Les Peuples Veulent : « Un internationalisme par le bas »


Entretien inédit | Ballast

Depuis ses débuts en 2019, Les Peuples Veulent cherche à repen­ser la soli­da­ri­té inter­na­tio­na­liste. À l’oc­ca­sion de la sor­tie d’un mani­feste au prin­temps 2025, nous avons échan­gé avec trois de ses membres pré­sents depuis la fon­da­tion du col­lec­tif. Roula et Soma ont gran­di au Moyen-Orient et vivent actuel­le­ment en exil en France. La pre­mière est née en Syrie, tan­dis que la seconde, mili­tante fémi­niste et inter­na­tio­na­liste proche du mou­ve­ment kurde, dans une petite ville dans les mon­tagnes du Kurdistan ira­nien. Lucas, quant à lui, est un mili­tant auto­nome fran­çais qui s’est poli­ti­sé à tra­vers l’internationalisme et des voyages post-sou­lè­ve­ment en Tunisie, au Kurdistan ou encore au Liban. Il rejoint la lutte en France au moment de la loi Travail, puis des gilets jaunes. Leurs routes se sont croi­sées pour la pre­mière fois en 2018 à l’u­ni­ver­si­té Paris 8 où tous trois sou­tiennent l’oc­cu­pa­tion de l’u­ni­ver­si­té par des exilé·es qui s’au­to-orga­nisent pour deman­der des papiers et des loge­ments dignes. Entretien avec le collectif.


Pouvez-vous pré­sen­ter Les Peuples Veulent et expli­quer le com­pa­gnon­nage his­to­rique avec la Cantine Syrienne ?

Roula : En 2019, la Cantine a lan­cé une pre­mière ren­contre suite à la vague de sou­lè­ve­ments qui avait mar­qué l’an­née, au Liban, en Irak, en Algérie, au Soudan, en Équateur, au Chili, en Iran… Il y avait l’envie de par­ler de plu­sieurs contextes au lieu de faire une soi­rée de sou­tien unique pour un seul de ces pays en révolte. L’énergie qui s’est déga­gée de ces ren­contres nous a don­né envie de conti­nuer. C’est deve­nu une ini­tia­tive annuelle, qui a petit à petit pris la forme d’un fes­ti­val sur plu­sieurs jours, avec dif­fé­rents temps et acti­vi­tés. Est née éga­le­ment l’idée d’un moment off, c’est à dire non public, afin de prendre le temps de mieux se ren­con­trer avec nos invi­tés inter­na­tio­naux, mais aus­si de réflé­chir et faire des ate­liers thé­ma­tiques sur des ques­tions opé­ra­tion­nelles ou stra­té­giques. Jusqu’à la der­nière édi­tion, des membres de la Cantine syrienne ont por­té l’organisation, jus­qu’à ce qu’on se rende compte que ça deve­nait beau­coup pour elles et eux de por­ter cette dyna­mique-là. Le pro­jet s’est auto­no­mi­sé et est deve­nu un réseau trans­na­tio­nal, dans l’idée d’al­ler au-delà de ren­contres une ou deux fois par an. Une équipe s’est for­mée pour mettre en place cette transition.

Où est basé le réseau ?

Roula : Le centre de gra­vi­té du réseau reste la France en rai­son du lien avec l’histoire de la Cantine syrienne de Montreuil. Cependant, les per­sonnes actives dans la vie du réseau ne résident pas qu’en France, loin de là. Il y a deux pôles impor­tants au Chili et au Levant (Syrie-Palestine-Liban) ain­si qu’au sein de la dia­spo­ra syrienne et sou­da­naise, dans au moins cinq ou six pays ! Un de nos objec­tifs dans les années à venir est de conti­nuer à se décen­trer encore plus de la France. On vou­lait que le der­nier fes­ti­val ait lieu ailleurs — on pré­pa­rait une édi­tion au Liban depuis plus d’un an avec plu­sieurs col­lec­tifs sur place, mais il a fina­le­ment été annu­lé à cause de la guerre d’agression d’Israël.

De qui est com­po­sée cette équipe ?

Soma : Depuis le lan­ce­ment for­mel du réseau en mars der­nier, nous avons envi­ron 150 membres (col­lec­tifs, indi­vi­dus, lieux) répar­tis sur 27 pays et cinq conti­nents. La plu­part des gens qui sont au centre des Peuples Veulent ont par­ti­ci­pé à des révoltes, soit dans leurs ter­ri­toires natals (Chili, Tunisie, Syrie, Liban, France, Soudan, Iran, États-Unis) soit dans les pays où iels vivent en exil. Ce sont donc beau­coup de ren­contres entre exilé·es et dissident·es locaux. Il y a aus­si des per­sonnes qui par­ti­cipent aux luttes et col­lec­tifs ter­ri­to­riaux. Ce qui nous a réunis, c’est de com­prendre com­bien nous étions isolé·es. Une fois que la révolte ou la révo­lu­tion s’achève, on se retrouve dans le vide. S’allier avec des gens qui par­ti­cipent à, ou sont ins­pi­rés par ces moments devient impor­tant. C’est aus­si une manière de s’impliquer dans des mou­ve­ments depuis l’en­droit où l’on se trouve, par­fois indi­rec­te­ment ; c’est-à-dire contri­buer aux dif­fé­rents mou­ve­ments, à la fois autour de nous et ceux d’ailleurs, qui concernent nos cama­rades dans le réseau. Avoir une connexion plus forte nous enri­chit et per­met de par­ta­ger idées et actions autour de ce que cha­cun com­prend par le mot « révo­lu­tion » ou par l’engagement poli­tique. Après, l’i­dée est d’al­ler au-delà de l’en­ga­ge­ment poli­tique sym­bo­lique et vers l’en­traide, car il y a aus­si des enjeux de sur­vie. Nous vou­lions créer un réseau de soli­da­ri­té et d’a­mi­tié, afin de sor­tir de l’i­so­le­ment face aux oppres­seurs et aux dif­fé­rentes formes de domi­na­tion qu’on subit. À par­tir des idées qui ont com­men­cé à mûrir, nous avons écrit nos réflexions autour des révoltes, des révo­lu­tions de ces dix der­nières années, à par­tir des dis­cus­sions et des appren­tis­sages issus des ren­contres. On a tenu à écrire un mani­feste tout en étant conscient·es que, si nous par­ta­gions beau­coup de choses, nous n’a­vions par­fois pas la même défi­ni­tion de cer­tains termes, que ce soit « révo­lu­tion », « exil », « urgence », « enne­mis »… On a fina­le­ment trou­vé quelque chose pour nous réunir : l’in­ter­na­tio­na­lisme. Cette idée selon laquelle il est pos­sible de lut­ter depuis là où on se trouve afin d’identifier un objec­tif com­mun, de se réunir et de pou­voir par­ler à plu­sieurs ter­ri­toires en luttes.

Comment avez-vous rédi­gé ce mani­feste, avec toutes les contraintes de géo­gra­phies et de langues ?

« La plu­part des gens qui sont au centre des Peuples Veulent ont par­ti­ci­pé à des révoltes. »

Lucas : Le mani­feste a été écrit depuis dif­fé­rents endroits : le Liban, la France, le Chili, l’Écosse — et par des per­sonnes en situa­tion d’exil en Europe du Nord. Ça, c’était pour le pre­mier groupe res­treint, dont on fai­sait par­tie tous les trois, avec une dizaine de per­sonnes venant d’Iran et du Kurdistan, de France, de Syrie, du Chili, du Liban et enfin de Tunisie et de Russie. On a pas­sé six mois à écrire une pre­mière ver­sion du texte, qui fai­sait un peu office de syn­thèse de toutes les dis­cus­sions des quatre pre­mières ren­contres. Et c’est avec cette pre­mière ver­sion que le reste du réseau a été mobi­li­sé. Il a été envoyé aux quatre coins de la pla­nète à une cen­taine de per­sonnes ayant par­ti­ci­pé aux pré­cé­dentes ren­contres, pour véri­fier que ce texte était fidèle à leurs attentes.

Ensuite il y a eu une phase pas­sion­nante, qui a duré quatre mois : la col­lecte des retours, cri­tiques et désac­cords d’une soixan­taine de per­sonnes, qu’il a fal­lu res­ti­tuer à par­tir de leur contexte. Ça a été dif­fi­cile, mais ça a énor­mé­ment enri­chi le texte. On vient déjà de huit pays dif­fé­rents dans le pre­mier comi­té d’écriture, mais grâce à ça on avait l’expérience de 30, 40 géo­gra­phies dif­fé­rentes ! On a ensuite fait des dis­cus­sions en direct, avec des gens liés au réseau, en se dépla­çant au Liban, en France, au Chili, en Argentine, pour débattre de cette ver­sion. Évidemment, il a fal­lu énor­mé­ment reprendre le texte, énor­mé­ment refor­mu­ler, afin de faire en sorte que ça soit le plus fidèle pos­sible et que ça puisse par­ler dans les dif­fé­rents lieux où les membres du réseau sont pré­sents. L’ensemble était écrit en deux voire trois langues en paral­lèle. Il fal­lait per­pé­tuel­le­ment faire atten­tion aux ver­sions du texte, retraduire…

[Paris, 2011 | Loez]

La seconde phase de réécri­ture a aus­si duré deux à trois mois. Le mani­feste a ensuite été auto­pu­blié en quatre langues — fran­çais, espa­gnol, anglais, arabe — pour qu’il soit prêt pour les ren­contres à Marseille. Ensuite nos quelques 200 invité·es sont reparti·es avec des dizaines de copies dans leur valise pour les faire cir­cu­ler dans leurs ter­ri­toires. Il a été impri­mé en France et au Liban, ce qui lui a per­mis de cir­cu­ler en Syrie après la chute du régime. À pré­sent on est dans une phase de publi­ca­tion par des édi­teurs et édi­trices en France et bien­tôt au Mexique, aux États-Unis, au Brésil afin de lui don­ner une audience plus large, qui dépasse les cercles par­ti­sans. Mais la tra­duc­tion se fait en interne, par le réseau. Il y a d’autres tra­duc­tions en cours en ukrai­nien, man­da­rin, alle­mand, ita­lien, géor­gien et turc. Grâce à tout ça, de l’Ukraine jusqu’au Mexique, on reçoit des demandes de per­sonnes qui vou­draient nous rejoindre. Le texte ouvre des portes et mul­ti­plie nos ren­contres. La pro­po­si­tion poli­tique voyage, essaime. Dans des endroits incon­nus de nous jusque-là.

Vous avez orga­ni­sé un impor­tant évè­ne­ment à Marseille il y a quelques mois, peu avant la chute du régime syrien. L’un des pla­teaux ras­sem­blait autour d’une même table des per­sonnes impli­quées dans les réa­li­tés mili­tantes du Soudan, de Palestine, du Kurdistan, de Syrie, d’Ukraine, d’Iran. C’est assez rare, à l’image de votre mani­feste. Comment avez-vous pré­pa­ré ce moment ?

