Témoignage inédit | Ballast | Série « L’estive »
Un tiers des gardiens et des gardiennes de troupeau sont des femmes. L’une d’entre elles, Marine, a découvert l’univers du pastoralisme par une amie qui lui a proposé de l’accompagner en transhumance. Forte de cette première expérience, elle a décidé de franchir le pas quelques années plus tard en répondant à une annonce pour être aide-bergère. Au moment où nous recueillons son témoignage, elle s’occupe d’un troupeau de plus d’un millier de brebis. Quatrième volet de notre série consacrée au pastoralisme, qu’accompagne un podcast inédit.
[troisième volet : « La garde »]
Le rôle du berger est de mener le troupeau à des quartiers bien spécifiques qu’il doit répartir le temps de l’estive. Il gère la distribution du pâturage durant tout l’été afin qu’il corresponde à différents types d’herbages sur différents quartiers. Au début des estives, on va d’abord les amener manger sur le plateau en contrebas et attaquer les plantes invasives comme le queyrel. Ensuite, on remonte au fur et à mesure avec des herbes plus tendres dont elles raffolent. C’est une forme d’entretien des montagnes et du paysage. Il y a un quartier dit d’août, puis ensuite de septembre, et enfin d’octobre avant la redescente.
« Le rôle du berger est de mener le troupeau à des quartiers bien spécifiques qu’il doit répartir le temps de l’estive. »
Une journée typique ? On se réveille tôt, vers sept heures. Café, puis on se prépare pour la matinée. On commence par faire un tour du parc, là où les brebis ont été regroupées pour dormir. Ce sont des clôtures électrifiées qui les protègent du loup et d’autres prédateurs, et qui permettent de les contenir durant la nuit, de ne pas en perdre. Donc, au matin, je monte et observe le troupeau pour voir si tout le monde va bien. Comme en ce moment on est presque en période d’agnelage, on s’assure qu’il n’y a pas eu une brebis qui a mis bas dans un coin. Après, selon les jours, il y a des soins à faire. Pour ça on les réunit dans un parc spécifique, le « parc de soins ». Si il n’y a pas de soin à réaliser, une fois le tour d’horizon fait, on répand du sel qui ressemble un peu à notre gros sel sur les rochers, pour leur apport en sels minéraux. Pendant ce temps-là, nous, on va aussi préparer de quoi manger pour la journée et hop, on décolle. Tout simplement. Pour l’heure de départ, tout dépend de la météo. S’il fait beau, on part de bonne heure. Mais s’il a plu la veille, il faut attendre que les brebis se sèchent. Généralement c’est vers huit heures et demie, maximum neuf heures.
À partir de là, les bergers donnent ce qu’on appelle le « biais », qui consiste à faire partir le troupeau dans la direction souhaitée. L’impression qu’elles donnent en se déplaçant est celle d’une vague assez libre : moi, je suis là pour vérifier qu’elle s’écoule bien dans les limites, qu’elle ne déborde pas. En ce moment, comme ça fait plusieurs jours qu’elles se promènent vers la forêt et vers ce qu’on nomme « l’avalanche » — un endroit où un pan de la montagne s’écroule sur lui-même —, elles ont tendance à s’y diriger par habitude. Mais si on ne fait pas attention, il y en a toujours certaines qui ont envie d’aller autre part et qui peuvent rameuter tout le troupeau avec elles. Et, là haut, au dessus, ce sont les quartiers pour plus tard, il ne faut pas qu’elles y mangent avant l’heure. Donc, au matin, je vais les diriger pour qu’elles aillent bien dans la bonne direction, vers les quartiers choisis. Le but avant tout est qu’elles mangent bien. Mon rôle est de voir si tout se passe correctement et de m’assurer qu’elles ne dépassent pas les limites de pâturages.

