José Luis Escalona : « Comment produisons-nous des différences ? »


Entretien inédit | Ballast

L’anthropologue José Luis Escalona Victoria, né à Mexico, est ensei­gnant au Chiapas. Ses recherches, qui portent sur les mani­fes­ta­tions quo­ti­diennes du pou­voir dans le Mexique rural, impliquent un réexa­men de cer­tains pré­sup­po­sés dans le dis­cours anthro­po­lo­gique contem­po­rain pro­duit en Amérique latine et au-delà. Dans cet entre­tien, il aborde les risques qu’im­plique, selon lui, l’a­dop­tion d’un regard essen­tia­liste sur le social, « qui réduit les his­toires humaines et leurs poten­tia­li­tés à des formes closes ». Dans ce contexte, com­ment tenir ensemble éman­ci­pa­tion et com­plexi­té dans la pro­duc­tion de connaissances ?


Vos recherches se dis­tinguent par un regard cri­tique sur le dis­cours anthro­po­lo­gique pro­duit au Mexique, notam­ment à pro­pos des concep­tions sub­stan­tia­listes du social. En par­ti­cu­lier sur ce que vous appe­lez les « eth­no-argu­ments ». De quoi s’agit-il ?

Je pense avant tout à des récits pré­sents dans l’espace public qui expliquent toute l’histoire et tout le pré­sent à tra­vers le prisme de la confron­ta­tion entre ce qui est non occi­den­tal, ou issu du Sud glo­bal, et l’Occident ou le Nord glo­bal. C’est un point de départ com­mun à de nom­breux argu­ments, non seule­ment en anthro­po­lo­gie ou dans les sciences sociales en géné­ral, mais aus­si dans les débats poli­tiques, l’art et d’autres domaines de pro­duc­tion de dis­cours publics (écrits, oraux, plas­tiques, sym­bo­liques, ciné­ma­to­gra­phiques). Par exemple, au Mexique, face à une his­toire humaine com­plexe et en per­pé­tuel chan­ge­ment, faite de tra­jec­toires diverses et de direc­tions poten­tielles variées, les ver­sions nar­ra­tives qui sont rete­nues suivent le canon eth­no-natio­nal, c’est-à-dire l’idée d’un monde ou d’une culture autoch­tone confron­tés au Mexique por­té par les élites occi­den­ta­li­sées. Dans cette pers­pec­tive, tout ce qui est mou­vant, ce qui génère des pers­pec­tives mul­tiples, ce qui est sujet à des recon­tex­tua­li­sa­tions et à des redé­fi­ni­tions selon les cir­cons­tances, est tor­du et muti­lé pour être ajus­té à une his­toire uni­li­néaire, à une dicho­to­mie qui fige et soli­di­fie ce qui est fluide, sup­po­sé­ment dans une conti­nui­té de 500 ans. On donne ain­si des qua­li­tés essen­tielles à des réa­li­tés qui sont en fait contex­tuelles. Mon inter­ro­ga­tion porte sur ce regard essen­tia­liste, qui réduit les his­toires humaines et leurs poten­tia­li­tés à des formes closes, inca­pables de lais­ser échap­per quoi que ce soit, jusqu’à figer le temps et l’espace.

Un exemple de cette pen­sée sub­stan­tia­liste est ce que j’ai appe­lé les eth­no-argu­ments. Il s’agit de rai­son­ne­ments qui ne peuvent être énon­cés qu’à condi­tion de sup­po­ser qu’il existe quelque chose qu’on peut appe­ler groupes eth­niques, eth­nies, ou équi­va­lents. Ces argu­ments partent du prin­cipe que les his­toires et les per­sonnes qui nous inté­ressent sont en quelque sorte pré­dé­fi­nies, atta­chées à une condi­tion pré­cise. Tout dépla­ce­ment ou trans­for­ma­tion pro­vien­drait néces­sai­re­ment de cette condi­tion de départ, de cette posi­tion ou situa­tion. Cela revient à consi­dé­rer les sujets comme davan­tage liés au pas­sé qu’aux poten­tia­li­tés du pré­sent et de l’avenir. Le fait de sup­po­ser dès le départ que cer­taines posi­tions ou situa­tions par­ta­gées pro­duisent auto­ma­ti­que­ment une uni­té de sens, une réponse com­mune ou un des­tin col­lec­tif, devrait, le cas échéant, faire l’objet d’une enquête et d’une démons­tra­tion, et non être une cer­ti­tude don­née d’emblée. Postuler que les eth­nies, appré­hen­dées comme des volon­tés uni­taires, sur­vivent à la colo­ni­sa­tion, résistent à la moder­ni­té et s’opposent à la pen­sée occi­den­tale (des variantes de l’ethno-argument), consti­tue une expli­ca­tion cou­rante dans une large part de la lit­té­ra­ture anthro­po­lo­gique. Mon tra­vail m’a conduit à inter­ro­ger l’origine, la per­sis­tance et la capa­ci­té de repro­duc­tion de cette forme de rai­son­ne­ment, ain­si que ses effets dans la for­ma­tion du débat public au Mexique.