Roula : Historiquement, le réseau s’o­riente vers les moments de sou­lè­ve­ments, de révoltes popu­laires, d’in­sur­rec­tions. Dans la der­nière édi­tion, on était habité·es par la guerre, de la Palestine à l’Ukraine. Il y a donc eu un décen­tre­ment. Quelles sont les urgences du moment ? Sous quel régime est-on en train de vivre ? Selon nous, on est dans un moment contre-révo­lu­tion­naire qui se mani­feste dans ses formes les plus extrêmes : géno­cides, mas­sacres de masse, guerres. On a conti­nué à tenir notre fil en s’in­té­res­sant aux résis­tances et aux com­bats anti­co­lo­niaux, comme au Soudan, où dix ans de pro­ces­sus révo­lu­tion­naire hyper fort ont lais­sé place à un conflit armé et une guerre civile finan­cée par des puis­sances exté­rieures, comme l’Union euro­péenne ou la Russie, ce qui impose aujourd’­hui une autre réalité.

Concernant les invi­ta­tions, il est impor­tant pour nous d’or­ga­ni­ser des ren­contres entre des luttes et des lieux qui semblent oppo­sés, soit pour des rai­sons géo­po­li­tiques appa­rentes, soit pour des ques­tions de lignes idéo­lo­giques qui tra­versent les milieux de gauche par­tout dans le monde. Par exemple, réunir des per­sonnes de Syrie et du Kurdistan ou des per­sonnes qui viennent de Palestine ou d’Ukraine, de Chine ou de Taïwan, etc. On n’est pas les seuls à faire ce tra­vail, mais c’est l’un des endroits les plus essen­tiels, c’est là où ça fric­tionne. On a besoin de com­prendre exac­te­ment les endroits de ten­sion et à par­tir d’où il est pos­sible de se mettre d’accord avant de prendre posi­tion dans une situa­tion don­née. Bien sûr ce n’est pas tou­jours facile. Mais en tout cas, pour nous, il est plus inté­res­sant de faire voir ces endroits de ten­sion plu­tôt que de les mettre sous le tapis et de se poser en juge hors-sol, décon­nec­té des enjeux et des vécus des per­sonnes sur le terrain.

Cet évè­ne­ment était orga­ni­sé en deux étapes dont une en off. Comment s’est orga­ni­sée cette partie ?

« L’internationalisme par le bas a dis­pa­ru de notre géné­ra­tion et nous n’a­vons pas trou­vé d’autres solu­tions que de nous ren­con­trer et d’es­sayer de nous orga­ni­ser ensemble, mal­gré les divisions. »

Soma : L’un des pro­jets les plus impor­tants des Peuples Veulent, c’est de connec­ter des orga­ni­sa­tions de types dif­fé­rents, de réflé­chir à agir ensemble, avec des col­lec­tifs qui sont par­fois sur des ter­ri­toires dis­tants mais qui peuvent être reliés à tra­vers un réseau, un jour­nal, etc. Afin de pou­voir don­ner un espace de parole et de visi­bi­li­té aux com­bats de ces col­lec­tifs, exi­lés et non exi­lés, le off nous sem­blait cru­cial comme étape pré­pa­ra­toire avant la par­tie publique. On en a conscience : les gens ne s’entendent pas car ils sont divi­sés par la force des empires — tels qu’on les désigne dans le mani­feste. L’internationalisme par le bas a dis­pa­ru de notre géné­ra­tion et nous n’a­vons pas trou­vé d’autres solu­tions que de nous ren­con­trer et d’es­sayer de nous orga­ni­ser ensemble, mal­gré les divi­sions. On tenait à ame­ner les ten­sions sur la table. Le manque de ren­contres entre militant·es de chaque lutte locale, qu’iels viennent d’Ukraine, de Palestine, d’Iran, etc., nous est appa­ru comme une évi­dence. En se ren­con­trant et en par­ta­geant nos idées, on peut aller au-delà des ana­lyses et inté­rêts des États, au-delà des forces qui nous divisent. Ce moment de ren­contre en off sem­blait être une solu­tion pour par­ta­ger et construire quelque chose, au-delà des limites impo­sées par les temps d’échanges publics. Avec l’objectif de trou­ver des solu­tions par le bas, entre nous, sans dépendre ou mettre notre des­tin dans les mains de ceux d’en-haut. Évidemment, ce genre d’échange assez déli­cat néces­site de prendre le temps de bien soi­gner le choix des col­lec­tifs et invité·es.

Lucas : Ça me fait pen­ser à une mili­tante pales­ti­nienne, par­ti­ci­pante de longue date au réseau, qui est venue de Palestine mal­gré le contexte ter­rible. Pendant les off, alors qu’on venait d’apprendre la mort d’un cama­rade agri­cul­teur à Gaza, elle a racon­té avec une rare émo­tion à quel point c’était unique et pré­cieux dans un tel moment de se retrou­ver entre Syriens, Iraniens, Palestiniens, Libanais pour contrer les ten­ta­tions de lec­tures géo­po­li­tiques qui ne font qu’ai­gui­ser les divisions.

Soma : L’autre défi était que tout le monde ne pou­vait pas se dépla­cer afin de par­ti­ci­per. L’accès à la ren­contre n’a pas été égal pour tout le monde. Nous avons eu une dizaine de per­sonnes qui n’ont pas pu venir à cause des visas, notam­ment d’Afrique et d’Asie (Soudan, Mali, Burkina Faso, Bangladesh et Palestine).

[Le Caire, juillet 2013 | Loez]

Comment défi­ni­riez-vous l’« inter­na­tio­na­lisme par le bas » que vous appe­lez de vos vœux ?

Roula : « Par le bas » ren­voie à la volon­té, la recherche et le désir de faire de l’internationalisme autre­ment. Les expé­riences d’in­ter­na­tio­na­lisme au XXe siècle ont souf­fert d’une cen­tra­li­sa­tion poli­tique autour des États. Ça a fait perdre aux mou­ve­ments leur auto­no­mie poli­tique et maté­rielle à cause d’une dépen­dance à l’é­gard des agen­das et inté­rêts géo­po­li­tiques des États ou des orga­ni­sa­tions de masse. Il y a donc une ana­lyse et un diag­nos­tic à faire des erreurs du pas­sé. On essaye de mettre en avant le fait que peu importe la stra­té­gie qu’on choi­sit, ce qui est impor­tant est de trou­ver une forme d’autonomie vis-à-vis de la poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle. C’est à dire que notre sou­ci doit tou­jours être diri­gé vers la maté­ria­li­sa­tion et la pour­suite de notre propre agen­da poli­tique, tout en com­po­sant avec la réa­li­té, évi­dem­ment. On ne veut pas délé­guer cette recherche poli­tique et stra­té­gique à une bande d’ex­perts, de tech­no­crates, de poli­ti­ciens d’avant-garde…

Dans l’internationalisme par le bas, il y a donc la volon­té de recherche com­mune entre plu­sieurs ter­ri­toires sans for­cé­ment être d’ac­cord sur les solu­tions concrètes qu’il fau­drait appli­quer pour réus­sir. Nous com­pre­nons par­fai­te­ment que chaque contexte géo­gra­phique néces­site des tac­tiques et stra­té­gies dif­fé­rentes : loin de nous l’idée qu’il y aurait un modèle passe-par­tout pou­vant émer­ger dans la tête d’une élite mili­tante éclai­rée et qu’il fau­drait ensuite impor­ter et tra­duire dans les dif­fé­rentes régions de la planète.

« Les expé­riences d’in­ter­na­tio­na­lisme au XXe siècle ont souf­fert d’une cen­tra­li­sa­tion poli­tique autour des États. »

Soma : Pour beau­coup d’entre nous, il y a aus­si eu une forte décep­tion due aux échecs des révoltes et des révo­lu­tions de ces der­nières années. Avec le géno­cide et les guerres actuelles, il y avait le besoin de cher­cher un espoir, de croire en quelque chose. La déter­mi­na­tion de pen­ser que des choses sont tou­jours pos­sibles mal­gré tout. Un de nos enjeux est aus­si de visi­bi­li­ser les marges : c’est-à-dire les col­lec­tifs, les luttes, les causes lais­sées en péri­phé­ries et par­fois dans l’ombre. Et quand elles sont visibles comme la cause pales­ti­nienne peut l’être, elles ne le sont par­fois seule­ment que sur cer­tains aspects les plus média­tiques (ici, la lutte armée, par exemple) en lais­sant par­fois d’autres de côté (comme les luttes pay­sannes ou fémi­nistes), rédui­sant ain­si la diver­si­té des voix qui peuvent exis­ter sur le ter­rain. On tenait à voir et mon­trer le visage invi­sible des luttes, ce dont on ne parle pas à la télé. C’est pour ça qu’on a vou­lu se ren­con­trer car il n’y a pas d’autres moyens de faire émer­ger cette puis­sance invi­sible. J’ai croi­sé beau­coup de per­sonnes au sein du réseau qui sont deve­nues des per­sonnes de confiance à qui je peux trans­mettre mes expé­riences mais aus­si construire avec elles pour l’avenir. L’idée de ren­contre, ce n’est pas seule­ment celle d’un par­tage d’informations. Nos invité·es nous ont poussé·es à vou­loir aller au-delà de ces ren­contres et à créer quelque chose de plus opé­ra­tion­nel qui dépasse les frontières.

« Trouver de nou­velles voies pra­ti­cables pour faire sens et corps ensemble », écri­vez-vous dans le mani­feste. La réflexion inter­na­tio­na­liste que vous pro­po­sez se vou­drait ni pater­na­liste ni patriar­cale. Des pages du mani­feste sont consa­crées à l’ap­port des mou­ve­ments queer et fémi­nistes mino­ri­taires. Pourriez-vous en dire un mot ?

Soma : Je pense en effet que les mou­ve­ments fémi­nistes et queer peuvent être inter­na­tio­na­listes et par­ta­ger un but com­mun même, si ce n’est pas tou­jours évident. Une par­tie des per­sonnes qui ont par­ti­ci­pé à l’or­ga­ni­sa­tion des Peuples Veulent avait comme lutte cen­trale la cause fémi­niste et queer. On a des cama­rades qui ont vu la puis­sance des grèves fémi­nistes en Amérique du Sud, par exemple. De fait, les com­bats fémi­nistes ont chan­gé la poli­tique géné­rale du monde entier, c’est une révo­lu­tion et une ins­pi­ra­tion poli­tique de notre époque. On ne peut pas les igno­rer. Il y a aus­si à apprendre des mou­ve­ments fémi­nistes de ces dix der­nières années en Iran, au Soudan, au Liban… S’il y a un renou­vel­le­ment des idées et des pra­tiques poli­tiques aujourd’hui, ça passe en par­tie par les expé­riences des per­sonnes queers sur le genre, la fémi­ni­té, etc. Mais il n’est pas tou­jours simple de faire l’al­ler-retour vers une lutte plus « géné­rale » ou inter­na­tio­na­liste, qui inclut plu­sieurs causes et fronts.

