­blige à l’as­so­cier à la méta­phore de la ver­ti­ca­li­té. Tout le nœud de l’af­faire est là, dans le fait de lais­ser s’ins­tau­rer une confu­sion, aux consé­quences consi­dé­rables, entre l’ex­cé­dence du social consti­tué méta­pho­ri­que­ment en ver­ti­ca­li­té et l’exis­tence de rap­ports sociaux de domination/subordination. De fait, Imperium repose sur un enchaî­ne­ment entre excé­dence du social, ver­ti­ca­li­té hié­rar­chique et, on le ver­ra plus loin, cap­ture éta­tique de la puis­sance de la mul­ti­tude. Dans la mesure où cette séquence est, le plus sou­vent, pré­sen­tée comme néces­saire, domi­na­tion et hié­rar­chie appa­raissent comme inhé­rentes à l’ordre du social. Or, tout ceci repose sur une fâcheuse impré­ci­sion : par elle-même, l’ex­cé­dence du social n’im­plique aucun rap­port de subor­di­na­tion entre les membres du col­lec­tif ; elle ne fait que pla­cer au-des­sus deux tous un prin­cipe géné­ral (que l’on peut, dans un voca­bu­laire ins­pi­ré de Spinoza, nom­mer « puis­sance de la mul­ti­tude »). Cet au-des­sus d’eux tous ne fait pas, par lui-même, sor­tir d’un rap­port d’é­ga­li­té entre les membres du col­lec­tif. Il n’y a donc aucune rela­tion néces­saire entre l’ex­cé­dence du social et la for­ma­tion d’une appro­pria­tion dif­fé­ren­ciée de la puis­sance, condui­sant à la conso­li­da­tion d’une hié­rar­chie entre les hommes. Que les formes his­to­ri­que­ment attes­tées de l’ex­cé­dence du social soient le plus sou­vent asso­ciées à l’exis­tence d’un pou­voir sépa­ré est évident, mais cela ne jus­ti­fie en aucun cas l’o­pé­ra­tion qui consiste à confondre par prin­cipe, d’une part, la sup­po­sée ver­ti­ca­li­té du rap­port entre les hommes et les prin­cipes du col­lec­tif auquel ils appar­tiennent et, d’autre part, la ver­ti­ca­li­té (effec­ti­ve­ment hié­rar­chique) qui peut s’ins­tau­rer entre les hommes eux-mêmes.

« L’expérience zapa­tiste est étroi­te­ment liée à une orga­ni­sa­tion, l’EZLN, qui garde, aujourd’­hui encore, un carac­tère ver­ti­cal qu’elle n’a du reste jamais cher­ché à cacher. »

Un tel tour de passe-passe ne fait guère hon­neur à une volon­té démons­tra­tive qui, par ailleurs, s’emploie à impres­sion­ner par un luxe de raf­fi­ne­ments savants. S’agissant de la notion de com­mun, cela tourne à la pres­ti­di­gi­ta­tion3. Voilà en effet le com­mun com­mué en ver­ti­ca­li­té, en domi­na­tion des hommes sur eux-mêmes. C’est un « com­mun au-des­sus de ses par­ties », car toute « forme de vie com­mune… est un com­mun de rang supé­rieur » (p. 220). À moins de n’é­non­cer qu’un truisme, on confond là, comme dans l’o­pé­ra­tion men­tion­née aupa­ra­vant, deux moda­li­tés du « au-des­sus », ce qui est bien fâcheux, car les consé­quences poli­tiques de cha­cune d’elles sont radi­ca­le­ment dif­fé­rentes. Un exemple encore : la conclu­sion du livre affirme que l’ho­ri­zon­ta­li­té voue toute com­mu­nau­té à l’ins­ta­bi­li­té et qu’au­cune ne peut durer si ce n’est « par le tra­vail d’une ver­ti­ca­li­té cachée, ou déniée. Par exemple, un lea­der cha­ris­ma­tique ou un gou­rou domi­na­teur. Ou bien, mais c’est encore un opé­ra­teur de ver­ti­ca­li­té, la force d’un affect com­mun consti­tu­tif d’une forme de vie ». On aura la cha­ri­té de sup­po­ser que F. Lordon fait quelque dif­fé­rence entre affect com­mun et gou­rou domi­na­teur, mais il n’en reste pas moins que, du point de vue du prin­cipe même de la ver­ti­ca­li­té tel qu’il l’é­nonce, leur por­tée est iden­tique. On voit là à quelle per­ver­sion conduisent le glis­se­ment concep­tuel signa­lé et le pos­tu­lat selon lequel le social est, en son essence, verticalité.

Engageons main­te­nant un pre­mier « test » à l’é­preuve du Chiapas. Vu le ren­ver­se­ment ana­ly­tique que F. Lordon met en scène, celui-ci devrait être, pour ses arti­sans et par­ti­sans, l’Éden de l’ho­ri­zon­ta­lisme. Les choses sont pour­tant net­te­ment moins simples. En pre­mier lieu, l’ex­pé­rience zapa­tiste est étroi­te­ment liée à une orga­ni­sa­tion, l’EZLN, qui, pour avoir été capable d’as­su­mer une dyna­mique d’au­to-trans­for­ma­tion pro­fonde, n’en garde pas moins, aujourd’­hui encore, un carac­tère ver­ti­cal (au sens strict du terme) qu’elle n’a du reste jamais cher­ché à cacher4. Également recon­nue est l’in­te­rac­tion, en grande par­tie indue, entre les ins­tances civiles de l’au­to­no­mie et cette même struc­ture ver­ti­cale5. On peut, comme Gustavo Esteva, célé­brer le trans­fert pro­gres­sif par lequel la direc­tion poli­ti­co-mili­taire de l’EZLN res­ti­tue à ses membres civils le pou­voir qui lui avait été confié6 ; mais force est d’ad­mettre que ce pro­ces­sus n’est pas ache­vé et qu’il implique des ten­sions très concrètes, dont il serait loi­sible d’a­na­ly­ser des exemples pré­cis, entre des habi­tudes où l’in­té­rio­ri­sa­tion de la hié­rar­chie joue un cer­tain rôle et des atti­tudes exi­geant une pra­tique plus accom­plie de l’autonomie.

On revien­dra plus loin sur le fonc­tion­ne­ment des ins­tances auto­nomes zapa­tistes, mais on peut déjà tirer quelques remarques du prin­cipe dont elles se réclament, le « man­dar obe­de­cien­do », expli­ci­té par les modestes pan­neaux qu’on découvre en entrant dans les ter­ri­toires rebelles : « Ici, le peuple com­mande et le gou­ver­ne­ment obéit. » La manière dont les zapa­tistes expliquent ce prin­cipe et sa mise en pra­tique devrait suf­fire à décou­ra­ger toute lec­ture pure­ment « hori­zon­ta­liste » (si, par là, on entend le pri­mat abso­lu des assem­blées et le fait que le pou­voir de déci­sion soit en per­ma­nence éga­le­ment par­ta­gé par tous). Certes, exer­cer des charges (car­gos) dans les ins­tances de gou­ver­ne­ment en pra­ti­quant le man­dar obe­de­cien­do écarte la rela­tion de pou­voir-sur qui carac­té­rise la logique de l’ap­pa­reil d’État, en tant que méca­nisme pro­gram­mé en vue du des­sai­sis­se­ment de la capa­ci­té col­lec­tive de déci­sion. Mais le man­dar obe­de­cien­do ne peut pas non plus être ana­ly­sé comme simple hori­zon­ta­li­té, car si les conseils de gou­ver­ne­ment doivent consul­ter lar­ge­ment et suivre ce que demandent les com­mu­nau­tés, il lui revient aus­si d’ap­pli­quer et faire res­pec­ter ce qui a été déci­dé au terme de la déli­bé­ra­tion col­lec­tive, ou encore lorsque l’ur­gence oblige à prendre des mesures sans pou­voir consul­ter7.