Est-ce à dire que l’an­thro­po­lo­gie serait pri­son­nière de la ques­tion de l’identité ?

« On donne des qua­li­tés essen­tielles à des réa­li­tés qui sont en fait contextuelles. »

J’ai jus­te­ment for­mu­lé cette ques­tion dans un article pour atti­rer l’attention sur le pro­blème de l’ethno-argument à par­tir d’un autre angle : celui de l’identité. Depuis mes débuts en anthro­po­lo­gie, j’ai vu de nom­breux col­lègues essayer de com­prendre la vie et l’histoire des peuples qu’ils étu­diaient à tra­vers la notion d’identité1. Au début du XXe siècle, une pré­oc­cu­pa­tion est appa­rue au Mexique autour de la construc­tion de la nation et de l’intégration des dif­fé­rentes popu­la­tions « autoch­tones ». Ces popu­la­tions ont été clas­sées en groupes eth­niques et sont deve­nues un objet d’intérêt par­ti­cu­lier pour les nou­veaux spé­cia­listes — les anthro­po­logues — et pour les fonc­tion­naires de l’indigénisme, une poli­tique qui visait à inté­grer les peuples autoch­tones par la dis­tri­bu­tion de terres culti­vables (lorsqu’ils n’en avaient pas), la pro­mo­tion des écoles, des cli­niques, et l’enseignement de la langue natio­nale (en alpha­bé­ti­sant dans les langues d’origine amé­rin­dienne par­lées dans ces villages).

Cependant, dans les der­nières décen­nies du XXe siècle, en contraste appa­rent avec cette pers­pec­tive moder­ni­sa­trice et déve­lop­pe­men­ta­liste, un nou­veau récit domi­nant s’est impo­sé, selon lequel les membres de ces peuples auraient eux-mêmes adop­té leur eth­ni­ci­té (à l’origine impo­sée par l’État) et la défen­draient comme leur appar­te­nant en propre. L’opinion majo­ri­taire éta­blis­sait une conti­nui­té natu­relle entre une culture par­ta­gée et une iden­ti­té eth­nique, per­çue comme une forme de résis­tance face à l’intégration. Dès lors, il n’y avait pas de place pour les inco­hé­rences appa­rentes chez les indi­vi­dus issus de ces peuples eth­ni­ci­sés qui cher­chaient autre chose : des élec­tions avec des par­tis poli­tiques, des églises évan­gé­liques, des radios, des voi­tures et des télé­vi­seurs, des cultures com­mer­ciales au lieu du maïs d’autoconsommation, aller à l’école et apprendre l’espagnol et l’anglais plu­tôt que de pro­mou­voir leurs savoirs ances­traux — et bien sûr, se mobi­li­ser pour divers objec­tifs, au lieu de se consa­crer exclu­si­ve­ment à des luttes pour l’autonomie.

[Rufino Tamayo]

Bien sûr qu’il existe des luttes pour l’autonomie, ou des efforts pour revi­ta­li­ser les savoirs ances­traux, mais ce n’est pas la seule chose qui se passe. Il n’y a ni scé­na­rio unique ni tra­jec­toire unique. Il est même révé­la­teur de consta­ter que ces récits sont sou­vent appa­rus dans des contextes d’interaction intense entre popu­la­tion autoch­tone mobi­li­sée et fonc­tion­naires, prêtres, acti­vistes ou anthro­po­logues (rôles par­fois réunis en une seule per­sonne). L’identité est ain­si deve­nue un euphé­misme pour dési­gner l’acte dis­cur­sif consis­tant à enfer­mer la diver­si­té et la varia­bi­li­té des acti­vi­tés éco­no­miques, poli­tiques ou reli­gieuses dans les limites de l’ethnicité, conçue comme un pas­sé et un des­tin natu­rel. C’est ce qui se pro­dui­sait en anthro­po­lo­gie, mal­gré la richesse des expé­riences eth­no­gra­phiques. Le recours à l’identité dans le débat anthro­po­lo­gique est donc deve­nu pour moi un objet per­ti­nent de réflexion anthro­po­lo­gique, en rai­son de son his­toire et de sa pré­sence mar­quée dans la dis­cus­sion publique.