[Paris, 2011 | Loez]

Roula : Pour conti­nuer dans le même sens, le défi est de trou­ver ce que le fémi­nisme ou les luttes queers peuvent appor­ter de pra­tiques, hypo­thèses, outils ou appren­tis­sages poli­tiques qui sont déjà trans­ver­saux, glo­baux. En somme, com­ment elles dépassent la case de la lutte par­ti­cu­lière, spé­ci­fique. Et j’aime le fait que tu dises que notre réflexion se veut non pater­na­liste. Typiquement, la ques­tion de la posi­tio­na­li­té qui a été beau­coup théo­ri­sée et por­tée par le mou­ve­ment fémi­niste consti­tue la base d’une approche inter­na­tio­na­liste non condes­cen­dante. Les mou­ve­ments de soli­da­ri­té inter­na­tio­nale, sur­tout depuis le Nord vers le Sud, sont sou­vent tra­ver­sés par un pater­na­lisme sur­plom­bant où on vient expli­quer à celles et ceux qu’on pré­tend aider ce qu’il faut faire ou ne pas faire, ce qu’il faut dire ou ne pas dire et com­ment iels sont cou­pables quand iels font ceci et pas cela, etc. Ce genre de pos­ture n’est que l’expression d’une conti­nui­té colo­niale qui arrive à s’installer au sein même de gestes de sou­tien. Prendre en compte la ques­tion de la posi­tio­na­li­té depuis le fémi­nisme nous aide à iden­ti­fier les impacts des struc­tures de pou­voir dans la manière même dont on se rap­porte à des luttes lointaines.

Il est très facile de don­ner des leçons poli­tiques depuis l’Occident colo­nial aux révolté·es du Sud. Il est plus dif­fi­cile de s’y rap­por­ter avec humi­li­té en étant capable d’identifier les endroits et les moments où un sou­tien est requis et les endroits où il s’agit sim­ple­ment d’écouter et d’essayer de com­prendre et d’apprendre. Cet espèce de tact poli­tique, on l’appelle « ten­dresse révo­lu­tion­naire » dans le mani­feste ; elle n’est pos­sible que si elle est incar­née par des liens, des affects et des ancrages éthiques et sen­sibles et pas seule­ment des théo­ries et des dis­cours flam­boyants. C’est cette ten­dresse, cette recherche d’empathie, qui nous per­met de pra­ti­quer un inter­na­tio­na­lisme par le bas. Il y a des col­lec­tifs et des luttes dans les marges qui ont des gram­maires, des sou­cis et des pra­tiques dif­fé­rentes des formes poli­tiques dans le Nord. Donc ce n’est pas parce qu’on est anti­ra­ciste ou déco­lo­nial au Nord qu’on com­prend les dyna­miques de luttes dans le Sud. Une approche fémi­niste nous pousse à aller au ras du sol pour voir les choses depuis les points de vue des per­sonnes oppri­mées, les sou­te­nir, par­fois de manière critique.

C’est-à-dire ?

« Ce n’est pas parce qu’on est anti­ra­ciste ou déco­lo­nial au Nord qu’on com­prend les dyna­miques de luttes dans le Sud. »

Soma : Il y a aus­si une récu­pé­ra­tion des mou­ve­ments fémi­nistes et queer. Il y a les fémi­nistes libé­rales du Nord qui vou­draient « sau­ver les femmes du Sud ». Si on se défi­nit comme inter­na­tio­na­liste, com­ment réagir à ce fémi­nisme colo­nial qui pro­pose d’al­ler à l’autre bout du monde, en Irak, en Afghanistan, par exemple, pour faire la guerre au nom du fémi­nisme ? Ça m’a tou­jours tou­chée lorsque les per­sonnes venant du Sud étaient confron­tées à ce genre de récu­pé­ra­tion en Occident. Le mou­ve­ment pour les femmes en Iran, par exemple, a été com­plè­te­ment ins­tru­men­ta­li­sé et récu­pé­ré par des fémi­nistes sio­nistes ou libé­rales, par cer­tains col­lec­tifs queers pro-israé­liens, pro-géno­cides. La ques­tion est donc : com­ment, par les res­sources que nous pro­po­sons, avoir une autre forme d’é­change entre fémi­nistes ? Car c’est dif­fi­cile de lut­ter sur les deux fronts du patriar­cat, à la fois local et global.

Le terme queer, lui-même issu d’une culture anglo­phone, est-il audible par les diverses com­mu­nau­tés que vous por­tez dans les Peuples Veulent ?

Soma : Ça me rap­pelle des moments d’é­cri­ture du mani­feste. On se deman­dait : com­ment les divers cama­rades poli­tiques entendent ces mots, ces concepts, ces luttes, de l’endroit où iels sont ? Comment iels se posi­tionnent par rap­port à ça ? On a pu citer des cama­rades inter­na­tio­na­listes, enga­gés et radi­caux mais pas for­cé­ment en sou­tien aux ques­tions fémi­nistes et queer. C’était une des dif­fi­cul­tés pour nous. Malgré tout, on n’a pas d’autres choix que d’ap­prendre et de se confron­ter. Au sein des Peuples Veulent, cer­tains cama­rades n’ont pas du tout la même défi­ni­tion du fémi­nisme que moi par exemple. C’est ce qu’on a appris lors de l’é­cri­ture du mani­feste, en orga­ni­sant le fes­ti­val et en ren­con­trant des cama­rades fémi­nistes venues de par­tout. À un moment, dans nos dis­cus­sions, on a réa­li­sé que nous étions inspiré·es par l’idée de dépas­se­ment de la dua­li­té, de la dicho­to­mie, propre aux luttes queers. Pour nous, c’était inspirant.

[Tunis, août 2013 | Loez]

Roula : Les mou­ve­ments fémi­nistes et queers mettent en avant la ques­tion du rêve, du désir, du corps. Ce sont des outils, des repères, des maté­riaux avec les­quels on peut tra­vailler pour des posi­tion­ne­ments révo­lu­tion­naires trans­ver­saux. Dans le mani­feste, c’est un pas­sage très court — insuf­fi­sant, nous a‑t-on repro­ché. Mais on l’a inclus exac­te­ment à par­tir de l’axe que Soma vient de men­tion­ner : le refus de la dua­li­té, de la dicho­to­mie. Pour nous cette ques­tion est liée à celle du cam­pisme, à cette pré­ten­due néces­si­té « prag­ma­tique » de se ran­ger dans un camp géo­po­li­tique, même s’il est pour­ri, pour com­battre l’autre camp. Des per­sonnes queers du réseau ont poin­té qu’il fau­drait dédier plus de temps et d’espace à leurs luttes. C’est la rai­son pour laquelle il y a eu une table ronde spé­ci­fique qui por­tait sur leur ins­tru­men­ta­li­sa­tion impé­ria­liste dans le fes­ti­val à Marseille, orga­ni­sée par un groupe de tra­vail queer au sein du réseau. Pour rebon­dir sur ce que disait Soma, je ne pense pas que tou·tes ceux et celles qui par­ti­cipent au fes­ti­val sou­tiennent les luttes queer ou trans. Ce que l’on tente de dire et de faire, ce qui importe pour nous, c’est de pou­voir se par­ler et de ne pas nier la légi­ti­mi­té de la cause de quelqu’un au pro­fit d’une autre qui serait supé­rieure, de ne pas hié­rar­chi­ser les luttes. Ce qui n’empêche pas d’avoir des gens qui se concentrent en prio­ri­té sur l’écologie, d’autres sur les luttes de libé­ra­tion natio­nale, etc. Si on accepte de faire coha­bi­ter cette diver­si­té sans néga­tion d’autrui, on pour­ra être dans un rap­port mutuel d’ap­pren­tis­sage et donc de transformation.

Vous dites que « la tâche révo­lu­tion­naire est en par­tie deve­nue une tâche de tra­duc­tion ». Pour vous, concrè­te­ment, quelle dimen­sion ça a pris ? Comment com­mu­ni­quer entre militant·es issu·es d’autant d’horizons différents ?

Roula : La tra­duc­tion, ça per­met de se com­prendre. On par­lait jus­te­ment des ques­tion­ne­ments queers, du mot lui-même. Et des termes « démo­cra­tie », « révo­lu­tion », « chan­ge­ment de régime », qui n’im­pliquent pas for­cé­ment les mêmes choses par­tout. Par exemple, on disait tha­wra ou inti­fa­da au Liban, estal­li­do ou revuel­ta au Chili, sou­lè­ve­ment ou insur­rec­tion en France, conseils locaux en Syrie ou poder popu­lar au Mexique. La tâche révo­lu­tion­naire — qui est pour nous une tâche inter­na­tio­na­liste — est de pou­voir se don­ner une infra­struc­ture lan­ga­gière élé­men­taire. Pour pou­voir par­ler il faut un mini­mum de com­pré­hen­sion com­mune. C’est impor­tant car de notre point de vue, il y a eu des révoltes, des révo­lu­tions et des luttes qui n’ont pas été com­prises ou qui ont été délais­sées par la gauche tra­di­tion­nelle et ses lec­tures datés de l’anti-impérialisme : Hong Kong, Ukraine, Iran… Il y a aus­si des endroits où on ne com­pre­nait tout sim­ple­ment pas ce qui s’y pas­sait. La Syrie est un bon exemple : il fal­lait de la tra­duc­tion pour ten­ter de trans­mettre le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire mas­sif qui se dérou­lait sur le ter­rain. Il fal­lait tra­duire quelque part l’a­nar­chisme syrien.

Anarchisme ?

« Il y a eu des révoltes, des révo­lu­tions et des luttes qui n’ont pas été com­prises ou qui ont été délais­sées par la gauche tra­di­tion­nelle et ses lec­tures datés de l’anti-impérialisme. »

Roula : Si on se place d’un point de vue occi­den­tal, les expé­riences qui se pas­saient sur le ter­rain en Syrie cor­res­pon­daient à des pra­tiques « liber­taires ». Sauf que les Syriens ne reven­di­quaient pas eux-même ce terme. Et donc, les Occidentaux n’ont pas com­pris que c’é­tait de fait des pra­tiques liber­taires. C’est là que la tra­duc­tion entre en jeu. Omar Aziz, un anar­chiste syrien mort en déten­tion qui a été impli­qué dans des dyna­miques d’organisation popu­laire par la base, disait : « Nous avons fait mieux que la com­mune de Paris », car cer­tains ter­ri­toires libé­rés du régime ont été ensuite auto-admi­nis­trés par leur habi­tants pen­dant des années.

