Ernesto Cardenal : poète, prêtre, révolutionnaire


Traduction d’un article paru dans Rebel news

« Quelle est cette lumière là-bas au loin ? Est-ce une étoile ? / C’est la lumière de Sandino dans la mon­tagne noire. » Ces vers exaltent le sou­ve­nir du gué­rille­ro nica­ra­guayen assas­si­né en 1934, dont le nom sera repris en 1961 par le Front san­di­niste de libé­ra­tion natio­nale. Leur auteur, Ernesto Cardenal, à la fois prêtre catho­lique et poète mar­xiste, a pris part au mou­ve­ment révo­lution­naire qui ren­verse en 1979 la dic­ta­ture des Somoza, à la suite duquel il devien­dra ministre de la Culture du Nicaragua pen­dant près d’une décen­nie. L’écri­ture de Cardenal chante l’es­prit de révolte et la souf­france d’un pays sac­ca­gé et livré à la pré­da­tion des États-Unis ; sa pen­sée, liée à la théo­lo­gie de la libé­ra­tion, cherche à trou­ver « une terre pro­mise pour la Révolution » où se mêle­raient idéal com­mu­niste et foi chré­tienne. L’historien Mike Gonzales dresse son por­trait dans cet article paru dans Rebel news et que nous traduisons. 


J’ai ren­con­tré Ernesto Cardenal pour la pre­mière fois à Managua, où il lisait ses poèmes devant une salle pleine de gens du coin — des mères allai­tant leur bébé, des poli­ciers en repos, des mar­chands locaux, des éco­liers. Ils mon­traient du plai­sir à l’é­coute de sa poé­sie fluide, presque musi­cale, et à la vue de son per­son­nage — sans pré­ten­tion, idéa­liste et dévoué à une exis­tence simple, figu­rée par les vête­ments qu’il por­ta durant toute sa vie : une che­mise et un pan­ta­lon de pay­san, un béret. Cela sym­bo­li­sait le thème cen­tral de son œuvre — la construc­tion d’une com­mu­nau­té d’égaux. 

Ses idées ont émer­gé de ce que l’on appe­la par la suite la théo­lo­gie de la libé­ra­tion. Alors qu’à tra­vers l’his­toire de l’Amérique latine, l’Église avait été la cham­pionne et la défen­seuse des riches et des puis­sants, comme le mon­traient ses cathé­drales impo­santes, la théo­lo­gie de la libé­ra­tion par­lait pour et avec les oppri­més. Comme l’ont affir­mé les tenants de cette doc­trine, leur choix était celui des pauvres. Cardenal en a été l’une des voix les plus puis­santes au Nicaragua. 

La dictature

« Le thème cen­tral de son œuvre : la construc­tion d’une com­mu­nau­té d’égaux. »

Né en 1925 dans une famille aisée de la ville conser­va­trice de Granada, Cardenal a étu­dié aux États-Unis avant de reve­nir au Nicaragua. Il en a rap­por­té une admi­ra­tion pour Walt Whitman, pour les rythmes de l’o­ra­li­té en poé­sie, ain­si que pour Ezra Pound, qui affir­mait que l’Histoire devrait tou­jours apprendre à la poésie. 

Mais le pays de Cardenal était obs­cur­ci par une dic­ta­ture d’une bru­ta­li­té inouïe — trois géné­ra­tions de la famille Somoza domi­nèrent le Nicaragua entre 1936 et 1979. Les poèmes de ses débuts, les Épigrammes, dénon­çaient cette dynas­tie — l’un d’entre eux porte le titre élo­quent de « Somoza dévoile la sta­tue de Somoza au stade Somoza » — et, en 1954, il par­ti­ci­pa à une ten­ta­tive d’as­sas­si­nat du dic­ta­teur, qui échoua.