Dans l’ar­ticle que je men­tionne, la seule chose que j’ai osé pro­po­ser est que l’identité res­semble davan­tage à un piège dont l’anthropologie devrait cher­cher à sor­tir. Et peut-être que, pour en sor­tir, il est néces­saire de repen­ser l’anthropologie elle-même — non pas comme l’étude de l’Autre ou de l’identité (des piliers du sub­stan­tia­lisme évo­qué plus tôt), mais comme l’étude de la non-iden­ti­té, c’est-à-dire de la plas­ti­ci­té humaine, et de la pro­duc­tion de dif­fé­rences. Pourquoi, et sur­tout com­ment, pro­dui­sons-nous des dif­fé­rences ? Pourquoi la dif­fé­rence est-elle presque immé­dia­te­ment tra­duite en dif­fé­rence de cultures ou d’ethnies ?

Vous avez récem­ment contri­bué à un ouvrage col­lec­tif inti­tu­lé Au-delà de l’i­den­ti­té autoch­tone. Pouvez-vous nous par­ler davan­tage de ce pro­jet, qui entend prendre l’al­té­ri­té des per­sonnes autoch­tones comme « un objet à expli­quer » et pré­ci­ser votre contribution ?

« L’identité est deve­nue un euphé­misme pour dési­gner l’acte dis­cur­sif consis­tant à enfer­mer la diver­si­té et la varia­bi­li­té des acti­vi­tés éco­no­miques, poli­tiques ou reli­gieuses dans les limites de l’ethnicité. »

J’ai par­ti­ci­pé à cet ouvrage avec un texte qui revient sur un thème déjà abor­dé dans la lit­té­ra­ture anthro­po­lo­gique : la contri­bu­tion de l’anthropologie issue de l’université Harvard aux études sur les Mayas contem­po­rains du Chiapas. Je m’y inté­resse à la manière dont Evon Vogt, direc­teur du Harvard Chiapas Project, a éta­bli un lien entre un peuple contem­po­rain et cer­tains élé­ments maté­riels et docu­men­taires de popu­la­tions colo­niales et pré­his­pa­niques. Il s’agit d’une variante d’ethno-narration (que Vogt appelle « eth­no­his­toire »), qui consiste à sélec­tion­ner cer­tains élé­ments (en en occul­tant d’autres) afin de pro­duire un être col­lec­tif conti­nu : l’ethnie. Mon hypo­thèse est que ni cette forme nar­ra­tive ni son réfé­rent ne sont tota­le­ment cohé­rents ; j’avance en outre que l’ethno-narration est, de manière peut-être sur­pre­nante, une forme rhé­to­rique contem­po­raine. Il existe de mul­tiples formes maté­rielles, de den­si­té et de durée variables, dans une vaste région allant du Honduras au Yucatán, qui témoignent d’une his­toire com­plexe et ancienne. Mais ce n’est que très récem­ment — depuis à peine deux siècles — que nous avons com­men­cé à pen­ser cette his­toire en termes de « civi­li­sa­tion », que nous appe­lons conven­tion­nel­le­ment maya.

Ce qui me rap­proche des autres contri­bu­teurs de cet ouvrage, c’est, selon moi, un regard dif­fé­rent sur la ques­tion de l’ethnicité : nous pro­po­sons de la consi­dé­rer non pas comme un fait don­né, mais comme une notion en construc­tion, une forme instable pour com­prendre cer­taines popu­la­tions dans le Mexique contem­po­rain. Le livre remet en ques­tion un cer­tain nombre d’idées reçues sur l’identité eth­nique, comme celle selon laquelle les Indiens de l’époque colo­niale et de l’ère natio­nale auraient tou­jours vécu sur des terres com­mu­nales, sans pro­prié­té pri­vée, ou celle qui pos­tule une résis­tance per­ma­nente à toute marque de civi­li­sa­tion ou de moder­ni­té, comme l’école ou l’écriture. Au contraire, les tra­vaux d’Emilio Kouri et de Gabriela Torres offrent une vision bien docu­men­tée des formes com­plexes de pro­prié­té et d’usage de la terre dans les com­mu­nau­tés indiennes colo­niales et dans les popu­la­tions autoch­tones actuelles. De leur côté, Ariadna Acevedo et Elsie Rockwell montrent la pré­sence vivante de l’école et de l’écriture dans les com­mu­nau­tés autoch­tones de l’ère natio­nale. D’autres contri­bu­tions révèlent le non-iso­le­ment cultu­rel et les tra­jec­toires diverses de mobi­li­sa­tion poli­tique des popu­la­tions autoch­tones, comme dans les cas ana­ly­sés par Peter Guardino et Michael Ducey.