Être berger, ça consiste principalement à gérer ces flux. Ce travail se fait à deux : moi et le chien. Poutchie est un véritable collègue, il aide à gérer le mouvement des brebis dans la montagne. C’est un travail d’équipe. Sans Poutchie, je serais incapable de garder le troupeau dans cette montagne. Par exemple, il y a des endroits où elles ne peuvent pas passer car elles risqueraient de se blesser, ou encore il y a des champs qui appartiennent à d’autres bergers ou agriculteurs. Dans ces moments-là, il faut envoyer le chien pour les rabattre et faire en sorte qu’elles ne débordent pas. À l’opposé, lorsqu’elles ont trop la bougeotte, il faut parfois essayer de les faire rester un peu plus longtemps pour finir de manger.
Ça m’est déjà arrivé de me retrouver seule. Poutchie était parti gambader, chasser quelque chose, attiré par je ne sais quoi. Là, dans ton for intérieur, c’est l’angoisse. Tu te dis : « Bordel, il est où ? S’il faut que j’intervienne, comment je vais faire ? ». J’étais paniquée. Ça m’est arrivé plusieurs fois de devoir le remplacer et de courir comme une dératée pour faire la limite moi-même. C’était du plat, donc ça allait : tu cours un petit peu et les brebis comprennent vite. Mais typiquement, un lieu comme « l’avalanche », avec des arbres, des éboulis, où ça monte à pic… Tu ne peux pas y courir ni même y grimper. Bref, si je n’ai pas le chien, c’est totalement impossible à gérer.
« Être berger, ça consiste principalement à gérer ces flux. Ce travail se fait à deux : moi et le chien. »
Les chien de conduite sont habitués à comprendre les ordres et savent ce qu’il y a à faire. Dans les faits, c’est plutôt simple à diriger. Tu lui dis d’aller « à gauche », « à droite », « passe devant », « passe derrière »… Les bergers possèdent souvent leur propre chien qu’ils ont eux-mêmes dressé, mais ce n’est pas mon cas. Que ce soit en transhumance ou en alpage, il y a toujours deux types de chiens : ceux de travail, qu’on a davantage l’habitude de voir, genre border collie, et puis les chiens de protection, ceux qu’on appelle les patous, les mâtins espagnols — ils ressemblent un peu à Lune et Sultan mais en beige — et les bergers d’Anatolie. Ce sont des chiens qui sont élevés au sein du troupeau et avec qui on évite d’être trop familier, à qui on ne fait pas trop de caresses, afin qu’ils ne s’habituent pas trop à nous et qu’ils s’assimilent davantage au troupeau. Leur rôle est de protéger le cheptel de possibles attaques, que ce soit le loup ou tout autre danger. C’est pour cette raison que, quand débarquent des randonneurs, les chiens de protection, qui sont énormes, vont se diriger vers eux. Ils vont venir les renifler, pour juger s’il y a un danger ou pas : « C’est qui ? Qu’est ce qu’il fait là ? ». Les randonneurs, il faut qu’ils s’arrêtent, qu’ils leur parlent doucement, parce que c’est le périmètre du troupeau qu’ils protègent.
En soi, ça paraît simple : il faut sortir les brebis et les rentrer dans le parc le soir, vérifier que tout le monde soit là et aille bien. Mais les deux premières années, je me mettais une pression folle car je voulais « bien garder ». Au début, tu veux toutes les compter car tu ne sais pas s’il va en manquer une. Évidemment, c’est impossible. Tu as peur de tout, de te tromper de quartier, de pas les laisser assez longtemps — ou de trop les laisser — à un endroit ; surtout, tu as peur qu’elles se blessent, ou pire, d’en perdre… Un soir, en rentrant, je me suis rendue compte qu’il n’y avait plus que la moitié du troupeau. C’était la nuit, il pleuvait, il faisait froid… Là, c’était l’angoisse internationale : « Si elles dorment dehors… Le loup est peut-être dans les parages… » Ça peut être un vrai carnage. En fait, je les avais amenées pâturer dans un parc qui était à découvert, sans arbres, rien. Comme il pleuvait dru, une partie des brebis a décidé de s’abriter sous les feuillages pour se protéger de la pluie et n’a pas suivi le troupeau quand on est repartis. C’est comme ça que j’ai perdu la moitié du troupeau. J’ai compris qu’en fait, les brebis savaient ce qui était bon pour elles : là, elles n’avaient tout simplement pas envie de se prendre la flotte — ce que je comprends, j’étais moi-même trempée de la tête aux pieds.