Son célèbre poème Heure 0 a fait de la dénon­cia­tion de Somoza un hymne :

« Et les pay­sans sont empri­son­nés pour n’a­voir pas ven­du à 30 centavos
et leurs bananes per­cées par les baïonnettes
et la Mexican Trader Steamship coule leurs barques,
et les gré­vistes réduits à coup de feu.
(Et les dépu­tés du Nicaragua invi­tés à une gar­den par­ty.) »

Il se clôt sur l’in­vo­ca­tion d’Augusto César Sandino qui, en 1927, mena une « folle petite armée » contre les U.S. Marines et leurs affi­dés (par­mi les­quels les Somoza) qui occu­paient le Nicaragua. Cardenal le pré­sente comme le pro­phète de la révo­lu­tion à venir. En 1979, le der­nier des Somoza, Anastasio, est ren­ver­sé par un mou­ve­ment por­tant le nom de Sandino — le Front san­di­niste de libé­ra­tion natio­nale (Frente Sandinista de Liberación Nacional, FSLN). 

Culture

« Un chré­tien pro­fon­dé­ment dévoué et un révo­lu­tion­naire convaincu. »

Cardenal vivait dans la com­mu­nau­té reli­gieuse qu’il avait fon­dée à Solentiname, un archi­pel situé dans le sud du lac Nicaragua. Elle reflé­tait son inter­pré­ta­tion de la théo­lo­gie de la libé­ra­tion — une com­mu­nau­té reli­gieuse affran­chie des hié­rar­chies de l’Église ins­ti­tuée et de ses for­ma­li­tés, et ancrée dans les expé­riences des oppri­més. Il était natu­rel que le groupe sou­tienne les Sandinistes dans leur lutte crois­sante contre la dic­ta­ture. Quand la com­mu­nau­té fut bom­bar­dée par Somoza, Cardenal rejoi­gnit le FSLN. 

Quelques années aupa­ra­vant (à la fin des années 1960), il avait pas­sé du temps dans la com­mu­nau­té trap­piste de Gethsemane au Kentucky, dont l’ab­bé, Thomas Merton, était un poète recon­nu. Alors que les trap­pistes étaient entiè­re­ment dévoués à leurs acti­vi­tés reli­gieuses, Cardenal avait pu écrire une série de médi­ta­tions, publiées sous le titre de Vida en el amor1, dont la der­nière pré­sen­tait sa voca­tion révo­lu­tion­naire comme un enga­ge­ment spi­ri­tuel. Cela s’ac­cor­dait aisé­ment avec l’u­nion de la théo­lo­gie de la libé­ra­tion et du mar­xisme pro­fes­sée par les Sandinistes. 

En 1979, il fut nom­mé ministre de la Culture dans le gou­ver­ne­ment du FSLN. Sa concep­tion de la culture se fon­dait sur la par­ti­ci­pa­tion des tra­vailleurs et tra­vailleuses, de la pay­san­ne­rie et des pauvres dans la créa­tion de visions et d’ex­pres­sions qui leur soient propres, et dans la célé­bra­tion d’une culture popu­laire fidèle à la mémoire his­to­rique de la résis­tance. Les ate­liers de poé­sie et de pein­ture qu’il orga­ni­sa alors au minis­tère (situé dans une pro­prié­té qui avait appar­te­nu à Somoza) encou­ra­geaient cette audience, et à Solentiname, le gos­pel alliait les pein­tures naïves et colo­rées de la com­mu­nau­té rurale avec sa propre ver­sion des textes bibliques.

Chrétien et révolutionnaire

Cardenal était un chré­tien pro­fon­dé­ment dévoué et un révo­lu­tion­naire convain­cu. Ses Psaumes (Salmos, 1965) expriment cette fusion de façon par­ti­cu­liè­re­ment puis­sante en repla­çant cette forme dans le contexte d’un monde domi­né par un capi­ta­lisme cruel et par l’ar­se­nal de l’im­pé­ria­lisme. Comme les psaumes ori­gi­nels, ils témoignent des com­bats d’une com­mu­nau­té per­sé­cu­tée et aban­don­née — l’ap­pel à Dieu deve­nant la recon­nais­sance déses­pé­rée de sa vul­né­ra­bi­li­té. Ses prin­cipes reli­gieux, son Dieu, visaient « un gou­ver­ne­ment de la Justice — un défen­seur du peuple ». En 1970, Cardenal visi­ta Cuba ; ses obser­va­tions et ses réflexions le confor­tèrent dans la pos­si­bi­li­té de créer une com­mu­nau­té d’é­gaux sur cette terre.