[Rufino Tamayo]

L’identité autoch­tone appa­raît alors comme moins rigide et défi­ni­tive que ce que laisse entendre une grande par­tie de la lit­té­ra­ture anthro­po­lo­gique domi­nante. Le pro­blème, c’est que la notion d’identité autoch­tone au Mexique a pris un poids consi­dé­rable dans des domaines tels que la démo­gra­phie offi­cielle, la muséo­gra­phie, l’enseignement de base, le débat poli­tique ou la lit­té­ra­ture anthro­po­lo­gique. Elle inter­vient même dans des dis­cus­sions sur la clas­si­fi­ca­tion des osse­ments en méde­cine ou en muséo­gra­phie, comme le montre Laura Cházaro, voire dans les débats sur la géné­tique, comme l’analyse Vivette García. C’est comme si une clas­si­fi­ca­tion de ce qui est « mexi­cain » et « autoch­tone » s’était figée au XXe siècle pour ser­vir de norme à la défi­ni­tion de ce que nous sommes — y com­pris depuis un pas­sé loin­tain —, et de ce que serait notre des­tin. Cela, alors même que, comme le montre Paula López et comme elle et Ariadna Acevedo le dis­cutent dans l’introduction, l’ethnicité est insuf­fi­sante en tant qu’explication : c’est une notion instable, chan­geante, en construc­tion, et com­plexe même pour les spécialistes.

Il y a quelques mois, l’archéologue française Chloé Andrieu a publié un livre inti­tu­lé Les Mayas n’ont pas dis­pa­ru, dans lequel elle pos­tule, dans une cer­taine mesure, une conti­nui­té entre la civi­li­sa­tion maya pré­his­pa­nique et les locu­teurs mayas d’aujourd’hui. Vous, en revanche, ten­dez à pen­ser que les Mayas ont été en quelque sorte « inven­tés » par l’archéologie. Qu’entendez-vous par là ?

C’est un sujet fas­ci­nant en soi. Tout d’abord, je tiens à pré­ci­ser qu’il ne s’agit pas de nier l’importance des recherches spé­cia­li­sées autour de la « décou­verte » des « Mayas » et du déchif­fre­ment de leur écri­ture. Parler de la « fabri­ca­tion » des Mayas et mon­trer qu’il s’agit d’une his­toire contem­po­raine, c’est un appel à nuan­cer notre regard et à poser des ques­tions sur la manière dont la science contri­bue à la construc­tion de récits lar­ge­ment dif­fu­sés dans l’espace public — récits qui ont des consé­quences bien réelles sur la vie des gens.

L’affirmation selon laquelle les Mayas « n’ont pas dis­pa­ru », par exemple, accom­pagne l’imaginaire des explo­ra­teurs, des voya­geurs, puis des archéo­logues et des anthro­po­logues depuis le XIXe siècle. C’est un geste rhé­to­rique qui vise à valo­ri­ser une his­toire et à trans­for­mer notre regard sur cer­taines popu­la­tions, qui ont été à dif­fé­rentes époques confron­tées à la dis­cri­mi­na­tion et au rejet. Cependant, il est aus­si impor­tant de se deman­der jusqu’à quel point le récit autour de ce qui est « maya » ne s’appuie pas sur une vision qui occulte et déva­lue les tra­jec­toires et les expé­riences d’exploration du monde qui conti­nuent d’exister dans ces popu­la­tions. Les per­sonnes se déplacent, apprennent de nou­velles choses, vivent ailleurs, s’approprient de nou­veaux espaces — comme ces nom­breux habi­tants de la vaste région maya qui, depuis plu­sieurs géné­ra­tions déjà, vivent aux États-Unis ou au Canada, par exemple. Or, ils ne sont sou­vent pris en compte qu’à condi­tion de réaf­fir­mer leur iden­ti­té maya.