« Des femmes et des hommes, au Chiapas et ailleurs, œuvrent concrè­te­ment et quo­ti­dien­ne­ment à inven­ter des formes poli­tiques qui ren­voient au musée des anti­qui­tés la sté­rile oppo­si­tion d’un hori­zon­ta­lisme idyl­lique et d’un ver­ti­ca­lisme détestable. »

En outre, un rôle spé­ci­fique d’i­ni­tia­tive et d’im­pul­sion est recon­nu à ceux qui assument tem­po­rai­re­ment le sta­tut d’au­to­ri­té : « Tout n’est pas tou­jours hori­zon­tal. Tout ne vient pas du peuple. Il y a une par­tie ver­ti­cale, qui vient des auto­ri­tés, mais qui agit comme repré­sen­tant. Il faut que quel­qu’un prenne les ini­tia­tives. Mais la déci­sion, oui, elle est prise par le peuple8 ». Plutôt que comme une totale hori­zon­ta­li­té qui court le risque de se dis­soudre par manque d’i­ni­tia­tives ou de capa­ci­tés à les concré­ti­ser, l’ex­pé­rience zapa­tiste — telle qu’elle s’est déve­lop­pée jus­qu’à pré­sent — invite à com­prendre le man­dar obe­de­cien­do comme arti­cu­la­tion de deux prin­cipes : d’une part, la capa­ci­té de déci­der réside pour l’es­sen­tiel non dans les ins­tances de gou­ver­ne­ment mais dans les assem­blées, en leurs dif­fé­rents niveaux ; de l’autre, on recon­naît à ceux qui assument une charge de gou­ver­ne­ment (de manière rota­tive et révo­cable) une fonc­tion spé­ci­fique dans le pro­ces­sus d’é­la­bo­ra­tion des déci­sions, ce qui ne va pas sans ouvrir le double risque d’une défi­cience ou d’un excès dans l’exer­cice de ce rôle. On ajou­te­ra, pour finir sur ce point, que ni la pen­sée liber­taire9 (ou anti-éta­tique) ni les pra­tiques qui lui cor­res­pondent ne sont néces­sai­re­ment le règne de l’ho­ri­zon­ta­lisme béat que, de très loin, ima­gine F. Lordon. De ce fait, celui-ci bataille un peu inuti­le­ment contre les mou­lins à vent de ses propres fan­tasmes. Pendant ce temps, des femmes et des hommes, au Chiapas et ailleurs, œuvrent concrè­te­ment et quo­ti­dien­ne­ment à inven­ter des formes poli­tiques qui ren­voient au musée des anti­qui­tés la sté­rile oppo­si­tion d’un hori­zon­ta­lisme idyl­lique et d’un ver­ti­ca­lisme détestable.

Un État (trop) général

La forme actuelle de l’État n’est assu­ré­ment pas la seule pos­sible et c’est, très logi­que­ment, que F. Lordon pose la néces­si­té d’un concept de l’État qui ne se limite pas à ce cas par­ti­cu­lier. Pour lui, ce sera l’État géné­ral. Mais ne passe-t-on pas alors d’une signi­fi­ca­tion trop spé­ci­fique à un concept d’une por­tée si large qu’il en perd l’es­sen­tiel de sa per­ti­nence ? En tout cas — et il faut y insis­ter —, l’État géné­ral lor­don­nien ne sau­rait être confon­du avec l’État au sens habi­tuel du terme : ce serait donc un grave mal­en­ten­du que de réfé­rer au second ce qu’Imperium dit du pre­mier. Ainsi, affir­mer que « le Chiapas » a recons­ti­tué un État pour­rait être contes­té s’il était ques­tion de l’État au sens cou­rant, mais c’est l’État géné­ral qui est dis­cu­té dans ces pages, de sorte qu’il n’y a là guère plus qu’une évi­dence, puisque tout le poli­tique est englo­bé sous la notion d’État général.

Celle-ci est assu­mée comme une caté­go­rie poli­tique limite. Elle plonge dans l’in­fra-poli­tique, puis­qu’elle n’est rien d’autre que la puis­sance de la mul­ti­tude, c’est-à-dire le social enten­du dans son excé­dence. Mais elle est, en même temps, une caté­go­rie véri­ta­ble­ment poli­tique, car c’est de là que les ins­ti­tu­tions poli­tiques tirent leur matière. « Ce droit que défi­nit la puis­sance de la mul­ti­tude » est ce que Spinoza nomme « impe­rium » et que F. Lordon choi­sit de tra­duire par « État géné­ral ». Il est donc « le pou­voir qu’a la mul­ti­tude de s’au­to-affec­ter », mais aus­si la cap­ture éta­tique et la for­ma­tion d’un appa­reil de domi­na­tion. Ainsi, « la struc­ture élé­men­taire de la poli­tique qu’est l’impe­rium (l’au­to-affec­ta­tion de la mul­ti­tude) voue le corps poli­tique à expé­ri­men­ter la cap­ture — cap­ture interne par une de ses par­ties qui se subor­donne la masse des autres » (p. 197). Diantre ! Il y aurait donc un enchaî­ne­ment fatal condui­sant de la nature même du social à la ver­ti­ca­li­té de l’ex­cé­dence et, de là, à la cap­ture de la sou­ve­rai­ne­té col­lec­tive au béné­fice d’une domi­na­tion poli­tique exer­cée par certains.

« L’État dans sa forme actuelle n’est bien sûr qu’une forme spé­ci­fique d’une réa­li­té plus ample — non de l’État géné­ral, mais bien plu­tôt de l’État en général. »

Cette même construc­tion notion­nelle per­met éga­le­ment, par exemple, d’af­fir­mer que les socié­tés sans État, étu­diées par Pierre Clastres, sont en fait des socié­tés à État (géné­ral). Mais, outre que la thèse la plus sin­gu­lière de ce der­nier (l’exis­tence de méca­nismes visant à contrer la pos­si­bi­li­té d’une dérive éta­tique) est esqui­vée — sans doute parce qu’elle cadre mal avec l’an­gé­lisme sup­po­sé de la pen­sée liber­taire —, son pro­pos cen­tral n’est nul­le­ment démen­ti. Car en quoi consiste cet État géné­ral dont la décou­verte devrait désen­chan­ter le rêve pri­mi­ti­viste ? Réponse : il est « la force morale du groupe capable de domi­ner tous les membres du groupe et de s’im­po­ser à eux » (p. 126). Assurément. Mais, répé­tons-le, quelle que soit la capa­ci­té d’en­vou­te­ment du voca­bu­laire lor­don­nien, l’État géné­ral n’est pas l’État et Lordon, com­men­ta­teur de Clastres, ne peut que lui concé­der, comme en pas­sant, l’es­sen­tiel : il n’y a pas, chez les Guarani, « d’ap­pa­reil éta­tique sépa­ré ». Ce qui ne l’empêche pas – et c’est bien ce qui peut paraître extra­va­gant — d’af­fir­mer que ces socié­tés « sont tout aus­si [je sou­ligne, ndla] ver­ti­ca­li­sées que les autres » (p. 128). Le concept lor­don­nien de ver­ti­ca­li­té comme celui d’État géné­ral marquent ain­si leur inef­fi­ca­ci­té, dès lors qu’ils auto­risent à ne pas faire de dif­fé­rence — en essence, du point de vue de cette ver­ti­ca­li­té qui reste tou­jours la même — entre la chef­fe­rie sans pou­voir et, disons, l’ab­so­lu­tisme de droit divin. On peut alors sup­po­ser qu’en bonne géo­mé­trie lor­don­nienne une orga­ni­sa­tion col­lec­tive fon­dée sur le man­dat impé­ra­tif et révo­cable sera, elle aus­si, « tout aus­si ver­ti­ca­li­sée » qu’une dic­ta­ture mili­taire. On retrouve ici le pro­blème sou­le­vé au point pré­cé­dent : de même que l’u­sage qui est fait du concept de ver­ti­ca­li­té per­met de confondre excé­dence du social et rap­ports de domi­na­tion, celui d’État géné­ral sub­sume la puis­sance de la mul­ti­tude en tant qu’elle s’exerce sur elle-même et la cap­ture de cette puis­sance au pro­fit d’un appa­reil sépa­ré ou d’un groupe par­ti­cu­lier. Est obli­té­rée la dif­fé­ren­cia­tion pour­tant déci­sive entre la « puis­sance de tous », vis-à-vis de laquelle cha­cun peut être dans un rap­port équi­valent, et le pou­voir-sur, véri­table rap­port de domi­na­tion entre les hommes.

Dans les der­nières pages, F. Lordon affirme, à juste titre, que se débar­ras­ser de l’État du capi­tal n’est pas se débar­ras­ser « de l’État tout court — de l’État en géné­ral » (p. 318). Lui, si soi­gneux dans l’emploi des mots, ne dit pas ici l’État géné­ral, mais l’État en géné­ral. Serait-ce qu’au stade des conclu­sions, il convient de faire valoir qu’elles s’ap­pliquent à quelque chose de plus que l’État géné­ral ? Le lap­sus est cepen­dant bien­ve­nu et il invite à se sai­sir de cette dis­tinc­tion entre État géné­ral et État en géné­ral, dont l’ab­sence, dans l’ou­vrage, est peut-être ce qui auto­rise une constante équi­voque. L’État dans sa forme actuelle n’est bien sûr qu’une forme spé­ci­fique d’une réa­li­té plus ample — non de l’État géné­ral, mais bien plu­tôt de l’État en géné­ral. L’État géné­ral de F. Lordon, c’est le poli­tique dans son ensemble10, c’est l’or­ga­ni­sa­tion de la puis­sance de tous. Quant à l’État en géné­ral (au sens habi­tuel du terme), c’est ce qu’Alexandre Matheron qua­li­fie de « confis­ca­tion par les diri­geants de la puis­sance col­lec­tive de leurs sujets » (cité p. 111) ou ce que F. Lordon lui-même iden­ti­fie comme « cap­ta­tion [de la sou­ve­rai­ne­té] en un appa­reil sépa­ré » (p. 336), pla­çant « des gou­ver­nants au-des­sus des gou­ver­nés » (p. 198–9).