Soma : En vrai, l’internationalisme a déjà sa propre langue, et l’avantage est que par­fois on observe les mêmes codes, les mêmes pra­tiques com­munes mal­gré les dis­tances des fron­tières et la vio­lence des États-nations qui ne cessent de nous divi­ser. C’est inté­res­sant qu’il y ait un lan­gage par­ta­gé dans les révoltes qu’on recon­naisse immé­dia­te­ment au-delà des dra­peaux et des sym­boles pré­cis. Traduire, c’est aus­si pour la trans­mis­sion d’une mémoire col­lec­tive qui pour­rait se perdre sans tra­duc­tion politique.

… un lan­gage, c’est-à-dire ?

Soma : La manière de faire face aux oppres­seurs peut être très loca­li­sée. Beaucoup de per­sonnes ne se réclament pas du mili­tan­tisme mais font autant voire plus que les militant·es expert·es dans les pays du Nord. Des gens qui passent toute leur vie dans des pra­tiques d’entraide révo­lu­tion­naires. Iels sont militant·es par leurs actions et non pas par ce qu’iels disent. Alors com­ment trou­ver le lien ? C’est pré­ci­sé­ment ça, trou­ver un moyen de se par­ler et de recon­naître la diver­si­té des luttes et des lan­gages qui existent, et que ça ne soit pas reçu comme une menace — sou­vent la diver­si­té est per­çue comme une menace, une limite, une dif­fi­cul­té — mais comme une richesse.

[Paris, 2011 | Loez]

La tra­duc­tion est aus­si maté­rielle. On a écrit la plu­part du mani­feste en se réunis­sant phy­si­que­ment et c’est quelque chose qui ne peut pas tou­jours être repro­duit. Plusieurs per­sonnes du col­lec­tif sont dans les pays du Nord et ont maté­riel­le­ment la pos­si­bi­li­té de com­mu­ni­quer et de se retrou­ver. On uti­lise prin­ci­pa­le­ment l’anglais, l’arabe, le fran­çais et l’espagnol mais par­fois, on échange des mots dans nos dif­fé­rentes langues avant de se trou­ver vite rattrapé·es par l’obligation d’u­ti­li­ser les langues des empires et des colo­ni­sa­teurs pour par­ler des luttes déco­lo­niales, iro­ni­que­ment contre les empires et les colons. Ce n’est pas un hasard si c’est dans les empires qu’il y a accu­mu­la­tion du capi­tal maté­riel. Mais on peut jus­te­ment uti­li­ser ce capi­tal autre­ment pour aller dans notre sens. Tout de même, cette tâche de tra­duc­tion n’est pas tou­jours simple et elle reste indis­so­ciable de l’exil.

Vous vous pré­sen­tez comme un col­lec­tif de per­sonnes en exil. Les sou­lè­ve­ments des dix der­nières années et l’exil en France sont reliés. Comment cela s’incarne-t-il dans votre col­lec­tif où s’é­nonce un « nous » exilé ?

Roula : Tout le monde n’est pas exilé·e dans le col­lec­tif. Dans celui-ci comme dans le texte, le « nous » fluc­tue : il est par­fois très incar­né, très pré­cis, comme dans le cha­pitre sur l’exil. Parfois il sym­bo­lise la ren­contre qui a eu lieu, un « nous » pour faire adve­nir quelque chose de plus large. C’était le pari de navi­guer entre ces dif­fé­rents « nous ». Le « nous » de l’exil est quelque chose de très impor­tant pour moi. Ça vient direc­te­ment de mon expé­rience. Avec Soma, on en parle beau­coup, c’est une dis­cus­sion constante. Moi, à un moment don­né, j’ai vou­lu vivre l’exil comme une posi­tion de force, voire d’attaque, car j’en avais marre de le vivre comme une fai­blesse, comme si j’é­tais une vic­time sans agen­ti­vi­té. Mais on ne peut pas le dis­so­cier des condi­tions maté­rielles, comme l’a dit Soma. L’autonomie poli­tique va tou­jours de pair avec une auto­no­mie maté­rielle : pour faire de l’exil une posi­tion d’at­taque, il faut des condi­tions maté­rielles qui le permettent.

« J’ai vou­lu vivre l’exil comme une posi­tion de force, voire d’attaque, car j’en avais marre de le vivre comme une fai­blesse, comme si j’é­tais une vic­time sans agentivité. »

Soma : C’est comme ça qu’on peut lut­ter depuis ici pour d’autres endroits. On en avait marre, en effet, d’être identifié·es comme des vic­times. Il y a des exilé·es révo­lu­tion­naires qui ont fait des choses ins­pi­rantes et impres­sion­nantes mais qui ont été perçu·es comme « vic­times » en arri­vant dans leur pays d’ac­cueil, avec par­fois du mal à gérer leur quo­ti­dien. Iels deviennent des tra­vailleurs pré­caires par­mi d’autres, qui vivent juste pour tra­vailler et galé­rer avec les démarches admi­nis­tra­tives. On a beau­coup réflé­chi à tout ça : com­ment res­ter révo­lu­tion­naire même en tant qu’exilé·e. Et c’est très difficile.

Les révo­lu­tion­naires exilé·es et non exilé·es ne tra­versent pas les mêmes dif­fi­cul­tés. Dans le mani­feste on leur donne beau­coup de place, ain­si que dans nos pra­tiques et notre réseau. Pour les per­sonnes exi­lées, il y a plu­sieurs fronts dif­fi­ciles à équi­li­brer. Ton corps, ton esprit, tes luttes sont divi­sés sur plu­sieurs ter­ri­toires et ça dimi­nue ta force. Comment ne pas perdre la mémoire de son pays, com­ment la trans­mettre aux autres cama­rades, aux autres per­sonnes, depuis sa condi­tion d’exilé·e ? Comment res­ter révo­lu­tion­naire sans se sen­tir com­plè­te­ment aliéné·e par la poli­tique de la France par exemple ? Moi, je suis exi­lée en France depuis dix ans, et ce n’est pas simple. Nous vivons des défis poli­tiques et sociaux sans les­quels on ne peut pas par­ler d’in­ter­na­tio­na­lisme. Et ce n’est pas seule­ment vrai pour les exilé·es dans les pays du Nord. Pendant le fes­ti­val, il y avait des cama­rades qui étaient exilé·es de plu­sieurs pays d’Asie du Sud dans d’autres pays d’Asie du Sud et qui tra­ver­saient des dif­fi­cul­tés encore plus rudes que les exilé·es dans les pays du Nord. La répres­sion arrive aus­si dans les pays d’accueil. Les militant·es kurdes sont criminalisé·es par­tout. Iels n’ont pas d’État, ont quit­té leur pays pour des rai­sons poli­tiques et sont perçu·es comme des criminel·les dans le pays d’accueil. Donc, iels cherchent tou­jours un endroit où il existe un espace pour lutter.

En par­lant des luttes de libé­ra­tion kurde, quelle place tient l’expérience du Rojava, si impor­tante dans la région, pour votre collectif ?

Soma : L’une des envies des Peuples Veulent est quand même de faire un pont autant que pos­sible entre les expé­riences révo­lu­tion­naires kurdes et syriennes. Le mou­ve­ment kurde est très orga­ni­sé en dia­spo­ra depuis les années 1980 — c’est incom­pa­rable avec d’autres orga­ni­sa­tions. Des cama­rades familier·es des luttes kurdes nous per­mettent de faire les liens, car ces liens manquent par­tout, notam­ment en France. Ça a été dif­fi­cile mais on a réus­si à faire les pre­miers pas.

Dans le cadre de l’écriture du Manifeste, le Rojava et le Chiapas étaient très pré­sents : deux mou­ve­ments qui durent depuis les années 1980, et qui s’affirment comme anti­ca­pi­ta­listes et anti­co­lo­niaux au sens clas­sique de ces termes, mal­gré tous les chan­ge­ments de gou­ver­ne­ment. Ce sont des mou­ve­ments qui avancent mal­gré les guerres. Ils brisent et déforment l’image de « vic­times » de leur région, et créent un dis­cours révo­lu­tion­naire mal­gré la vio­lence du contexte. C’est évi­dem­ment ins­pi­rant et au cœur de nos sujets : la révo­lu­tion, les révoltes popu­laires, la stra­té­gie à adop­ter face aux attaques des empires. Ces enjeux sont des dis­cus­sions au sein du mou­ve­ment kurde depuis 40 ans. Nous avons des diver­gences et des points de désac­cords, par exemple sur cer­tains aspects de la poli­tique du mou­ve­ment kurde pen­dant la révo­lu­tion en Syrie. Mais le point fort de notre col­lec­tif est de ten­ter de tra­vailler ensemble à tra­vers l’écoute et ain­si d’avancer vers une construc­tion com­mune, même quand ce n’est pas simple.

[Tunis, août 2013 | Loez]

Roula : Effectivement, l’expérience zapa­tiste et celle du mou­ve­ment de libé­ra­tion kurde hante le texte. La com­pré­hen­sion du mou­ve­ment de libé­ra­tion kurde au Rojava, mais aus­si dans les autres par­ties du Kurdistan, a été en par­tie pos­sible grâce à la ren­contre avec Soma. Car le mou­ve­ment est très large mais cha­cun de ses foyers a ses spé­ci­fi­ci­tés, ses stra­té­gies. Ça n’est pas for­cé­ment très déve­lop­pé dans le livre, car en réa­li­té, on a fait le choix de mettre au centre les luttes récentes. Mettre en lumière les comi­tés de résis­tance au Soudan, ou les conseils locaux en Syrie. On a aus­si choi­si d’emmener davan­tage ces expé­riences moins connues des publics mili­tants, car elles nous sont fami­lières : ce sont celles qu’on connaît le mieux depuis l’intérieur. Donc pour adres­ser les pro­blé­ma­tiques autour de la ques­tion de l’organisation, on a choi­si de faire ça en fonc­tion de la où on se trouve, en tant que participant·es dans des révoltes. Dans le cas du mou­ve­ment zapa­tiste ou du mou­ve­ment de libé­ra­tion kurde, il y a de fortes orga­ni­sa­tions der­rière les mobi­li­sa­tions qui struc­turent le mou­ve­ment popu­laire. Or, nous l’avons dit : les mou­ve­ments de révolte récents ont en com­mun l’absence de ces grandes orga­ni­sa­tions. On a vou­lu prendre la ques­tion à par­tir de là.

