Ne vous sentez pas seuls et isolés — par le sous-commandant Marcos


La rubrique MEMENTO publie des textes introuvables sur Internet

C’est là un appel signé de la main du sous-com­man­dant Marcos, lan­cé à l’Europe en 1995, au len­de­main de l’apparition des zapa­tistes sur la scène poli­tique mon­diale. Il le dédiait « aux hommes et femmes soli­daires du Chiapas » et « aux peuples du monde ». 


marcos4Frères,

Au nom de tous les hommes, femmes, enfants et anciens de l’Armée zapa­tiste de libé­ra­tion natio­nale, je vous salue et vous exprime notre désir que les résul­tats de cette ren­contre soient bons.

Nous savons désor­mais que nous avons des frères et des sœurs d’autres pays et d’autres conti­nents.

Nous sommes frères devant un ordre mon­dial qui détruit nations et cultures. Le grand cri­mi­nel inter­na­tio­nal, l’argent, porte aujourd’hui un nom qui reflète l’incapacité du pou­voir à créer de nou­velles choses. Nous subis­sons aujourd’hui une nou­velle guerre mon­diale. C’est une guerre contre tous les peuples, contre l’être humain, la culture et l’histoire. C’est une guerre menée par une poi­gnée de centres finan­ciers sans patrie ni hon­neur, une guerre inter­na­tio­nale : l’argent contre l’humanité. « Néolibéralisme », c’est ain­si qu’on appelle à pré­sent cette inter­na­tio­nale de la ter­reur. Le nou­vel ordre éco­no­mique inter­na­tio­nal a déjà ame­né plus de mort et de des­truc­tion que les grandes guerres mon­diales. Nous sommes deve­nus plus pauvres et plus morts, frères.

Nous sommes frères dans l’insatisfaction, la révolte, l’envie de faire quelque chose, l’anticonformisme. L’histoire qu’écrit le pou­voir nous a appris que nous avions per­du, que le cynisme et le pro­fit étaient des ver­tus, que l’honnêteté et le sacri­fice étaient stu­pides, que l’individualisme était le nou­veau dieu, que l’espérance était une mon­naie déva­luée, pas cotée sur les mar­chés inter­na­tio­naux, sans pou­voir d’achat, sans espé­rance. Nous n’avons pas appris la leçon. Nous avons été de mau­vais élèves. Nous n’avons pas cru que nous ensei­gnait le pou­voir. Nous avons séché les cours quand on appre­nait en classe le confor­misme et la stu­pi­di­té. Nous avons été reca­lés en moder­ni­té. Condisciples de rébel­lion, nous nous sommes trou­vés et avons décou­verts que nous étions frères.

« Nous avons été reca­lés en moder­ni­té. Nous avons lais­sé le scep­ti­cisme au por­te­man­teau du grand capi­tal et décou­vert que nous pou­vions croire, qu’il valait la peine de croire. »

Nous sommes frères par l’imagination, la créa­tion, l’avenir. Dans le pas­sé nous n’avons pas seule­ment vu la défaite, nous avons aus­si trou­vé le désir de jus­tice et le rêve de deve­nir meilleurs. Nous avons lais­sé le scep­ti­cisme au por­te­man­teau du grand capi­tal et décou­vert que nous pou­vions croire, qu’il valait la peine de croire, que nous devions croire… en nous-mêmes.

Nous avons appris que les soli­tudes qui s’additionnent peuvent deve­nir non pas une grande soli­tude, mais un col­lec­tif qui se trouve et qui fra­ter­nise par-delà les natio­na­li­tés, les langues, les cultures, les races et les sexes.

Nous, zapa­tistes, sommes tou­jours dans les mon­tagnes du Sud-Est mexi­cain, tou­jours assié­gés, tou­jours pour­sui­vis, tou­jours avec la mort pen­due à chaque mou­ve­ment, à chaque res­pi­ra­tion, à chaque pas. Le gou­ver­ne­ment est tou­jours dans son palais, il conti­nue d’assiéger, de pour­chas­ser, d’offrir la mort et la misère, il conti­nue de men­tir.

Plus d’un mil­lion de Mexicains ont mani­fes­té lors d’un exer­cice démo­cra­tique sans pré­cé­dent au Mexique leur adhé­sion à nos prin­ci­pales reven­di­ca­tions. Beaucoup de frères à l’étranger les ont rati­fiées. Le gou­ver­ne­ment reste sourd. Des dizaines de mil­liers d’hommes et de femmes se sont mobi­li­sés pour appuyer la Consultation natio­nale pour la paix et la démo­cra­tie. Le gou­ver­ne­ment reste aveugle. La faim et les mala­dies étranglent les com­mu­nau­tés entières. L’armée fédé­rale inten­si­fie ses actions mili­taires et les pré­pa­ra­tifs de l’assassinat. Les par­tis poli­tiques refusent de recon­naître la citoyen­ne­té des indi­gènes. Les médias se font les com­plices du men­songe et du silence. Le déses­poir et la ran­cœur deviennent un patri­moine natio­nal. On nous ignore, on nous méprise, on nous oublie.

C’est une évi­dence, la vic­toire est plus proche que jamais. Nous nous pré­pa­rons d’ores et déjà à for­mer les Groupes de soli­da­ri­té avec la lutte de vos pays res­pec­tifs. Soyez sûrs que nous vous sou­tien­drons jusqu’au bout (qui n’est pas for­cé­ment la vic­toire) et que nous ne vous aban­don­ne­rons pas. Ne vous lais­sez pas abattre par les dif­fi­cul­tés et résis­tez. Vous devez conti­nuer et savoir que, dans les mon­tagnes du Sud-Est mexi­cain, il existe un cœur col­lec­tif qui est avec vous et qui vous sou­tient. Ne vous sen­tez pas seuls et iso­lés. Nous res­tons à votre écoute et ne vous oublions pas.

Voilà. Salut et n’oubliez pas que les fleurs, comme les espé­rances, se cultivent.

Depuis les mon­tagnes du Sud-Est mexi­cain.
Sous-com­man­dant insur­gé Marcos.


Texte inti­tu­lé « Des zapa­tistes du Mexique aux zapa­tistes euro­péens », 28 août 1995, tiré de Ya Basta !, tome 2, aux édi­tions Dagorno (1996).
Photographie : Daliri Oropeza

Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.