Au total, la construc­tion d’Imperium a ceci de per­ni­cieux qu’elle occulte l’en­jeu majeur d’une poli­tique de l’é­man­ci­pa­tion, dont le sou­ci devrait être de tra­cer une ligne de front entre les formes de domi­na­tion éta­tique et les formes non éta­tiques du poli­tique et, tout par­ti­cu­liè­re­ment, de nous aider à affi­ner l’a­na­lyse de la zone-fron­tière — tout sauf étanche ! — qui les sépare. Au contraire, F. Lordon noie le pois­son de l’État (en géné­ral) dans l’o­céan du poli­tique (l’État géné­ral). La démarche serait fon­dée s’il démon­trait que le second conduit de manière abso­lu­ment néces­saire au pre­mier. C’est ce qu’on croit par­fois com­prendre, mais mal­gré tous les efforts déployés pour éta­blir un conti­nuum de l’un à l’autre et jouer de glis­se­ments subrep­tices, Imperium ne par­vient à éta­blir ni iden­ti­té ni enchaî­ne­ment fatal entre eux. On en conclu­ra que les thèses lor­don­niennes rela­tives à l’État géné­ral ne peuvent, par elles-mêmes, s’ap­pli­quer à l’État en géné­ral que par une cou­pable absence de dis­cer­ne­ment conceptuel.

« L’autonomie zapa­tiste mêle une extrême humi­li­té (le siège d’un conseil de bon gou­ver­ne­ment, c’est une petite mai­son en bois, une table et des bancs, quelques éta­gères et tout juste un ordi­na­teur) et une rela­tive com­plexi­té, qui met en jeu des inter­ac­tions entre ins­tances multiples. »

C’est pré­ci­sé­ment l’ex­pé­ri­men­ta­tion de formes poli­tiques non éta­tiques que l’au­to­no­mie zapa­tiste nous invite à explo­rer. Celle-ci mêle une extrême humi­li­té (le siège d’un conseil de bon gou­ver­ne­ment, c’est une petite mai­son en bois, une table et des bancs, quelques éta­gères et tout juste un ordi­na­teur) et une rela­tive com­plexi­té, qui met en jeu des inter­ac­tions entre ins­tances mul­tiples, ain­si qu’une l’ar­ti­cu­la­tion d’é­chelles dif­fé­rentes : la com­mu­nau­té (le vil­lage), la com­mune (l’é­qui­valent d’un can­ton) et la zone (les ter­ri­toires zapa­tistes en com­portent cinq, ayant cha­cune une exten­sion ter­ri­to­riale com­pa­rable à celle d’un dépar­te­ment). À chaque niveau, inter­agissent une assem­blée et des auto­ri­tés élues pour deux ou trois ans (agents com­mu­nau­taires, conseil muni­ci­pal, conseil de bon gou­ver­ne­ment). Les confi­gu­ra­tions sont dif­fé­rentes à chaque niveau et posent des ques­tions spé­ci­fiques, de sorte qu’on échappe ici au « para­lo­gisme sca­laire » consis­tant, selon F. Lordon (p. 74), à pen­ser que les pro­blèmes poli­tiques se posent de la même manière à toutes les échelles. Ainsi, au niveau du vil­lage, l’in­te­rac­tion entre agent et assem­blée com­mu­nau­taire est étroite et presque constante. Le rôle du pre­mier est d’au­tant plus cir­cons­crit que la seconde se réunit aisé­ment et même rapi­de­ment, dès qu’un pro­blème exige dis­cus­sion col­lec­tive. Pour autant, l’agent n’en rem­plit pas moins un rôle spé­ci­fique, quoique res­treint : outre le sui­vi des déci­sions de l’as­sem­blée, sa capa­ci­té d’i­ni­tia­tive peut être vitale et son auto­ri­té lui confère la pos­si­bi­li­té d’exer­cer une influence par­ti­cu­lière sur la manière de trai­ter cer­taines ques­tions. À l’é­chelle de la zone, la situa­tion est dif­fé­rente. L’assemblée se réunit moins aisé­ment (tous les deux ou trois mois, ou pour des rai­sons extra­or­di­naires) et la diver­si­té des déci­sions qu’il revient au conseil de bon gou­ver­ne­ment d’as­su­mer aug­mente. Toutefois, pour les ques­tions les plus impor­tantes, notam­ment pour les pro­jets dans les domaines tels que la san­té, l’é­du­ca­tion, l’a­gro-éco­lo­gie, le pro­ces­sus d’é­la­bo­ra­tion et de prise des déci­sions est par­ta­gé avec l’as­sem­blée de zone. Celle-ci peut tran­cher, mais si aucun accord clair ne se dégage, il revient aux repré­sen­tants de toutes les com­mu­nau­tés d’en­ga­ger la dis­cus­sion dans leurs vil­lages res­pec­tifs afin de faire part à l’assemblée sui­vante d’un accord, d’un refus ou d’amendements. Le cas échéant, ces der­niers sont dis­cu­tés et l’assemblée éla­bore une pro­po­si­tion rec­ti­fiée, à nou­veau sou­mise aux com­mu­nau­tés. Plusieurs allers et retours entre conseil, assem­blée de zone et vil­lages sont par­fois néces­saires avant qu’une pro­po­si­tion puisse être adoptée.

Au-delà des moda­li­tés d’ar­ti­cu­la­tion entre le rôle des auto­ri­tés et celui des assem­blées, un enjeu essen­tiel tient aux formes de la délé­ga­tion. À par­tir de l’a­na­lyse de l’au­to­no­mie zapa­tiste, on peut pro­po­ser une dis­tinc­tion entre des formes de délé­ga­tion struc­tu­rel­le­ment dis­so­cia­tives et d’autres qui sont fai­ble­ment dis­so­cia­tives. Articulées à d’autres carac­té­ris­tiques de la struc­ture sociale, les pre­mières ont pour voca­tion de pro­duire une sépa­ra­tion-cap­ture au pro­fit des gou­ver­nants-domi­nants ; ain­si, les formes clas­siques de la repré­sen­ta­tion sont l’or­ga­ni­sa­tion métho­dique (et, aujourd’­hui, de plus en plus patente) de l’ab­sence effec­tive du repré­sen­té. Les secondes réduisent autant que pos­sible la dis­so­cia­tion entre gou­ver­nants et gou­ver­nés, même si le risque que cette dis­so­cia­tion en vienne à se res­tau­rer n’est jamais absent. Aussi, une poli­tique de l’au­to­no­mie ne vaut-elle que par les méca­nismes pra­tiques qu’elle invente sans cesse pour lut­ter contre ce risque et pour entre­te­nir une dyna­mique de décon­cen­tra­tion de l’exer­cice des fonc­tions d’au­to­ri­té. Que la déli­mi­ta­tion entre formes de délé­ga­tion dis­so­cia­tives et non dis­so­cia­tives ne soit jamais tout à fait assu­ré est bien clair, mais cela n’empêche pas de consi­dé­rer qu’il s’a­git d’une dua­li­té concep­tuelle per­ti­nente. On dira même qu’elle est le noyau de la dis­tinc­tion entre une poli­tique éta­tique — fon­dée sur l’or­ga­ni­sa­tion métho­dique d’une dépos­ses­sion de la puis­sance du col­lec­tif et sur la conden­sa­tion de l’au­to­ri­té en pou­voir-sur — et une poli­tique non éta­tique, laquelle écarte toute conso­li­da­tion de la dis­so­cia­tion entre gou­ver­nants et gou­ver­nés et lutte acti­ve­ment contre sa repro­duc­tion, de sorte que l’exer­cice de l’au­to­ri­té demeure essen­tiel­le­ment une mani­fes­ta­tion de la puis­sance col­lec­tive11.