Effectivement, vous par­lez de l’é­mer­gence d’un nou­veau cycle révo­lu­tion­naire en citant de nom­breuses révoltes de par le monde. Quelles sont les dif­fé­rences de ce nou­veau cycle avec l’in­ter­na­tio­na­lisme fin XIXe-XXe siècle ou encore l’é­poque des guerres de déco­lo­ni­sa­tion de la deuxième moi­tié du XXe siècle ?

Roula : Notre condi­tion d’exilé·e poli­tique nous rap­pelle qu’on n’ar­rive pas de nulle part, qu’on est venu·e par des révoltes. Les révoltes sont des cycles qui s’ouvrent et ne se referment pas si vite et c’est quelque chose qu’il faut rap­pe­ler aujourd’hui mal­gré le mou­ve­ment de fas­ci­sa­tion dans lequel le monde s’en­gouffre. Donc quand on dit « cycle », ça signi­fie que ce n’est pas ter­mi­né, le mou­ve­ment de fond n’est pas encore clos même si on est dans un moment de contre-révo­lu­tion atroce. Or, pour que ça ne se referme pas, il faut qu’on l’acte. Il faut abso­lu­ment dire que ça existe, qu’on prenne conscience que c’est un pro­ces­sus, de faire le tra­vail de mémoire, de trans­mis­sion, d’apprentissage, etc. On en parle un peu dans le mani­feste, on donne des pistes.

L’internationalisme et les révoltes du XXe siècle s’appuyaient sur de grandes orga­ni­sa­tions, que ce soit du mou­ve­ment ouvrier ou des mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale. Même si aujourd’­hui les révoltes sont des phé­no­mènes de masse, il y a peu de formes par­ti­sanes et d’or­ga­ni­sa­tions de masse qui arrivent à les sou­te­nir. Ça arrive encore à cer­tains endroits, en Inde par exemple. Pour nous, il s’agit d’identifier et gar­der ce qui est nou­veau, ins­pi­rant, débor­dant dans les révoltes, comme une cer­taine hori­zon­ta­li­té, une spon­ta­néi­té et une radi­ca­li­té des masses. Pas les jar­gons idéo­lo­giques et les textes des gou­rous, mais la vraie et juste parole qui sort des ventres enra­gés. Comment gar­der ça en appre­nant de nos limites et aller plus loin ? Car des révoltes ont fait chu­ter des régimes, dans plein d’endroits : en Tunisie, en Égypte, au Soudan, au Sri Lanka, au Bangladesh, en Syrie à pré­sent. Mais le plus dif­fi­cile c’est l’a­près. C’est là que se pose la ques­tion de l’organisation.

À par­tir de l’internationalisme que vous défen­dez, com­ment répon­dez-vous à cet « après » des révoltes, celui qui écrase et sou­vent com­prend le contre-coup de l’armée ?

« Pour nous, il s’agit d’identifier et gar­der ce qui est nou­veau, ins­pi­rant, débor­dant dans les révoltes comme une cer­taine hori­zon­ta­li­té, spon­ta­néi­té et radi­ca­li­té des masses. »

Roula : On a des pistes, pas de réponses claires. L’un de nos constats c’est que les grandes orga­ni­sa­tions et les mou­ve­ments de masse qui étaient forts dans le XXe siècle, ne l’étaient pas seule­ment à cause de leurs dis­cours. C’est parce qu’ils ont appor­té du sou­tien effec­tif aux révoltes, aux caté­go­ries oppri­mées, qu’ils étaient forts. Il y avait bien enten­du le com­mu­nisme, les idées d’émancipation et de libé­ra­tion mais il n’y avait pas seule­ment ça. Aujourd’hui, on s’ac­croche à ces idées mais il faut des infra­struc­tures pour les répandre et pour les maté­ria­li­ser. Si on veut tou­cher plus de monde uni­que­ment avec des dis­cours, ça risque d’être com­pli­qué. D’où notre insis­tance sur l’entraide maté­rielle. On a plu­sieurs pro­jets pour déve­lop­per ça. Le pre­mier c’est le réseau Mujawara. C’est un réseau de lieux auto-orga­ni­sés pré­sents dans le monde dont la fonc­tion est de faire exis­ter des acti­vi­tés locales et trans­na­tio­nales de soli­da­ri­té et d’entraide. Le second serait un front trans­na­tio­nal d’entraide maté­rielle et finan­cière qu’on est en train de conce­voir. Comment faire pour que dans des moments de crises on puisse vrai­ment réduire la dépen­dance de nos orga­ni­sa­tions à des puis­sances qui vont nous coop­ter ? Comment réduire notre dépen­dance maté­rielle à tra­vers l’entraide par le bas ?

Soma : Faire face au pater­na­lisme que l’on vient d’expliquer, c’est dire qu’il est pos­sible d’avoir des espaces auto­nomes qui peuvent être créés pour nous relier, des espaces qui nous per­mettent de nous orga­ni­ser. La ques­tion devient : com­ment accom­pa­gner, maté­riel­le­ment, la pos­si­bi­li­té de cette tran­si­tion de « vic­time » vers celle de « mili­tante en exil » ? C’est quelque chose à apprendre des exilé·es qui ramènent dans leurs bagages des outils trans­for­ma­teurs et puis­sants, utiles ici-même. Ce ne sont pas seule­ment les per­sonnes en exil qui doivent apprendre. Avec les Peuples Veulent, on vou­drait chan­ger la nature de ces allers-retours entre pays du Nord et pays du Sud, que ce soit sur la pen­sée poli­tique comme sur l’entraide maté­rielle. Matérialiser ces échanges en de mul­tiples direc­tions sans repro­duire ce pater­na­lisme exis­tant du Nord vers le Sud et les cli­chés qui vont avec.

[Paris, 2011 | Loez]

Lucas : Oui. La ques­tion du pro­jet fait le lien avec celle sur l’exil : his­to­ri­que­ment, la théo­rie révo­lu­tion­naire, les pen­sées et les pro­jets révo­lu­tion­naires sont tou­jours basés sur les ensei­gne­ments des révoltes et révo­lu­tions qui ont eu lieu et cette trans­mis­sion se fait très sou­vent à tra­vers l’exil de ceux et celles qui les ont direc­te­ment vécus. On l’évoque dans le mani­feste, mais on oublie sou­vent qu’énormément de grands théo­ri­ciens et théo­ri­ciennes de la révo­lu­tion — de Marx à Fanon, en pas­sant par Rosa Luxembourg ou Emma Goldman —, sont des per­sonnes qui ont été en exil ou en migra­tion. C’est qu’aujourd’hui, c’est peu posé comme source d’enseignement et de réflexion d’une gauche cen­trée sur son vieux pan­théon (Révolution russe ou Cubaine, révo­lu­tion espa­gnole et Commune de Paris…) et qui pour une par­tie d’entre elle, a raté les sou­lè­ve­ments de la der­nière décen­nie. Alors que se trouvent juste à côté de nous beau­coup de per­sonnes en situa­tion d’exil qui ont vécu de leur vivant des révo­lu­tions et qui ont à nous apprendre. Ce que j’ai appris par la ren­contre de per­sonnes comme Soma ou Roula par exemple. En France aus­si, on a ten­dance, à l’is­sue des révoltes, à vou­loir repar­tir sur de vieux modèles et de vieilles pro­po­si­tions. Mais il faut par­tir de ce qui vient d’être vécu ! De ces pro­po­si­tions folles comme la révolte des gilets jaunes, ici, ou celle après la mort de Nahel. Les révoltes contre l’État fran­çais en Kanaky et Martinique… c’est de là qu’il faut par­tir pour construire des propositions.

Nous n’en sommes pas encore à vou­loir ou pou­voir énon­cer un pro­jet révo­lu­tion­naire, mais on pense qu’ont émer­gé de ces révoltes de nou­velles formes d’organisation ins­pi­rantes, points de départ de réflexions et de construc­tions de che­mins pra­ti­cables, de pro­po­si­tions révo­lu­tion­naires. C’est en dis­cu­tant pen­dant des heures et des heures avec des révo­lu­tion­naires exilé·es du Soudan que nous avons appris sur l’exemple qui nous donne peut-être le plus d’indices de ce à quoi pour­rait res­sem­bler un « après » dési­rable selon nous.

Là-bas, les comi­tés de bases de la révo­lu­tion ont été son pou­mon et ont aidé à sou­te­nir la vie quo­ti­dienne loca­le­ment dans un contexte de crise et de lutte avec le pou­voir. Ils ont pris conscience de la force de ces comi­tés au moment où toutes les autres forces poli­tiques se com­pro­met­taient. Ils sont allés jusqu’à rédi­ger aux quatre coins du pays une pro­po­si­tion pour après la chute du régime nom­mée « charte révo­lu­tion­naire pour l’autorité du peuple ». Une façon selon nous d’assumer le pou­voir popu­laire comme fin et pas seule­ment comme moyen de la révo­lu­tion. Il y a quelque chose à creu­ser ici. Comment ne pas être balayé ensuite par la contre-insur­rec­tion ou par les récu­pé­ra­teurs en tout genre ? C’est aus­si ce que l’on appelle « défendre la révo­lu­tion », véri­table point de blo­cage pour nous pour l’instant.

Ici, en France, votre pro­po­si­tion che­mine aux côtés des pro­duc­tions et réa­li­tés des per­sonnes por­teuses des héri­tages anti­ca­pi­ta­listes de l’immigration post colo­niale. Avez-vous pui­sé dans ces héritages ?

« La théo­rie révo­lu­tion­naire, les pen­sées révo­lu­tion­naires et les pro­jets révo­lu­tion­naires sont tou­jours basés sur les ensei­gne­ments des révoltes et révo­lu­tions qui ont eu lieu et cette trans­mis­sion se fait très sou­vent à tra­vers l’exil de ceux et celles qui les ont direc­te­ment vécus. »

Roula : Des per­sonnes comme Soma et moi venons d’autres par­cours d’exil et de migra­tion. Je me sou­viens des pre­mières réso­nances que j’ai trou­vées en France en arri­vant, venant de géné­ra­tions plus anciennes de l’immigration post-colo­niale. C’était ma pre­mière poli­ti­sa­tion ici mais ça a duré un temps. Après, j’ai pris d’autres routes car, au-delà des diver­gences, j’ai trou­vé de l’ignorance concer­nant les pays du Sud chez certain·es représentant·es poli­tiques de l’immigration post-colo­niale ici en France. Disons qu’il faut faire de la mise à jour sur cer­taines ques­tions (rires). Mais c’est effec­ti­ve­ment dans cette filia­tion révo­lu­tion­naire et anti-colo­niale que nous pou­vons nous situer en France. Venant de Syrie ou de l’Iran, il nous semble impor­tant de dépla­cer les coor­don­nées de ce qu’on entend par colo­nial ou déco­lo­nial depuis la France. Pour nous, ce qu’on a appe­lé « les prin­temps arabes » s’inscrit dans une volon­té de déco­lo­ni­sa­tion contre des régimes auto­ri­taires qui ont ins­tru­men­ta­li­sé la ques­tion pour asseoir leur pou­voir et per­pé­tuer la domi­na­tion colo­niale. On parle du Hirak en Algérie (2019) par exemple où nous avons ten­té, sui­vant Fanon, de relier deux his­toires : celles des « prin­temps arabes » de 2011 et celles des déco­lo­ni­sa­tions des années 1960/70 car les Algérien·nes l’ont dit de manière lim­pide : le Hirak devait se pen­ser comme conti­nui­té de la guerre de libé­ra­tion de 1962.