Une autre année, elles étaient parties au « quartier d’août », beaucoup trop loin pour aller les récupérer. Le soir, j’ai pas pu dormir. Le lendemain, on a réussi à les trouver, elles avaient passé la nuit dans un quartier plus haut, elles étaient montées se cacher à un endroit où on ne pouvait pas réussir à les voir. Finalement, il n’y en avait aucune de blessée, le loup ne les avait pas dévorées, donc tout allait bien. Mais qu’est ce que je m’en suis voulue et comme j’ai mal dormi ! Ce genre d’expériences t’apprend et t’oblige à leur faire confiance. Mais il n’y a pas que les brebis. Un élément important et qui est formidable, c’est aussi la montagne. Au cours de ces quatre années, j’ai appris à mieux la connaître. Durant les deux premières années, j’étais trop stressée, je n’avais jamais vue cette montagne sur une carte, je ne réussissais pas à la visualiser. Partout où j’étais, j’avais peur que les brebis puissent me déborder. Il y a eu des moments de garde où je n’arrivais pas à les contenir et là c’était le chien, le chien, le chien. Quand je rentrais le soir, alors même qu’elles avaient bien mangé, j’avais une impression d’insatisfaction. Je me sentais comme une tortionnaire à les contraindre, ce n’est pas une sensation agréable. Tu te dis qu’elles doivent penser : « Putain, mais elle est relou celle-là ! »
Un jour, Myriam — l’éleveuse et bergère qui m’a le plus appris et avec qui je travaille principalement — m’a demandé : « Qu’est ce que c’est pour toi, une bonne journée de garde ? » Je lui ai répondu qu’il fallait diriger les brebis pour les faire manger et s’assurer qu’elles soient toutes bien parquées le soir. Elle m’a répondu que, pour elle, « l’essentiel c’est qu’elles mangent bien et qu’elles fassent de beaux agneaux ». C’est ça ce travail, en fait : faire en sorte qu’elles se sentent bien et les laisser faire ce qu’elles veulent. Il faut apprendre à leur faire confiance et ne pas forcément vouloir tout diriger. Depuis, avec l’expérience, il y a quelque chose qui s’est déplacé en moi. Un peu comme si je me sentais plus connectée au troupeau. J’ai envie qu’elles se posent, qu’elles mangent, qu’elles soient tranquilles. Maintenant, à moins qu’elles se divisent vraiment en deux, je sais que je ne suis plus obligée de suivre le troupeau, de faire des allers-retours entre la queue et la tête, ou encore d’envoyer le chien.
« Il faut apprendre à leur faire confiance et ne pas forcément vouloir tout diriger. »
Le matin, quand je vais donner un biais, je laisse cette vague se déployer. Je ne veux pas qu’elles sentent que je les force à quoi que ce soit. Si elles partent dans le bois, je sais maintenant qu’après elles vont se diriger vers « l’avalanche », selon par où elles passent. Elles vont suivre le mouvement de leur propre vague. Dans ce cas, je vais prendre le GR pour les devancer. Elles ne vont pas me voir pendant tout le temps qu’elles sont dans le bois — moi, j’entends leurs sonnailles. Et même si je ne les entends plus, j’ai appris à ne plus être inquiète. Une fois arrivée, je vais les attendre à la limite jusqu’où elles peuvent aller. Je les vois alors débarquer doucement et, quand elles sont sur le point de dépasser la limite, là j’envoie le chien. Elles se rabattent, et hop, on repart dans l’autre sens. Je me poste alors au bon endroit, là où je peux les observer, voir si elles montent ou redescendent. Je repars en conséquence pour aller les rattraper en amont. C’est vraiment ce qui a changé pour moi : réussir à les laisser faire, les contraindre le moins possible. Il s’agit moins de contrôler que d’impulser des mouvements. Finalement, c’est au berger d’être à leur écoute, d’accompagner leur mouvement, de suivre leur biais à elles.