Encore faut-il indi­quer les carac­té­ris­tiques qui dif­fé­ren­cient concrè­te­ment les formes de délé­ga­tion for­te­ment ou fai­ble­ment dis­so­cia­tives. Pour les secondes, la révo­ca­bi­li­té des man­dats est un trait essen­tiel, jus­te­ment sou­li­gné par F. Lordon. Mais l’ex­pé­rience zapa­tiste per­met d’en ajou­ter d’autres : faire en sorte que les charges poli­tiques ne puissent être des occa­sions de béné­fice per­son­nel (n’y sont atta­chés ni rétri­bu­tion, ni avan­tage maté­riel), de sorte qu’elles exigent une éthique effec­ti­ve­ment vécue du ser­vice ren­du ; absence de per­son­na­li­sa­tion et exer­cice plei­ne­ment col­lé­gial des charges ; contrôle de leur exer­cice par d’autres ins­tances ; non-concen­tra­tion des tâches d’é­la­bo­ra­tion des déci­sions. Mais on insis­te­ra sur­tout sur la de-spé­cia­li­sa­tion des rôles poli­tiques qui, au lieu d’être mono­po­li­sés par un groupe spé­ci­fique (classe poli­tique, caste fon­dée sur l’argent ou sur une autre forme de pou­voir sym­bo­lique ou de pres­tige, etc.), doivent faire l’ob­jet d’une cir­cu­la­tion géné­ra­li­sée au sein du col­lec­tif concer­né par ces déci­sions. Cela sup­pose de renon­cer — point dif­fi­cile ! — à lier le choix des délé­gués à l’é­va­lua­tion d’une « com­pé­tence » par­ti­cu­lière. Dans l’ex­pé­rience zapa­tiste, cela se tra­duit par le fait que les auto­ri­tés élues assument sans rou­gir n’en savoir pas plus — sinon même plu­tôt moins — que les autres, quant à la chose publique. Accepter cela, c’est la condi­tion d’une pleine dé-spé­cia­li­sa­tion du poli­tique. Enfin, une autre condi­tion pro­pre­ment déci­sive est la non-dis­so­cia­tion des modes de vie entre ceux qui exercent des charges, même de manière très tem­po­raire, et tous les autres. C’est la rai­son pour laquelle les membres des conseils de bon gou­ver­ne­ment (situés dans les centres régio­naux, les cara­coles, dont les vil­lages peuvent se trou­ver fort éloi­gnés) accom­plissent leur tâche par rota­tion, en se relayant par période de 10 à 15 jours, et ce afin de ne pas inter­rompre trop long­temps leurs acti­vi­tés habi­tuelles, de conti­nuer à s’oc­cu­per de leurs familles et de leurs terres. C’est une autre condi­tion jugée indis­pen­sable pour garan­tir la non-spé­cia­li­sa­tion des tâches poli­tiques et pour évi­ter que ne réap­pa­raisse une sépa­ra­tion entre l’u­ni­vers com­mun et le mode de vie de ceux qui, fut-ce pour un temps bref et de manière très déli­mi­tée, assument un rôle par­ti­cu­lier dans l’é­la­bo­ra­tion des déci­sions collectives.

Identité nationale contre rance universel

« Dans l’ex­pé­rience zapa­tiste, les auto­ri­tés élues assument sans rou­gir n’en savoir pas plus — sinon même plu­tôt moins — que les autres, quant à la chose publique. »

F. Lordon nous enjoint d’as­su­mer le sen­ti­ment d’ap­par­te­nance, ciment réel des corps poli­tiques, ren­voyant l’u­ni­ver­sa­lisme à son manque de consis­tance. Que tout col­lec­tif pro­duise un sen­ti­ment d’ap­par­te­nance — atta­che­ment à ce même col­lec­tif et satis­fac­tion d’y avoir part —, on ne voit guère de rai­son de le récu­ser. « Appartenance », le mot est du reste plu­tôt aimable, contrai­re­ment à celui d’i­den­ti­té, tenu pour équi­valent par F. Lordon, mais qui, char­riant une rela­tion appau­vrie à soi-même, paraît déci­dé­ment trop com­pro­mis avec les concep­tions fixistes et sub­stan­tia­listes de l’ap­par­te­nance qu’il s’a­git d’é­car­ter. Quant à l’ac­cep­tion lor­don­nienne du mot « nation », elle est tout aus­si per­son­nelle que celle de la « ver­ti­ca­li­té » ou de l’« État (géné­ral) ». Il désigne en effet toute forme d’ap­par­te­nance à un col­lec­tif un tant soit peu sta­bi­li­sé et déli­mi­té — et ce, par oppo­si­tion à l’ap­par­te­nance au genre humain. Redéfinie comme « com­mu­nau­té sou­ve­raine », fon­dée sur « le déci­der en com­mun », la nation est ici une « col­lec­ti­vi­té régie, non par un prin­cipe d’ap­par­te­nance sub­stan­tielle, mais par un prin­cipe de par­ti­ci­pa­tion – de par­ti­ci­pa­tion à une forme de vie » (p. 333). Mais si tout col­lec­tif fon­dé sur une forme de vie est une nation, il n’y a plus à s’é­ton­ner de lire que « le Chiapas est une nation ». Tout aus­si bien, Longo Maï est une nation et le pla­teau de Millevaches idem. Mais quel sens y a‑t-il à nom­mer ain­si toute appar­te­nance à une enti­té poli­tique finie ? Simplement pour faire place aux atta­che­ments par­ti­cu­liers ? Le choix ter­mi­no­lo­gique ne laisse pas alors d’être décon­cer­tant, et il importe de sou­li­gner que ce que l’on affirme de ces par­ti­cu­la­rismes ne dit rien, en propre, de ce que l’on appelle com­mu­né­ment nation. Ou alors choi­sit-on ce terme parce qu’il auto­rise, là encore, à pas­ser par glis­se­ments suc­ces­sifs de la « nation » au sens lor­don­nien à la nation au sens his­to­rique du terme ? Se repro­dui­rait alors le même tour de passe-passe qu’à pro­pos de la ver­ti­ca­li­té et de l’État (géné­ral).

S’agit-il de prô­ner une revi­ta­li­sa­tion de l’ap­par­te­nance à la nation (au sens cou­rant), contre la sup­po­sée détes­ta­tion, à gauche, du sen­ti­ment natio­nal ? D’un côté, F. Lordon reven­dique « l’af­fect de fier­té natio­nale » et argu­mente qu’il peut être arra­ché à ce qu’il a pro­duit de pire, pour peu que l’on aban­donne les concep­tions sub­stan­tia­listes de la nation au pro­fit d’une approche adop­tant comme cri­tère de l’ap­par­te­nance « la par­ti­ci­pa­tion contri­bu­tive à l’ef­fort col­lec­tif de la per­sé­vé­rance du groupe dans l’être » (p. 271–2). D’un autre côté, il conclut qu’une tâche essen­tielle consiste à « se dés­in­toxi­quer de l’i­ma­gi­naire de la gran­deur natio­nale » (p. 310). Quoi qu’il en soit, F. Lordon fait grand cas de l’ap­par­te­nance natio­nale : « Le pen­sable de notre époque est sta­to­na­tio­nal. » Argument qui se pare du carac­tère indis­cu­table du réa­lisme, mais n’en reste pas moins dou­teux, dès lors que F. Lordon lui-même s’au­to­rise ailleurs à pen­ser à rebrousse-poil de l’é­poque. Quant à la valo­ri­sa­tion du sen­ti­ment natio­nal, elle appelle au moins deux remarques. Si elle est, pour une large part, une créa­tion de l’État moderne, il y a tout lieu de pen­ser qu’elle est fonc­tion­nelle à une domi­na­tion dont on ne peut que cher­cher se débar­ras­ser. Par ailleurs, on ne sau­rait trop rap­pe­ler que le sen­ti­ment national(iste) est une construc­tion lar­ge­ment arti­fi­cielle, impo­sant une pré­émi­nence exclu­sive au sein d’un entre­la­ce­ment d’ap­par­te­nances mul­tiples (cette appar­te­nance-là occulte toutes les autres pour deve­nir, pré­ci­sé­ment, une « iden­ti­té ») et qu’une nation est d’a­bord une « com­mu­nau­té ima­gi­née12 ».

Mais l’es­sen­tiel, dans Imperium, semble plu­tôt consis­ter à défendre l’exis­tence des par­ti­cu­la­rismes, contre l’u­ni­ver­sa­lisme prê­té à la gauche inter­na­tio­na­liste. Pour F. Lordon, l’u­ni­ver­sa­lisme n’est qu’une « chi­mère » (p. 100), une idée sans consis­tance qui dénie la force des « com­mu­nau­tés poli­tiques exis­tant réel­le­ment ». On pour­ra juger réduc­trice, sinon dou­teuse, la manière dont est trai­té l’af­fect inter­na­tio­na­liste, exé­cu­té au motif de sa décon­fi­ture en 1914. Mais ce qui est vrai­ment mal­en­con­treux est que, cette fois encore, F. Lordon choi­sisse si mal sa cible et parte en guerre contre une concep­tion bien ran­cie de l’u­ni­ver­sa­lisme (le cha­pitre IX opte pour un dia­logue avec l’œuvre de Badiou). L’adversaire, construit ad hoc, veut « l’u­ni­ver­sel comme affran­chis­se­ment com­plet d’a­vec toute par­ti­cu­la­ri­té, c’est-à-dire comme seul appel à l’hu­ma­ni­té géné­rique des hommes, convo­qués hors de toute autre pro­prié­té dis­tinc­tive » (p. 280). C’est l’u­ni­ver­sel comme déliai­son et « arra­che­ment de la glèbe » des par­ti­cu­la­rismes. F. Lordon a beau jeu, alors, de dénon­cer une opé­ra­tion impos­sible, dès lors que toute des­ti­née humaine est tis­sée des appar­te­nances sin­gu­lières qui l’ont consti­tuée. Malheureusement, dans la phrase citée, comme ailleurs, il se révèle inca­pable d’en­vi­sa­ger que plu­sieurs échelles d’ap­par­te­nance puissent ne pas être mutuel­le­ment exclu­sives et omet d’en­vi­sa­ger qu’une autre concep­tion de l’u­ni­ver­sel puisse s’af­fir­mer sans nier les par­ti­cu­la­ri­tés. De ce fait, la cri­tique de l’u­ni­ver­sa­lisme demeure tron­quée. Il remarque certes que cet uni­ver­sel est pro­duit à par­tir d’un sub­strat par­ti­cu­lier : il n’est que l’u­ni­ver­sa­li­sa­tion de valeurs par­ti­cu­lières. Mais cette concep­tion même de l’u­ni­ver­sel n’est pas ana­ly­sée de manière cri­tique ; elle est seule­ment récu­sée. S’interrogeant par exemple sur « les grandes œuvres de l’his­toire cultu­relle », F. Lordon indique qu’elles « saisis[sent] quelque chose de l’hu­ma­ni­té géné­rique et s’adress[ent] aux hommes dans leur huma­ni­té géné­rique, sans faire accep­tion d’au­cune autre qua­li­té par­ti­cu­lière » (p. 303). On reste sidé­ré que le maître des affects ima­gine que l’on puisse être tou­ché par une œuvre en tant qu’être humain géné­rique, c’est-à-dire en fai­sant abs­trac­tion de toutes les sin­gu­la­ri­tés qui, pré­ci­sé­ment, nous rendent capable d’af­fects. À l’é­vi­dence, ces œuvres n’ex­priment aucune huma­ni­té géné­rique ; elles ont sim­ple­ment la puis­sance, à par­tir d’une forme par­ti­cu­lière de l’ex­pé­rience humaine, de réson­ner auprès d’autres huma­ni­tés par­ti­cu­lières. Ce qui est en jeu est de l’ordre du trans-his­to­rique, nul­le­ment d’une géné­ri­ci­té anhistorique.