Ces enjeux — ceux des révoltes, de l’exil, et ceux qui concernent l’immigration post-colo­niale en France — peuvent-ils vrai­ment se rencontrer ?

Soma : Si on est hon­nête, la connexion avec les quar­tiers popu­laires en France est une tâche que nous n’avons pas tou­jours réus­si à rem­plir. Nous arri­vons par­fois de pays dont on a connu la vio­lence mais qui sont fan­tas­més ici. Par exemple, le sou­tien d’une cer­taine gauche au régime cri­mi­nel ira­nien. Ce sont des confu­sions qui viennent de cama­rades de lutte avec les­quels on est à plus de 90% d’accord. Mais quand il s’agit des ques­tions inter­na­tio­na­listes, les Blancs, ou les deuxième et troi­sième géné­ra­tions d’immigré·es en France ont été tel­le­ment opprimé·es ici que par­fois, pour elles et eux, l’Empire ça n’est QUE la France colo­niale, au sens clas­sique du terme, et ils refusent de recon­naitre l’Iran ou la Syrie des Assad comme des régimes cri­mi­nels. On vient rap­pe­ler qu’il y a dif­fé­rentes formes de colo­nia­li­té. Peut-être qu’elles n’ont pas les mêmes inten­si­tés ou consé­quences, qu’elles ne touchent pas les mêmes per­sonnes, mais si on parle de lutte par en bas, les per­sonnes qui subissent la vio­lence de la part de ces régimes, de ces élites au pou­voir sont com­plè­te­ment légi­times de dénon­cer cette violence.

[Paris, 2011 | Loez]

Si je suis anti-impé­ria­liste et qu’un cama­rade syrien me parle des mas­sacres en Syrie, je vais lui faire confiance, même si ça n’est racon­té nulle part dans les médias. Parfois on écoute davan­tage ceux-ci, les porte-paroles ins­ti­tu­tion­nels, que des cama­rades qui luttent vrai­ment sur le ter­rain contre les élites au pou­voir. Ça crée des divi­sions, parce que les deux côtés subissent tel­le­ment de vio­lence qu’ils essaient de trou­ver un moyen de se sau­ver, de s’en sor­tir. Mais les inté­rêts sont par­fois contra­dic­toires. Une cama­rade des Peuples Veulent me disait cette phrase que je trouve inté­res­sante : la révo­lu­tion, dans cer­tains endroits, peut appa­raître contre-révo­lu­tion­naire dans d’autres. Les per­sonnes qui sont des héros ou héroïnes ici, peuvent être l’ennemi pour d’autres. Et les deux sont des cama­rades de lutte. Alors c’est dif­fi­cile d’y voir clair sur la ques­tion anti-impé­ria­liste. Mais aus­si sur les ques­tions queer ou fémi­niste. Si on n’a pas le même enne­mi, com­ment se recon­naître ? On a écrit dans le Manifeste que la mobi­li­té trans­na­tio­nale des militant·es exilé·es a été fon­da­men­tale pour nour­rir la pen­sée, la pra­tique révo­lu­tion­naire. Les exilé·es, quand iels arrivent ici, sont à la fois vic­times du colo­nia­lisme de la France et vic­times de la guerre au Moyen Orient. Comment aller au-delà de ça et consta­ter la plu­ra­li­té des défi­ni­tions et des statuts ?

Sortir de cer­tains réflexes cam­pistes est aus­si une exi­gence qui tra­verse votre Manifeste. Lors de l’é­vé­ne­ment mar­seillais, une mili­tante ukrai­nienne était là pour rap­pe­ler les posi­tions non uni­la­té­rales des militant·es ukrai­niens. Ainsi vous écri­vez : « dépendre des grandes puis­sances est une ques­tions de sur­vie pour de nom­breux révo­lu­tion­naires et com­ment les condam­ner ? »

Roula : Déja, il ne faut pas effa­cer les contra­dic­tions. Mais en vrai la plu­part des « cam­pistes », quand ils parlent de la Syrie par exemple, n’y connaissent rien. Après, on a appris au fur et à mesure que ce n’était pas seule­ment de l’ignorance, mais aus­si des posi­tion­ne­ments, des diver­gences de stra­té­gie, d’éthique et de visions poli­tiques du monde. La ques­tion reste : com­ment faire ensemble ? Certaines luttes n’entrent pas dans mon sché­ma de pen­sée et je vais être ten­tée d’invalider leur action. Typiquement, pour la Syrie, pour l’Ukraine, pour l’Iran ou la résis­tance pales­ti­nienne, on peut très bien pas­ser des heures à par­ler de théo­ries, de valeurs, de for­ger toute une série de « anti » telle ou telle oppres­sion, mais quand tu as des bombes qui tombent sur ta tête : tu fais quoi concrè­te­ment ? Quand on vient de ces endroits-là, cette ques­tion appa­raît moins sché­ma­tique et abs­traite. Quand on n’est pas sur le front, on a le luxe d’a­voir ces débats-là, et ils sont impor­tants, mais il faut se rap­pe­ler que les gens sur les fronts ne sont pas dupes et qu’eux aus­si ont ces mêmes dis­cus­sions et ne sont pas d’accord entre eux. Mais il y a un posi­tion­ne­ment d’humilité qu’il ne faut pas perdre de vue. Les gens sur place savent mieux que nous ce qu’il faut faire. S’ils disent : on accepte de prendre les armes de l’Iran — par exemple — pour la résis­tance pales­ti­nienne, de l’OTAN et des États-Unis dans le cas de la résis­tance ukrai­nienne, c’est qu’ils doivent sur­vivre. Ça ne signi­fie pas qu’ils soient aveugles ou incons­cients des risques que ça implique. Pourquoi les condam­ner ? Comment condam­ner des gens qui essaient de sur­vivre ? C’est là que se révèlent les contra­dic­tions, c’est là qu’il faut visi­bi­li­ser les ten­sions stra­té­giques au lieu de tout résu­mer dans dans des slo­gans vides de sens. L’expérience vécue vient par­fois balayer le jar­gon théo­rique. Ça per­met de dépas­ser cer­tains dilemmes un peu plus rapidement.

Rebondissons sur ce terme d’« éthique révo­lu­tion­naire ». « Les ques­tions d’éthique ne sont pas acces­soires à la stra­té­gie révo­lu­tion­naire, elles sont en son cœur », écrivez-vous…

Roula : Elles nous habitent tout le temps, ces questions.

« L’expérience vécue vient par­fois balayer le jar­gon théorique. »

Lucas : Il y a une réflexion sur la ques­tion de l’é­thique qui est impor­tante pour nous, et il faut la sépa­rer de celle de l’idéalisme. On va beau­coup nous ren­voyer qu’on a de belles idées, de belles pen­sées, mais qu’elles sont idéa­listes, car il y a la réa­li­té, le prag­ma­tisme de la guerre qui fait loi. Nous ne pen­sons pas du tout que la ques­tion de l’é­thique est idéa­liste ; on pré­fère la relier à une autre : celle de la stra­té­gie. Par exemple : il y a l’idée que dans un groupe ou une orga­ni­sa­tion, prendre soin des rela­tions et du fonc­tion­ne­ment interne c’est une approche éthique et contre-effi­cace. Mais ça a aus­si un objec­tif stra­té­gique au sens où ça per­met de construire sur quelque chose de sain et solide pour la suite. J’essaie de m’expliquer : ne pas avoir dans nos orga­ni­sa­tions de lea­ders suprêmes, de rela­tions toxiques, de formes bureau­cra­tiques, ce n’est pas de l’idéalisme, mais bel et bien l’idée que si l’espace que nous sommes en train de créer veut vivre sur la durée, il faut admettre que tous ces pro­blèmes pré­sentent d’énormes risques pour la sur­vie de notre orga­ni­sa­tion. Prendre tout ça en compte est donc essen­tiel si on veut être ambi­tieux. Surtout quand on parle d’autant d’échelles dif­fé­rentes. C’est pour ça aus­si que tout prend beau­coup de temps au sein des Peuples Veulent.

À une échelle plus large c’est pareil. Et c’est le propre de la posi­tion inter­na­tio­na­liste par le bas. Prendre en compte la lutte de l’autre, ne pas nous lais­ser divi­ser par l’Empire et le jeu des puis­sances, construire des ponts réels entre les peuples, tout ça relève bien d’une posi­tion éthique. Car com­ment mini­mi­ser les crimes que subissent nos cama­rades ? Mais c’est aus­si une posi­tion stra­té­gique si on ne pense pas qu’au court terme. C’est comme ça que l’internationalisme est né d’ailleurs. En essayant de bri­ser la concur­rence entre les ouvriers dont les inté­rêts sem­blaient diver­gents dans l’immédiat. Que ce soit dans une même nation (entre tra­vailleurs immi­grés et ceux arri­vés avant) ou entre les ouvriers de dif­fé­rents pays comme la France et l’Angleterre par exemple.

Nous défen­dons fina­le­ment un peu la même chose aujourd’hui : il faut bri­ser la « concur­rence » d’intérêts au sein de nos propres pays (entre les dernier·es arrivé·es et celles et ceux qui sont là depuis plus long­temps) aus­si bien qu’entre les peuples de dif­fé­rents pays : les Iranien·nes en lutte contre leur propre régime et les Palestinien·nes, supposé·es rece­voir de l’aide de ce même régime par exemple. Ce qui serait tom­ber dans l’idéalisme par contre, ce serait de nier que cette posi­tion se heurte par­fois à la réa­li­té de la sur­vie, de la guerre et du court terme. Comme Roula l’a rap­pe­lé plus haut, toutes ces situa­tions entrainent des contra­dic­tions. Il faut tra­vailler à par­tir de là, même si c’est dif­fi­cile. C’est tout ça — un soin et une écoute à l’intérieur de nos col­lec­tifs comme dans notre rela­tion avec des cama­rades qui viennent d’ailleurs ou luttent ailleurs — que nous appe­lons ten­dresse révo­lu­tion­naire. Et nous pen­sons que cette ten­dresse nous aide­ra à construire sur la durée.