Typiquement, la journée se termine quand la nuit tombe, vers vingt heures. Selon les bergers, la journée peut aussi durer plus longtemps, mais moi, j’aime bien les voir au moment où elles rentrent dans le parc. Ça fait de longues journées de dix à douze heures. Parfois, c’est rude, entre le vent, la chaleur et le froid, car la température oscille énormément entre le jour et la nuit. La journée, quand il fait super beau, tu es en débardeur, mais le soir tu te couvres rapidement. Le vent est quand même assez costaud. Et puis le fait de marcher à tout petits pas, de suivre les troupeaux à leur rythme, ça peut-être aussi harassant. Là, depuis que je suis arrivée, il fait plutôt beau. Quand tu te cognes une journée de pluie, ça veut dire que déjà tu peux pas rouler de clopes, tu peux pas lire, car les doigts sont humides et gelés. Dans ces moments-là, tu es trempée, sous ton parapluie, les chiens tout humides sont collés à toi, c’est pas les meilleurs moments. Rien que de manger quand il pleut, de se poser pour le pique-nique, avec ton pain et le reste, c’est plutôt horrible.

Des fois, tu te demandes vraiment ce que tu fais là, pourquoi tu t’infliges ça. Tu penses qu’à une chose, le retour dans la cabane et le poêle ! Avoir un bon poêle, c’est vraiment important pour pouvoir faire sécher tes affaires, parce que tu ne peux pas redémarrer le lendemain si tes fringues sont encore trempées. Faut avoir suffisamment de rechange aussi pour pouvoir te mettre au sec quand tu rentres et ne pas choper la mort. Mais ça fait longtemps que j’ai pas eu des conditions météo difficiles.
Je pense que j’ai envie de continuer à être bergère parce que j’ai senti que je m’améliorais dans ma pratique. Ce n’est pas pour rien que maintenant je suis moins stressée, que des choses se sont débloquées. Je me suis aussi sentie devenir meilleure parce que j’ai appris les soins, je me sens plus autonome. Je me rends compte que j’ai acquis des connaissances, donc j’ai envie de continuer. Ça me ferait bizarre de ne plus du tout remonter à la montagne. Après, parfois je m’y attends, je me dis qu’il y aura peut-être un moment où quelqu’un d’autre va travailler sur cet alpage, la fille d’une des éleveuses qui a envie de prendre la suite, elle serait peut-être prioritaire. Ou si par exemple Myriam choisissait de bosser avec quelqu’un d’autre. Est-ce que je ferais la démarche de chercher un autre alpage ? Je ne sais pas. Mais pour le moment, je ne me verrais pas ne plus passer du temps en montagne, ne plus être bergère.
[lire le cinquième volet : « Prendre soin »]
Photographies : Cyrille Choupas
REBONDS
☰ Lire notre entretien avec Tanguy Martin : « La FNSEA entretient la fiction d’un monde agricole uniforme », février 2024
☰ Lire notre portrait « Joëlle, ouvrière viticole et assistante maternelle », mai 2022
☰ Lire notre entretien avec Anne Simon : « L’humain ne sort jamais de l’animalité », octobre 2021
☰ Lire notre entretien avec Sue Donaldson et Will Kymlicka : « Zoopolis — Penser une société sans exploitation animale », octobre 2018
☰ Lire notre entretien avec Laurent Pinatel : « Redonner un sens à l’agriculture française », avril 2016