« Dans les ren­contres et les fêtes zapa­tistes, on chante l’hymne mexi­cain, avant même l’hymne zapa­tiste, et on rend les hon­neurs au dra­peau natio­nal, ce qui ne va pas sans faire grin­cer bien des dents par­mi les sym­pa­thi­sants libertaires. »

Alors que F. Lordon fait la démons­tra­tion de son inca­pa­ci­té à pen­ser des appar­te­nances mul­tiples et emboî­tées, comme à dépas­ser le cadre de l’u­ni­ver­sa­li­té abs­traite héri­tée des Lumières, il y aurait sur ce point une belle leçon à tirer des pro­po­si­tions zapa­tistes. Certes, F. Lordon sug­gère que le Chiapas « offre peut-être l’une des meilleures illus­tra­tions contem­po­raines » de ce qu’il appelle une nation (p. 333). Loin de la nation au sens cou­rant du terme, il s’a­git, selon lui, d’une appar­te­nance à l’in­di­gé­ni­té, refor­mu­lée dans une pers­pec­tive uni­ver­selle ouverte (p. 131–132). Cela évite au moins les pon­cifs par­fois assé­nés sur le carac­tère essen­cia­liste d’une lutte pure­ment eth­nique. Mais ce qui est curieux, du point de vue même de F. Lordon, c’est qu’il ignore entiè­re­ment, dans sa construc­tion de la sup­po­sée nation zapa­tiste, tout ce qui se réfère à la nation au sens his­to­rique du terme13. Dans les ren­contres et les fêtes zapa­tistes, on chante l’hymne mexi­cain, avant même l’hymne zapa­tiste, et on rend les hon­neurs au dra­peau natio­nal, ce qui ne va pas sans faire grin­cer bien des dents par­mi les sym­pa­thi­sants liber­taires — les­quels n’en ont que plus de mérite de ten­ter de com­prendre au-delà de ce que leurs aver­sions spon­ta­nées leur com­man­de­raient de conclure. F. Lordon, qui aime­rait tant que l’on parle de la nation autre­ment qu’en termes de célé­bra­tion éter­ni­taire ou de répul­sion vis­cé­rale, aurait donc pu trou­ver chez les zapa­tistes, comme auprès d’autres luttes en Amérique latine, une conjonc­tion du pro­jet d’é­man­ci­pa­tion et de l’at­ta­che­ment à la nation (his­to­rique).

Mais le plus inté­res­sant est ailleurs : ce sont (au moins) trois échelles d’ap­par­te­nance qu’ar­ti­cule le zapa­tisme, à la fois sou­lè­ve­ment indi­gène pour la digni­té retrou­vée et pour l’au­to­no­mie, lutte de libé­ra­tion natio­nale pour trans­for­mer le Mexique et rébel­lion anti-capi­ta­liste pour l’humanité. Même si cette arti­cu­la­tion n’a pas tou­jours été sans ten­sions, elle trans­forme le sens de cha­cun des registres concer­nés et per­met d’écarter les périls que cha­cun d’eux, pris iso­lé­ment, pour­rait com­por­ter. Ainsi, l’ethnicisme essen­tia­liste est évi­té au pro­fit d’une concep­tion ouverte de l’in­dia­ni­té, qui ne se laisse pas cir­cons­crire à la reven­di­ca­tion d’une iden­ti­té cultu­rel­le­ment défi­nie et consti­tue bien plu­tôt le point d’an­crage d’une lutte pour la trans­for­ma­tion sociale et poli­tique, asso­ciant indiens et non indiens14. Ce que l’ap­par­te­nance natio­nale pour­rait avoir d’ex­clu­sive et d’in­to­lé­rante est déjoué par sa com­bi­nai­son avec un inter­na­tio­na­lisme mis en acte avec constance depuis l’or­ga­ni­sa­tion de la Rencontre inter­con­ti­nen­tale pour l’hu­ma­ni­té et contre le néo­li­bé­ra­lisme, en 1996, tan­dis que l’u­ni­ver­sa­lisme abs­trait, qui finit par être un ins­tru­ment de néga­tion des dif­fé­rences réelles entre les femmes et les hommes qui com­posent l’humanité, est récu­sé par le fait même de son asso­cia­tion avec les autres échelles d’appartenance.

Sur ce der­nier point, l’ex­pé­rience zapa­tiste est riche d’ins­pi­ra­tion pour enga­ger la construc­tion d’une autre concep­tion de l’u­ni­ver­sel. Non un uni­ver­sel abs­trait pos­tu­lant une « huma­ni­té géné­rique », mais un uni­ver­sel concret pen­sé à par­tir des sin­gu­la­ri­tés consti­tu­tives de la mul­ti­pli­ci­té des expé­riences humaines. Dans la pro­cla­ma­tion de la major Ana Maria, lors de la Rencontre inter­con­ti­nen­tale de 1996 — « nous sommes tous égaux parce que nous sommes dif­fé­rents » — le para­doxal « parce que » brise l’idée selon laquelle l’égalité et l’unité humaines devraient être défi­nies en dépit des dif­fé­rences entre les indi­vi­dus, les peuples et les sexes. Il reven­dique une éga­li­té éla­bo­rée à par­tir des dif­fé­rences, sur la base de leur pleine recon­nais­sance. Au lieu de pen­ser l’humanité en pos­tu­lant l’identité abs­traite de tous les humains et en déniant leur diver­si­té réelle, l’u­ni­ver­sel peut — et doit — se fon­der sur la recon­nais­sance de la diver­si­té des êtres humains et de la mul­ti­pli­ci­té de leurs formes de vie. La for­mule que les zapa­tistes mettent en œuvre — par exemple dans leurs pra­tiques édu­ca­tives — consiste à viser à la fois plus de soi et plus de l’autre. Ils invitent à pen­ser la com­plé­men­ta­ri­té des appar­te­nances par­ti­cu­lières, ancrées dans des expé­riences ter­ri­to­ria­li­sées sin­gu­lières, et le sou­ci d’une com­mu­nau­té pla­né­taire en quête de son accom­plis­se­ment. Mais il faut pour cela ces­ser de pos­tu­ler un uni­ver­sel géné­rique et faire pré­va­loir la construc­tion, ô com­bien ardue, d’une uni­ver­sa­li­té conçue comme tra­ver­sées mutuelles des singularités.