[Paris, 2011 | Loez]

Soma : C’est une ques­tion très déli­cate dont la réponse dif­fère de per­sonnes en milieux. Car par­fois ça consiste à affir­mer son racisme, son sexisme, ou son sou­tien à un régime mor­ti­fère dont d’autres ont souf­fert. Et là c’est au-delà de toutes les éthiques révo­lu­tion­naires ou que sais-je. Mais sou­vent ce n’est pas de cet ordre. On a eu cette dis­cus­sion en écri­vant le mani­feste. Que fait-on avec les gens qui sont mili­tants mais qui n’ont pas eu l’occasion d’apprendre des ques­tions queers ou fémi­nistes par exemple ? On ne peut pas les virer de nos réseaux ! La ques­tion de confron­ter les connais­sances de chacun·e et les condi­tions d’apprentissage est à mes yeux impor­tante, venant du Sud. Comment faire face à ces pro­blé­ma­tiques à la fois éthiques, poli­tiques, de dif­fé­rentes façons ? Chacun·e a ses propres lignes rouges, qui ne sont pas tou­jours là pour se dis­tin­guer, mais il faut avoir un mini­mum de cohé­sion et de dura­bi­li­té et un mini­mum de valeurs par­ta­gées. Pour nous c’est impor­tant de recon­naître les lignes rouges de certain·es camarades.

Roula : J’ajoute un der­nier élé­ment, qui vient d’une autrice pales­ti­nienne, Rana Issue1, que nous aurions dû inclure dans le mani­feste. Elle parle de Sumud : une forme de rési­lience ou de résis­tance, un concept qui tra­verse la lutte de libé­ra­tion pales­ti­nienne depuis des décen­nies. Elle parle de ses parents, tous les deux impli­qués dans la résis­tance dans les années 1980. En 1982, la résis­tance armée pales­ti­nienne est obli­gée par l’occupation israé­lienne de quit­ter le pays. La dégé­né­res­cence de cer­tains fac­tions armées et les contra­dic­tions exis­tant à cette époque ont mis un terme à l’implication de ses parents dans le Fatah (l’OLP). On aurait pu dire qu’il fal­lait y res­ter, et que c’était ça le vrai Sumud, la vraie rési­lience. Elle inter­prète leurs actes de manière contre-intui­tive : elle dit que pour pou­voir conti­nuer à pra­ti­quer le Sumud, ils ont dû renon­cer à appar­te­nir à une orga­ni­sa­tion qui ne repré­sen­tait plus leur vision de la libé­ra­tion. Pendant la guerre civile au Liban, elle explique que ses parents ont dû pro­cé­der à une forme de « réor­ga­ni­sa­tion du soi révo­lu­tion­naire2 » qui pour­rait « être actua­li­sée dans la pra­tique ». Quand on ne sait plus pour­quoi on est en train de faire les choses et que nos actes ne cor­res­pondent plus à ce pour quoi on a com­men­cé à lut­ter, la rési­lience ce n’est pas de conti­nuer à faire ce qu’on fait en s’obstinant à se taper la tête contre le mur, mais se ques­tion­ner sur le sens et l’efficacité de nos actes. D’où l’importance de l’autonomie et le fait d’être agent de notre propre trans­for­ma­tion au lieu d’agir uni­que­ment en réaction.

Vous abor­dez la ques­tion de l’organisation en dia­spo­ra pour for­mer une alliance des exi­lés. Quelles sont les poten­tia­li­tés révo­lu­tion­naires d’une telle alliance et com­ment s’ancrent-elles et entre elle en lien avec les non exilés ?

« Sumud : une forme de rési­lience ou de résis­tance, un concept qui tra­verse la lutte de libé­ra­tion pales­ti­nienne depuis des décennies. »

Soma : Je fais par­tie de Roja, un col­lec­tif d’exilées kurdes, ira­niennes et afghanes à Paris, mais on a tra­vaillé sou­vent par exemple avec des cama­rades syrien·nes. L’avantage de ce genre d’alliance ne réside pas seule­ment dans les enjeux poli­tiques qui sont de toute façon au cœur du quo­ti­dien des exilé·es, mais aus­si dans ce qui se passe autour : s’organiser autour d’une can­tine, d’une pro­jec­tion de film, ou autres acti­vi­tés. Même quand les échanges ne sont pas sup­po­sés être poli­tiques, dans une can­tine par exemple, s’organiser sur la durée et se lan­cer là où on se trouve peut deve­nir poli­tique très rapi­de­ment. En vrai, c’est notre exis­tence sur d’autres ter­ri­toires qui est, en soi, poli­tique. Et quand l’exil est aus­si mili­tant, de fait, ça apporte encore plus de débats et d’échanges.

Concrètement ?

Roula : Il n’y a pas, pour nous, de féti­chi­sa­tion de la figure de l’exilé·e, comme si c’é­tait un nou­veau sujet révo­lu­tion­naire. Les poten­tia­li­tés poli­tiques liées à l’exil se déploient dans les pas­sages, les tra­duc­tions, la trans­mis­sion et les aller-retours entre deux contextes poli­tiques dif­fé­rents, dans le déca­lage que ça crée par rap­port aux situa­tions locales.

Comment on fait avec les non-exilé·es ? Rien n’est évident. Mais c’est déjà le cas entre les exilé·es de diverses dia­spo­ras. Sur quels points com­muns on va se réunir ? Ça peut être la nour­ri­ture, des débats théo­riques, un fes­ti­val ou une manif. Dans le réseau, on laisse une place impor­tante à l’exil et aux pra­tiques sociales. Mais ça ne résout pas toute la ques­tion. Entre exilé·e et non-exilé·e, il y tou­jours l’exigence d’égalité. On n’at­tend pas qu’on vienne « nous aider ». Être dans une posi­tion d’humilité et d’écoute, réa­li­ser que la per­sonne exi­lée devant toi a pos­si­ble­ment quelque chose à don­ner : croire ça, ça change déjà les rap­ports poli­tiques. Mais mal­gré notre impli­ca­tion dans les Peuples Veulent, mal­gré notre rôle dans la concep­tion et la consti­tu­tion même du réseau et de l’écriture du livre, je sais que pour cer­taines per­sonnes, on sera tou­jours vu·es comme des token par rap­port à d’autres membres non-exilé·es, évi­dem­ment hommes.

Croire à la pos­si­bi­li­té de l’égalité implique que lorsqu’il y a des exilé·es et des non-exilé·es qui tra­vaillent ensemble, de ne pas ima­gi­ner que les non-exilé·es sou­tiennent les autres et que les exilé·es sont là pour faire de la figu­ra­tion. Ça semble évident que c’est presque bête de le dire mais l’expérience nous a mon­tré qu’en fait, ça ne l’est pas du tout pour la plu­part des militant·es français·es. Peu importe notre contri­bu­tion à l’action poli­tique, on nous ren­ver­ra tou­jours à notre situa­tion d’exilé·e, on est perçu·es comme « incomplèt·es » par rap­port à d’autres. Et oui, on a des galères de papiers, de tra­vail et de loge­ment plus que le fran­çais lamb­da ; mais ça ne veut pas dire qu’on est acculé·es à ça tous le temps. Dans les Peuples Veulent, nos dis­cus­sions sont plus sou­vent de cet ordre : toi tu as fait la révo­lu­tion en Egypte ? Toi au Soudan ? Raconte-moi la chute du régime ? Comment vous avez fait pour sur­vivre à la répres­sion ? etc. Et c’est sûr que par­fois ça cor­res­pond moins à des sujets qui pré­oc­cupent la gauche mili­tante ici, comme l’éco-anxiété ou je ne sais pas quoi (rires). Dans cer­tains endroits, l’exil per­met de faire exis­ter d’autres sujets poli­tiques, et c’est tant mieux car ça per­met de sor­tir de cer­tains tun­nels et de moins regar­der son nom­bril – dans les deux sens. Car en retour, ça demande aus­si de nous, per­sonnes exi­lées, de com­prendre pour­quoi l’éco-anxiété est un sujet d’angoisse ici par exemple. C’est du tra­vail, ça implique de se dépla­cer et de se décentrer.

[Le Caire, juillet 2013 | Loez]

Revenons à cette notion d’éthique. Il importe, à vos yeux, de ne pas repro­duire le type de pou­voir que l’on com­bat : « Gardons-nous de lui faire face, de le consi­dé­rer comme un rival, par un effet de miroir à force de se faire face, de se regar­der, nous finis­sons tou­jours par mimer ce que nous com­bat­tons. Lorsque les forces révo­lu­tion­naires espèrent vaincre les centres à leur propre jeu, elles en deviennent le reflet dif­forme et mal avi­sé ».

Roula : Dans les cercles mili­tants, on est habi­té par les idéaux de pure­té. Il y a quelque chose d’assez para­doxal. Beaucoup de gens à gauche ont décré­di­bi­li­sé la révo­lu­tion syrienne ou les gilets jaunes en rai­son de leur « impu­re­té » — car il y avait des gens d’extrême droite, racistes ou anti-fémi­nistes dans le tas. Pour nous, ça, ce n’est pas de l’éthique. On sait que les révoltes popu­laires ne sont jamais pures. Pour nous, la ques­tion est : qu’est-ce qui est pra­ti­cable dans une situa­tion don­née ? Comment peut-on tenir des fils, des lignes, des bous­soles qui font que pen­dant les sou­lè­ve­ments et dans nos orga­ni­sa­tions poli­tiques, nos pra­tiques quo­ti­diennes de lutte, on évite de faire n’importe quoi ? Si on est dans le camp de la libé­ra­tion, il nous faut ana­ly­ser les méca­nismes de domi­na­tion qu’on com­bat pour essayer de ne pas les repro­duire. Finalement, la ques­tion est davan­tage : à quoi s’accrocher pour conti­nuer et res­ter fidèles à nos com­bats plus que : « on est anti quoi » ?

Avec le fond d’air brun aujourd’hui, notre intui­tion est de ne pas nous concen­trer sur les dis­cours et les éti­quettes (car il y a un paquet de gens qui se disent fémi­nistes, anti­ra­cistes, etc), mais sur les pra­tiques, les métho­do­lo­gies et les approches, les rela­tions tis­sées et les posi­tion­ne­ments pris. Y a‑t-il un écart trop grand entre la stra­té­gie et l’éthique ? Donc c’est tout sauf une ques­tion de morale, mais plu­tôt : est ce que les moyens qu’on est en train d’employer vont ser­vir les objec­tifs annon­cés ? Comment arrive-t-on à tenir les deux ensembles, étant don­né les contra­dic­tions et les impu­re­tés ? Il n’y a pas une seule réponse uni­ver­selle, ça dépend des situations.