« Dans l’a­ve­nir qu’il envi­sa­geait, les puis­sants seront tom­bés, leurs sta­tues auront été reti­rées des places, et leurs noms auront été effa­cés pour tou­jours. »

Cependant, mal­gré sa popu­la­ri­té et sa contri­bu­tion à l’é­la­bo­ra­tion d’une nou­velle idée démo­cra­tique de la culture, Cardenal fut rem­pla­cé à son poste en 1988. Il avait repré­sen­té le pro­jet san­di­niste à l’é­tran­ger et refu­sé d’être bâillon­né par une Église catho­lique gênée par son enga­ge­ment envers une révo­lu­tion socia­liste. Pour beau­coup de gens, la pre­mière image de ce poète-prêtre date de 1983, quand il s’é­tait age­nouillé sur le tar­mac de l’aé­ro­port de Managua pour embras­ser l’an­neau du pape Jean-Paul II. Le pon­tife avait reti­ré sa main et agi­té un doigt désap­pro­ba­teur, exi­geant qu’il démis­sionne immé­dia­te­ment du gou­ver­ne­ment. Cardenal avait refu­sé d’o­béir, et il fut inter­dit d’exer­cer son minis­tère (avant d’être fina­le­ment absous par François en 2019).

La hié­rar­chie catho­lique, dont la plus haute auto­ri­té au Nicaragua, Miguel Obando y Bravo, menait l’of­fen­sive contre les Sandinistes, ne pou­vait tolé­rer un pen­seur reli­gieux pour qui « le com­mu­nisme est le royaume de Dieu sur la terre ». Mais les diri­geants san­di­nistes étaient tout aus­si gênés par ses cri­tiques publiques envers l’au­to­ri­ta­risme du FSLN et sa col­lu­sion avec la droite. En effet, son meneur, Daniel Ortega, uti­li­sait le nom de Sandino pour jus­ti­fier sa recherche achar­née du pou­voir, ce qui impli­quait de négo­cier avec Obando et la contre-révolution. 

En 2008, Cardenal fut arrê­té sur de fausses accu­sa­tions, dans une vaine ten­ta­tive de le réduire au silence. La cam­pagne de per­sé­cu­tion menée par Ortega avait conti­nué : ses comptes en banque avaient été gelés et sa mai­son expro­priée (il était trop âgé pour être empri­son­né). Et lorsqu’Ortega avait retour­né les armes de son régime contre les mani­fes­tants, Cardenal avait dénon­cé la dic­ta­ture comme un retour au temps des Somoza. 

Liberté et humanité

L’immense œuvre de Cardenal célèbre les tra­di­tions col­lec­tives des com­mu­nau­tés autoch­tones dans Homenaje a los indios (Hommage aux Indiens d’Amérique, 1977) et explore la com­plé­men­ta­ri­té de l’u­ni­vers dans son extra­or­di­naire Cántico cós­mi­co (Cantique cos­mique, 1993). Elle est tout entière pro­phé­tie d’une révo­lu­tion sur­gie non d’in­di­vi­dus ou de par­tis, mais de l’é­lan de liber­té qui, pour lui, défi­nit notre huma­ni­té. Il est impos­sible de ne pas y entendre des échos de Blake :

Voir le monde en un grain de sable,
Un ciel en une fleur des champs,
Retenir l’infini dans la paume des mains

Dans une socié­té capi­ta­liste, nous sommes tous aus­si seuls que l’est la Marilyn Monroe délais­sée que dépeint son Oraison pour Marilyn Monroe (1965). Dans l’a­ve­nir qu’il envi­sa­geait, son « royaume de Dieu sur la terre », « les puis­sants seront tom­bés, leurs sta­tues auront été reti­rées des places, et leurs noms auront été effa­cés pour tou­jours. » 



  1. Traduit par Amour, secret du monde et paru en 1972 aux édi­tions du Cerf.[↩]

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