Anthropologie boiteuse et émancipation triste

« L’expérience zapa­tiste est riche d’ins­pi­ra­tion pour enga­ger la construc­tion d’une autre concep­tion de l’universel. »

S’agissant de la ques­tion anthro­po­lo­gique, déci­sive pour la pen­sée des formes poli­tiques, F. Lordon entend pro­po­ser une posi­tion équi­li­brée : refu­ser l’i­dée — « l’illu­sion occi­den­tale », dirait Marshall Sahlins — d’une nature humaine per­verse et égoïste, condui­sant à la néces­si­té d’un pou­voir sur­plom­bant (Église, puis État), tout autant qu’une concep­tion pos­tu­lant « l’ex­clu­si­vi­té des pas­sions bonnes », « condi­tion de pos­si­bi­li­té anthro­po­lo­gique de [la] forme poli­tique rêvée » de l’ho­ri­zon­ta­lisme (p. 251). Il s’a­git de récu­ser une « anthro­po­lo­gie hémi­plé­gique » (p. 27), qui ne pren­drait en compte qu’un seul ver­sant de cet homme bi-face, tis­sé d’af­fects pas­sifs et actifs, de conve­nance autant que de dis­con­ve­nance pas­sion­nelle15. On accep­te­ra une carac­té­ri­sa­tion qui a l’a­van­tage d’é­car­ter à la fois la néces­si­té du Léviathan hob­bes­sien et l’i­déal d’une socié­té par­faite et sans conflit. Mais, outre que F. Lordon, ici encore, cari­ca­ture effron­té­ment la pen­sée liber­taire en la rame­nant au rêve d’at­teindre « les plaines de la paix civile per­pé­tuelle » où règne la « coexis­tence har­mo­nieuse des com­muns » (p. 100), on lui repro­che­ra de ne pas tenir l’é­qui­libre annon­cé entre les deux ver­sants des pen­chants humains. C’est que l’en­jeu d’Imperium est de faire la guerre à la pen­sée anti-éta­tique, en même temps que d’é­vi­ter d’être pris en défaut de réa­lisme anthro­po­lo­gique. C’est donc le ver­sant des ten­dances à la dis­con­ve­nance qui est sys­té­ma­ti­que­ment sou­li­gné et c’est lui seul, ou presque, qui est opé­rant quant à la déter­mi­na­tion des formes poli­tiques viables. Quant à l’autre ver­sant, celui des pen­chants à la coopé­ra­tion par exemple, il fait l’ob­jet d’une mino­ra­tion constante et n’ouvre guère d’autre option poli­tique spé­ci­fique, selon Imperium, que l’illu­sion de l’as­so­cia­tion­nisme hori­zon­tal. L’anthropologie poli­tique lor­don­nienne ne marche donc pas sur ses deux pieds, et on peut craindre qu’elle en revienne, sous cou­vert de spi­no­zisme, à une moda­li­té un peu hon­teuse d’hob­be­sia­nisme. Du reste, F. Lordon n’hé­site pas à affir­mer que « sous la conduite des pas­sions plus que de la rai­son, le monde sans État n’est pas le monde des asso­cia­tions : il est le monde des bandes » (p. 89). Il a beau répé­ter qu’il faut voir en l’homme et le loup et le dieu, c’est le loup seul, ou presque, qui occupe, chez lui, la scène politique.

Dans ces condi­tions, quelles sont les chances de l’é­man­ci­pa­tion ? Imperium en pro­pose une concep­tion pru­dente et hau­te­ment res­tric­tive. Les ambi­tions éman­ci­pa­trices sont néces­sai­re­ment bor­nées (p. 296) et le com­mu­nisme est « inat­tei­gnable com­plè­te­ment », ce qui n’empêche pas de le dési­rer (p. 310). F. Lordon mul­ti­plie les cau­tions de « réa­lisme cri­tique » et pré­tend récu­ser à la fois le « déni de ser­vi­tude pas­sion­nelle » et le « renon­ce­ment réac­tion­naire empres­sé » (p. 301). Sauf que, si vive est sa crainte d’être pris en défaut que, jus­qu’à la page 255 du livre, sa manière de rai­son­ner ne dif­fère guère de celle du « réa­lisme conser­va­teur ». Les choses changent ensuite, timi­de­ment certes, mais cela ne sau­rait être négli­gé : ain­si avance-t-il, par exemple, que « rappe­ler que les modes sont modi­fiables ouvre une for­mi­dable pos­si­bi­li­té de prin­cipe » (p. 259). Mais on sent l’é­co­no­miste-phi­lo­sophe si crain­tif de se lais­ser aller à libé­rer cette « for­mi­dable pos­si­bi­li­té », de peur sans doute de trop lâcher la bride, qu’il sté­ri­lise l’é­la­bo­ra­tion pos­sible d’une théo­rie poli­tique de l’émancipation.

Il est sans doute judi­cieux de faire voir ce qu’une révo­lu­tion ne peut pas – la réa­li­sa­tion magique d’un monde par­fait. Et on peut, à la limite, com­prendre le sou­ci de la rendre à la fois dési­rable et cré­dible. Mais l’ex­cès de pru­dence (est-elle même réa­liste ?) oublie trop de la rendre dési­rable, en refer­mant bien vite l’ho­ri­zon des pos­sibles sur l’exis­tant, le déjà connu. S’il y a bien une chose qui n’a pas sa place sous l’é­lé­gance recher­chée de la plume lor­don­nienne, c’est l’en­thou­siasme. Cela tient peut-être en par­tie à l’ha­bi­tus uni­ver­si­taire, pour lequel ce pen­chant est per­çu comme un man­que­ment à l’é­thos pro­fes­sion­nel de dis­tan­cia­tion cri­tique, expo­sant au ter­rible soup­çon de naï­ve­té. Pourtant, n’y aurait-il pas quelque rai­son de s’en­thou­sias­mer un tant soit peu, sans pour autant perdre toute vigi­lance cri­tique, à la pen­sée de ce que la sor­tie — dif­fi­cile, lente, conflic­tuelle — de la socié­té de la mar­chan­dise ouvri­rait de pos­sibles inédits ? Mais l’i­ma­gi­naire lor­don­nien de l’é­man­ci­pa­tion fait trop de place aux affects tristes et bien peu aux affects joyeux. Son idée de la révo­lu­tion est assu­ré­ment dégri­sée, mais elle est aus­si bien grise.

« L’auteur d’Imperium lie essen­tiel­le­ment la trans­for­ma­tion de l’hu­main à l’é­du­ca­tion, plu­tôt qu’à la trans­for­ma­tion des condi­tions mêmes de l’existence. »

Imperium fait tou­te­fois une place remar­quable à la puis­sance trans­for­ma­trice du moment insur­rec­tion­nel, asso­cié à l’in­ten­si­té de la lutte com­mune, dans l’ur­gence et le dan­ger. Pourtant, comme épou­van­té par le poten­tiel de trans­for­ma­tion ain­si convo­qué, F. Lordon s’empresse de refer­mer la porte à peine entr’ou­verte : cela ne peut être qu’un moment fugace et, dès l’ef­fer­ves­cence du moment insur­rec­tion­nel pas­sée, pré­vaut « la sta­bi­li­sa­tion de nou­veaux rap­ports sociaux ». Après l’in­can­des­cence de l’in­cen­die, les froides « cendres de l’or­di­naire » (p. 339). Juste quelques jours d’embrasement, puis tout rentre dans la conve­nance de l’ordre ins­ti­tué, comme si une nou­velle forme de vie était sor­tie tout armée de l’in­ten­si­té émeu­tière. Quelle extra­va­gante concep­tion de la révo­lu­tion ! – qui repro­duit de la manière la plus gros­sière la mytho­lo­gie du Grand Soir, pour­tant gaus­sée, et qui éva­cue toute pers­pec­tive d’un pro­ces­sus conti­nué, construi­sant une réa­li­té col­lec­tive sans cesse renou­ve­lée16. Quant aux expé­ri­men­ta­tions pré­sentes de formes de vie non capi­ta­listes, elles pour­raient avoir la ver­tu, concède F. Lordon, de pro­duire à froid ce que le moment insur­rec­tion­nel engendre à chaud. On aurait alors la confir­ma­tion d’un état des affects révo­lu­tion­naires à haute tem­pé­ra­ture et en même temps durable (p. 264–6). Il faut donc, là encore, faire marche arrière et adop­ter un point de vue fran­che­ment dépré­cia­tif sur ces expé­riences, qua­li­fiées « d’i­so­lats » pour « vir­tuoses de la révo­lu­tion », « voués à ne ras­sem­bler que les convain­cus ». Mais c’est là cou­pa­ble­ment mini­mi­ser ce qu’il y a à apprendre d’elles et l’af­fir­ma­tion brille de la gra­tui­té d’une pure péti­tion de prin­cipe : c’est exclure d’emblée une force d’at­trac­tion sus­cep­tible de s’exer­cer sur ceux qui n’en sont pas encore — une force qui, le moment venu, pour­rait bien s’a­vé­rer décisive.