En France, la pro­duc­tion lati­no-amé­ri­caine et notam­ment mexi­caine en sciences sociales est en géné­ral peu connue. Cependant, au moins un livre d’anthropologie mexi­caine, Mexique pro­fond, de Guillermo Bonfil Batalla, a été publié en fran­çais. Comment vous rap­por­tez-vous à cette œuvre ?

« Et si les formes de pro­duc­tion du savoir étaient bien plus mou­vantes, instables, et qu’elles cir­cu­laient depuis des siècles à tra­vers des com­mu­ni­ca­tions capil­laires que nous sommes inca­pables de com­prendre ou de percevoir ? »

Ce livre est l’un des meilleurs exemples d’ethno-narration, écrit et publié à la fin du XXe siècle. Il est anthro­po­lo­gique en ce qu’il réunit avec brio divers élé­ments du récit mésoa­mé­ri­ca­niste, et c’est aus­si une œuvre lit­té­raire grand public qui a su recréer avec aisance une vision duale du Mexique : d’un côté, le « Mexique ima­gi­naire », celui des élites cultu­rel­le­ment décon­nec­tées du pays, bâtardes de l’Europe occi­den­tale ; de l’autre, un « Mexique pro­fond », enra­ci­né, ancré dans une his­toire conçue comme une connexion presque orga­nique entre la popu­la­tion indi­gène, le ter­ri­toire, les êtres vivants, et les anciennes cos­mo­vi­sions. Lire ce texte te fait sen­tir, en tant que Mexicain, que tu es un traître si tu as aban­don­né la tor­tilla, la langue de tes ancêtres et les vil­lages avec leurs fêtes, leurs liens fami­liaux et leurs réseaux de com­pé­rage. Tout le reste serait faux, dégra­dant en un cer­tain sens, arti­fi­ciel, sans essence.

Ce qui m’inquiète dans ces eth­no-nar­ra­tions, c’est leur pro­fon­deur émo­tion­nelle et leur vita­li­té dans l’espace public. Car, tout en cher­chant de bonne foi à reva­lo­ri­ser des per­sonnes, des pra­tiques, des savoirs et des objets, elles peuvent aus­si pro­duire des formes de rejet, fon­dées moins sur une ana­lyse pré­cise de ce que font les gens ou de la manière dont ils construisent leur ave­nir, que sur des caté­go­ri­sa­tions géné­ra­li­santes. En outre, au lieu de nous four­nir des outils pour une com­pré­hen­sion plus fine, plus nuan­cée de l’exclusion et des inéga­li­tés dans leur com­plexi­té, ces récits fonc­tionnent selon des sché­mas rigides, qui cir­culent aisé­ment dans tout le spectre poli­tique, de gauche à droite. Il ne faut pas oublier que ces formes de dis­cours, à la fois essen­tia­li­sants et émo­tion­nel­le­ment puis­sants, ont aus­si nour­ri des formes d’exclusion et des régimes autoritaires.

[Rufino Tamayo]

Au cours des quinze der­nières années, on a assis­té à un essor des études déco­lo­niales dans les sciences sociales lati­no-amé­ri­caines et la majo­ri­té des textes lati­no-amé­ri­cains tra­duits en fran­çais aujourd’hui pro­viennent de ce cou­rant. Comment, en tant qu’anthropologue, l’appréhendez-vous ?

Les formes du dis­cours sub­stan­tia­liste se repro­duisent dans dif­fé­rentes ver­sions. Il y a, par exemple, la ver­sion eth­no-natio­nale au Mexique et dans d’autres pays, por­tée notam­ment par l’intérêt du XXe siècle pour la construc­tion d’une culture natio­nale homo­gène. On la retrouve aus­si dans le mul­ti­cul­tu­ra­lisme, qui pré­tend défendre la diver­si­té mais finit par la réduire à une dua­li­té entre l’Occident et le non-Occident, sans aller au-delà d’homogénéités essen­tia­li­sées appe­lées cultures ou eth­nies. Cette logique appa­raît éga­le­ment dans les théo­ries déco­lo­niales, pour les­quelles la « colo­nia­li­té » — conçue comme un trau­ma­tisme ou un point d’origine vieux de cinq siècles — consti­tue la condi­tion fon­da­men­tale qui déter­mine la struc­ture, la forme et le des­tin de toute his­toire sociale. Même le pers­pec­ti­visme anthro­po­lo­gique — cette recherche par­mi les peuples autoch­tones d’Amérique contem­po­raine des formes d’ontologie radi­ca­le­ment oppo­sées à l’Occident — par­tage avec les pen­sées eth­ni­cistes, cultu­ra­listes, iden­ti­taires et déco­lo­niales un même point de départ : l’idée d’une alté­ri­té essen­tielle amé­rin­dienne, d’une pen­sée indi­gène ori­gi­nelle et pure.