À mes yeux, s’il y a bien une gauche mora­liste — qui est dégueu­lasse glo­ba­le­ment —, ça ne signi­fie pas qu’il faille jeter l’éthique avec l’eau du bain. D’accepter volon­tiers, voire théo­ri­ser le fait « d’a­voir les mains sales » par prag­ma­tisme, c’est-à-dire de sacri­fier cer­tains com­bats ou caté­go­ries de per­sonnes au nom de je ne sais quelle « vic­toire » est une erreur fatale d’un point de vue révo­lu­tion­naire. Si on n’a pas de bous­sole solide, non seule­ment on va se perdre dans la tem­pête en cours mais on risque aus­si d’alimenter le cou­rant auto­ri­taire et fas­ci­sant en expan­sion. Notre recherche aujourd’hui est de faire exis­ter quelque chose d’un peu plus res­pi­rable et la morale n’est pas la réponse car c’est pré­ci­sé­ment elle qui nous emmène là. Mais de là à ne plus se poser de ques­tions, c’est l’autodestruction à moyen terme.

Comment envi­sa­gez-vous  la ques­tion des alliances avec des orga­ni­sa­tions poli­tiques et syn­di­cales déjà existantes ?

« Accepter, voire théo­ri­ser le fait d’avoir les mains sales par prag­ma­tisme, c’est-à-dire de sacri­fier cer­tains com­bats ou caté­go­ries de per­sonnes au nom de je ne sais quelle vic­toire est une erreur fatale d’un point de vue révolutionnaire. »

Lucas : Je pense qu’il est évident que nous allons devoir conti­nuer à faire des alliances avec les forces déjà exis­tantes dans les dif­fé­rents pays et ter­ri­toires dans les­quels les Peuples Veulent sont déjà impli­qués. Nous construi­sons d’ailleurs majo­ri­tai­re­ment à par­tir de l’existant, en liant des noyaux de révo­lu­tion­naires dis­per­sés dans le monde. Des cama­rades syn­di­ca­listes d’Inde sont venu·es à plu­sieurs édi­tions des ren­contres. Des cama­rades des mou­ve­ments fémi­nistes chi­liens et argen­tins qui nous ins­pirent ont par­ti­ci­pé à l’écriture du mani­feste. Mais ce sont toutes des orga­ni­sa­tions syn­di­cales et/ou fémi­nistes qui ont par­ti­ci­pé aux sou­lè­ve­ments de notre époque. Un de nos cur­seurs est quand même : qui par­ti­cipe réel­le­ment à ce qui se passe ? Aux situa­tions de révoltes ?

On a vu une grande par­tie de la gauche du monde entier pas­ser com­plè­te­ment à côté de ces moments. Et conti­nuer à le faire encore main­te­nant, sans se poser la ques­tion : com­ment a‑t-on pu pas­ser à côté de la révo­lu­tion syrienne, ou sou­da­naise ? Du sou­lè­ve­ment au Nicaragua ? Des gilets jaunes ? Il y a peu encore j’entendais Lordon glis­ser dans une émis­sion que « si le mou­ve­ment avait été cor­rec­te­ment orga­ni­sé… » : mais le mou­ve­ment était cor­rec­te­ment orga­ni­sé ! Même plus que ça par rap­port à la gauche tra­di­tion­nelle. Ce qui a man­qué c’étaient les syn­di­cats et les mili­tants de gauche qui sont arri­vés trop tard ! C’est eux qui étaient « mal orga­ni­sés ». Le mou­ve­ment des gilets jaunes ne tenait pas à être repré­sen­té par eux mais si les syn­di­cats avaient appe­lé au bout de trois jours à une grève mas­sive et avaient sui­vi cet appel un peu concrè­te­ment… Macron aurait-il pu res­ter ? Il y a clai­re­ment la volon­té de s’articuler avec des forces poli­tiques qui luttent pour l’émancipation, que ce soit des grandes orga­ni­sa­tions ou pas. Concernant les par­tis ins­ti­tu­tion­nels et réfor­mistes, on reste plus que méfiant·es. Mais on n’a pas néces­sai­re­ment une ligne direc­trice ou com­mune par­tout, ça va dépendre des situa­tions et des contextes et donc des pos­si­bi­li­tés stra­té­giques et tac­tiques selon la géographie.

[Le Caire, juillet 2013 | Loez]

Roula : À par­tir des révoltes, nous obser­vons que les formes d’organisation qui ont per­mis de faire appa­raitre la force popu­laire, celle que le mou­ve­ment ouvrier incar­nait le siècle der­nier, se trou­vaient incar­nées dans des formes diverses de pou­voir popu­laire. Syndiquées, mili­tantes dans des orga­ni­sa­tions fémi­nistes ou de quar­tier, etc. Le « pou­voir popu­laire » est une expres­sion géné­rique pour décrire des formes popu­laires qui émergent par le bas et sont auto­nomes d’une grande direc­tion par­ti­sane. J’ai l’impression que la ques­tion des alliances est en tra­vail au sein des Peuples Veulent. Il y a les alliances qu’on pour­rait faire en tant qu’organisation dans le réseau et celles qu’on fait en tant que réseau. Ces deux niveaux ne se posent pas de la même manière. Les deux sont per­pé­tuel­le­ment en dis­cus­sion. On essaie de lut­ter contre une espèce de rigi­di­té tac­tique de base, pour aller sur un che­min d’articulation stra­té­gique et ne pas s’en­fer­mer sur des voix qui ne seraient pas les nôtres.

Un cas d’étude, pour nous, a été le pro­ces­sus consti­tuant au Chili ; beau­coup de per­sonnes du réseau sont des fémi­nistes très actives dans La Coordinadora Feminista 8M à Santiago et elles ont fait vivre beau­coup de débats. Elles se sont deman­dé : fal­lait-il y par­ti­ci­per ou pas ? Faisaient-elles le jeu de l’institution en y par­ti­ci­pant ? Mais la réécri­ture de la Constitution était une demande popu­laire, alors que faire ? Pour nous, il est dif­fi­cile d’avoir plus que des contours et des lignes direc­trices par rap­port à cette ques­tion des alliances. Il va fal­loir tou­jours dis­tin­guer les deux niveaux. Ce qu’on espère, c’est que les Peuples Veulent soit l’es­pace de dis­cus­sions stra­té­giques et de débats. Par exemple, puisqu’on les citait, les cama­rades chilien·nes qui se retrou­ve­ront face à ces ques­tion­ne­ments pour­ront venir au cœur de cet espace trans­na­tio­nal et deman­der à d’autres cama­rades : c’était quoi votre expé­rience à vous, sur ces enjeux, depuis votre géo­gra­phie ? Qu’est-ce que vous avez gagné ? Qu’est-ce que vous avez perdu ?

Une autre orga­ni­sa­tion, People’s plat­form, a orga­ni­sé cette année un som­met à Vienne regrou­pant des militant·es venu·es du monde entier. Est-ce que vous y avez pris part ?

« Tisser, relier un tas d’espaces et de lieux dans le monde est un des axes prio­ri­taires et concrets du réseau. »

Lucas : Une per­sonne y a été car c’était impor­tant pour nous de soi­gner les liens avec cette ini­tia­tive qui a beau­coup en com­mun avec la nôtre. Dans le contexte d’apathie et de sidé­ra­tion face à ce qu’il se passe, il y a deux ini­tia­tives inter­na­tio­na­listes qui se sont lan­cées à par­tir de la dia­spo­ra. Que ce soit depuis un appel de la dia­spo­ra kurde est pro­met­teur pour le futur. Ce sont des espaces de débat où tout le monde n’est pas for­cé­ment d’accord mais le plus impor­tant est l’entretien d’un dia­logue étroit avec cette pro­po­si­tion, de voir où ça nous mène.

Roula : Nous on vient de débar­quer, alors que, nous l’avons dit, le mou­ve­ment de libé­ra­tion kurde est his­to­rique. Même s’il y a des lignes qui ne sont pas les nôtres au sein de cette ini­tia­tive, on a beau­coup à apprendre d’eux. Par exemple, People’s plat­form se situe vrai­ment dans l’espace euro­péen, que nous inves­tis­sons assez peu fina­le­ment. Cette com­plé­men­ta­ri­té pour­rait être inté­res­sante. On espère que des formes de col­la­bo­ra­tions seront possibles.

Vous lais­sez l’ouvrage ouvert à des pro­po­si­tions pour mus­cler l’internationalisme que vous por­tez : « Créer un espace trans­na­tio­nal de liai­son, mutua­li­ser et décu­pler nos moyens, constel­ler la pla­nète de lieux amis, pro­duire une culture popu­laire trans­na­tio­nale »… Concrètement, ça donne quoi pour vous aujourd’hui ?

Cette pro­po­si­tion de tis­ser, relier un tas d’espaces et de lieux dans le monde est un des axes prio­ri­taires et concrets du réseau. Des lieux auto-orga­ni­sés, comme la Cantine syrienne ici, une coopé­ra­tive de femmes au Kurdistan, une ferme au Liban… La Cantine syrienne a créé Darna, maté­ria­li­sa­tion effec­tive de ces pro­po­si­tions déployées à la fin du mani­feste. Nous lan­çons éga­le­ment le réseau Mujawara (voi­si­nage en arabe), qui tourne beau­coup autour de l’idée que la ques­tion du local a été impor­tante dans les sou­lè­ve­ments : les conseils locaux en Syrie, les comi­tés de résis­tance au Soudan, les grou­pe­ments de gilets jaunes en France, même si mal­heu­reu­se­ment ils n’ont sou­vent pas réus­si à peser dans l’issue de ces révoltes. Par contre, le ter­ri­to­rial a aus­si été un moyen, après les sou­lè­ve­ments, de se replier et de conti­nuer à s’organiser et à sur­vivre de façon sou­vent plus ano­nyme. L’internationalisme par le bas, ce n’est donc pas qu’une expres­sion : de fait les membres des réseaux sont ancré·es dans des ter­ri­toires et y agissent concrè­te­ment. Créer les condi­tions maté­rielles afin que ces lieux puissent se sou­te­nir, en envoyant des res­sources, en orga­ni­sant des évé­ne­ments, des cam­pagnes de sou­tien comme on l’a fait pour les cama­rades libanais·es. Avec les Mujawara nous sou­hai­tons orga­ni­ser chaque année un moment simul­ta­né dans tous les lieux du réseau : de l’internationalisme un peu concret pour mettre en avant les ques­tions révo­lu­tion­naires et trans­na­tio­nales et récol­ter des fonds. Une espèce de ton­tine internationaliste !


Photographie de ban­nière : mani­fes­ta­tion à Tunis, août 2013 | Loez


  1. Dans un article paru dans la revue The Funambulist, n° 50, « Renégocier les termes », novembre-décembre 2023.[]
  2. Une expres­sion de la cher­cheuse pales­ti­nienne Lena Meari.[]

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