Sans doute est-il salu­taire de prendre ses dis­tances vis-à-vis d’une concep­tion totale de l’é­man­ci­pa­tion, d’ad­mettre les effets poten­tiel­le­ment diver­gents de la ser­vi­tude pas­sion­nelle et d’é­car­ter le mirage d’une socié­té débar­ras­sée de tout conflit. Mais il convient aus­si, symé­tri­que­ment, de ne pas mini­mi­ser les capa­ci­tés d’au­to-trans­for­ma­tion et d’in­ven­ti­vi­té, et de faire toute sa place, en termes de pos­si­bi­li­tés d’a­gen­ce­ments poli­tiques, au ver­sant posi­tif et coopé­ra­tif d’une anthro­po­lo­gie véri­ta­ble­ment bi-face. Visiblement angois­sé, F. Lordon craint pour la révo­lu­tion : « Qui va des­cendre les pou­belles ? » (p. 294). La ques­tion n’a rien de tri­viale, si l’on entend par là l’in­ter­ro­ga­tion sur les « mobiles par les­quels on se plie aux réqui­si­tions de son inser­tion per­son­nelle dans un agen­ce­ment col­lec­tif ». L’auteur d’Imperium lie essen­tiel­le­ment la trans­for­ma­tion de l’hu­main à l’é­du­ca­tion, plu­tôt qu’à la trans­for­ma­tion des condi­tions mêmes de l’exis­tence. Il note cepen­dant que l’op­po­si­tion entre atti­tudes coopé­ra­tives ou com­pé­ti­tives dépend, non d’une quel­conque nature humaine, mais des « condi­tions externes telles qu’elles vont induire pré­fé­ren­tiel­le­ment tels ou tels méca­nismes pas­sion­nels » (p. 248–9). Ce point est d’une extrême impor­tance et on regrette que F. Lordon s’y inté­resse si peu et ne fasse presque jamais men­tion des dif­fé­rences radi­cales qui pour­raient exis­ter, quant à ces condi­tions, entre le réel actuel et la plu­ra­li­té des mondes post-capi­ta­listes. Or, c’est tout à la fois la nature et l’é­chelle des pro­blèmes à résoudre (par exemple ceux qui découlent des modes de pro­duc­tion des déchets) et les formes de sub­jec­ti­vi­té qui se trou­ve­raient très pro­fon­dé­ment modi­fiés. Enfin, la « ques­tion des pou­belles » pour­rait être, sinon réso­lue, du moins éclai­rée en convo­quant la concep­tion contri­bu­tive de l’ap­par­te­nance, pro­po­sée par F. Lordon lui-même. Il y a désir de contri­buer, parce qu’il y désir d’ap­par­te­nance. Sans pos­tu­ler une dis­si­pa­tion de toutes les ques­tions orga­ni­sa­tion­nelles par la seule ver­tu d’en­thou­siasmes inépui­sables et tou­jours bien agen­cés les uns aux autres, on ne sau­rait mini­mi­ser l’éner­gie des dési­rs contri­bu­tifs, dès lors qu’ils sont aus­si désir de faire exis­ter la forme de vie que l’on éprouve comme propre (sans exclure qu’en cas de défaillance, le rap­pel des règles col­lec­tives et le recours à une forme de média­tion puissent être nécessaires).

Il y a, dans l’au­to­no­mie zapa­tiste, matière à reje­ter l’op­po­si­tion que F. Lordon éta­blit entre le feu du moment insur­rec­tion­nel et les len­de­mains de cendre. Car voi­là une expé­rience qui résiste, avance, construit une « uto­pie réelle » depuis 22 ans, mal­gré les offen­sives contre-insur­rec­tion­nelles de tous ordres, lan­cées contre elle. Et elle ne tient que par l’en­ga­ge­ment quo­ti­dien de ses membres. Il serait vain de nier que la fatigue, pour cer­tains plus que pour d’autres, s’in­si­nue dans cette guerre (d’u­sure, jus­te­ment). Mais il y a tou­te­fois assez d’éner­gie renou­ve­lée pour sou­te­nir dura­ble­ment le goût de vivre dans la lutte. « Le Chiapas » ne se réduit ni au feu du sou­lè­ve­ment insur­rec­tion­nel ni aux cendres d’un ordi­naire rede­ve­nu gris : ses braises se renou­vellent depuis plus de deux décen­nies, non sans quelques étin­celles jaillis­sant vers d’autres cieux. Les zapa­tistes nous invitent du reste à une autre concep­tion de l’or­di­naire, lors­qu’ils affirment : « Somos rebeldes porque somos gente común [Nous sommes rebelles parce que nous sommes des gens ordi­naires] ». Des vir­tuoses, les zapa­tistes ? D’humbles vir­tuoses de l’or­di­naire, sans doute. Mais à quoi tient l’éner­gie sub­jec­tive tran­quille de leur art simple de faire d’autres mondes ? Certainement pas à une quel­conque essence indienne (encore qu’on ne sau­rait négli­ger le fait que le sens du col­lec­tif soit, là-bas, ten­dan­ciel­le­ment plus déve­lop­pé qu’i­ci). Durant la « petite école zapa­tiste », l’un des maes­tros nous a deman­dé : « Et vous, est-ce que vous vous sen­tez libres ? » Pour eux, la réponse est claire. Ils ont fait le choix de vivre dans la lutte et de construire une réa­li­té inédite ; ils décident eux-mêmes de leur propre manière de vivre et de se gou­ver­ner. Il est per­mis de pen­ser que c’est dans l’exer­cice même de cette liber­té – le fait de déci­der col­lec­ti­ve­ment pour faire croître en plé­ni­tude leur forme de vie – et dans la digni­té retrou­vée que cela confère que se trouve une bonne part de l’éner­gie sub­jec­tive néces­saire pour tra­cer, jour après jour, le long che­min de la trans­for­ma­tion per­ma­nente qu’est l’émancipation.

« Des vir­tuoses, les zapa­tistes ? D’humbles vir­tuoses de l’or­di­naire, sans doute. Mais à quoi tient l’éner­gie sub­jec­tive tran­quille de leur art simple de faire d’autres mondes ? »

Ce che­min s’a­vance vers un hori­zon, mais n’at­tein­dra nulle cité idéale. F. Lordon clôt l’ou­vrage par cette phrase : « La poli­tique de l’é­man­ci­pa­tion est inter­mi­nable. » L’un des maes­tros zapa­tistes l’a­vait devan­cé en décla­rant : « L’autonomie n’a pas de fin » (l’au­to­no­mie, c’est le nom qu’ils donnent à l’ex­pé­ri­men­ta­tion de formes poli­tiques non éta­tiques et, plus lar­ge­ment, à la construc­tion d’une forme de vie inédite). Il s’a­gis­sait, par là, de recon­naître l’im­per­fec­tion de l’au­to­no­mie : imper­fec­tion pré­sente, mais aus­si imper­fec­tion prin­ci­pielle, car on n’en a jamais fini avec la lutte contre la pos­sible repro­duc­tion d’une sépa­ra­tion entre gou­ver­nants et gou­ver­nées, contre la pétri­fi­ca­tion de l’ins­ti­tué. Proclamer la pleine réa­li­sa­tion de l’au­to­no­mie — ou de l’é­man­ci­pa­tion — serait le symp­tôme de sa mort. Mais plu­tôt que de s’en tenir à l’é­non­cé d’une impos­si­bi­li­té de l’au­to-gou­ver­ne­ment, les zapa­tistes inventent quo­ti­dien­ne­ment des formes poli­tiques qui, bien qu’im­par­faites et contraintes de lut­ter contre les dérives de la sépa­ra­tion, se trans­forment sans cesse, au gré de l’a­na­lyse des dif­fi­cul­tés et des erreurs com­mises. Pas de fin, pas de per­fec­tion, rien de figé ; mais un auto-gou­ver­ne­ment en acte, tout de même.

*

Au total, Imperium livre quelques mises en garde qu’on peut par­ta­ger (pas d’hu­ma­ni­té entiè­re­ment libé­rée de la ser­vi­tude pas­sion­nelle, pas de monde idéal et sans conflit, pas de forme poli­tique sans risque de sépa­ra­tion et de pétri­fi­ca­tion). Mais les concepts lor­don­niens sont d’une élas­ti­ci­té telle qu’ils prêtent à confu­sion et risquent d’au­to­ri­ser des glis­se­ments subrep­tices, au-delà de ce que l’ar­gu­men­ta­tion sou­tient véri­ta­ble­ment. Surtout, ils manquent de cette capa­ci­té de dis­cer­ne­ment qui importe tant, du point de vue d’une poli­tique de l’é­man­ci­pa­tion, et dont l’ob­jet prio­ri­taire devrait être de nous aider à faire le par­tage, aus­si incer­tain soit-il en ses limites, entre des formes poli­tiques éta­tiques et non éta­tiques, entre l’in­ven­tion de pro­cé­dures qui favo­risent l’ac­crois­se­ment de la puis­sance du col­lec­tif et la dépos­ses­sion de celle-ci au pro­fit du pou­voir-sur des uns sur les autres. Redisons l’es­sen­tiel : Imperium ne par­vient pas à jeter aux oubliettes de l’his­toire la pers­pec­tive d’une éman­ci­pa­tion sans l’État. De l’État en géné­ral, rien ne fonde le carac­tère indé­pas­sable ; quant à l’État géné­ral, rien ne jus­ti­fie de lui don­ner ce nom, sinon le tour de passe-passe qu’il pré­tend auto­ri­ser. Et quand bien même devrait demeu­rer ce que F. Lordon nomme ain­si, cela ne contre­di­rait en rien la pos­si­bi­li­té de des­ti­tuer ce que nous conti­nue­rons à nom­mer État.