Bien sûr, on peut explo­rer cette pen­sée non occi­den­tale et étu­dier les effets du colo­nia­lisme, en répé­tant les for­mules déjà bien éta­blies. Mais il me semble qu’il faut aus­si se poser d’autres ques­tions. Par exemple : peut-on vrai­ment pos­tu­ler une « pen­sée occi­den­tale » aus­si uni­voque et linéaire que celle qui est sou­vent décrite dans cette lit­té­ra­ture ? Peut-on affir­mer qu’il existe une seule pen­sée amé­rin­dienne ? Et si, au contraire, les formes de pro­duc­tion du savoir étaient bien plus mou­vantes, instables, et qu’elles cir­cu­laient depuis des siècles à tra­vers des com­mu­ni­ca­tions capil­laires et des « synapses pla­né­taires » que nous sommes inca­pables de com­prendre ou de per­ce­voir, pré­ci­sé­ment parce que nous per­sis­tons à les enfer­mer dans des dicho­to­mies sim­plistes et des récits linéaires ? Dans ce sens, ne serait-il pas plus fécond de sor­tir de l’opposition pen­sée déco­lo­niale vs. pen­sée occi­den­tale ?

Par ailleurs, ces pos­tu­lats ont aus­si une his­toire propre, et nous devrions leur appli­quer la même curio­si­té cri­tique que celle que nous appli­quons à d’autres objets. Il fau­drait alors se deman­der pour­quoi, pour cer­taines socié­tés ou groupes humains, l’histoire prend des formes mul­tiples, alors que pour d’autres on mobi­lise des eth­no-récits — qu’il s’agisse d’une conti­nui­té cultu­relle sup­po­sé­ment inal­té­rée ou d’un réflexe de résis­tance. Pourquoi réser­vons-nous ce type d’arguments à cer­taines popu­la­tions du monde, comme si elles étaient fon­da­men­ta­le­ment non occi­den­tales ? Et depuis quand pro­cé­dons-nous ain­si ? Il me semble que ces eth­no-récits relèvent davan­tage d’un héri­tage colo­nial et d’un occi­den­ta­lisme rigide, mal­gré leurs inten­tions sin­cè­re­ment déco­lo­niales. Il est néces­saire de réexa­mi­ner les pré­sup­po­sés sub­stan­tia­listes et essen­tia­listes de ces dis­cours, et de refor­mu­ler autre­ment nos pro­blèmes anthro­po­lo­giques — et, plus lar­ge­ment, les débats publics sur notre his­toire et notre socié­té par­ta­gée. Dans les espaces de pro­duc­tion et de récep­tion des récits, l’anthropologie pour­rait contri­buer à dépla­cer les fic­tions poli­tiques et esthé­tiques au-delà du canon essen­tia­li­sé de figures rhé­to­riques comme l’eth­nie, le Sud glo­bal ou la résis­tance. Elle pour­rait ravi­ver, dans des termes nou­veaux, les inter­ro­ga­tions sur la varia­bi­li­té et la plas­ti­ci­té de l’humain — y com­pris en matière de dis­cri­mi­na­tion ou de colonialisme.


Entretien réa­li­sé puis tra­duit de l’es­pa­gnol par Pierre Madelin.
Illustrations de ban­nière et de vignette : Rufino Tamayo


  1. Par exemple : Rodolfo Stavenhagen, The Emergence of Indigenous Peoples, Springer‑E Colegio de México, 2012 ; Miguel Alberto Bartolomé, Gente de cos­tumbre, gente de razón. Identidades étni­cas en México, México, Siglo XXI, 1997 ; Guillermo Bonfil Batalla, Mexique pro­fond. Une civi­li­sa­tion niée, Bruxelles, Zones sen­sibles, 2017 (1987) ; June Nash, « The Reassertion of Indigenous Identity : Mayan Responses to State Intervention in Chiapas », Latin American Research Review, vol. 30, n° 3, 1995, p. 7–41.[]

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