L’horizon de l’é­man­ci­pa­tion, enten­due comme pro­ces­sus tou­jours en cours, n’est pas la paix civile per­pé­tuelle, ni une quel­conque coexis­tence har­mo­nieuse par­faite. Néanmoins, il serait dom­ma­geable de ne pas s’employer à faire valoir, à rebours des pesan­teurs sys­té­miques qui pré­tendent éter­ni­ser l’é­tat de fait, que la sor­tie du monde de la des­truc­tion capi­ta­liste ouvre à l’i­né­dit, au-delà même de ce que nous sommes pré­sen­te­ment en mesure d’i­ma­gi­ner – alors que, mal­gré ses déné­ga­tions, dans l’u­ni­vers lor­don­nien, l’exis­tant borne (trop) le pos­sible. Il ne s’a­git certes pas de bas­cu­ler dans l’i­déal, ni de pos­tu­ler une par­faite maî­trise, sur­tout si on com­prend celle-ci au sens clas­sique de l’au­to­no­mie indi­vi­duelle. Bien au contraire, on pour­rait assu­mer la notion d’ap­par­te­nance plus radi­ca­le­ment que ne le pro­pose Imperium. Dès lors que, récu­sant l’i­dée de l’in­di­vi­du auto-ins­ti­tué, on adopte une concep­tion pro­pre­ment rela­tion­nelle de la per­sonne (selon laquelle celle-ci tient son être même des rela­tions qui la tra­versent), les col­lec­tifs aux­quels cha­cun appar­tient sont lit­té­ra­le­ment consti­tu­tifs de l’exis­tence sin­gu­lière. Le col­lec­tif dans lequel nous nous insé­rons, avec ses usages et ses règles, se loge donc en nous et il lui revient par­fois de le faire savoir expli­ci­te­ment, sinon abrup­te­ment, sous forme de rap­pel à la néces­saire dis­ci­pline asso­ciée à cette appar­te­nance. Les normes col­lec­tives — quelles qu’en soient les moda­li­tés — sont modi­fiables à tout moment, mais il s’a­git là d’un pro­ces­sus, non d’une auto-défi­ni­tion ex nihi­lo per­ma­nente. Rien n’est figé dans l’ins­ti­tué, mais la manière de trans­for­mer l’exis­tant est tri­bu­taire de ce qu’il y a à trans­for­mer et qui informe par­tiel­le­ment la manière de vou­loir le modi­fier. La dimen­sion du tran­sin­di­vi­duel n’est pas hors de por­tée des col­lec­tifs, mais elle échappe par défi­ni­tion à la pleine maî­trise des êtres indi­vi­dués qu’elle contri­bue à ins­crire dans le devenir.


Photographie de vignette : Stéphane Burlot 


  1. Frédéric Lordon, Imperium. Structures et affects des corps poli­tiques, Paris, La Fabrique, 2015.[]
  2. Et qu’on ne dise pas que c’est là som­brer dans cette pen­sée « par modèle » que dénonce F. Lordon. Les zapa­tistes eux-mêmes n’ont pas ces­sé de mettre en garde contre la ten­ta­tion de les idéa­li­ser et de voir dans leur tra­jec­toire sin­gu­lière un modèle à repro­duire. Cela n’empêche pas de se sai­sir de cette expé­rience comme d’un point d’appui et d’une source d’inspiration pour aider à pen­ser d’autres situa­tions éga­le­ment sin­gu­lières.[]
  3. La notion ne sus­cite que quelques com­men­taires condes­cen­dants, tan­dis que le livre de Pierre Dardot et Christian Laval (Commun. Essai sur la révo­lu­tion au XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2014) est réduit à la men­tion de deux phrases iso­lées et congé­dié avec dédain (p. 74–75).[]
  4. « La par­tie poli­ti­co-mili­taire de l’EZLN n’est pas démo­cra­tique, puisque c’est une armée », Sixième Déclaration de la Selva Lacandona, http://cspcl.ouvaton.org/spip.php?article204.[]
  5. « L’accompagnement se conver­tit en direc­tion, le conseil en ordre… et l’appui en gêne » (Leer un video, août 2004, http://palabra.ezln.org.mx/).[]
  6. Y, sí, apren­di­mos (La Jornada, http://www.jornada.unam.mx/2013/08/19/opinion/018a2pol).[]
  7. « Il y a des moments où le peuple dirige et le gou­ver­ne­ment obéit ; il y a des moments où le peuple obéit et le gou­ver­ne­ment dirige » (maes­tro Fidel, « Petite école zapa­tiste », août 2013). Pour tout ce qui concerne l’autonomie zapa­tiste, voir l’analyse plus détaillée dans Jérôme Baschet, Adieux au capi­ta­lisme. Autonomie, socié­té du bien vivre et mul­ti­pli­ci­té des mondes, Paris, La Découverte, 2014 et, avec Guillaume Goutte, Enseignements d’une rébel­lion. La petite École zapa­tiste, Paris, Éditions de l’Escargot, 2014.[]
  8. Commentaires de mon Votán lors de la « petite école zapa­tiste » (à cha­cun des mil­liers d’invités était attri­buée en propre une per­sonne char­gée de prendre soin de lui et de dia­lo­guer de manière inter­per­son­nelle).[]
  9. Récusant une concep­tion liber­taire qui consis­te­rait en « une néga­tion du pou­voir », Tomas Ibañez, par exemple, dis­tingue uti­le­ment trois sens du terme « pou­voir » (capa­ci­té de, rela­tion dis­sy­mé­trique entre agents, macro­struc­tures de régu­la­tion et contrôle), soit pré­ci­sé­ment ce que l’approche lor­don­nienne écrase (« Pour un pou­voir poli­tique liber­taire », 1983, http://www.grand-angle-libertaire.net/pour-un-pouvoir-politique-libertaire-thomas-ibanez/). Voir aus­si Vivien Garcia, L’anarchisme aujourd’hui, Paris, L’Harmattan, 2007, qui dis­tingue, par exemple, rela­tions auto­ri­taires et rela­tions d’autorité légi­time.[]
  10. « Tous les grou­pe­ments poli­tiques sont des États au sens de l’État géné­ral », p. 122.[]
  11. On peut défi­nir l’État (en géné­ral) par la com­bi­nai­son de deux carac­té­ris­tiques : le webe­rien « mono­pole de la vio­lence légi­time » et une sépa­ra­tion conso­li­dée entre qui est des­ti­né à figu­rer du côté des gou­ver­nants et qui est voué au sta­tut de gou­ver­né, soit en langue lor­don­nienne (mais dépla­cée par rap­port aux énon­cés d’Imperium) la cap­ture de la puis­sance du col­lec­tif par un de ses sous-ensembles (sou­ve­rain, caste, classe poli­tique dis­so­ciée, appa­reil bureau­cra­tique fon­dé sur la reven­di­ca­tion d’une com­pé­tence sélec­tive et orga­ni­sant le consen­te­ment des domi­nés à la ges­tion du monde confor­mé­ment aux inté­rêts domi­nants).[]
  12. Référence pour­tant cano­nique, l’ouvrage de Benedict Anderson — Imagined Communities, dans la ver­sion ori­gi­nale – n’est men­tion­né qu’un seule fois, du bout de la plume (L’imaginaire natio­nal, Paris, La Découverte, 2006).[]
  13. Voir ses contor­sions cocasses (p. 131) pour expli­quer, en réfé­rence à sa propre défi­ni­tion, le sens du mot « natio­nal » dans l’acronyme de l’EZLN, alors qu’il s’agit d’un héri­tage de la tra­di­tion anti-impé­ria­liste lati­no-amé­ri­caine.[]
  14. Sur tout ceci, voir J. Baschet, « Autonomie, india­ni­té et anti­ca­pi­ta­lisme : l’expérience zapa­tiste », dans Les Amériques indiennes face au néo­li­bé­ra­lisme, Actuel Marx, 56, 2014, p. 23–39.[]
  15. On laisse de côté la dis­cus­sion sur la notion de « nature humaine » que F. Lordon admet, en s’inspirant de Spinoza, en un sens faible, « sous-déter­mi­né » et émi­nem­ment flexible (les hommes sont modi­fiables), mais qu’on peut tout aus­si bien pré­fé­rer ne pas uti­li­ser, tant elle est char­gée d’une dimen­sion fixiste, dont on aura peine à la débar­ras­ser.[]
  16. À pro­pos du Grand Soir, rele­vons cette affir­ma­tion curieuse : « Si la révo­lu­tion poli­tique de l’horizontalité appelle comme sa condi­tion de pos­si­bi­li­té une révo­lu­tion morale, le pro­blème des révo­lu­tions morales c’est qu’elles ne connaissent pas le Grand Soir. » (p. 269). Truisme, encore. Mais qui croit encore à la mytho­lo­gie du Grand Soir, les adver­saires que F. Lordon se donne ou lui-même ?[]

REBONDS

☰ Lire « Ne vous sen­tez pas seuls et iso­lés — par le sous-com­man­dant Marcos » (Memento), avril 2015
☰ Lire « Du pou­voir et de l’État », Daniel Bensaïd, avril 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Michael Löwy, « Sans révolte, la poli­tique devient vide de sens », décembre 2014
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Jérôme Baschet

Essayiste et historien. Il partage son enseignement entre l’EHESS et l’Universidad Autónoma de Chiapas, à San Cristóbal de Las Casas (Mexique). Auteur de plusieurs ouvrages d’histoire médiévale, il a aussi publié La Rébellion zapatiste. Insurrection indienne et résistance planétaire (Champs-Flammarion, 2005) et préfacé les Saisons de la digne rage, du sous-commandant Marcos (Climats, 2009).

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